LIVRE II
Et sur la terre et dans le sein des mers , Ces doctes jeux de la sage Nature, Ces animaux de diverse structure, L'homme , en un mot, le seul être ici-bas Doué d'une âme exempte du trépas; Tout cet amas d'éclatantes merveilles , Dont le récit étonne tes oreilles , Ne fut jamais l'ouvrage de cesd ieux Subordonnés au monarque des cieux , Et dont l'erreur, appuyant les faux titres , De l'univers fit jadis les arbitres.
Dans le néant, dont vous êtes sortis, Tous ont été, eomme vous, engloutis ', Quoique immortels , ils ont commencé d'être; Quoique puissants, ils révèrent un maître, Source de vie et d'éternels bienfaits, Qui fit tout naître et ne naquit jamais. Par sa vertu tout se meut , tout opère ; Il est lui seul , et son fils, et son père ». Les yeux du corps jamais n'ont su le voir : L'œil de l'esprit ne peut le concevoir. L'amour lui seul, l'amour a la puissance De s'élever à sa divine essence , Et de percer la sainte obscurité Qui le dérobe à notre infirmité.
Tel est cet Être, invisible, ineffable, Ame de l'aine , éternel , immuable, Qui de nos jours règle tous les instants, Et dont la voix créa l'être et le temps.
« Mais lorsque enfin sa parole féconde Eut enfanté la matière du monde, Quand de l'accord des éléments divers Il eut formé ce brillant univers , Et varié la pompe sans égale Des ornements que la nature étale :
Alors, prodigue en miracles nouveaux .
Pour animer tous ces riants tableaux ■ Il produisit les invisibles causes Dont la vertu pénètre toutes choses; Et mit en eux ces ressorts ignorés, A l'étendue unis, incorporés, Qui , procréant en elle un second être , La font mouvoir, vivre, sentir, renaître. Mais ce concours de principes mouvants Qui donnent l'âme à tant d'êtres vivant- : Cette chaleur agissante , invisible ,
1 Timik DE Lor.Rr.s, de l'.ime du monde. ( Voyez la traduction de le Bstteux. )
2 « Centre de toutes les perfections, source intarissable de l'intelligence et de l'être, avant qu'il fût fait runiver», avant qu'il eût déployé sa puissance au dehors, il était; car il na
point tu (!'■ < mencemenl : il était en lui-même, LLexistail
dans les profondeurs de l'éternité, i Plat, dans le Cro/yteet dans le iniii t.
De la matière esprit indivisible ,
Et dont le corps est la base et l'appui ,
Fut condamnée à périr avec lui.
« Il fallut donc , ô Sagesse profonde Que ton pouvoir créât un nouveau monde , De la matière et des sens dégagé , D'intelligence et d'amour partagé, Qui, de ta gloire incorruptible image, Sut dans son être admirer ton ouvrage; Et, pour toi seul uniquement élu, Prît sur les corps un empire absolu.
Dans ce dessein ta lumière suprême Fit avant tout éclore d'elle-même Ces purs esprits , ombres de sa splendeur, Nés pour connaître et cbanter ta grandeur. Ce fut ainsi qu'exerçant sa puissance , Ta volonté créa l'intelligence.
L'homme et les dieux de ton souffle animés , Du même esprit diversement formés , Furent doués , par ta bonté fertile , D'une chaleur plus vive ou moins subtile , Selon les corps, ou plus vifs , ou plus lents, Qui de leur feu retardent les élans.
Par ces degrés de lumière inégale, Tu sus remplir le vide et l'intervalle Qui se trouvait, ô magnifique roi!
De l'homme aux dieux, et des dieux jusqu'à toi ; Et dans cette œuvre éclatante, immortelle , Ayant comblé ton idée éternelle, Tu fis du ciel la demeure des dieux , Et tu mis l'homme en ces terrestres lieux, Comme le terme et l'équateur sensible De l'univers invisible et visible.
« Apprenez donc , vains mortels que séduit Ce faible éclair de raison qui vous luit ; Apprenez tous que dans l'ordre des êtres , Si , parmi ceux dont le ciel vous fit maîtres , Votre noblesse a pris le premier pas, Vous ne tenez que le rang le plus bas Entre tous ceux que l'arbitre suprême Voulut créer semblables à lui-même; Et que sur vous d'irrévocables droits Les font régner, selon les mêmes lois Qu'aux animaux soumis à votre empire Votre puissance est en droit de prescrire.
« Car dès le jour que naquit l'univers , Après avoir assemblé dans les airs Ces légions célestes, épurées , Du nom de dieux sur la terre honorées , L'Être suprême , en ces mots paternels , Leur annonça ses ordres solennels :
1 Voyez le Tintée de Platon.
DE J. B. ROUSSEAU
« O vous, esprits, que ma toute-puissance « A revêtus d'une immortelle essence, « Sachez quel est le glorieux emploi « Que vous prescrit mon éternelle loi.
« Je vous choisis pour instruire la terre « Des volontés du maître du tonnerre; « Et vous serez chez les frêles humains « De mes décrets ministres souverains.
« Chacun de vous , à son devoir fidèle , « De chacun d'eux embrassant la tutelle , « Sera chargé de lui servir d'appui , « De le conduire, et d'agir avec lui , « Non en suivant ses passions brutales, « Mais selon l'ordre et les lois générales « Dont j'ai réglé l'invariable cours, - « Et que je veux maintenir pour toujours. « Souvenez-vous, interprètes sincères, « De leur donner les secours nécessaires « Pour pratiquer les lois de l'équité , « Et pour chérir en moi la vérité; « Afin qu'un jour, la mort frappant leurs têtes, « Ils soient admis dans le rang ou vous êtes : « Ou que celui qui méprise vos soins « De son forfait ait vos yeux pour témoins , » Quand vous serez appelés l'un et l'autre « Au tribunal de son juge et du vôtre. »
Ainsi parla le souverain des cieux.
Vous donc , mortels , qui censurez les dieux , Quand les arrêts de leur lente justice Ne suivent pas votre aveugle caprice, Cessez , cessez , orgueilleux scrutateurs , D'en accuser vos sacrés conducteurs.
Ne jugez point l'obscure Providence Suivant les lois de l'humaine prudence; Et sans vouloir de ses décrets profonds Sonder en vain les abîmes sans fonds , Contentez-vous, admirateurs modestes, D'apprendre ici que les esprits célestes Ne sont point faits pour consulter vos vœux , Mais pour vous luire, et pour vous rendre heureux; Que ce bonheur, l'objet de votre envie, N'est point le fruit des douceurs de la vie ; Que les travaux, les pénibles vertus, Par des sentiers escarpés , peu battus , Seules ont droit de diriger vos âmes Vers le séjour des immortelles flammes ; Et qu'en un mot, ce désordre apparent, Dont ici-bas le chaos vous surprend, Est un nuage , un voile nécessaire , Qui , confondant votre orgueil téméraire , Cache à vos yeux , de ténèbres couverts L'ordre réglé qui régit l'univers ».
1 Ainsi, c'est dans Platon que Pope avait puisé le germe si
ALLÉGORIES, LIVRE IL
Vous concevrez ces merveilles cachées , Quand de vos sens vos âmes détachées Auront enfin dans le séjour des dieux Repris leurs droits et leur rang glorieux. Vous connaîtrez qu'à la gloire où nous sommes , L'humble Vertu peut élever les hommes , Lorsque la Mort, allumant leur flambeau , A démoli leur terrestre tombeau.
« Moi-même, avant que mon âme exilée Dans sa patrie eut été rappelée, Faible mortel , je naquis d'Ariston ; Et chez les Grecs, sous le nom de Platon , Déjà rempli d'une flamme divine , Je publiai cette sainte doctrine.
Je leur appris à respecter la main Et les arrêts d'un juge souverain , Qui quelquefois permet à la licence De triompher de la faible innocence , Pour aveugler l'orgueilleux abruti Ou réveiller le juste relenti :
Que c'est ainsi que ses lois équitables A ses desseins font servir les coupables; Mais qu'à la fin , si leur iniquité Fut l'instrument de sa sévérité, Leur faux triomphe et leurs vaines délices Sont tôt ou tard celui de leurs supplices. Je leur appris1 que le Ciel outragé Ne s'adoucit qu'après qu'il est vengé; Que les ennuis , le trouble et les souffrances Sont réservés pour les moindres offenses, Dont l'homme , épris d'une sincère ardeur, Peut sur la terre effacer la laideur ; Mais que le crime , ami de la fortune , Libre du joug d'une crainte importune, N'est expié, dans les grands criminels, Que par l'horreur des tourments éternels, Dont à jamais en ses cavernes sombres L'Enfer punit les infidèles ombres.
Là , sans retour, dans les fers , dans les feux , Sont tourmentés tous les monstres affreux Dont le venin , préparé par l'Envie , Osa noircir la Vertu poursuivie.
Là, sont plongés les juges transgresseurs, De l'innocence infâmes oppresseurs , Qui, profanant un pouvoir légitime, Se sont voués à protéger le crime, Et dont l'orgueil , aveugle en sa fureur,
admirablement développé dans son Essai sur l'homme , et i|iii se trouve renfermé dans ce vers, qui est le précis de (oui l'ouvrage :
AU partial evil is a gênerai gond.
Tout mal particulier est un bien général.
1 Voyez, dans les Pensées de Platon , le morceau intitulé : lier l'Arménien, ou l'Autre vie.
J. B. KOUSSF.AU.
Par l'impudence a consacré l'erreur.
Tous ceux enfin qui , pour couvrir leur rage,
De la justice ont emprunté l'image,
Et qui , cachés sous un voile pieux ,
A leur vengeance ont fait servir les cieux ,
Sont à leur tour, dans ces gouffres funestes ,
Le juste objet des vengeances célestes.
Faites donc trêve à vos cris indiscrets ;
Et , plus soumis aux éternels décrets ,
Sachez enfin, créatures mortelles ,
Que tout l'éclat des grandeurs temporelles
N'est qu'un faux bien , dont le Ciel irrité
Punit souvent l'aveugle impiété ;
Et que toujours les maux qu'il vous dispense
Sont des effets de sa juste clémence.»
Ces mots finis , plus prompt que les éclairs , Le jeune dieu s'éclipsa dans les airs; Et le mortel , tout plein de sa lumière, Ayant repris sa fermeté première , Depuis ce jour, insensible aux douleurs, Attend en paix la fin de ses malheurs. Héros toujours présent à ma pensée , Prince « , dont l'âme , aux vertus exercée , Fit de ces dieux, dont vous tenez le jour, Le plus doux charme et le plus tendre amour ; Ce fut le soin d'assurer votre gloire, Qui, dans les champs où règne la victoire, Leur fit sans cesse attacher à vos pas L'heureux démon qui préside aux combats. Ces mêmes dieux embrasèrent votre âme De ce beau feu , de cette noble flamme Qui , tant de fois , au prix de votre sang, Justifia l'honneur de votre rang.
Mais cette ardeur, ce courage d'Achille , N'égale point le courage tranquille Qui, si longtemps de vos destins vainqueur, A su contre eux munir votre grand cœur ; Et qui , bravant leur attaque importune, A vos vertus asservit la fortune.
D'un vrai héros, d'un mortel généreux . Prince, c'est là l'effort le plus heureux; Et c'est un don que les dieux tutélaires N'accordent point aux héros populaires.
De leurs faveurs le glorieux trésor Vous fut ouvert : ils vous l'ouvrent encor. C'est à leurs soins , c'est à leur assistance . Que vous devez cette rare constance , Ce noble calme, et cette illustre paix Qui de l'envie affronte tous les traits; Présenl du Ciel . grandeur vraiment solide , Et mieux vertu que les vertus d'Alcide.
Le prince Eugène
Ainsi , guidés par de plus doux penchants , Consolons-nous du bonheur des méchants ; De leur fureur tôt ou tard les victimes , Ils auront beau voir triompher leurs crimes, Leur vain succès, leur triomphe n'est rien ■ : S'il est des dieux , nos affaires vont bien.