‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 586 sur 672 · A M. DE BONNE VAL · texte numérisé non relu

A M. DE BONNE VAL

Depuis le jour où le triste Hippocrate

S'est asservi ma vieillesse automate,

Et qu'à jamais ses ordres odieux

Ont interdit toute étude à mes yeux ,

Cher Bonneval, ton commerce magique

Réveille seul la froideur léthargique

Du sombre ennui que tes lettres et toi

Par la lecture écartent de chez moi :

J'y puise encor dans les sources stoïquea

Où s'abreuvaient nos oracles antiques.

De sentiments j'y vois un cœur orné,

Et de bon sens l'esprit assaisonné;

J'y reconnais leur profonde sagesse

Dans Fart surtout d'instruire la jeunesse

A ne chercher le chemin du bonheur

Que dans celui du véritable honneur;

A mépriser l'éclat et le faux lustre

De la grandeur que le nom seul illustre.

Car, je l'avoue , et tout ce que je voi

En tout pays , en tout âge , en fait foi :

Pour s'attirer le tribut unanime

D'une sincère et générale estime,

Les hauts degrés, la naissance et les biens ,

Sont les plus prompts et les plus sûrs moyens ;

Mais , sans mérite , un si beau privilège

N'est qu'un blet, un invisible piège,

Que la fortune et nos mauvais démous

Le plus souvent tendent aux plus grands noms.

Les dignités n'exigent à leur suite

Que le respect ; l'estime est gratuite :

Pour l'obtenir, il faut la mériter ;

Pour l'acquérir, on la doit acheter.

Qui ne fait rien pour cet honneur insigne ,

Plus il est grand , plus il s'en montre indigne.

Votre noblesse , enfant de la grandeur,

Est un flambeau rayonnant de splendeur,

Qui , s'il n'épand ses lumières propices

Récompensait en eux le talent et les mrrurs.

Vertueux citoyens, amis tendres , leur zèle

Fit régner, même entre eux , une paix éternelle :

Leur estime sincère en était le lien.

Qu'aisément , cher Rousseau , l'honnête homme est chrétien ! etc.

1 Quel est le Bonneval auquel s'adresse cette épitre sur l'Éducation? Il n'est guère vraisemblable que ce soit ce comte fameux qui avait, depuis dix-huit ans, déjà échangé lechapeau contre le turban , et était revêtu, chez les Turcs , de la charge de topigi-bachi , sous le nom d'Achmet-Pacha , avec la dignité de pacha à trois queues. A cette époque d'ailleurs ( 1738), il avait partagé la disgrâce du grand visir Ali, et était exilédans un paclialic, à l'extrémité de la mer Noire. Il est donc plus probable que le poète s'adresse ici au marquis de Bonneval, frère du précédent, et qui était resté fidèle a son prince, a ses devoirs et à son pays.

ÉPURES, LIVRE 1T

Sur vos vertus , éclaire tous vos vices.

Voulez-vous donc, honorables vainqueurs,

Vous asservir notre estime et nos cœurs ?

Proposez-vous pour règle favorite

De distinguer le vrai du faux mérite ;

Et, ce pas fait , songez , pour second point ,

En soumettant par des efforts extrêmes

La vanité qui nous cache à nous-mêmes;

En consultant ce qu'on doit consulter,

En imitant ce qu'on doit imiter,

Des passions réprimant l'incendie,

Et subjuguant la paresse engourdie,

Lâche tyran , qui n'entraîne après lui

Que l'ignorance et le stupide ennui. [les

Grands de nos jours , cherchez donc vos modè- Chez des amis éclairés et fidèles, De qui le nom , l'exemple et les conseils , Puissent servir de phare à vos pareils ; Aimez en eux, quoi qu'elle vous prescrive , La vérité simple, pure , et naïve ; Et loin de vous chassez tout corrupteur, Tout complaisant , tout stérile flatteur, Qui le premier en secret prêt à rire De vos excès et de votre délire, Approbateur folâtre et décevant , Vous y replonge encore plus avant.

De l'honnête homme en qui le vrai réside , La flatterie inhumaine et perfide Est l'éternelle et capitale horreur.

Quelque dégoût que l'orgueilleuse erreur Puisse donner de ses fières maximes , Ce sont pourtant ces fiertés magnanimes Qui du public, ami de la vigueur, Gagnent pour lui le respect et le cœur. La Vérité, soutenant sa querelle , Combat pour lui , comme il combat pour elle , En l'honorant dans ses âpres discours.

Assurez-vous aussi de son secours; Et , sans chercher une amitié solide Dans un mérite indulgent et timide, Attachez-vous, jaloux d'être honorés, Aux seuls drapeaux du public révérés.

Mon fils, disait un maréchal illustre', « Vous achevez TOtre troisième lustre, « Mais, pour pouvoir noblement figurer « Dans la carrière où vous allez entrer, « Souvenez-vous , quoi que le cœur vous dise, « De ne former jamais nulle hantise « Qu'avec des ^ens dans le momie approuvés , « Chez des amis sages et cultivés.

« Appliquez-vous surtout, c'est le grand livre,

1 Leducde la Feuillade; créé maréchal de Fiance en 1675, mort on septembre 1091.

« A vous former dans l'art de savoir vivre :

« Dans ce qu'enseigne un commerce épuré,

« L'esprit toujours trouve un fond assuré.

« Quant au surplus, suivez votre <rénie;

« Mais ne marchez qu'en bonne compagnie.

« Souvenez-vous que de toute action

« L'autorité fait l'estimation.

« J'aime mieux voir en compagnie exquise

« Mon fils au bal, qu'en mauvaise à l'église.

« Je ne veux point d'un jeune homme occupé

« Faire un pédant , un docte anticipé ,

« Afin qu'un jour l'épée ou bien la crosse

« Trouvent un sot dans un Caton précoce :

« Mais je prétends qu'un cavalier bien né

« En sache assez pour n'être point berné

« Par l'impudence et l'air de dictature

« Des charlatans de la littérature.

« Si quelque goût par bonheur vous a lui

« Pour la lecture, étudiez celui

« D'un ami sage, et qui puisse vous dire

« Quand, et comment, et quoi vous devez lire.

« Mille savants, jeunes, ne savaient rien;

« Mais qui sait mal n'apprendra jamais bien.

« Que vos devoirs soient votre grande étude.

« Tel, pour tout fruit de sa sollicitude,

« Ternit son lustre en voulant trop briller,

« Et se dessèche, à force de s'enfler.

« Toute science enfin, toute industrie

« Qui ne tend point au bien de la patrie,

« Ne saurait rendre un mortel orgueilleux

« Que ridicule, au lieu de merveilleux.

« Avec raison le sens commun rejette

« L'homme d'État qui veut être poète ,

« Et plus encor ce magistrat Auteur

« Qui de Blavet se fait émulateur;

« Et , malgré lui , confus de sa misère

« De se sentir ignorant dans sa sphère ,

« .Ne songe pas que c'est encor l'outrer

« Que de savoir ce qu'il doit ignorer.

« Fuyez surtout ces esprits téméraires,

« Ces écumeurs de dogmes arbitraires ,

« Qu'on voit, tout fiers de leur corruption,

\ hunbiquer toute religion : « Du pyrrhonisme aplanissant les routes , « En arguments babiller tous leurs doutes , « Et , convertir, subtils sophistiqueurs, « Leur ignorance en principes vainqueurs. « Il ne vous faut que des sages dociles ,

tfmés du ciel, et sur la terre utiles, a Qui, (le l'honneur touablement jaloux,

Puissent répondre et pour eux et pour vous : «c Quand vous aurez, pour vous la voix des sages, « Les fous bientôt \ joindront leurs suffrages. »

ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU

De ces leçons que le bon sens dicta , Qu'arriva-t-il ? Le fils en profita x : Des ses talents la beauté soutenue D'un choix d'amis de vertu reconnue , Lui fit braver, dès ses jours les plus verts , Tous les dangers à la jeunesse offerts; Le préserva de ces haines qu'attire La dédaigneuse et mordante satire :

Toujours affable, et jamais refrogné, Et quant aux mœurs, sagement éloigné Dans tous les temps, même en sonplus jeune âge, Du cagotisme et du libertinage.

Aussi bientôt d'un soin officieux,

1 Louis, duc de laFeuillade, né en 1673, fut aussi fait maréchal de France en 1724 ; mort, sans postérité, en 1725.

La Renommée, ouvrant sur lui les yeux, Prit la trompette, et, de sa voix féconde Fit tout à coup, sur la scène du monde, A ses vertus prendre un air de hauteur Qui l'y plaça comme premier acteur ; Et vit enfin tous les rayons du père Illuminer une tête si chère. Image simple , emblème familier, Qui , concluant pour le particulier, Peut pour le prince également conclure , Et lui montrer, tout au moins en figure, D'un grand renom quel est le vrai chemin ; Qu'un guide sage y conduit, et qu'enfin, De la vertu par l'exemple formée , Naît la solide et stable renommée.

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