VI, V
A ces objets , à ce spectacle infâme , Le dieu qui voit dans les plis de leur âme De tant d'excès l'inconcevable horreur : « Ah ! c'en est trop ; je cède à ma fureur , Vengeons , dit-il , la gloire de mon trône. Venez, Mégère, A lecton, Tisiphone!
Venez punir l'attentat odieux De ces Typhons, masqués en demi-dieux.
Changez leur joie en supplices terribles; Ouvrez pour eux vos cavernes horribles ; Et , par des feux trop longtemps retardés , Justifiez mes arrêts éludés.
Vous subirez , ombres abominables , La peine due au bonheur des coupables.
Mais avant tout, du sénat infernal Examinons l'insolent tribunal :
Je veux savoir quels honteux artifices Dans l'Elysée ont installé les vices.
Guerre mortelle à ces juges pervers :
Et soient , comme eux , au plus creux des enfers Précipités, tous ceux dont la licence A confondu le crime et l'innocence. »
Dans un recoin des royaumes obscurs , Non loin du Styx, se présentent les murs D*un vieux palais tout peuplé d'ombres noires, Qui , dans ce lieu tenant leurs auditoires , A tous les morts jugés par leur scrutin Font acheter les arrêts du destin.
Au centre ouvert de ce fameux dédale , Séjour sacré du trouble et du scandale, S'offre d'abord un portique enfumé , De la Discorde asile renommé, Où chaque jour, sous ses lois enrôlées, Viennent mugir les ombres désolées Qu'attire en foule en ce triste manoir La froide crainte ou le douteux espoir. Tout à Pentour sont les sombres cavernes Des noirs Griffons, écumeurs subalternes, Par qui les morts , dépouillés et séduits , Sont à grands frais au sénat introduits. Par les détours de cent routes obscures On entre enfin sous ces voûtes impures, Où des enfers l'Aréopage assis Fait retentir ses oracles concis.
Un long tableau des misères publiques Fait l'ornement de leurs murs symboliques : Les sénateurs y lisent en tout temps De leu; emploi les devoirs importants.
La Calomnie et l'infâme Parjure, L'Impiété, le Blasphème, l'Injure, Légitimés en cet antre hideux, Incessamment frémissent autour d'eux :
L'aveugle Erreur à leurs côtés préside;
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Et par leur voix le Mensonge y décide.
C'est dans ce gouffre à l'audace frayé , Que le monarque, interdit , effrayé, Voit, de la pourpre insolemment parée, L'Iniquité pompeuse et révérée, De la Justice usurpant le pouvoir, Fouler aux pieds les lois et le devoir. Il voit placés au rang le plus sublime Des malheureux élevés dans le crime, Enfants impurs de pères diffamés, Qui du limon dont ils furent formés Ne sont sortis que par le brigandage , L'exaction, le vol et le pillage; Par leurs forfaits illustrés et connus, Et par l'opprobre aux honneurs parvenus. Voilà des Dieux les arbitres augustes , Les protecteurs toujours saints, toujours justes De l'équité confiée en leurs mains!
C'est devant eux que les pales humains Doivent répondre à la fin de leur course, Pour être absous ou punis sans ressource ! Le bien , le mal , également prisés , Le- vrai, le faux avec art déguisés, Par le censeur de la troupe damnée, Sont mis au fond d'une urne empoisonnée, Où , par l'effort de son subtil savoir, Tout noir blanchit , et tout blanc devient noir.
Ce fier démon , l'effroi de l'innocence , Au nom du dieu, prend de tout connaissance; Porte sur tout ses regards ambigus, Et des enfers est le public Argus.
D'un zèle ardent sa fureur prétextée Dans ses excès est toujours respectée.
Sa haine aveugle est un amour du bien ; Son fade orgueil est un grave maintien ; Son impudence, une noble franchise; Et sa malice , une sagesse exquise.
Pluton l'observe, en son parquet assis , Tout entouré de parchemins noircis.
« 0 des enfers la plus damnable peste , Dit le monarque , et d'autant plus funeste , Qu'une hypocrite et trompeuse douceur De ses forfaits cache à tous la noirceur ! Déchiffre-nous ces pancartes difformes :
Voyons, voyons les jugements énormes Dont tu salis tes papiers clandestins.
Lisons ! « Il lit : Oracles des Destins. « Voici les noms et les gestes insignes « Des criminels qui nous ont paru dignes « De recevoir, à fond examinés , « De nos faveurs les gages fortunés.
« Leurs lâchetés ont fait rougir la terre ; « Us ont cent fois mérité le tonnerre,
« Mais à la cour ils étaient les plus forts , « Ils gouvernaient Plutus et ses trésors : « Ce dieu sur nous a versé sa rosée ; « C'en est assez. Conclu pour l'Elysée.
« Voici tous ceux qui, fidèles aux lois, « Du devoir seul ont écouté la voix.
« D'impureté leurs âmes préservées « Sont aux enfers sans reproche arrivées; « Mais ils n'avaient, pour toute sûreté, « Que l'innocence et la simple équité; « Ou , tout au plus , le mérite bizarre « De leurs vertus. Renvoyés au Tartare. »
« Quoi, scélérats! quoi, monstres insolents! Poursuit le dieu , les yeux étincelants ; C'est donc ainsi , traîtres , qu'en mon absence , Vous exercez mes droits et ma puissance? Je verrai donc par vos noirs attentats Bouleverser l'ordre de mes États?
Ah! ÎSémésis , jadis si vigilante, Mais aujourd'hui déesse nonchalante , Pourquoi , pourquoi me cacher si longtemps L'impiété de ces nouveaux Titans?
J'aurais d'abord , exterminant leur race , Par leur supplice arrêté leur audace; Et leurs forfaits , au comble parvenus , Seraient déjà punis ou prévenus. »
« Roi des enfers, monarque inaccessible, Répond alors la déesse inflexible , Si les excès dont tu te prends à moi Te sont cachés, n'en accuse que toi.
Quel cri perçant , quelle voix formidable Peut aborder un trône inabordable , Où de flatteurs le prince environné , Par leurs douceurs nuit et jour suborné , N'est attentif qu'à bannir et distraire Tous les objets qui pourraient lui déplaire? La Vérité viendra-t- elle à ses yeux Offrir en vain son visage ennuyeux , Et l'affliger, au milieu de sa gloire, Par des récits qu'il ne voudra pas croire? Mais, à vrai dire, un mal plus dangereux A pris racine en ce royaume affreux ; Et tu le sais : sous l'heureux ministère Du vieux Éaque et de Minos son frère, De Jupiter tous deux, fils adorés , Et tous deux rois sur la terre honorés , La vertu seule et la haute naissance Étaient en droit de régir ta balance.
Car quel emploi requiert plus de splendeur, De dignité , de gloire , et de grandeur, Que le pouvoir de rendre ses semblables, Par un seul mot , heureux ou misérables ? Chacun alors, maintenu dans ses droits,
ALLEGORIES, LIVRE IL
Était pesé suivant son propre poids :
Point de retour, point de ruse subtile,
Point de présents. Autre temps , autre style.
Tout est changé, depuis que l'équité
Fut dévolue à la vénalité.
Un vil amas d'ombres intéressées,
Parmi le peuple au hasard ramassées ,
Souilla bientôt d'un air contagieux
Le tribunal de ces enfants des dieux,
Et crut avoir, en payant leur oflice,
Acquis le droit de vendre la justice.
Tout triomphant de ce titre usurpé,
Leur noir essaim , d'un sot orgueil pipé,
Ose oublier sa première bassesse ,
Et contester un pouvoir qui les blesse
Aux demi-dieux, dont le suprême rang
N'est du qu'aux droits du mérite et du sang.
Pour attendrir cette troupe barbare ,
De son bon droit vainement on se pare :
Si l'équité n'emprunte le secours
De quelque intrigue, ils sont muets et sourds;
Nulle vertu n'émeut leur cœur farouche.
Il faut, il faut pour leur ouvrir la bouche,
Que l'intérêt ou les suggestions
Fassent parler ces noirs Amphictyons.
Que si quelqu'un, plus juste et plus fidèle,
Pour l'équité montre encor quelque zèle,
Ce vain gloseur, tristement rebuté,
Fait bande à part , et n'est point écouté.
Tel est l'esprit de leur cour infernale.
« Entends-moi donc. Veux-tu de leur cabale Punir enfin les complots turbulents, Et garantir tes États chancelants De toute injuste et maligne entreprise?
Fais appeler le juge de Cambyse « ; Il est ici , cet esprit malheureux.
Tes yeux verront dans son supplice affreux De ma justice un témoin sans reproche.
— Oui, je le veux , dit Pluton : qu'il approche.» A ce discours, un cadavre souillé,
Couvert de sang , et de chair dépouillé , S'offre à sa vue , et d'une horreur soudaine Fait frissonner la troupe souterraine.
Pluton le voit ; et de couleur changé : « Quel est ton nom? — Sizame l'affligé.
— Ta qualité ? — Juge , indigne de l'être.
— Et ton pays ? — La Perse m'a vu naître.
— Mais qui t'a mis en ce tragique état?
— Ce fut le roi : ce juste potentat Me lit subir cette peine équitable; Et , pour laisser un monument capable D'intimider tout ministre vénal ,
Fit de ma chair couvrir le tribunal Où , par mes mains , la justice vendue Après ma mort devait être rendue.
« — C'en est assez, reprit le dieu content : Par cet exemple , à mon peuple important , Faisons trembler l'audace et l'injustice ; Même forfait requiert même supplice.
Marchez , démons , et vous , fille d'Enfer, Exécutez sur ces âmes de fer Une sentence à leurs crimes trop due ; Et que leur peau , sur ces bancs étendue , A l'avenir consacrant leurs noirceurs, Serve de siège à tous leurs successeurs. »
LA MOROSOPHIE'.
A contempler le inonde et ses richesses , Et ces amas de fécondes largesses , Que , jour et nuit , la mère des humains Sur ses enfants répand à pleines mains ; Qui ne croirait que la tendre Nature , En pétrissant l'homme sa créature , Ne l'a tiré du néant ténébreux Que pour le rendre infiniment heureux 3 Mais, d'autre part , ces fléaux innombrables Accumulés sur nos jours misérables, Tristes mortels , nous font regarder tous Comme l'objet de son plus noir courroux. D'où peut venir ce mélange adultère D'adversités, dont l'influence altère Les plus beaux dons de la terre et des cieux ? L'antiquité nous mit devant les yeux De ce torrent la source emblématique , En nous peignant cette femme mystique *, Fille des dieux , chef-d'œuvre de Vulcain , A qui le Ciel , prodiguant par leur main Tous les présents dont l'Olympe s'honore , Fit mériter le beau nom de Pandore.
L'urne fatale où les afflictions , Les durs travaux, les malédictions , Jusqu'à ce temps des humains ignorées, Avaient été par les dieux resserrées, Pour le malheur des mortels douloureux , Fut confiée à ses soins dangereux.
Fatal désir de voir et de connaître!
Elle l'ouvrit et la terre en vit naître Dans un instant tous les fléaux divers Qui , depuis lors, inondent l'univers.
Voyez Hérodote, liv. III. — JUSTIN , liv. I,chap. i\.
' La folle sagesse, le vain désir (le tout savoir, de lotit cu\\nuilre : du grec (Acopèç -, fou, insensé; et ootpCcc . la sag< sse".
- Pandore, Voyez Hésiodi , dans le poème des Travauxet des Jours ; et limitation de cette ingénieuse allégorie, par Voltaire, Questions encyclopédiques, ail. /' ,
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Quelle que soit, ou vraie ou figurée, De ce revers l'histoire aventurée , jN'en doutons point : la curiosité Fut le canal de notre adversité.
Mais de ce mal déterrons la racine , Et remontons à la vraie origine De tant d'ennuis , dont le triste concours De notre vie empoisonne les jours.
Avant que l'air, les eaux , et la lumière « , Ensevelis dans la masse première, Fussent éclos , par un ordre immortel , Des vastes flancs de l'abîme éternel , Tout n'était rien. La nature enchaînée , Oisive et morte avant que d'être née2,. Sans mouvement, sans forme, sans vigueur, IN'était qu'un corps abattu de langueur; Un sombre amas de principes stériles , De l'existence éléments immobiles.
Dans ce cbaos ( ainsi par nos aïeux Fut appelé ce désordre odieux .
En pleine paix , sur son trône affermie , Régna longtemps la Discorde ennemie, Jusques au jour pompeux et florissant Qui donna l'être à l'univers naissant ; Quand l'Harmonie , architecte du monde , Développant dans cette nuit profonde Les éléments pêle-mêle diffus, Vint débrouiller leur mélange confus; Et , variant leurs formes assorties , De ce grand tout animer les parties.
Le ciel reçut en son vaste contour Les feux brillants de la nuit et du jour : L'air moins subtil assembla les nuages , Poussa les vents , excita les orages 3 ; L'eau vagabonde, en ses flots inconstants Mit à couvert ses muets habitants < ; La terre enfin , cette tendre nourrice, De tous nos biens sage modératrice, Inépuisable en principes féconds, Fut arrondie , et tourna sur ses gonds , Pour recevoir la céleste influence Des doux présents que son sein nous dispense.
Ainsi des dieux le suprême vouloir De l'Harmonie établit le pouvoir.
Elle éteignit par ce sublime exorde Le règne obscur de l'affreuse Discorde;
i Ante mare et terras , etc.
2 Nec quicquam , nisi pondus iners.
3 lllic et nebulas , UUc consistere nubes Jussit
Ovid. Metum. I.
Ovid. Ibid.
4 Cesserunt nitidis habitanda? piscibus un (la*.
Mais cet essai de ses soins généreux
Eut été peu , si son empire heureux
îS'eùt consommé l'ouvrage de la terre,
Par le bonheur des êtres qu'elle enserre.
Aux mêmes lois elle les soumit tous :
Le faible agneau ne craignit point les loups,
Et sans péril il vit paître sur l'herbe
Le tigre et l'ours près du lion superbe.
Entretenus par les mêmes accords,
Tous les mortels ne formèrent qu'un corps ,
Vivifie par la force infinie
D'un même esprit et d'un même génie ,
Et dirigé par les mêmes concerts ,
Dont la cadence anime l'univers.
Par le secours de cette intelligence, Riches sans biens, pauvres sans indigence, Ils vivaient tous également heureux , Et la nature était riche pour eux.
Toute la terre était leur héritage ■ , L'égalité faisait tout leur partage.
Chacun était son juge et son roi ; Et l'amitié , la candeur, et la foi , Exerçaient seules, en ce temps d'innocence, Les droits sacrés de la toute-puissance. Tel fut le règne à la terre si doux , Que l'Harmonie exerça parmi nous.
Du vrai bonheur nous fûmes les symboles, Tandis qu'exempt de passions frivoles, Le genre humain dans les sages plaisirs Sut contenir ses modestes désirs.
Mais cependant la Discorde chassée, Chez les mortels furtivement glissée, Comme un serpent se cachait sous les fleurs ; Et par l'esprit empoisonnait les cœurs. Chacun déjà s'interrogeant soi-même, De l'univers épluchait le système.
Comment s'est fait tout ce que nous voyons ? Pourquoi ce ciel , ces astres , ces rayons ? Quelle vertu dans la terre enfermée Produit ces biens dont on la voit semée? Quelle chaleur fait mûrir ses moissons , Et rajeunir ses arbres, ses buissons?
Mais ces hivers, dont la triste froidure Gerce nos fruits , jaunit notre verdure , Que servent-ils ? et que servent ces jours Tous inégaux , tantôt longs , tantôt courts 2 ? Ah ! que la terre en serait bien plus belle , Si du printemps la douceur éternelle
In médium quarebant : ipsaque tellus Oruiiia liberius, nullo poscente, ferebat.
Virg. Georg. I, v. 127-48.
Quid tantum Oceano properent se tingere soles Hlberni \ il qu;e tarais mura noctibus obstet.
Viaci. Georg. il, v. -m es.
ALLÉGORIES, LIVRE IL
Faisait régner des jours toujours réglés!
Ainsi parlaient ces mortels aveuglés , Qui , pleins d'eux-mêmes , et sortant des limites Par la nature à leur être prescrites , Osaient sonder, scrutateurs criminels, La profondeur des secrets éternels.
Folle raison, lumière déplorable, Qui n'insinue à l'homme misérable Que le mépris d'une simplicité Si nécessaire à sa félicité !
Par ce succès la Discorde amorcée Conçut dès lors l'orgueilleuse pensée D'exterminer l'Harmonie et ses lois;, Et rassemblant, à sa fatale voix, Ces insensés prêts à lui rendre hommage , Prit la parole, et leur tint ce langage :
« Eh quoi , mortels, c'est donc assez pour vous De contenter vos appétits jaloux ; Et le bonheur des animaux sauvages Sera le seul de tous vos avantages?
Car dans quel sens êtes-vous plus heureux? Comme pour vous , le monde est fait pour eux. Mêmes désirs, mêmes soins vous inspirent; Vous respirez le même air qu'ils respirent; L'astre du jour comme vous les chérit ; Et, comme vous , la terre les nourrit.
Répondez donc : Quel bien, quelle opulence De votre rang peut fonder l'excellence?
Notre raison, direz-vous. J'en conviens : C'est le plus grand , le plus doux de vos biens. Mais ce trésor, cette flamme sacrée, Quelle lumière en avez-vous tirée?
L'invention de quelques arts dictés Par l'embarras de vos nécessités.
La faim cruelle inventa la culture Des champs marqués pour votre nourriture : Vous ne devez qu'aux rigueurs des saisons L'art d'élever vos paisibles maisons; Et le besoin d'un commerce facile A rendu l'onde à vos rames docile.
Votre raison ne vous a rien appris , Qu'à captiver l'essor de vos esprits, A regarder cet univers sensible Comme l'objet d'une étude impossible ; Ou , tout au plus, en voyant ses attraits , A respecter les dieux qui les ont faits. Mais si ces dieux , auteurs de tant de choses , Avaient voulu vous en cacher les causes, Vous auraient-ils inspiré ces élans , Ce feu divin, ces désirs vigilants, Et cette ardeur d'apprendre et de connaître , Qui constitue et distingue votre être?
Souffrez qu'enfin vos yeux soient dessilles,
Et servez-vous des feux dont vous brillez.
Pour seconder en vous un si beau zèle ;
J'amène ici ma compagne fidèle :
Morosophie est son titre adopté,
Et son vrai nom , la Curiosité.
Recevez-la. Sa lumière divine
Vous apprendra votre vraie origine.
Vous connaîtrez le principe et la fin
De toute chose, et vous serez enfin ,
En lui rendant vos soins et votre hommage ,
Pareils aux dieux , dont vous êtes l'image. »
A ce discours qui charme les humains , Tout applaudit de la voix et des mains. Morosophie, en tous lieux approuvée.
Et sur un trône en public élevée , Dicte de là ses oracles menteurs, Ses arguments , ses secrets imposteurs; Et, dans le monde , inondé d'aphorismes , De questions , de doutes , de sophi suies , A la sagesse on vit en un clin d'oeil Substituer la folie et l'orgueil.
Mais pour servir sa perfide maîtresse , Le grand secret de sa trompeuse adresse Fut de remplir les hommes divisés De sentiments l'un à l'autre opposés; D'embarrasser leurs esprits téméraires D'opinions et de dogmes contraires ; Et d'ennoblir du nom de vérités Ce fol amas de contrariétés.
De cette mer agitée , incertaine , Sortit alors la Dispute hautaine, Les yeux ardents , le visage enflammé , Et le regard de colère allumé :
Monstre hargneux , superbe , acariâtre . Qui , de soi-même orateur idolâtre, Combat toujours , ne recule jamais , Et dont les cris épouvantent la paix.
D'elle bientôt naquirent les scandales, Les factions, les brigues, les cabales.
A son erreur chacun assujetti Ne songea plus qu'à former son parti .
Pour s'appuyer de la foule et du zèle Des défenseurs de sa secte nouvelle :
Et les mortels , sous divers concurrents . Suivirent tous des drapeaux différents.
En cet état, il n'était plus possible Que cette race orgueilleuse , inflexible, \ cci'it longtemps sous une même loi.
Ainsi chacun ne songeant ['lus qu'à soi , On eut besoin, pour prévenir les guerres , De recourir au partage des terres; Et d'un seul peuple on \ it . dans l'univers , Naître en un jour mille peuples divers.
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Ce fut ainsi que la folle Sagesse,
Chez les humains souveraine maîtresse ,
Les séparant d'intérêts et de biens,
De l'amitié rompit tous les liens.
Mais , des trésors dont la terre est chargée ,
La jouissance avec eux partagée
Leur fit sentir mille besoins affreux.
Il fallut donc qu'ils convinssent entre eux
D'un bien commun , dont l'utile mélange
Des autres biens facilitât l'échange;
Et l'or, jadis sous la terre caché »,
L'or, de ses flancs par leurs mains détaché ,
Fut , par leur choix et leur commun suffrage ,
Destiné seul à ce commun usage.
Mais, avec lui, sortit du même sein
De tous nos maux le véritable essaim :
Linsatiable et honteuse Avarice,
Du genre humain pâle dominatrice,
Chez lui reçue avec tous ses enfants ,
Rendit partout les vices triomphants.
Sous l'étendard de cette reine impure,
Les trahisons , le larcin , le parjure ,
Le meurtre même , et le fer, et le feu ,
Tout fut permis, tout ne devint qu'un jeu.
L'Intérêt seul fut le dieu de la terre :
Il fit la paix , il déclara la guerre ;
Pour se détruire arma tous les mortels,
Et des dieux même attaqua les autels.
Pour mieux encore établir sou empire Morosophie inventa l'art d'écrire, Des longs procès instrument éternel , Et du mensonge organe criminel ; Par qui la Fraude , en prestiges fertile , Sème en tous lieux sa doctrine subtile, Et chez le peuple, ami des nouveautés, Change en erreurs toutes les vérités.
Mille autres arts, encor plus détestables, Furent le fruit de ses soins redoutables ; Et d'eux naquit, à ses ordres soumis, Le plus mortel de tous nos ennemis , Le Luxe, ami de l'oisive Mollesse , Qui, parmi nous signalant sa souplesse , Introduisit par cent divers canaux La pauvreté, le plus dur de nos maux.
Ainsi l'aimable et divine Harmonie De tous les cœurs par degrés fut bannie : Mais , en partant pour remonter aux cieux , Elle voulut, dans ses derniers adieux, De sa bonté pour la race mortelle Laisser encore une marque nouvelle :
Quasquc recondiderat , stygiisque admoverat umbris , Effodiuntur opes, irritamenta malonim.
Metam. i, v. 153.
« Si vos esprits étaient moins prévenus , Et si vos maux vous étaient mieux connus , J'aurais , dit-elle, encore quelque espérance De réussir à votre délivrance!
Mais la Discorde, éblouissant vos yeux , Vous a rendu son joug trop précieux , Pour me flatter que vos clartés premières Puissent renaître à mes faibles lumières, Et présumer qu'une seconde fois L'affreux chaos se débrouille à ma voix. Pour être heureux vous reçiites la vie, Et ce bonheur fit ma plus chère envie : Aux immortels j'osai ravir pour vous Ce feu du ciel dont ils sont si jaloux , Cette raison dont la splendeur divine Vous fait sentir votre vraie origine.
Qu'avez- vous fait d'un partage si doux ? C'est elle, hélas ! qui vous a perdus tous. Par votre orgueil , corrompue , altérée, Dans votre cœur elle a donné l'entrée Aux vanités, aux folles visions, Germe éternel de vos divisions; Et, s'échappant du cercle des idées A vos besoins par les dieux accordées , Elle a porté ses regards élevés Jusqu'aux secrets pour eux seuls réservés. Funeste essor, malheureuse chimère , Qui vous ravale au-dessous de la sphère Des animaux les plus défectueux, D'autant plus vils que, plus présomptueux, Vous ne suivez , au lieu de la nature , Qu'une ombre vaine, une fausse peinture; Et qu'à vos yeux , trompés par cet écueil , Votre misère est un sujet d'orgueil.
Adieu. Je pars , de vos cœurs exilée , Et sans espoir de m'y voir rappelée.
Mais ma pitié ne peut vous voir périr; Et si mes soins n'ont pu vous secourir, Si mon pouvoir sur tout ce qui respire N'a pu sur vous conserver son empire, Pour vous du moins j'entretiendrai toujours L'ordre constant et l'immuable cours Qu'à l'univers, en lui donnant naissance, Sut imposer ma suprême puissance.
Vous jouirez toujours par mes bienfaits De tous les dons que le Ciel vous a faits; Et cette terre , à vos vœux si facile , Sera pour vous un éternel asile, Jusqu'au moment , prévu par vos aïeux , Qui confondra la terre avec les cieux, Lorsque la flamme, en ravages féconde , Viendra saper les fondements du monde , Pour reproduire , en ses vastes tombeaux ,
ALLÉGORIES, LIVRE IL
De nouveaux cieux et des hommes nouveaux. »
Ainsi parla l'immortelle déesse ; Et dès l'instant , fidèle à sa promesse, Elle quitta ce terrestre séjour, Et prit son vol vers la céleste cour.
Depuis ce temps , la Discorde sauvage Vit les humains nés pour son esclavage , De l'Harmonie oubliant les concerts, Courir en foule au-devant de ses fers ; Et, désormais maîtresse de la terre, Y fit régner, au mépris du tonnerre , Vengeur tardif de nos impiétés , Tous les malheurs par le vice enfantés.