LA VÉRITÉ
Au pied du mont où le fils de Latone Tient son empire, et du haut de son trône Dicte à ses sœurs les savantes leçons Qui de leurs voix régissent tous les sons, La main du Temps creusa les voûtes sombres D'un antre noir, séjour des tristes ombres , Où l'œil du monde est sans cesse éclipsé, Et que les vents n'ont jamais caressé '. Là , de serpents nourrie et dévorée ' , Veille l'Envie, honteuse et retirée, Monstre ennemi des mortels et du jour, Qui de soi-même est l'éternel vautour ; Et qui, traînant une vie abattue, Ne s'entretient que du fiel qui le tue. Ses yeux caves , troubles , et clignotants 3, De feux obscurs sont chargés en tout temps : Au lieu de sang, dans ses veines circule Un froid poison qui les gèle et les brûle, Et qui , de là porté dans tout son corps, En fait mouvoir les horribles ressorts : Son front jaloux et ses lèvres éteintes Sont le séjour des soucis et des craintes ; Sur son visage habite la pâleur ■*, Et dans son sein triomphe la douleur, Qui , sans relâche, à son âme infectée Fait éprouver le sort de Prométhée.
Mais tous les maux dont sa rage s'aigrit N'égalent point le mal qu'elle souffrit , Lorsqu'au milieu des nymphes du Parnasse L'humble Vertu , venant prendre sa place Le front couvert des lauriers d'Apollon , Parut au haut de leur double vallon.
« Quoi ! dans des lieux où j'ai reçu naissance , Où , de tout temps , j'exerce ma puissance , Une étrangère, au mépris de mes droits
i Sole carcns, non ulll pcnla vonto.
Ovid. *Mctam. it, v. 769.
^ Carpltque et carpitur una.
Ibid. V. 781.
1 Nnsqnam réel i actes: li\ent rabUglne dentés i Pectora telle virent . Ungua est suffusa veneno.
Ibid. V. 776.
* Pallor lu ore scdet
Ibid. v.776.
Viendra régner, et m'imposer des lois ! Ah ! renonçons au titre d'immortelle , Et périssons , ou vengeons-nous , » dit-elle. De sa caverne elle sort à l'instant; Et , de sanglots le cœur tout palpitant , Devant la Fraude impie et meurtrière Hurle en ces mots sa dolente prière :
« Ma chère sœur (car dans ses lianes hideux L'obscure Isuit nous forma toutes deux) , Ton ennemie, insultant à nos haines, Va pour jamais nous charger de ses chaînes, Si tu ne viens par d'infaillibles coups Prêter main-forte à mon faible courroux, Par ton maintien si tranquille et si sage, Par la douceur de ton humble langage , Par ton sourire et par tes yeux dévots ; Enfin , ma sœur, pour finir en deux mots , Par ce poignard qui , sous ta vaste robe, A tous les yeux se cache et se dérobe. Du temps qui vole employons les moments; Joins ton adresse à mes ressentiments; Et prévenons , par notre heureuse audace , Le déshonneur du coup qui nous menace.
— A te servir je cours me préparer, » Reprend la Fraude. Et sans plus différer, La nuit éclose, elle assemble autour d'elle Les Trahisons , sa légion fidèle , Et le Mensonge aux regards effrontés , Et le Désordre aux bras ensanglantés, Qui, secondés du Silence timide, Volent au temple où la Vertu réside.
Dans un désert éloigné des mortels, D'un peu d'encens offert sur ses autels, Et des douceurs de son humble retraite, Elle vivait contente et satisfaite.
Là, pour défense et pour divinité, Elle n'avait que sa sécurité :
L'aimable Joie à ses règles soumise , La Liberté , l'innocente Franchise , L'Honneur enfin , partisan du grand jour, Faisaient eux seuls et sa garde et sa cour. En cet état, imprudente, endormie, Contre les traits de sa noire ennemie Sur quel secours appuyer son espoir?
On prévient mal ce qu'on n'a su prévoir. Bientôt l'effort de la troupe infernale Sans nul péril contre elle se signale.
Pour tout appui, ses compagnes en pleurs Avec ses cris confondent leurs douleurs. On lui ravit encor tout ce qu'elle aime , On les dissipe, on la chasse elle-même. De son bandeau , de ses voiles sacrés , Ses oppresseurs pompeusement parés,
DE J. B. ROUSSEAU
Chez les humains courant de place en place , Font en tous lieux respecter leur grimace. Mais c'est trop peu de cette seule erreur Pour assouvir leur maligne fureur :
De ses habits par leurs mains dépouillée, Des leurs encore elle se voit souillée ; Et l'univers, simple et peu soupçonneux , Les hait en elle, et la chérit en eux.
Ainsi partout, solitaire, bannie , Traînant sa peine et son ignominie , De tant de dons il ne lui reste plus Que la constance et des vœux superflus. Alors la Fraude, encor plus enflammée, S'en va trouver la folle Renommée , Le plus léger de ces oiseaux pervers, De qui la voix afflige Funivers.
« Obéis-moi : pars, vole, lui dit-elle ; Cours en tous lieux chez la race mortelle Envenimer les esprits et les cœurs Contre l'objet de mes chagrins vengeurs. Va : devant toi marchera mon génie. »
A ce discours, l'infâme Calomnie, Peinte des traits de l'Ingénuité, Remplit l'oiseau de son souffle empesté; Et de concert ces deux monstres agiles Vont de leurs cris épouvanter les villes. L'étonnement , le trouble , les clameurs , Le bruit confus , les secrètes rumeurs, Les faux soupçons, et les plaintes amères Du peuple , ami des absurdes chimères , Étourdissant l'esprit et la raison, Lui font , sans peine , avaler le poison ; Et la Vertu, victime de l'Envie, Abandonnée, errante, poursuivie , Sans nul espoir à ses malheurs permis, Éprouve enfin , qu'entre les ennemis Que l'intérêt ou la colère inspire, Les plus cruels sont ceux qu'elle s'attire.
Mais à l'excès ce désordre porté Réveille enfin la juste Vérité.
Du haut des cieux, découvrant les cabales Et les forfaits de ses sombres rivales, L'œil enflammé, le dépit dans le sein, Elle descend , son miroir à la main.
De ses attraits l'éclatant assemblage Se montre à tous, sans ombre et sans nuage D'un vol léger la Victoire la suit , Le Jour l'éclairé , et le Temps la conduit. « Disparaissez , dit la vierge céleste, Voiles trompeurs , ajustement funeste, Dont si longtemps le Crime déguisé Trompa les yeux du vulgaire abusé :
Dans son vrai jour, de sa troupe suivie,
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Laissez enfin reparaître l'Envie; Et de ce monstre impur et détesté , Ne cachez plus l'affreuse nudité.
Voici le temps , fantômes détestables , De vous montrer sous vos traits véritables ; Dépouillez-vous de vos faux ornements!
Et toi , reprends tes premiers vêtements , ' Humble Vertu; tes honteux adversaires S'offrent déjà sous leurs vrais caractères : Pour achever d'abattre leurs soutiens Il en est temps , produis-toi sous les tiens. Tous les objets veulent qu'on les compare ; A l'oeuvre enfin l'ouvrier se déclare.
Relève-toi. Tous ceux dont la raison Est le vrai guide et l'unique horizon , Par une illustre et glorieuse estime, Te vengeront de la haine du Crime.
Par eux bientôt, sur sa tête fanés, Reverdiront tes lauriers fortunés; Et tes rivaux , perdant leur avantage , N'oseront plus te prêter leur visage.
Mais de ton sort l'infaillible bonheur Sera surtout l'inestimable honneur D'avoir su plaire à ce prince adorable ' , A ce héros généreux , secourable , Le plus zélé de mes adorateurs , Et le plus grand de tous tes protecteurs. Sous cet appui, ton triomphe est facile, Noble Vertu ; son cœur est ton asile.
C'est dans ce temple où la noble Candeur, La Dignité , la solide Grandeur, La Foi constante , et l'Équité suprême , La Vérité , je me nomme moi-même ,
Le prince Eugène.
Viennent t'offrir un tribut immortel , Et nuit et jour encensent ton autel.
C'est là qu'on trouve , au milieu des alarmes , Une âme libre et sourde au bruit des armes , Toujours active et toujours en repos, Et l'homme encor plus grand que le héros. A ces couleurs tu dois le reconnaître : Ce trait suffit. Le temps viendra peut-être Où je pourrai te peindre ses exploits, Ses ennemis terrassés tant de fois , Ce long amas de palmes entassées Sur les débris de cent villes forcées , Ses grands destins , et ceux de tant d'États , Le fruit certain de tant d'heureux combats. Dans ce moment, queile vaste carrière Vient de s'ouvrir à sa valeur guerrière! Ce fier rempart du trône des sultans , Qui , défendu par vingt mille Titans « , Semblait devoir braver Jupiter même, Rend son hommage au sacré diadème Du potentat 2 le plus chéri des cieux , Dont l'univers ait rendu grâce aux dieux. Pour son secours, cette Numance altière A vu l'Europe armer l'Asie entière.
Vain appareil d'un impuissant effort!
Leurs légions, victimes de la mort, D'un sang impur ont arrosé les herbes; Tout meurt ou fuit; et leurs restes superbes Vont annoncer au Bosphore incertain Sa délivrance et son bonheur prochain.»
1 Allusion au siège et à la prise de Belgrade, par le prince Eugène, en 1716.
2 L'empereur d'Allemagne, Charles VI. — Né en 1685, mort en 1740.
FIN DES ALLEGORIES.
ÉPIGRAMMES