MINERVE
Faibles humains, si tiers de vos grandeurs , De votre sort vantez moins les splendeurs. Des immortels si vous êtes l'ouvrage, Les animaux ont le même avantage :
La même main qui forma votre corps , De leur machine assembla les accords.
Ainsi sur eux l'honneur de la naissance N'eût jamais dû fonder votre puissance , Si la raison , par un secours heureux , N'eut établi votre empire sur eux ; Et, soumettant la force à la faiblesse , De votre rang distingué la noblesse.
Mais ce rayon , parmi vous si vanté , N'est rien en soi qu'ombre et qu'obscurité. L'usage seul en fait un bien suprême; Et cet usage est la sagesse même ; Le plus divin , le plus beau , le plus doux De tous les biens , mais qui n'est point en vous Des dieux du ciel c'est le grand héritage. Les animaux ont l'instinct pour partage; De sa raison l'homme est plus glorieux ; Mais la sagesse est la raison des dieux. Sans ses clartés , la nôtre dégradée Est toujours faible , et toujours mal guidée ; Et, par malheur, nul n'obtient son secours Que rarement, et jamais pour toujours.
La main des dieux la donne et la retire , Selon les lois qu'elle veut se prescrire; Mais nul ne peut compter sur ses conseils , Ni plus longtemps, ni plus que ses pareils; • Et c'est pourquoi , dans l'enfance du monde, Lorsque le Ciel , par sa vertu féconde , Eut fait sortir l'univers de ses flancs , Le vieux Saturne , aîné de ses enfants , Ayant connu qu'étant tels que nous sommes
L'homme n'est point né pour régir les hommes , Donna la terre , indigente d'appui, A gouverner à des dieux comme lui.
Cet ordre heureux fit régner la justice, Et fut pour nous l'époque et le solstice Du vrai bonheur qui, depuis ces beaux jours, Fut de la terre exilé pour toujours , Quand Jupiter, usurpateur sévère , Changeant les lois prescrites par son père , Pour maintenir son empire odieux, Mit les humains à la place des dieux.
De tous nos maux ce mal ourdit la trame. Le premier règne était celui de fârne : Mais le nouveau fut le règne des sens; Et son auteur, des mortels trop puissants Faisant par là germer l'orgueil suprême , Les trahit tous , et se trahit lui-même : Car les géants, fiers d'avoir de leurs mains Forgé des fers au reste des humains , Et de se voir par la force et la guerre Vainqueurs du monde et tyrans de la terre , A Jupiter, par de nouveaux excès, Firent encor redouter leurs succès; Et leur orgueil s'élevant une route Pour le détruire, ils l'eussent fait sans doute, Si tous les dieux , par lui-même bannis , Pour le sauver ne s'étaient réunis, Et renversant les masses entassées, Par ces ingrats jusqu'aux cieux exhaussées , N'eussent enfin sous ces monts embrasés Enseveli leurs restes écrasés.
Le haut Olympe , en ses antres humides , Vit bouillonner le sang des Aloïdes I : Sous Pélion, Mimas fut abîmé; Et, dans le creux de son gouffre enflammé , Le mont voisin de l'amante d'Alphee 2 S'ébranle encore aux fureurs de Typhée.
Mais votre cœur, facile à s'irriter, Dieux outragés, ne put se contenter D'une pénible et douteuse victoire, Où le péril fut plus'grand que la gloire. Des immortels le redoutable roi , Jupiter même , avait pâli d'effroi; Et ce monarque , aussi puissant que juste , Vous assemblant devant son trône auguste, En ce discours, conforme à vos souhaits, Vous fit à tous entendre ses décrets :
« Enfants du ciel, assemblée immortelle , Dont le courage intrépide et fidèle
1 Otlms et Éptnalte, Qlsde IVeplune et d'Iphimédie : ils Curent nommés Aloïdes, parce que le géant Alœus, le mari de leur mère, se chargea du soin de les élever. Voyez Homère, Iliade, liv. V.
? Le mont Etna.
ŒUVRES POÉTIQUES DE J. B. ROUSSEAU
Contre l'effort d'un complot insolent Vient d'affermir mon trône chancelant :
Par vos efforts , soutenus du tonnerre , Les attentats des enfants de la terre Viennent enfin de retomber sur eux ; Et les horreurs d'un châtiment affreux Ont expié l'audace forcenée Contre les cieux si longtemps mutinée.
Mais un affront par les dieux enduré , Bien que puni , n'est jamais réparé; Et je ne puis mettre en oubli l'injure Faite à mon rang par leur race parjure, Qu'en m'éloignant d'un séjour détesté, Théâtre impur de leur impiété.
Suivez-moi donc : venez troupe choisie, Goûter en paix la céleste ambroisie, Loin d'une terre importune à nos yeux ; Et chez le Ciel , père commun des dieux , Allons chercher dans un plus noble étage Notre demeure et notre vrai partage. »
A ce discours , chacun fait éclater Son allégresse ; et, sans plus consulter, Tout ce grand cœur qu'un même zèle anime A se rejoindre à son auteur sublime, Part, vole, arrive; et, semblable à l'éclair. Ayant franchi les vastes champs de l'air, Au firmament, demeure pacifique Du dieu des cieux , reprend sa place antique. Le ciel les voit inclinés devant lui ; Et d'un souris , garant de son appui , Rendant le calme à leur âme incertaine :
« Je sais, dit-il , quel motif vous amène ; Et je consens à régler entre vous Le grand partage où vous aspirez tous.
Dans mes États , comme aîné de ma race , Saturne aura la plus illustre place :
Un vaste globe, élevé jusqu'à moi, Est le séjour dont je l'ai nommé roi.
Entre les dieux nés pour lui rendre hommage , Trois seulement auront leur apanage; Le reste , en cercle autour de lui placés, A le servir ministres empressés , Lui formeront une cour sans égale , Digne d'un dieu que ma faveur signale.
Au second rang , Jupiter et sa cour, Plus loin de moi, mais plus voisins du jour, Établiront leur règne et leur puissance ; Et près de lui , postés pour sa défense , Quatre grands dieux , marchant sous ses drapeaux, Lui serviront de garde et de flambeaux. Mars et Vénus , et Mercure son frère , Iront, comme eux, régir chacun leur sphère. Phébus enfin, de mes feux éclairé,
Phébus , l'honneur de l'Olympe sacré , Ira sur vous , sur la nature entière , Dans le soleil répandre sa lumière. Telle est, pour vous , la faveur de mes lois : Jouissez-en. Partez. Mais toutefois , En vous donnant de si pompeux domaines , Ne croyez pas que j'adopte vos haines , Ni que je veuille au gré de vos chagrins Abandonner la terre à ses destins.
Aux dieux créés les passions permises Sont devant moi tremblantes et soumises, Le Ciel , auteur de tant d'êtres semés , N'obéit point aux sens qu'il a formés.
Je prétends donc que l'unique déesse Qui , sous mes lois, préside à la sagesse, Minerve , dis-je , appui de mes autels , Au lieu de vous, reste près des mortels, Pour éclairer de ses vives lumières L'obscurité de leurs faibles paupières.
Allez, ma fille, allez chez les humains Faire observer mes ordres souverains.
Guidez leurs pas; soutenez leur faiblesse; Dans leurs esprits versez votre richesse ; Daignez enfin, dans les terrestres lieux, Leur tenir lieu de tous les autres dieux. Ils trouveront en vous leur bien solide : Nul dieu ne manque où Minerve réside. »
Il dit : Minerve, attentive à sa voix, Sans répliquer, se soumet à ses lois : Vient sur la terre; et, cherchant un asile Où ses clartés puissent la rendre utile Au bien commun de tous ses habitants , Choisit la cour de ces rois éclatants, Race des dieux , que le Ciel , par sa grâce , Voulut choisir pour régner en sa place. Dans ces conseils, dont les directions Font le destin de tant de nations , Elle s'avance, et cherchant à leur luire :
« Je viens, dit-elle, ici-bas vous instruire A rendre heureux tous les peuples divers, Qui sous vos lois remplissent l'univers. Vous apprendrez , sous mes ordres suprêmes A les régir, à vous régir vous-mêmes.
Je suis Minerve : écoutez mes leçons.
Quoi ! vous fuyez , et méprisez mes sons ! Ah! je le vois; la Politique injuste A déjà pris chez vous ma place auguste ! Hélas ! mortels , je pleure votre sort. L'autorité n'est point de mon ressort ; Et je ne puis de mes célestes flammes , Malgré vous-mêmes, illuminer vos âmes.
Allons chercher au séjour de Thémis D'autres mortels plus doux et plus soumis. »
ALLÉGORIES, LIVRE IL
•Mais, juste ciel! quelle Gorgone horrible
Tient son empire en cet antre terrible !
C'est la Chicane : autour d'elle assemblés,
De sa fureur cent ministres zélés
Viennent tous d'elle apprendre la science
De devenir fourbes en conscience,
Doux sans douceur, justes sans équité ,
Et scélérats avec intégrité.
Fuyez, déesse, un gouffre si profane,
De l'injustice abominable organe!
Votre sagesse, ô divine Pallas !
Ne doit point être où l'équité n'est pas.
Chez les humains cherchez d'autres asiles ;
Et dans des lieux plus nobles , plus tranquilles ,
Allez trouver ces sages épurés ,
De vos rayons par l'étude éclairés,
Qui , dans le sein de la philosophie,
A vous chercher ont consumé leur vie :
Mortels divins, qui, n'aspirant qu'a vous,
Méritent seuls vos regards les plus doux. Minerve y court; mais, ô soin inutile!
De ses vapeurs la Chimère subtile,
Reine absolue, avait déjà surpris
Ces vains mortels d'illusions nourris;
Qui , sur la foi de leurs faibles systèmes , Connaissant tout, sans se connaître eux-mêmes, Cherchent hors d'eux , privés des vrais secours , La Vérité, qui les fuira toujours.
Ainsi, partout , dans les cours, dans les villes , Ne trouvant plus que des âmes serviles, De faibles cœurs, esclaves enchantés Des passions, leurs seules déités, L'humble Minerve , au bout de sa carrière , Choisit enfin, pour retraite dernière, Ces lieux divins , ces temples fortunés, A la Sagesse asiles destinés , Où chaque jour du Ciel même son père, Portant sur eux l'auguste caractère, De ses autels les ministres sacrés Viennent dicter ses ordres révérés.
Mais elle y voit l'Ambition perfide Fouler aux pieds la Piété timide :
La Piété, son unique soutien , Sans qui vertus, sagesse , tout n'est rien.
Après ce coup , la retraite céleste Est désormais la seule qui lui reste.
Le Ciel lui-même approuve son dessein : a Venez , ma fdle , et rentrez dans mon sein ; Soyez , dit-il , ma compagne éternelle.
L'homme a trahi ma bonté paternelle ; Il a rendu mes bienfaits superUus !
Mais, c'en est fait : il n'en jouira plus. Tous les mortels ont mérité ma haine ;
Et si jamais ma bonté souveraine
Sur quelqu'un d'eux daigne répandre encor
De vos clartés le précieux trésor,
Je veux, du moins, que ce rayon de gloire
Ne soit pour lui qu'un secours transitoire;
Et qu'il n'en ait, au gré de ma bonté,
Que l'usufruit, sans la propriété. »