TORTICOLIS
C'est de tout temps , que l'erreur adorée
Au genre humain semble être consacrée ,
Et que du faux les prestiges subtils
Ont fait des dieux des monstres les plus vils.
Le Nil , fécond en chimères mystiques ,
A vu jadis ses peuples fanatiques ,
Fous sectateurs de prêtres mensongers,
Chercher des dieux jusqu'en leurs potagers ;
Pleins de respect, aller dans les gouttières
Offrir aux chats leur encens , leurs prières ;
Et , pour surcroît, joindre à ces dieux hagards
Singes, limiers, crocodiles, renards.
Épris encor d'un zèle plus profane,
L'Inde aujourd'hui voit l'orgueilleux Brachmane
Déifier, brutalement zélé,
Le diable même, en bronze ciselé.
Mais à quoi bon de l'humaine chimère
Chercher si loin une preuve étrangère?
Pourquoi redire en des termes nouveaux
Ce qu'ont écrit Juvénal 2, Despréaux ?
Du Talapoin la demeure idolâtre
De nos erreurs n'est pas le seul théâtre :
Chaque climat, ainsi que l'Indien,
A ses faux dieux , et l'Europe a le sien.
De cette idole, à qui tout est possible, Je connais trop le courroux inflexible ; Je sais combien elle hait ses portraits ; Mais, s'il me faut en adoucir les traits, Tâchons au moins , dans un tour historique,
' C'est l'Hypocrisie que le pofile désigne par ce nom, qui veut dire cou tors, ou cou de travers. 1 Juvénal, Bai w, i :
(.mis aescil , Volusl Blthynice . qualla démena Egyptus portenta cola) ' l rocodllon adorai Pars base : Ula pai et saturant serpentions Ibin.
O sanctas gentes . (pilous base Dascuntur in hortis Rumina ' etc.
J. II. lilll >M VI -
D'en crayonner l'image allégorique.
Osons , du Tasse empruntant le pinceau , Du sombre empire égayer le tableau, Et des portraits du hardi Michel-Ange Renouveler le fantasque mélange.
Des fictions la vive liberté Peint souvent mieux la fière vérité, Que ne ferait la froideur monacale D'une lugubre et pesante morale.
Lorsque le ciel , par nos maux adouci , A l'univers , dans sa chaîne endurci , Ayant rendu sa liberté première , Sur les humains eut versé sa lumière, On dit qu'un jour le roi des noirs climats Fit de l'Enfer convoquer les Etats '.
L'ordre donné, la séance réglée, Et des démons la troupe rassemblée, Furent assis les sombres députés, Selon leur ordre , emplois , et dignités, Au premier rang le ministre Asmodée, Et Belzébut à la face échaadée , Et Bélial , puis les diables mineurs , Juges, préfets, intendants, gouverneurs, Représentant le tiers état du gouffre.
Alors , assis sur un trône de soufre , Lucifer tousse , et faisant un signal , Tint ce discours au sénat infernal :
« Suppôts d'Enfer, redoutables génies, Qui chaque jour peuplez mes colonies , Du noir abîme éternels citoj ens .
Et de ma fourche invincibles soutiens , ÉCOUtez-moi. Depuis l'utile traîne Que contre \dam le serpent et la femme Surent ourdir pour le mettre en QOS fi i - . Tous les mortels dévolus aux Enfers, Humbles vassaux condamnes à nos chaînes, Venaient en foule accroître nos domaines. Peur long calcul lassait mes intendants : On s'etoul'f lit dans mes cachots ard< nts; J'élargissais chaque jour nos frontières, Et le charbon manquait à mes chaudières. Quels noirs complots . quels ressorts inconnus, Font aujourd'hui tarir mes revenus?
1 \ .i\.v le quatrième chant de la J< nualem délit
GÔ8
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Depuis un mois , assemblant mes ministres , J'ai feuilleté mes journaux , mes registres , De jour en jour l'Enfer perd de ses droits ; Le diable oisif y souffle dans ses doigts. On s'y morfond ; et ma cour décrépite Aux vieux damnés va se trouver réduite. Parlez : d'où vient ce terrible fléau , Par qui périt un royaume si beau ? »
Ainsi parla le ténébreux pontife.
Chacun se tut. Alors, levant la griffe, Leviathan , chancelier de l'Enfer, Prit la parole, et dit à Lucifer :
a Prince enfumé des âmes criminelles, Ignores-tu que des lois éternelles Avaient prescrit le temps de ton pouvoir? Il est venu ce temps : 6 désespoir !
Du haut du ciel une fille divine Est descendue ; et , jurant ta ruine , A , malgré nous, aux humains opprimés Ouvert les cieux tant de siècles fermés. La connais-tu, cette fille indomptée?
Tremblez, démons : son nom est Philothée ', Amour de Dieu. » Lucifer, frémissant , Pâlit d'horreur à ce nom tout puissant. « Sortez, dit-il : je connais ma rivale; C'en est assez. « La brigade infernale Fuit à ces mots , et le tyran des morts Court de sa fille implorer les efforts.
Près de ce gouffre horrible , épouvantable , Lieu de douleurs , où le triste coupable Parmi des Ilots de bitume enflammé Brûle à jamais , sans être consumé ; Séjour de cris et de plaintes funèbres , Est l'antre impur des anges de ténèbres; École antique, où dictant ses leçons, Le noir Satan forme ses nourrissons.
Tous les démons qui président aux vices Sous ce recteur y font leurs exercices. Lui seul les dresse; et ces monstres divers, Qui , répandus dans le triste univers , Ont envahi l'empire sublunaire , Sont tous sortis de ce noir séminaire : Tel est l'emploi de ces esprits affreux. Mais Lucifer, pour les unir entre eux , Ayant réglé leur rang hiérarchique , Mit à leur tête une furie étique :
Monstre qui , seul de tous ces faux démons , A réuni les exécrables dons.
Humble au dehors, modeste en son langage , L'austère honneur est peint sur son visage. Dans ses discours régnent l'humanité,
1 Des deux mots grecs fy'O.r.s el fisc;.
La bonne foi , la candeur, l'équité.
Un miel flatteur sur ses lèvres distille; Sa cruauté paraît douce et tranquille ; Ses vœux au ciel semblent tous adressés ; Sa vanité marche les yeux baissés ; Le zèle ardent masque ses injustices ; Et sa mollesse endosse les cilices.
Jadis la Fraude et l'Orgueil fastueux Mirent au jour cet être monstrueux; Et, se voyant sans espoir de familie , Le vieux Satan l'adopta pour sa fille.
On dit qu'alors tout l'Enfer s'assembla, Et que par choix le conseil l'appela Torticolis ! figure symbolique De son col tors et de sa tête oblique.
Satan l'aborde , et lui parle en ces mots : « Fille d'Enfer, si dans mes noirs cachots Tu tins toujours la plus illustre place; Si la Fureur, la Vengeance , l'Audace , La Jalousie , et ses tragiques sœurs , T'ont fait sucer leur lait et leurs noirceurs; Souffriras-tu qu'une rivale altière Du genre humain devienne l'héritière ?
Que Philothée , insultant aux enfers , De mes captifs ose briser les fers?
Réveille-toi ! venge notre infamie :
Cours détrôner ma superbe ennemie.
Sers mon courroux, ma fille; et montre-toi Le digne appui d'un père tel que moi. ■
A ce discours , l'infernale harpie Frémit de rage; et, sur sa tête impie Faisant siffler ses serpents furieux , Prend son essor vers les terrestres lieux. O jours ! ô temps féconds en saints modèles , Où tous les cœurs équitables , fidèles , Ne connaissaient de biens purs et parfaits Que l'amitié, la justice, et la paix!
Où le vieillard mourait dans l'innocence; Où l'opulent signalait sa puissance Plus par ses dons que par ses revenus : Siècles heureux, qu'êtes-vous devenus?
Le pauvre alors contemplait sa misère Sans nul effroi ; le riche était son frère. La Convoitise était un monstre affreux.
Sur les débris du faible malheureux Le plus avare eût tremblé de s'accroître : La Charité même régnait au cloître.
Torticolis et ses mensonges vains Étaient alors ignorés des humains ; Mais l'univers , martyr de son audace .
A son abord changea bientôt de face; Et par degrés ce monstre accrédité Chassa bientôt et Zèle et Charité.
ALLÉGORIES, LIVRE I
Elle eut dans peu trouvé son domicile , Et commençant par le plus difficile , Ses premiers soins , au sortir des Enfers , Furent d'aller de déserts en déserts Empoisonner ces pieux solitaires , Des dons du ciel, premiers dépositaires. « Par quelle erreur, cénobites obscurs, Livrés en proie aux travaux les plus durs, Vivre enterrés au fond d'une chaumière, Loin des humains et loin de la lumière? Le ciel , ce ciel l'objet de vos amours , Est-il donc fait pour l'homme ou pour les ours? Venez, venez vous montrer dans les villes : Ne laissez pas vos vertus inutiles; Et , par l'exemple instruisant les mondains, Allez peupler les cieux de nouveaux saints. »
Elle assembla sa première milice.
Mais c'était peu de ces faibles essais; Son cœur aspire à de plus hauts succès. Déjà l'on voit les chefs du sacerdoce D'elle acheter et la mitre et la crosse : Des biens du siècle avares moissonneurs , Suivre à grands flots ses drapeaux suborneurs ; Et sur l'autel , au pied du sanctuaire, Ne portant plus qu'un zèle mercenaire, Faire servir l'arche d'humilité De marchepied à leur cupidité.
Dès ce moment , plus d'amour paternelle , Plus de devoirs , plus d'ardeur, plus de zèle : Dans leurs pasteurs , les troupeaux innocents Ne trouvent plus que des loups ravissants. La Vérité, du commerce est chassée; L'Équité fuit, honteuse et délaissée ; Et l'Intérêt , de son nom revêtu , Sous l'étendard de la fausse vertu , Attire enfin à la fille infernale Tous les sujets qu'avait eus sa rivale.
Torticolis, voyant tous les mortels De Philothée abjurer les autels, Le front paré d'un riche diadème , Prend son manteau, son sceptre et son nom même : « Venez à moi , venez , peuples chéris ! Je tiens les clefs du céleste lambris; C'est moi qui suis cette vierge sacrée , Fille du ciel , des anges adorée.
Voyez ce teint pale et mortifié , Ces yeux roulants , ce front sanctifié ; Cette ferveur, dont les aigres censures ^'épargnent pas les vertus les plus pures; Ces fiers sourcils, de la joie offensés, Et ces soupirs en public élancés :
Cesl moi, vous dis-je. » A cette fausse pompe Chacun la croit; elle-même s'y troupe :
Et , se croyant vrai rejeton des cieux , Sur les humains baisse à peine les yeux. Tristes captifs, misérables esclaves , Nés pour porter mon joug et mes entraves :
I « noms, leurs droits, leurs libertés, leurs biens,
Tout est à moi ; leurs États sont les miens. La voix du ciel , qui pour moi se déclare , M'a commandé d'usurper la tiare, D'assujettir l'uni vers sous mes lois, Et de donner des fers mêmes aux rois.
Je puis sur eux faire éclater la foudre , Les condamner, les punir, les absoudre; De leurs États disposer à mon gré; Les dépouiller de leur bandeau sacré ; De leurs sujets armant les mains impures , Sanctifier leurs fureurs, leurs parjures; Et par devoir forcer tous les humains A violer les devoirs les plus saints.
Tel est l'orgueil de ce monstre sauvage ; L'ambition est son premier partage.
Cent fois la terre a vu , non sans horreur. Tout ce que peut Tisiphone en fureur Imaginer d'affreuses tragédies :
Meurtres , poisons , ravages , incendies , Pères, enfants, l'un par l'autre immolés , Pour assouvir ses désirs déréglés.
Surtout l'objet des traits de sa vengeance Est la vertu , dont la splendeur l'offense. Qui lui refuse un idolâtre encens Se livre en proie à ses glaives perçants ; Toute vertu doit être sa vassale.
Mais , pour servir sa dévote cabale .
Il n'est ressorts , intrigues , ni détours , Dont sa chaleur n'emprunte les secours.
Jamais la Fable et ses burlesques gloses N'ont approché de ses métamorphoses.
Il n'est faquin si vil , si délabré, Qui, par son art, ne soit transfiguré; Et qui , changeant sa mandille ■ en simarre . Ne puisse atteindre au poste le plus rare Il n'est poltron , si connu par le dos , Qu'elle n'érige en superbe héros.
Un tabarin . mordant, caustique, et rustre. Devient par elle un sénateur illustre; Et d'un pédant barbouillé de latin , Elle fabrique un nouvel Augustin.
Ainsi de biens et d'honneurs sans limites Torticolis combie ses prosélytes.
1 Espèce de casaque, autrefois à l'usage des laquais : témoin ce vers de Boileau :
El L'citt-on vu porter la auuidUlei Paris.
Cette casaque se composai! de trois pièces dont l'une pendait -ur le dos . el l( a déni autres sur les épaufc s.
GGO
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Heureux encor, si ses illusions N'enfantaient point d'autres confusions; Et si , du moins ses prestiges magiques Étaient bornés aux seuls êtres physiques! Mais l'univers n'a rien de si sacré, Qu'elle ne farde et n'habille à son gré. On ne sait plus , grâce à ses artifices , Comment sont faits les vertus ni les vices. Tout n'est plus rien que problèmes, détours, Subtilités, sophismes, vains discours; Et le plus fin doute , en ce trouble étrange , Si l'ange est diable, ou si le diable est ange. Démentez-moi , vous , ses chers favoris , Lâches flatteurs au mensonge aguerris, Qui , chez les grands étalant vos maximes, Leur enseignez l'art de pécher sans crimes; Ou qui , cachant vos désirs vicieux Sous des dehors saintement spécieux, Par la vertu d'un coup d'oeil sophistique Changez le plomb en or philosophique :
Si vous l'osez, dis-je, démentez-moi !
Mais bien plutôt parlez de bonne foi; Et confessez que la nature humaine Doit tous ses maux à votre infâme reine; Que sa fureur presque à tous les humains Du ciel ouvert a fermé les chemins; Et qu'à la fin , de son trône sublime Ayant chassé leur reine légitime , L'homme, affranchi du tribut des Enfers, Par elle seule est rentré dans ses fers.