‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 630 sur 672 · PALÉMON, DAPHNIS · texte numérisé non relu

PALÉMON, DAPHNIS

PALEMON.

Quels lieux t'ont retenu cacbé depuis deux jours , Dapbnis? .nous avons cru te perdre pour toujours : Cbacun fuit , disions-nous, ces cbampêtres asiles; Nos hameaux sont déserts, et nos champs inutiles.

, DAPHNIS

O mon cher Palémon , ne t'en étonne pas ; Ces lieux pour nos bergers ont perdu leurs appas. La ville a tout séduit , et sa magnificence Nous fait de jour en jour haïr notre innocence. Je l'ai vue à la On , cette grande cité : Quel éclat! mais, hélas ! quelle captivité! Cependant nous courons , fuyant la solitude, Dans ces murs chaque jour briguer la servitude. Sous de riches lambris , qui ne sont point à nous , Devant ses habitants nous ployons les genoux. J'ai vu même près d'eux nos bergers , nos bergères , Affecter, je l'ai vu , leurs modes étrangères , Contrefaire leur geste , imiter leurs chansons, Et de nos vieux pasteurs mépriser les leçons. Qui l'eût cru? de nos champs l'agréable peinture , Ces fertiles coteaux où se plaît la nature, Le frais de ces gazons, l'ombre de ces ormeaux, Nos rustiques ébats, nos tendres chalumeaux, Les troupeaux , les forêts, les prés, les pâturages , Sont pour eux désormais de trop viles images. Ils savent seulement chanter sur leur hautbois Je ne sais quel Amour, inconnu dans nos bois ; Tissu de mots brillants , où leur esprit se joue , Badinage affecté que le cœur désavoue.

Enfin, te le dirai-je? ô mon cher Palémon , Nos bergers n'ont plus rien de berger que le nom.

' Ce n'était point assez pour Rousseau de s'être moqué avec esprit du vieux berger normand, il voulut encore ramener, par son exemple, les bons esprits dans la route dont Fontenelle s'était si prodigieusement écarté. Ce fut dans ce dessein qu'il composa cette églogue, ou l'on reconnaît à chaque vers le poète rempli de la lecture et pénétré de l'esprit de Virgile.

PALEMON.

Et pourquoi retenir encor ce nom champêtre ? S'ils ne sont plusbergers, pourquoi veulent-ilsl'ètre? Le lion n'est point fait pour tracer les sillons , Ni l'aigle pour voler dans les humbles vallons. Voit-on le paon superbe , oubliant son plumage , De la simple fauvette affecter le ramage; L'amarante emprunter la couleur du gazon , Et le loup des brebis revêtir la toison ?

DAPHNIS

Oh ! si jamais le Ciel , à nos vœux plus facile ,

Faisait revivre ici ce berger de Sicile •

Qui le premier, chantant les bois et les vergers ,

Au combat de la flûte instruisit les bergers!

Ou celui qui sauva des fureurs de Bellone1

Ses troupeaux trop voisins de la triste Crémone 3 !

Tous deux pleins de douceur, admirables tous deux,

Soit que de deux pasteurs ils décrivent les jeux ,

Soit que de Thestylis l'amoureuse folie

Ressuscite en leurs vers l'art de la Thessalie 4;

Quel dieu sur leurs doux sons formera notre voix ?

Ne reverrons-nous plus paraître dans nos bois

Les Faunes, les Sylvains, les Nymphes, les Dryades,

Les Silènes tardifs , les humides Naïades ,

Et le dieu Pan lui-même, au bruit de nos chansons,

Danser au milieu d'eux à l'ombre des buissons ?

PALÉMON

Que faire , cher Dapbnis ? Nos regrets ni nos plain- Ne rendront pas la vie à leurs cendres éteintes, [tes Mais toi , disciple heureux de ces maîtres vantés , J'ai vu que de tes sons nous étions enchantés , Quand sous tes doigts légers l'air trouvant un passage Exprimait les accents dont ils traçaient l'image : Les Muses t'avouaient , et de leurs favoris Ménalque eût osé seul te disputer le prix.

DAPHNIS

Il l'aurait disputé contre Apollon lui-même 5 ! Mais le soin de sa voix fait son plaisir suprême. Quant à moi , qui me borne à de moindres succès , Quelque gloire pourtant a suivi mes essais ; Et même nos pasteurs, mais je suis peu crédule6 , M'ont quelquefois à lui préféré sans scrupule.

PALÉMON

J'aime ces vers qu'un soir tu me dis à l'écart 7.

1 Tliéocrile.

! Virgile.

' Muntua, va?! mUcrx Diminua vkliia Crcraona;!

Viaii. Ecl. IX, V. 28.

4 Tliéocrile, idylle ji; Virgile, ecl. vin.

» guid , ai Idem certet riiuebuw superarc canendo ?

Ecl. v, v o.

e Me quoque dicunt

Valcm paslorcs; sed non ego ircdulus illis.

Ecl. IX, v. M.

' Quid , qnae te pura soluui sub noete canentem

Audlcrum? /W<*. v. 44.

POÉSIES DIVERSES

Ce n'est qu'une chanson simple et presque sans art ; Mais les timides fleurs qui se cachent sous l'herbe Ont leur prix aussi hien que le pavot superbe. De grâce, cher Daphnis, tâche a t'en souvenir.

DAPHNIS

Je m'en souviens ; elle est aisée à retenir :

•< L'ardente Canicule a tari nos fontaines;

« L'Aurore de ses pleurs n'arrose plus nos plaines;

« On voit l'herbe mourir dans tous les champs VOJBios ■ ;

« Le rosier est sans fleurs , le pampre sans raisins.

« Qui rend ainsi la terre aride et languissante?

« Faut-il le demander? Celimene est absente. »

PALÉMON

Et ceux que tu chantais , je m'en suis souvenu , Quand nous vîmes passer ce berger inconnu : [ges ; « J'ai conduit mon troupeau dans les plus gras herba- « Cependant il languit parmi les pâturages. « J'ai trop bravé l'Amour; l'Amour, pourse venger3, « Fait périr à la fois et moutons et berger. »

DAPHNIS

La suite vaut bien mieux , et ne fut pas perdue : Notre importun s'enfuit dès qu'il l'eut entendue. « L'Amour est dangereux ; mais ce n'est point l'Amour « Qui fait que mon troupeau se détruit chaque jour: « C'est ce berger malin, dont l'œil sombre m'alarme3, « Qui, sans doute, sur nous a jeté quelque charme. >

PALÉMON

Tu m'en fais souvenir. Oh ! qu'il fut étonné !

Je crois que de longtemps il ne t'a pardonné.

Mais si j'osais encor te faire une prière !

Te souvient-il du jour que dans cette bruyère

Tu chantais, en goûtant la fraîcheur du matin,

Ces beaux vers , imités du grand pasteur latin :

« Revenez, revenez aimable Galatée? »

Jamais chanson ne fut à l'air mieux ajustée. [pé !

Dieux! comme en l'écoutant tout mon cœur fut frap-

J'ai retenu le chant , les vers m'ont échappé ■*.

mi'HMS.

Voyons. Depuis ce temps je ne l'ai point chantée. « Revenez, revenez, aimable Galatée5, « Déjà d'un vert naissant nos arbres sont p « Les fleurs de leur émail enrichissent nos près. « Qui peut vous retenir loin de ees doux rivages? « Avez-vous oublié nos jardins, nos bocages? « Ah! ne méprisez point leurs champêtres attraits,

1 Arct aper ; vltlo morlens sltlt ae ris berba.

/ ' vrt, v.»7.

' Idem araor ciltlo est pecorl , pecorlsqne roagUtro.

/ ut, v. 101.

» Ncsclo quls teneros orulus milit fascin.it Bgnos.

' Numéros mcmlnl , si verba te&erem.

» iTuc hades, o ii.ilat. ca ' quls est nani Indus in un. lu.'

ma. v. m.

• Revenez! les dieux même ont aimé les forêts '. « Le timide bélier se plaît dans les campagnes. « Le chevreuil dans les bois, L'ourse dans les montagnes. ■ Pour moi fcde notre instinct nous suivons tous les I « Je me plais seulement aux lieux où je vous vois. •

PALÉMON

Est-ce tout? Je me trompe, ou tu m'en fis entendre D'autres, que même alors tu promis de m'apprend re.

DAPHNIS

Il est vrai; mais, berger, chaque chose a son cours Autrefois à chanter j'aurais passé les jours3. Tout change. Maintenant les guerrières trompe' Font taire les hautbois et les humbles musettes : Quelle oreille, endurcie à leur bruit éclatant, Voudrait à nos chansons accorder un instant? Les accents les plus doux des cygnes du Méandre A peine trouveraient quelqu'un pour les entendre.

ns : aussi bien le soleil s'obscurcit, Du côté du midi le nuage grossit, El (1rs jeunes tilleuls qui bordent ces fontaines Le vent semble agiter les ombres incertaines. Adieu : les moissonneurs regagnent le hameau , Et Lycas a déjà ramené son troupeau.

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