‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 598 sur 672 · LE JUGEMENT DE PLUTON · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT DE PLUTON

Quand les humains , dépouillés de leurs marques ,

Viennent s'inscrire au registre des Parques ,

Et , réservés à des destins nouveaux ,

De l'Achéron boire les froides eaux :

De leur prison leurs âmes dégagées ,

Après la mort sont encore ombragées

D'un corps nouveau , qui de leurs premiers corps

Retient toujours la forme et les dehors ,

Mais qui n'est plus qu'une image subtile,

Un faible voile au mensonge inutile ,

Dont tous les fils transparents , entr'ouverts ,

Laissent voir l'âme et ses replis divers.

Si la vertu fut jadis son partage ,

Elle r paraît dans tout son avantage ;

Mais si le crime a souillé sa candeur,

Il brille aussi dans toute sa laideur.

Les mouvements , les secrètes pensées ,

Les actions présentes et passées ,

Tout s'y découvre , et rien n'échappe aux yeux.

O privilège aux mortels précieux ,

Si Prométhée, à l'homme plus fidèle ,

En le créant , eut suivi ce modèle !

Mais des enfers le monarque jaloux

Ne souffre point un partage si doux.

Juge éternel de tous tant que nous sommes ,

Le seul Pluton lit dans le cœur des hommes.

C'est le plus grand , le plus beau de ses droits ;

Et c'est par là qu'il prévint autrefois

Un grand désordre , et peut-être le pire

De tous les maux soufferts dans son empire.

Depuis longtemps par l'âge appesanti , Dans le repos ce vieux prince abruti , A ses flatteurs, comme tant d'autres princes , Laissait régir ses obscures provinces.

Entretenu dans son stupide ennui Par une cour aussi morne que lui , Vous eussiez cru qu'une vapeur magique Eût assoupi son âme léthargique; Quand tout à coup ranimant sa vigueur :

« C'est trop , dit-il , oui , c'est trop de langueur.

1 Tolluntur inaltum,

Dt lapsu graviore niant.

Claud. In Rufln 1 , v. m.

DE J. B. ROUSSEAU

Assez longtemps une lâche mollesse A de mon rang démenti la noblesse.

Suis-je donc roi, pour croupir enchanté Dans l'indolence et dans l'oisiveté?

Quoi! sous son nom , le monarque des Mânes Verra régner des ministres profanes , Du bien public ravisseurs affamés , Ivres du sang des peuples opprimés, Et qui , tyrans de mes royaumes sombres , Semblent formés pour dégraisser les ombres? Non , non ; je veux reprendre enfin mes droits, Voir par mes yeux , et parler par ma voix. De ce pas même il faut que je visite Tous les États qu'entoure de Cocyte.

Partons. » Il dit : l'Enfer frémit d'effroi. Les noires Sœurs marchant devant leur roi , A la clarté de leurs torches funèbres Marquent sa route au travers des ténèbres. Son char s'éloigne ; et des vastes enfers Ayant franchi les lugubres déserts , Arrive enfin dans le séjour tranquille Du doux repos inviolable asile, Où les mortels de Jupiter chéris De leurs vertus vont recevoir le prix , Lorsque Atropos , à ses lois asservie , Tranche le fil de leur mortelle vie.

Un ciel plus pur, des astres plus sereins « , Furent créés pour ces champs souterrains. Ils ont aussi leur soleil , leurs étoiles La nuit pour eux n'a point de tristes voiles; Dans des forêts de lauriers toujours verts ■ , Sur des gazons de fleurs toujours couverts, Parmi les jeux, ces ombres fortunées Coulent en paix leurs saintes destinées. Là , dans les nœuds d'un amour fraternel , Elles goûtaient un bonheur éternel , Lorsqu'aux enfers non encore affaiblies, Les saintes lois par les dieux établies Distribuaient aux morts épouvantés Les châtiments ou les dons mérités.

La vertu seule aux âmes généreuses Ouvrait alors ces demeures heureuses; Mais à la fin Rhadamante etMinos, Las du travail , et voués au repos , Ayant remis la balance infernale Entre les mains d'une troupe vénale D'ombres sans nom, de citoyens obscurs, Tout se vendait sous ces juges impurs.

Leur tribunal , autrefois si rigide.

1 Largior hic eampos sether et lumine vestit Purpureo ; solemque suum , sua sidéra norunt.

vEneid. VI , v. 640.

» Inter odoratum Iaurl nemus

Ihid. VI, v.6t».

ALLÉGORIES, LIVRE IL

N'était plus rien qu'une banque sordide; Et l'équité , leur ayant dit adieu , Dans les enfers n'avait ni feu, ni lieu.

Pluton aborde en cette île cbérie.

Mais ce n'est plus la tranquille patrie Des purs esprits, des mortels glorieux , Dont les travaux , du temps victorieux , De l'avenir perçant la nuit profonde, Ont fait l'honneur et l'exemple du monde.

Dans ces beaux lieux aux seuls héros promis, Il cherche en vain ses antiques amis , Ceux qui jadis par des lois équitables Ont adouci des peuples intraitables, Ou qui , cherchant la guerre et les hasards , Pour leur pays sont morts au champ de Mars ». 11 cherche en vain tous ceux dont la mémoire S'est consacrée au temple de la Gloire Par des écrits après eux admirés, Ou par des arts avant eux ignorés.

Quel changement! quelle horreur pour sa vue! Il ne voit plus qu'une foule imprévue De charlatans, de héros inconnus , Par la cabale en ces lieux soutenus; De courtisans dévorés par l'envie, De vils flatteurs flattés pendant leur vie , D'ambitieux d'un faux honneur frappés, Et d'imposteurs au ïartare échappés.

Ceux-là, cherchant leur gloire dans leurs crimes Pour maintenir des droits illégitimes, Brigands réels sous le nom de héros , Du monde entier ont troublé le repos : Ceux-ci , payés de leur zèle hypocrite Par mille biens obtenus sans mérite, Ont de leurs rois , par un plus lâche orgueil , Trahi la cendre et souillé le cercueil. Comment décrire et nombrer les intrigues, Les noirs complots , les monstrueuses ligues Qui , dans ce lieu d'innocence et de paix , Ont par la brigue introduit les forfaits? L'un , trafiquant sa couche aliénée, A sa fortune a vendu l'hyménée ; L'autre , abjurant ses amis malheureux , Ne s'est haussé qu'en s'élevant contre eux ; Ce flagorneur doucereux et perfide, Du faux mérite encenseur insipide, Pour avoir su le vice fétoyer, De son miel fade a reçu le lover.

Ce monstre enfin , plus noir qu'une momie, Chargé d'opprobre et couvert d'infamie , A trouvé l'art, aveuglant ses censeurs , De se blanchir, à force de noirceurs.

1 Hic manns , ob patriam pugnando ruinera passi.

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