‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 595 sur 672 · LE MASQUE DE LAVERNE · texte numérisé non relu

LE MASQUE DE LAVERNE

Près d'un palais dont Naples fut ornée Par un édile à veste satinée , Il est un lieu de mimes habité, Et de badauds en tout temps fréquenté; Où pour réaux, ducatons et pistoles, Sont trafiqués doux sons et caprioles.

Là plus d'un chantre à cet effet rente Vient en public prêcher l'impureté.

Là, sous l'argent, le brocard , la dorure, Git l'impudence, et brille la luxure; Et sont illec reçus grands et petits A marchander des crimes à tout prix.

Le directeur de ce bureau de joie Est un ribaud des plus francs qu'il se voie, Pipeur, escroc, sycophante, menteur, Fléau des bons, des méchants protecteur; Ne connaissant foi , loi , dieux , ni déesses , Fors celle-là qui préside aux souplesses , Au vol furtif , aux fourbes en un mot. A cette sainte il fut longtemps dévot, La célébrait par gentilles cbapelles, Par menus dons, robes neuves, chandelles, Finalement tant au soir qu'au matin Lui récitait d'un ton de théatin Cette oraison : « O Laverne sacrée 3 !

1 Francine, alors directeur de l'Opéra de Paris.

2 Le peu de succès des opéras de Rousseau ayanl déterminé le directeur Francine à s'adresser à d'autres poètes, il composa et publia cette satire, sous le titre de la Francinade.

3 Polchra Laverna,

Da mibi fallere : dajusto sanctoque vider) ! Noctem peccatis , et fraudibus objice nubem.

Horvt. lib. I , /-."p. xvi , v. co.

ALLÉGORIES, LIVRE I.' G69

« O des larrons déesse révérée !

« Toi , qu'à Bayeux implore le Normand,

« Apprends-moi l'art de tromper dextrcment.

« Fais qu'à fourber nul fourbe ne me passe,

« Et qu'en fourbant, honneur et los j'amasse;

« Si , qu'exerçant mon talent de vaurien ,

« Je sois tenu pour un homme de bien.

« O ma patrone! ô ma dive concierge !

« Je te promets , outre le don d'un cierge,

« De te fonder, si tu me condescens,

« Tous les matins un déjeuner d'encens. »

Tels vœux faisait : car de belles promesses Le faux glouton fait volontiers largesses. Il en fit tant, qu'enfin par une nuit A ses regards la sainte se produit , Lui montre un masque, et l'étend sur Sa face. O rare effet! ô merveille efficace!

Au même instant, orgueil, déloyauté, Outrecuidance, et sotte vanité, Astuce enfin , et fraude au regard louche , Vices hideux, distillants sur sa bouche, Peints dans ses yeux , et sur son front gravés, Comme poussière en furent enlevés.

Tout au moyen de la sainte fallace I Nous disparut; et vit-on à leur place Front découvert, doux accueil , beau maintien , Honnête abord, et joyeux entretien.

Que dirai plus? Voilà mon bon apôtre, Par beaux semblants trompant l'un, pillant l'autre, Du bien d'autrui devenu gras à lard.

Qu'arrive-t-il? Sitôt que le paillard Voit son vaisseau poussé d'un vent propice, Il méconnaît d'abord sa bienfaitrice.

Nulle chandelle à la divinité, Nul brin d'encens , rien ne fut présenté , Rien ne parut. Car entre tous ses vices L'ingratitude, et l'oubli des services Tient le haut bout : c'est son lot affecté , Comme au faucon l'est la légèreté, La course aux cerfs , le venin aux vipères, A l'ours la force, et la rage aux panthères. Or, de l'oubli de telle impiété Ne se piqua la noire deité.

Trop bien s'en fut , de dépit possédée , Prendre Mégère à la face ridée , Et Némésis , germaine de Pluton , Et Tisiphone , et la fîère Alecton ; Et de ce pas s'en vont les damoiselles Trouver le sire , à qui visites telles , Comme croyez, ne plurent autrement.

Lors le troupeau saisit le garnement,

1 ' Fallace, tromperie -.JaUacia.

Qui , par raisons et par art oratoire,

Pensa d'abord fléchir la bande noire.

Les fières sœurs le laissèrent prêcher,

Aux bras du lit l'allèrent attacher,

De leurs serpents la peau lui flagellèrent,

De leurs flambeaux les sourcils lui brûlèrent ;

Et tout leur soûl l'ayant berné , hué ,

Croquignolé, souffleté, conspué,

Pour dernier trait , son masque lui reprirent,

Et le visage à nu lui découvrirent,

Dont maintenant ses vices démasqués

Sont de chacun clairement remarqués;

Et n'est aucun , depuis cette aventure ,

Qui de ses mœurs et perverse nature

Ne soit instruit, si qu'un simple estafier

Ne s'y voudrait d'une épingle affier.

Par quoi privé du don de gabatine ',

Son gagne-pain, l'espoir de sa cuisine,

Du créancier sans cesse muguetté ■ ,

Et du sergent le plus souvent guetté,

La peur le suit , et lui semble à toute heure

Voir les archers investir sa demeure,

Et leur exempt transférer sa maison

A l'hôpital , ou bien à la prison.

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