MIDAS
Du dieu Plutus tâchez d'être chéri ,
Des autres dieux vous serez favori ;
Le coup est sûr. Mais si l'impertinence
Par supplément se joint à la finance,
Malaisément tromperez-vous les yeux
Du genre humain, plus malin que les dieux :
Car le brillant d'une fortune illustre
A vos défauts sert de phare et de lustre ,
Et de ces dieux la faveur, entre nous,
$C est fort souvent qu'un piège pour les fous.
A ce sujet il faut que je rapporte L'exemple antique ou moderne, il n'importe, D'un Phrygien riche et bien emplumé, Mais de son temps le fou le plus pommé. Plus d'un Calot , fameux dans la Phrygie , S'est égayé sur sa plate effigie, Et nul encor n'a manqué son portrait.
Il est partout figuré trait pour trait : L'air affairé , le regard sombre et fixe , La barbe rare, et le menton prolixe; Un large nez de boutons diapré , De petits yeux , un crâne fort serré ; Le pied rentrant, la jambe circonflexe, Le ventre en pointe, et l'échiné convexe; Quatre cheveux flottant sur son chignon : Voilà quel est en bref le compagnon.
Au demeurant , assez haut de stature,
dont il est parlé est un des pairs que la reine Anne créa dans les deux, dernières années de son règne. (R.)
1 II faut presque deviner l'intention du poète , qui est de caractériser ici l'accord et l'action des trois pouvoirs, base fondamentale de la con>titution anglaise. Voici comme Voltaire a\ ait rendu ces mêmes idées :
Aux murs de Westminster, on voit paraître ensemble Trois pouvoirs , étonnés du nœud qui les rassemble : Les députés du peuple , et les grands , et le roi , Divisés d'intérêts, réunis par la loi; Tous trois membres sacrés de ce corps invincible , Dangereux à lui-même , à ses voisins terrible.
Henriade , ch. I.
Il faut en convenir, si toutes les allégories de Rousseau ressemblaient à celle-ci, elles justifieraient complètement le jugement sévère qu'en portent la Harpe et M Auger.
2 On ignore quel est l'homme de finances que désigne cette allégorie satirique.
Large de croupe, épais de fourniture, Flanqué de chair, gabionné de lard ; Tel , en un mot , que la nature et l'art , En maçonnant les remparts de son âme, Songèrent plus au fourreau qu'a la lame; Trop négligents à polir les ressorts De son esprit, plus charnu que son corps. Bien est-il vrai qu'ils mirent à sa suite Deux assistants chargés de sa conduite , Dont les bons soins lui firent concevoir Qu'il savait tout , même sans rien savoir. L'un fut l'Orgueil, champion d'Iguorance, Grand ferrailleur, et brave à toute outrance; Et l'autre fut l'Opiniâtreté, Dame d'atour de la Stupidité.
Or, je ne sais si notre destinée Par quelque étoile est sans nous dominée; Ou si les sots , pour venir à leurs fins , Ont des secrets inconnus au*, plus fins ; Mais le fait est que , sans travail ni peine , 11 plut au dieu , nourrisson de Silène , Qui , pour tenter peut-être sa vertu , Lui dit : « Garçon, que me demandes-tu? » Un honnête homme aurait dit la sagesse ; Notre galant demanda la richesse.
Il devint riche, et fit de beaux statuts Pour gouverner les trésors de Plutus , Les divisant en deux portioncules, Dont la première entrait dans ses locules ', Et le restant s'administrait si bien , Qu'en fin de compte on ne trouvait plus rien : Car, sous couleur d'apaiser les murmures , Et de venger les torts et les injures , Les vexateurs , ainsi que les vexés , Furent, sans rire, également pinces.
Il les fauchait de la même faucille, Les étrillait avec la même étrille, Frappant sur eux comme sur seigle vert , Sur de son fait, et bien clos et couvert , En qualité d*écumeur titulaire Des écumeurs du menu populaire.
Le voilà donc de trésors regorgeant , P«.oulant sur l'or, vautré sur son argent , Gonflé d'orgueil , boursoufflé d'insolence, Et se miront dans sa vaste opulence; Palais pompeux , ameublements exquis , Terres, châteaux sur l'orphelin conquis; Chez ses amis, un vrai roi de théâtre ; Chez les Phrvnés, agréable et folâtre; Toujours prodigue, et jamais épuisé, Par conséquent d'un chacun courtisé.
1 Locules, bourses à mettre l'argent : du latin leeuli.
ALLÉGORIES, LIVRE I
Environné de clients mercenaires, D'admirateurs , amis imaginaires , Qui, tout le jour lui baisant le genou, Surent le rendre enfin tout à fait fou. L'un de son corps vante l'air héroïque; L'autre, les dons de son âme angélique. Pour l'achever, un maniveau 1 d'auteurs Vient l'étourdir de concerts séducteurs.
A le chanter lui-même il les anime :
Allons , faquins , il me faut du sublime ! Et violons aussitôt de ronfler, Voix de glapir, chalumeaux de s'enfler.
Tout le fretin des petits dieux terrestres Forme pour lui mille petits orchestres : On n'entend plus que chants et triolets. Faunes, Sylvains, prennent leurs flageolets; Leur chef lui-même à le chanter s'occupe. Mais qui l'eût cru? Phébus en est la dupe. Le grand Phébus, le divin Apollon, Pour ce falot monta son violon.
Il fit bien plus : il eut la déférence De l'établir juge de préférence Entre sa lyre et les grossiers pipeaux Du dieu lascif qui préside aux troupeaux. 11 s'en croit digne, et d'un ton de coq d'Inde , Ça commençons, dit-il au dieu du Pinde. Phébus commence ; et devant ce limier, La lyre en main prélude le premier2.
A ses accords les chênes reverdissent, A ceux de Pan , leurs feuilles se flétrissent : Mais par Midas , malgré ce préjugé , Au dieu cornu le pris fut adjugé.
Le châtiment tomba sur ses oreilles 3, Qui , tout à coup s'allongeant à merveilles , Par leur figure et leur mobilité , Servent d'enseigne à sa fatuité.
Depuis ce temps , leur ridicule signe , Pour tel qu'il est, le note et le désigne. Grands et petits, par un rire excessif, Rendent hommage à son esprit massif :
Brocards sur lui tombent, Dieu sait la joie! Chacun le court, chacun se le renvoie, Comme un chevreuil traqué dans les taillis, Et mieux lardé qu'un lapin de Senlis.
1 Petit plateau d'osier, vulgairement appelé cventaire, et que portent, appliqué devant elles, les revendeuses de fruils ft de légumes. Maniveau, se prend aussi pour le contenu de V <vc ii taire.
1 Tara stamina doeto
Pollice sollicitât, quorum dulcedlne captus PanaJubctTmolus cithare submtttere cannas, etc.
Ovide . Mctam. xi , v. tua.
i Partent daimiutiir in unam,
Induiturque aures lente gracUentls aselli.
Ibid. v. 178.
Mais ce mépris du profane vulgaire
Ne trouble point son repos : au contraire,
Il s'extasie, il admire les dieux
Dans les talents , dans l'esprit radieux
Qu'il a reçu de leur grâce infinie ;
Et s'il savait que le premier génie
De l'univers fiit de mort menacé ,
Son testament d'abord serait dressé.
Le pis de tout , c'est qu'avec son air buffle
Il porte un cœur aussi noir qu'une truffle ' :
Bas et rampant , quand tout ne va pas bien ;
Fier et hardi , dès qu'il ne craint plus rien :
Se retranchant sur ses prééminences ,
Sur son crédit, enfin sur ses finances;
Et , convaincu que le monde ébranlé
Pourrait tomber, sans qu'il fût accablé2.
Je n'en crois rien. C'est chose très-commune Qu'un grand revers! La maligne Fortune Sut attraper au fond de son palais L'heureux Crésus, à qui Dieu fasse paix. Il la soutint en homme de courage :
Devenant pauvre, il devint homme sage, Et corrigea dans les calamités Le fol abus de ses prospérités3.
L'exemple est dur, et l'avarice en gronde : Mais les Midas semés en ce bas monde Feraient beaucoup pour eux et pour autrui , S'ils devenaient malheureux comme lui !