SOPHRONYME
Dieux souverains des demeures profondes i Que le Cocyte arrose de ses ondes ; Pâles tyrans de ces lieux abhorrés Que l'œil du jour n'a jamais éclairés , Chaos , Érèbe , Euménides , Gorgones , Styx, Achéron, Parques et Tisiphones!
Terrible Mort , effroi de l'univers ; Et si Pluton souffre encore aux enfers Quelque puissance aux mortels plus fatale , Que tardez-vous? Venez, troupe infernale! Puisque le ciel a remis en vos mains Le châtiment des coupables humains ;
1 Du talent de tromper, d'abuser par de fausses promesses. Ce mot vient de gab et gaber, qui se disaient autrefois pour moquerie et se moquer.
3 Muguetté: de l'ancien verbe muguettcr, qui signifiait figurément rechercher, épier l'occasion de se rendre maître d'une chose que l'on désire. C'est dans ce dernier sens que Rousseau l'emploie ici.
3 DU , quibus imperium est animarum , umbracques silentes ; Et Chaos , et Phlegeton , loca nocte silentia late , etc.
Virg. .€neid. VI , v. 264.
Venez plonger leur race criminelle Dans les horreurs de la nuit éternelle. Car ce n'est plus ce temps , cet heureux temps, Qui de la terre a vu les habitants ■
Faire fleurir, sous l'empire de Pihée, Les saintes lois de Thémis et d'Astrée! Ces déités, loin des terrestres lieux, Avaient déjà pris leur vol vers les cieux ; Et dès longtemps, par l'Envie exilée, Dans les déserts la Vertu désolée, Loin des cités rebelles à sa loi , Avait caché la Justice et la Foi :
Lorsque le dieu qui lance le tonnerre Prit , par pitié , le sceptre de la Terre , Et vint enfin , terrible en sa fureur, A la licence opposer la terreur.
Alors du moins à la triste Innocence Ce dieu permit l'espoir de la vengeance ; Et ses carreaux , sur le crime éprouvés , Ne furent point impunément bravés.
Vous le savez , orgueilleux Salmonées, Porphyrions, Eurytes, Capanées!
Mais aujourd'hui ses foudres émoussés, Au gré des vents sur la terre poussés, Loin de servir les vengeances célestes, Frappent souvent de leurs flammes funestes Les temples même ', où ce dieu languissant Reçoit encor les vœux de l'innocent.
L'humble Vertu , fugitive et tremblante , Implore en vain sa justice indolente.
La Vérité , sans secours , sans appui , N'ose élever sa voix jusques à lui :
Son cœur pour elle est devenu de glace ; Et cependant le Mensonge et l'Audace Jusqu'à ses yeux stérilement ouverts, Le bras levé, gourmandent l'univers.
0 justes dieux! qui sur les rives sombres Faites trembler tout le peuple des ombres : Puisque le ciel n'a plus de tribunaux, Ouvrez , ouvrez vos gouffres infernaux ; Faites sortir de vos brûlants abîmes Ces feux vengeurs, allumés pour les crimes; Anticipez les tourments éternels Que le Tartare apprête aux criminels ; Et prévenez, par de nouveaux spectacles, Ce feu du ciel prédit par tant d'oracles , Dont à la fin l'univers enflammé Doit être un jour détruit et consumé '.
In sua templa furlt
Luc. Phars I , v. iss.
Esse quoque in fatis reminiscitur affore tempus, Quo mare , quo tellus, eorreptaque regia cœli Ardeat.
Ovid. Metam. I , v. 286.
ALLÉGORIES
Ainsi, non loin de ces rives fécondes Où l'Aar épand ses libérales ondes, Au fond d'un bois , dont le nom révéré Au jeune Atys est encor consacré , Les yeux au ciel , le triste Sopbronyme Injuriait le destin qui l'opprime.
Il était seul. Ces asiles secrets Ne souffrent point de témoins indiscrets. Les Zépbyrs même, écartés dans la plaine, Faisaient au loin murmurer leur baleine; Et du soleil les regards curieux En respectaient l'abord mystérieux :
Quand tout à coup ( ô merveille insensible A tout esprit qui du monde invisible Ne connaît point les célestes ressorts, Et qui ne voit que par les yeux du corps ! ) Une lumière éclatante, imprévue, Frappe, saisit , épouvante sa vue :
Ces noirs cyprès, à la nuit consacrés, Semblent noyés dans les flots azurés D'un océan de clartés immortelles, D'où , soutenu par le vent de ses ailes , Un jeune dieu prend son vol jusqu'à lui. Car ce grand nom de tout temps fut celui De ces esprits de nature étbérée, Qui , revêtus de substance aérée, Daignent souvent aux terrestres mortels Communiquer les secrets éternels.
Telle, en ces bois voisins des murs d'Élise ', Vénus surprend les yeux du fils d'Ancbise; Et tel Ulysse, au fort de ses malheurs, Voit par Minerve apaiser ses douleurs a.
« C'est trop longtemps, lui dit l'esprit céleste, Nous fatiguer d'un reproche funeste, Et ravaler, par des discours ingrats, L'ordre éternel que tu ne connais pas.
0 vils mortels, qui nous livrez la guerre! Esprits rampants et courbés vers la terre, Hommes charnels, levez , levez les yeux , Et contemplez dans les décrets des dieux De vos destins les immuables causes :
Entends-moi donc, et plains-toi si tu l'oses.
« Cet univers, dont l'immense grandeur Enferme tout en sa vaste rondeur; Ces éléments de la sphère du monde, Le feu léger, l'air, et la terre, et l'onde, Dont le mélange, en des cieux différents, Fait subsister tant de globes errants : Cette âme enfin dans leurs corps répandue , Qui fait mouvoir leur masse suspendue , Et pour descendre aux spectacles offerts
1 Enéide, liv. I, v. 318.
» Odyssée, liv. XIII.