LA VOLIÈRE
Qui voudra voir cigognes attroupées
Doit naviguer sur l'Hebre thracien;
Qui veut savoir où sont poules jaspées
Visitera le bord numidien;
Qui se fera d'Hymette citoyen
Verra foison d'abeilles et de ruches ;
Et voyageant au pays indien,
L'air trouvera tout peuplé de perruches :
Car en ses lois Nature a limité
A chaque espèce un climat affecté.
Mais si quelqu'un de l'espèce emplumée,
Qu'on nomme Amours, a curiosité,
Paris tout seul doit être visité :
Ville ne sais de tant d'Amours semée.
Pour ce seul point croirais qu'on l'a nommée
Paris sans pair. Or, sans obscurité,
Expliquons-nous. C'est qu'en cette cité,
De cent palais , de cent hôtels fournie ,
Est un hôtel entre tous exalté ,
Non pour loger richesse et vanité ,
Lambris dorés , peinture bien finie ,
Lits de brocard , ou telle autre manie ;
Mais pour loger la nymphe Vaubanie1 ,
En qui reluit gentillesse, beauté,
Noblesse d'àme, hilarieux 2 génie,
Et don d'esprit, par-dessus l'or vanté.
En ce lieu donc Amours de tout plumage ,
De tout pays , de tout poil , de tout âge ,
Des bords de l'Elbe et des rives du Tage ,
De toutes parts viennent se rallier,
Tels que pigeons volant au colombier.
Il en arrive et de France et d'Espagne ,
Et d'Italie et du nord d'Allemagne.
Ceux-là petits, mais alertes et vifs;
Ceux-ci plus grands, mais lourds, froids et massifs;
Et ce qui plus l'attention réveille,
Quand vous voyez ces petits enfancons,
C'est qu'ils sont tous différents à merveille;
Car il en vient de toutes les façons :
Amours pimpants, frisques3 , et beaux garçons;
Petits Amours à face rechignée,
Amours marquis et de haute lignée;
Amours d'épée, Amours de cabinet,
Amours de robe et portant le bonnet
(D'iceux pourtant est petite poignée);
Tous vont chez elle employer la journée.
Amours barbons y font même leurs cours
De vieux dictons , logique et beaux discours
Tout hérissés : enfin toute l'année,
Dimanche ou non , s'y tient foire d'Amours.
Comme l'on voit, en l'automne première,
Feuilles à tas dans l'Ardenne pleuvoir,
Ou bien oiseaux voler par fourmilière
Sur un grand pin, qui leur sert de dortoir :
Ainsi voit-on du matin jusqu'au soir
Petits Amours, oiseaux de sa volière ,
Pleuvoir en foule en ce gentil manoir;
Et fait bon voir, attroupés autour d'elle,
Tous ces oiseaux leur plumage étaler,
Se rengorger, piaffer 4 , caracoler,
Toujours sifflant chanson et ritornelle,
Et petits airs , langage de ruelle ;
Puis jeux badins , volatile nouvelle ,
De gentillesse avec eux disputer,
1 Madame d'Ussé, lille du maréchal de Vauban. (Voyez l'épi tre il du premier livre. )
2 Gai , jovial , du latin hilaris.
3 Frisque, pour joli, gentil. Il n'est plus usité, et a toujours appartenu au style burlesque.
4 Piaffer, terme de vieux langage , pour crier, se vanter, faire du bruit et de l'éclat. C'est aujourd'hui un terme de manège : il se dit d'un cheval qui, en marchant, lève les jambes de devant fort haut, et les replace presque au même endroit, avec précipitation.
ALLÉGORIES, LIVRE I
Voler soupirs , et petits soins trotter Par le logis , or' frétillant de l'aile , Or' de la queue , or' des pieds tricoter, Danser, baller, tripudier », sauter.
Oncques ne fit le vrai Polichinelle Semblables tours. Ainsi dans la maison Joyeusetés, farces, badineries, Inventions , et telles drôleries, Hiver, été, sont toujours de saison :
Momus lui-même, avec ses momeries 2, Ne nous rendrait à rire plus enclins : Car en tout temps ces petits ïrivelins Vont inventant nouvelles singeries, Et prend la nymphe , au visage vermeil , A leurs ébats passe-temps nonpareil.
Mais, après tout, un point me scandalise, Et suis honteux , s'il faut que je le dise , De voir comment ces pauvres insensés, Qui , pour l'honneur d'être ses domestiques, Ont laissé là leurs meilleures pratiques , De leur travail sont mal récompensés !
Car ne croyez qu'ils aient gros apanages : Ainsi y sont tous très-chichement payés , Ne gagnant rien , fors quelques arrérages De mots dorés , ou tels menus suffrages, Et les croit-on encor salariés Trop grassement i maints la servent sans gages : Maints, la servant, sont bafoués , honnis , Moqués , bernés , traités comme Zanis 3 : Pour tout guerdon 4 on les pille , on les tance , Et quelquefois soufllets d'entrer en danse; Mieux aimerais être esclave à Tunis.
Partant, Amours, qui n'avez point de nids, Cherchez ailleurs ; mal sûr est cet hospice : Dehors sont beaux et beau le frontispice; Mais le dedans , autre est la question ! Je m'en irai si l'on me fait outrage, Me direz- vous. Hé ! pauvre alérion â, Quand une fois on est en cette cage, On n'en sort plus : c'est l'antre du lion. Pour échapper de si forte bastille , Vous chercheriez en vain porte ou guichet ; Tout votre effort serait pure vétille.
Plus fins que vous sont pris au trébuchet.
1 Tripudier, du latin tripudiare , sauter et frapper du pied la terre en cadence.
2 Plaisanteries inventées à dessein pour faire rire ou pour tromper quelqu'un ; affectation ridicule d'un sentiment qu'on n'a pas : du grec u.ûu.0;, railleur, moqueur; d'où Momus.
3 Zani, personnage bouffon de la comédie italienne.
4 Salaire, récompense : de l'italien yucrdonc , tiré lui-même du grec y.ioiït;.
5 Alérion, nom vulgaire du martinet noir; ici, un oiseau, eu général.