‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 588 sur 672 · LA VOLIÈRE · texte numérisé non relu

LA VOLIÈRE

Qui voudra voir cigognes attroupées

Doit naviguer sur l'Hebre thracien;

Qui veut savoir où sont poules jaspées

Visitera le bord numidien;

Qui se fera d'Hymette citoyen

Verra foison d'abeilles et de ruches ;

Et voyageant au pays indien,

L'air trouvera tout peuplé de perruches :

Car en ses lois Nature a limité

A chaque espèce un climat affecté.

Mais si quelqu'un de l'espèce emplumée,

Qu'on nomme Amours, a curiosité,

Paris tout seul doit être visité :

Ville ne sais de tant d'Amours semée.

Pour ce seul point croirais qu'on l'a nommée

Paris sans pair. Or, sans obscurité,

Expliquons-nous. C'est qu'en cette cité,

De cent palais , de cent hôtels fournie ,

Est un hôtel entre tous exalté ,

Non pour loger richesse et vanité ,

Lambris dorés , peinture bien finie ,

Lits de brocard , ou telle autre manie ;

Mais pour loger la nymphe Vaubanie1 ,

En qui reluit gentillesse, beauté,

Noblesse d'àme, hilarieux 2 génie,

Et don d'esprit, par-dessus l'or vanté.

En ce lieu donc Amours de tout plumage ,

De tout pays , de tout poil , de tout âge ,

Des bords de l'Elbe et des rives du Tage ,

De toutes parts viennent se rallier,

Tels que pigeons volant au colombier.

Il en arrive et de France et d'Espagne ,

Et d'Italie et du nord d'Allemagne.

Ceux-là petits, mais alertes et vifs;

Ceux-ci plus grands, mais lourds, froids et massifs;

Et ce qui plus l'attention réveille,

Quand vous voyez ces petits enfancons,

C'est qu'ils sont tous différents à merveille;

Car il en vient de toutes les façons :

Amours pimpants, frisques3 , et beaux garçons;

Petits Amours à face rechignée,

Amours marquis et de haute lignée;

Amours d'épée, Amours de cabinet,

Amours de robe et portant le bonnet

(D'iceux pourtant est petite poignée);

Tous vont chez elle employer la journée.

Amours barbons y font même leurs cours

De vieux dictons , logique et beaux discours

Tout hérissés : enfin toute l'année,

Dimanche ou non , s'y tient foire d'Amours.

Comme l'on voit, en l'automne première,

Feuilles à tas dans l'Ardenne pleuvoir,

Ou bien oiseaux voler par fourmilière

Sur un grand pin, qui leur sert de dortoir :

Ainsi voit-on du matin jusqu'au soir

Petits Amours, oiseaux de sa volière ,

Pleuvoir en foule en ce gentil manoir;

Et fait bon voir, attroupés autour d'elle,

Tous ces oiseaux leur plumage étaler,

Se rengorger, piaffer 4 , caracoler,

Toujours sifflant chanson et ritornelle,

Et petits airs , langage de ruelle ;

Puis jeux badins , volatile nouvelle ,

De gentillesse avec eux disputer,

1 Madame d'Ussé, lille du maréchal de Vauban. (Voyez l'épi tre il du premier livre. )

2 Gai , jovial , du latin hilaris.

3 Frisque, pour joli, gentil. Il n'est plus usité, et a toujours appartenu au style burlesque.

4 Piaffer, terme de vieux langage , pour crier, se vanter, faire du bruit et de l'éclat. C'est aujourd'hui un terme de manège : il se dit d'un cheval qui, en marchant, lève les jambes de devant fort haut, et les replace presque au même endroit, avec précipitation.

ALLÉGORIES, LIVRE I

Voler soupirs , et petits soins trotter Par le logis , or' frétillant de l'aile , Or' de la queue , or' des pieds tricoter, Danser, baller, tripudier », sauter.

Oncques ne fit le vrai Polichinelle Semblables tours. Ainsi dans la maison Joyeusetés, farces, badineries, Inventions , et telles drôleries, Hiver, été, sont toujours de saison :

Momus lui-même, avec ses momeries 2, Ne nous rendrait à rire plus enclins : Car en tout temps ces petits ïrivelins Vont inventant nouvelles singeries, Et prend la nymphe , au visage vermeil , A leurs ébats passe-temps nonpareil.

Mais, après tout, un point me scandalise, Et suis honteux , s'il faut que je le dise , De voir comment ces pauvres insensés, Qui , pour l'honneur d'être ses domestiques, Ont laissé là leurs meilleures pratiques , De leur travail sont mal récompensés !

Car ne croyez qu'ils aient gros apanages : Ainsi y sont tous très-chichement payés , Ne gagnant rien , fors quelques arrérages De mots dorés , ou tels menus suffrages, Et les croit-on encor salariés Trop grassement i maints la servent sans gages : Maints, la servant, sont bafoués , honnis , Moqués , bernés , traités comme Zanis 3 : Pour tout guerdon 4 on les pille , on les tance , Et quelquefois soufllets d'entrer en danse; Mieux aimerais être esclave à Tunis.

Partant, Amours, qui n'avez point de nids, Cherchez ailleurs ; mal sûr est cet hospice : Dehors sont beaux et beau le frontispice; Mais le dedans , autre est la question ! Je m'en irai si l'on me fait outrage, Me direz- vous. Hé ! pauvre alérion â, Quand une fois on est en cette cage, On n'en sort plus : c'est l'antre du lion. Pour échapper de si forte bastille , Vous chercheriez en vain porte ou guichet ; Tout votre effort serait pure vétille.

Plus fins que vous sont pris au trébuchet.

1 Tripudier, du latin tripudiare , sauter et frapper du pied la terre en cadence.

2 Plaisanteries inventées à dessein pour faire rire ou pour tromper quelqu'un ; affectation ridicule d'un sentiment qu'on n'a pas : du grec u.ûu.0;, railleur, moqueur; d'où Momus.

3 Zani, personnage bouffon de la comédie italienne.

4 Salaire, récompense : de l'italien yucrdonc , tiré lui-même du grec y.ioiït;.

5 Alérion, nom vulgaire du martinet noir; ici, un oiseau, eu général.

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