‹ Œuvres complètes de Bordeu (volume 2)Chapitre 11 sur 25 · MÉDECINS PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

MÉDECINS PHILOSOPHES

I. TjCS médecins philosophes ont des vues très -e tendues : Pereyra J médecin espagnol , Jiit de ce nombre: J^esale ^ mt^decin de cette classe ^ persécuté à cause de sa liberté de penser, sa fin déshonora ses persécuteurs.

Les pliilosophes ëtudient l’homniG et ses passions , la société , ses liens et ses ressorts , les révolutions des états , et les causes generales de ces phénomènes, soit pour le physique soit pour le moral : ils ont toujours eu besoin de la médecine pour former leurs systèmes et leurs théories : écoutons-la parler par la voix de ces sages qui portent leur vue plus sur les nations entières que sur les particuliers ou sur les habitans d’un pays limite.

Voyons ce qu’ils doivent penser sur l’inoculation , en suivant leurs principes généraux qui embrassent le bien de la société entière , et qui ne renferment pas leurs spéculations dans un royaume , dans l’enceinte d’une ville , dans une école , dans une armée , ou chez un malade isolé, comme la medecme ordinaire et usuelle. Hippocrate disoit qu’un médecin philosophe est égal à un dieu.

Péreyra , médecin espagnol du seizième siècle , fut un des premiers qui sut s’élever au-dessus des préjugés regnans en laveur de Galien : c’étoit en ce temps-là donner une preuve la plus décidée de courage , que d’oser contredire le tyran ou l’iisurpateur sous lequel la médecine gémissoit depuis quatorze siècles. Péreyra s’immortalisa pour avoir pressenti les inconveniens des opinions galéniques qui avoient asservi les médecins au point que les ouvrages des plus fameux d’entre eux , sont insupportables par la platitude des éloges donnés à Galien. Il n’étoit point permis de le contredire , parce qu’il avoit eu la bonne fortune de se joindre à Aristote devenu l’oracle des écoles , même parmi les chrétiens.

On côtinoît les malheurs arrivés à Vesale qui vivoit au seizième siècle , pour avoir bsé avancer que Galien avoit pu se tromper. Des médecins qui auroient pu laisser une bonne réputation après eux, se déshonorèrent en poursuivant Vesale ; il fut oblige de quitter la France et ensuite l’Italie, toujours poursuivi par ses confrères qui le mirent enfin entre les mains de l’inquisition , ou qui ne firent pas tous les efforts qu’ils dévoient faire pour le tirer de l’embarras où une accusation folle , et fondée sur les faux rapports d’un domestique visionnaire , l’avoit jete.

Ce grand homme , digne d’un meilleur sort et le créateur de l’anatomie parmi les modernes , mourut de faiiii et de misère dans une île déserte , parce qu’un valet ou une servante avoit prétendu que Vesale étant dans la chambre d’un de ses malades, mort depuis peu, il l’avoit achevé de tuer; l’accusation eût encore été plus complète , plus digne du tribunal qui la jugea et plus convenable aux ennemis de Vesale , si l’on avoit ajoute qu’il tua son malade pour le voler , et qu’il se renferma avec le mort pour luâ arracher un morceau de sa çliemise.

Tout cela eût pu donner matière à de très-belles dissertations et à un pompeux étalage de figures de rhétorique sur la délicatesse des médecins. Quel dommage que nous ii^ayons point le procès fait contre Vesale par l’inquisition]; ce seroit un modèle à suivre pour ceux qui voudroient perdre un médecin.

Il n’en eçt point qui ne se soit trouvé à la mort de quelqu’un de ses malades , seul ou accompagné de quelque personne morte bientôt après ; il n’y auroit qu’à faire dire, surtout plusieurs années après , par ces morts , que le médecin a tué son malade et volé le mourant ou son cadavre , dépecé ses habits et sa chemise , vidé ses poches ; en un mot tue et dévalisé son homme ; et puis il n’y auroit qu’à laisser faire l’inquisition.

D’après la déposition d’un domestique commodément posté au trou d’une serrure ou à la fente d’une cloison ; d’après un tissu de bêtises arrachées à quelques témoins surpris , épouvantés et déconcertés , ce tribunal farouche condamneroit tout médecin comme il condamna Yesale. Enfin les délateurs de ce médecin auroient le plaisir de le voir périr exilé et expatrié , et peut-être ne seroit-ce pas assez pour assouvir leur passion.

Je m’étonne que quelqu’un n’ait pas travaillé juridiquement à la réparation de l’tionneur deVesaîe ; ce qu’il y a de certain, c’est que la postérité est demeurée indignée contre ses persécuteurs. La France trouve avec peine , parmi le nombre de ces aboyeurs , un Silvius que les uns ont fait docteur en médecine de Paris , et les autres docteur de Montpellier. Heureusement pour les deux facultés il peut être regardé comme n’appartenant à aucune d’elles : voilà pourtant à quoi Vesale fut conduit par sa liberté de penser.

Mais quelle fatale étoile mît ce génie libre et élevé hors de portée de se faire entendre par un tribunal équitable et éclairé ! dans quel embarras ses délateurs ne se seroient-ils pas trouvés devant des juges à qui il faut des preuves et non des clameurs , des faits et non des suppositions , de bons et légitimes J,émoins et non des domestiques morts ou qui voient par les trous d’une serrure , ou qu’on embarrasse par leurs propres bavardages !

Quel malheur enfin ( pour nous renfermer dans ce qui concerne notre pays ) , quel malheur que Silvius n’ait pas été jugé par le parlement, sur les injures atroces et indécentes qu’il vo» missoît contre Vesale ! Sa mémoire qui est restée dans le mépris à plus d’un égard nous eût encore fait passer l’exemple d’un faussaire et d’un calomniateur bas et odieux mis à découvert et bien puni. Cet exemple auroit à jamais contenu les imitateurs de Silvius.

Il y en a qu’un amas d’humeur noire et mélancolique porte > après de longues fermentations , à des entreprises énormes. Il y en a qui avancent des choses non mnins folles que Silvius , réduit enfin au point de dire que les hommes du temps de Galien , ïi’étoient pas faits comme ceux de ces temps-ci.

Vesale fut moins heureux que Péreyra et quelques autres qui détrônèrent Galien , et qui travaillèrent à renverser l’édifice gothique de la médecine devenue enfin ridicule. Ces hommes cou-

SUR L’HISTOIRE DE LA MÉDECINE. CvCuy

1 rageux qui mirent la main à Fœuvre de la démolition du colosse antique, furent conduits par quelques rayons de cet esprit philosophique , qui n’éclate jamais tant que dans des cas où la contrainte et les préjugés ont régné trop long-temps.

Ils furent sur ce point copistes de Paracelse qui fit brûler devant un nombreux auditoire les œuvres de Galien et d’Avicenne. Plusieurs s’empressèrent d’attiser , pour ainsi dire , ou de souffler le feu allumé par ce nouveau champion qui ne plut pas en tout : il étoit trop au-dessus de ses contemporains : sa philosophie étoit trop transcendante pour qu’ils n’ameutassent pas contre lui cette portion considérable de têtes toujours prêtes à se prêter au vent qui souffle le plus fort.

Quelqu’un comparoit ces têtes à des essaims de mouches qui volent et qui vont toutes se coller à un mur frotté de miel , où l’on s’assemble, où l’on gruge et où l’on bourdonne, sans s’apercevoir que l’on '&’y colle , qu’on y périt enfin , et qu’on y pôiirrit.

Péreyra sut encore faire éclater son génie créateur et au-dessus des idées communes , en avançant une sorte de paradoxe devenu fameux. Il ôta toute connoissance aux bêles ; il les réduisit à l’état de pures et simples machines. G’étoit attaquer la plus nombreuse partie de l’antiquité ou lui reprocher de ne s’être point exactement expliquée sur ce point : c’étoit ouvrir une nouvelle carrière 3 et c’est d’après ce système , si rebattu dans le siècle passé , que sont nées en pa rties de folles hypothèses sur le matérialisme.

Il est étonnant que l’inquisition ait dormi dans le temps- que l’opinion de Péreyra parut ; l’auteur auroit pu subir le même sort que Vesale ; mais il fut assez heureux pour n’avoir pas affaire à des Silvius ou des gens de son espèce , qui, d’injure en injure , d’imputation en imputation , l’eussent sans doute attaqué sur sa religion.

Cette manœuvre a souvent été employée contre des médecins : on a essayé de peindre leurs sentimeos prétendus sur la religion , en caractères si distinctifs et si sensibles , que personne ne peut s’y méprendre. Mais cette vieille machine de guerre littéraire est rouilîée dans notre siècle : on ne la trouve plus que dans des feuilles mutiles proscrites et dans des monceaux d’ouvrages que le public s aheurte à ne point lire , au grand regret des calomniateurs.

Il y a lieu de croire que Péreyra eût poursuivi avec vigueur ceux qui auroient attaqué sa religion. La justice l’auroit vengé : elle eût aussi vengé Vesaîe s’il avoit su se défendre ; mais il eut peur aux clameurs de quelques particuliers : il ne sut pas distinguer parmi ses confrères , ceux qui en faisoient lapins saine partie ; il n’écouta pas des voix qui gémissoient de voir l’art déshonoré par des discussions réservées pour lés halles , et dont la fin est toujours l’indignation de la justice et des honnêtes gens.

Il attribua au corps des médecins , des excès uniquement dus aux menees de Silvius et de sa clique. C’est ainsi que se sont trompés bien des particuliers en s’en prenant à tout leur corps , des égaremensde quelques membres , qui n’osent se montrer à découvert et qui essaient de donner le change au public.

Ainsi dit Bayle au sujet dç Priscillieu accusé par Ithaciiis : « Cet

» accusalenr sacnfioit tout à ses passions — Il ponssoit à bout les » persécutions par un principe de vanité — mais il se désista de

j> l’accusation lorsque Priscillien fut condamné Artifice grossier

» dont Sulpice Sévère se moque très-justement ».

ÏI est pourtant plus ordinaire de voir des accusateurs se désister de leur accusation lorsqu’ils ont manqué leur coup : c’est alors qu’ils usent de toutes les ressources de la chicane; mais personne n’est la dupe de leurs propos qu’ils essaient toujours de plier aux circonstances où ils se trouvent. Fiers et hardis lorsqu’ils croient que le public est pour eux , leur courage s’évanouit , et ils se sauvent dans les voies tortueuses des commentaires et des rétractations lorsqu’il s’agit de paroître devant les juges éclairés : ils fuient le jour que la justice porte dans les affaires.

ÎI. Descartes pensa comme Pcrejra sur V âme des hêtes ; VopU nion de StaJil venge les médecins de l’ accusation de maitéria’‘ lisme dont on les a chargés ; cette opinion a fait naître à Montpellier celle de la sensibilité essentielle au corps tnvant^ chimie médicinale.

Bientôt après que Descartes eut publié son système sur l’amedes bétes, et qu’il eut essayé de prouver qu’elles n’étoient que de vraies machines , les critiques eurent soin de lui reprocher qu’il avoit copié les idées de Péreyra. Cette imputation , il faut en convenir , n’étoit pas sans fondement : Descartes fut si grand de sa propre gloire, qu’il n’est pas à craindre de la diminuer, en rendant aux autres ce qui leur appartient.

11 est sans doute honorable pour la médecine, qu’elle ait pu fournir des modèles à Descartes , et lui frayer la route dans ses découvertes : rien n’élève et n’ennoblit aufant notre art que les fréquens emprunts ; que lui ont toujours fait les plus beaux génies. Si Péreyra eût pu j savoir que Descartes adopteroit son système , il n’en auroit sûrement i pas été jaloux; il se seroit cru au comble de la gloire.

L’opinion de Péreyra , devenue à la mode par l’approbation de f Descartes , fut une des causes de la révolution que fit ce philosophe ' dans la médecine comme dans la physique. Il fut lui-même curieux d’essayer ses forces sur les matières de notre art. Il y introduisit des systèmes qui eurent beaucoup de suites : il donna une explication particulière du mécanisme de la circulation récemment découverte; il fit un homme enfin , dont il s’attacha à régler les fonctions par les lois ordinaires du mouvement.

Il est vrai qu’il distingua l’àme d’avec le corps , mieux qu’on ne l’avoit fait avant lui; mais il n’en fut pas moins la cause innocente des erreurs ridicules de quelques matérialistes , qui se flattèrent de tout expliquer par les seuls agens corporels.

Ces erreurs auroient dû avoir moins de cours parmi les médecins, plus à portée que tous les autres philosophes, de connoître et de distinguer les forces corporelles et l’action de l’âme • c’est ce ce qui arriva en effet. Je dois me presser de donner la preuve de cette espèce de paradoxe.

Il s’éleva parmi les médecins une secte qui attribua tous les

pîiéîiomènes du corps vivaut à l’âme spirituelle et raisouuaLîe. Stahl fut auteur de cette secte renouvelée des aucieus; il eut beaucoup de partisans , et il lui en reste encore. L’action de 1 arae sur le corps, les révolutions que cette action opère dans les maladies j les edels singuliers des passions : tout cela bien exactement combiné et établi par les faits que la pratique journaiicre apprend aux médecins, entraîne aisément dans les opinions de Stabl.

Ces médecins animistes me paroissent devotr venger à jamais notre art, de ce que le public a trop souvent pris a tache de lui imputer, au sujet de la pente au matérialisme qu’on a cru qu’il favorisoit.

Il n’y eut jamais de philosophes qui aient autant eu de recours a l’âme spirituelle et raisonnable, pour expliquer la \ie et ses phénomènes , que la secte de mcdecuis dont il est opiestion : ils fuient très-éloignés de la manière de penser de Descartes , qui , à lorce de vouloir prouver que les bêtes ne sont que des machines , pouvoit induire des esprits foibles à raisonner sur les fonctions del homme comme Descartes raisonnoit sur celle des animaux : ce ne fut jamais l’intention de ce grand homme ; il faut en convenir : mais son système put donner lieu à tomber dans celle erreur.

Or, ce svsième appartçnoit à Péreyra , qui vraisemblablement auroit eu de l’éloignement pour celui des animistes , dont , pour le dire en passant, les inconvéniens ne sont pas médiocres au sujet des bêtes : ne faut-il pas en ellet , suivant le| principes de Stahl , leur donner une âme spirituelle non moins occupée et à peu près aussi instruite que la nôtre ^ et les plantes n’ont-elîçs pas aussi besoin d’une âme spirituelle? Ces questions ont ete fort débattues a Montpellier oh le stahllianisme a encore des partisans.

Cette école se distingua toujours par la liberté qu’elle laisse à ses membres , au sujet de toutes les disputes qui s’élèvent en médecine : elle souffre des discussions fort éloignées des principes usuels et journaliers. C’est de cette liberté de penser que sont nées, il y a quelque temps , bien des dissertations au sujet de l’opinion de Stahl , ou celle des anciens , sur l’action de l’ânie.

On y est parvenu peu à peu à l’établissement d’une opinion mixte , également éloignée des excès de Stahl et de ceux qui avoient pensé que les corps vivans se conduisoient par les lois ordinaires du mouvement. On y a soutenu , et plusieurs des membres de la faculté v soutiennent encore ', que le corps animal contient un principe de vie et d’action dépendant de son essence.

Cette vie et cette action ne sont , à opreinent parler, que la vertu de sentir propre aux organes ou nerfs des animaux • les nerfs sont les principes de tout mouvemënt et d’une sorte de sentiment nécessaire à toutes les actions de la vie.

L’âme spirituelle, jointe au corps vivant, a ses fonctions particulières : elle agit sur le corps, et elle en reçoit des modifications^ mais la vie corporelle est due à l’être animal ou vivant, elre distinct par sa nature ou pay ses dispositions essentielles de tous les autres corps , être duquel les bêles approchent beaucoup

RECnEriCHES

plus que les plantes , qui jouissent pourtant d’une nuancé ou d’une portion de vie corporelle.

Les savons ont reçu avec empressement les expériences et les reflexions d’un médecin pliüosonlie des plus distingués de ce siècle j Haller ; il a pris l’irritahilité des parties du corps vivant pour un principe général, et il l’a mise à la place de la sensibilité, qui avoit de même été regardée comme un principe général dans l’école de Montpellier, avanl qu’il fût question de l’irritabilité considérée sous ce point de vue.

Or, la sensibilité paroît plus aisée à comprendre que l’irritabilité , et elle peut très-bien servir de base à l’explication de tous les phénomènes de la vie , soit dans l’état de santé , soit dans l’état de maladie. Au reste, ces deux opinions se ressemblent beaucoup, et elles ont eu de grands partisans en Angleterre.

Telle est donc la façon de considérer le corps vivant, de la part de ceux qui , parmi les modernes , ont porté leurs spéculations audelà de la médecine pratique et des systèmes reçus dans les écoles du commencement du siècle. Tel est l’essor que prend la médecme philosophique dans ce qui concerne les fonctions purement matérielles du corps. Les médecins anciens n’ont pas fait de moindres efforts pour développer la cause et les phénomènes de la vie et de ses fonctions.

Cette opinion sur les élémens du corps vivant sensibles par leur essence , et qui ne cessent d’être les principes de la vie jusqu’à ce qu’ils aient perdu par la pourriture ou autrement la disposition i[ui les caractérise , ou qui les conserve dans leur état d’être vivant; cette opinion, dis-je, se joint fort aisément à celle dont il a été question au Chapitre III.

Il J est parlé d’une classe d’observateurs qui ramènent tous les mouveniens du corps au développement de l’action des nerfs j suivant eux , cette action a deux sources principales : la tete et la région moyenne du corps attenant le cœur, l’estomac, le diaphragme et les entrailles.

Ces deux sources semblent être dans un contrebalancement perpétuel , et ce contrebalancement entretient les fonctions, d’autaiit que ces dernières ne sont , pour ainsi dire , que des traînées ou des développemens de l’action qui se répand à la faveur des* nerfs, depuis les deux centres d’action jusqu’aux extrémités.

Mais comme l’essence de la vie du corps animal consiste danx une sorte de mouvement qt de sentiment, ou bien dans une disposition à ces deux modifi%lions , il est nécessaire que chaque fonction de la vie soit mêlée, ée mouvement et de sentiment : c’est en effet ce que l’expérience démontre pii y a des fonctions dans lesquelles le sentiment domine, et alors l’ame , unie au corps vivant , tient , par son action sur le corps , le premier rang dans ces fonctions , d’autres , au contraire , semblent ne dépendre que de la sensibilité purement vitale , sans que l’àme paroisse y entrer pour quelque chose.

Il en est de même des fonctions caractérisées par ce mouvement :

SUPc L’HISTOIRE DE LA MÉDECINE. GSq

clans ies unes , il est très-sensible et Pâme le dirige^ dans les autres , ii est sensible aussi , mais il semble indépendant de Pâme : il en est dans lesquelles le mouvement paroît à peine sensible. Cette vicissitude de mouvemens évidens , de sensations évidentes , de mouvemens obscurs et de sensations obscures fait la chaîne des fonctions de la vie , et en entretient Pusage et la durée.

Le règne du sentiment ou de la sensibilité est des plus étendus; le sentiment revient dans toutes les fonctions; il les dirige toutes. Ii domine sur les maladies; il conduit l’action des remèdes; il devient quelquefois tellement dépendant de Pâme , que ses passions prennent le dessus sur tous les changemens du corps; il varie et se modifie diliéremment dans presque toutes les parties.

Il règne principalement sur Pestomac, dont les fonctions dépendent d’un fond de sensibilité trop méconnue par tous les faiseurs de physiologie ordinaire; ils n’ont considéré ce viscère que comme un réservoir presque passif, ou tout au plus un peu mobile ; au lieu qu’il est doué de beaucoup de sensibilité dontle% divers degrés (ou les divers goûts) se manifestent à chaque instant, et entretiennent ou bouleversent la marche et l’accord de toute l’économie animale.

Ainsi Pestomac ou ses appart^enances , qui sont un centre principal pour les mouvemens du corps , le sont de même pour tous ses divers degrés de sentiniens. Telle est la matière et l’étendue des spéculations des médecins philosophes les plus modernes, eu égard aux principes de la vie et à l’organisme de ses fonctions, si on peut s’exprimer ainsi.

La chimie a de grands droits sur l’explication des fonctions animales; ces droits furent peu connus à Montpellier jusqu’à ces derniers temps. On y a ouï définir la chimie , « un amas de cornues , de » poêlons , de fourneaux , au moyen desquels on analyse ies corps » , Cette singulière définition ne paroitra sûrement plus à Montpellier, où ies beaux germes semés dans l’Encyclopédie, se développent journellement.

La chimie a été mieux cultivée à Paris depuis que la doctrine chimique de Stahl y est publiquement expliquée par des hommes qui font honneur à la médecine de ce siècle , et qui sont les vrais disciples d’un si grand maître. Mais cette chimie épurée est trop jeune encore pour qu’elle ait pu faire des progrès , que le temps et les talens distingués de ceux qui cultivent cette partie, amèneront sans doute.

Il faut avant tout achever de détruire les restes d’une prétendue chimie , ou plutôt d’un méchant baragouin qui avoit inondé tous les ouvrages et corrompu bien des têtes. On ne peut que gémir eu songeant , aux peines perdues par un grand nombre d’ouvriers aveugles et qui travailioient sans aucun objet ; ils n’avoient pas même les premières notions des termes de l’art ; ils se disoient disciples de Paracelse , qu’ils n’eiitendoient point; ils perdirent les écoles de médecine , et rebutèrent tous les esprits sages et sensés qui s’en prirent à la chimie des égaremens qui ne dépeadoient que de l’ignorance des prétendus chimistes.

lîs firent presque regretter l’empire du galénisme , qui n’étoit aussi qu’une sorte de jargon qu’on s’étoit fait , et dans lequel au moins les médecins s’entendoient ; au lieu qu’ils se sont égarés pendant plus d’un siècle en courant après une chimie fausse et bâtarde.

Celle de notre siècle est trop sage pour confondre son objet dans l’étude du corps vivant ; elle y distinguera ce qui lui appartient d’avec ce qui regarde l’organisme, l’action des nerfs, celle des passions, celle de la sensibilité inhérente dans toutes les parties.

Elle chassera mille questions oiseuses , qui amusèrent trop nos pères sur l’acide , l’aikali et ces acrimonies supposées : ces êtres , la plupart imaginaires , n’approchent j^oint des principes vraiment chimiques du corps vivant ; ils n’en sont pas les éiémens nécessaires ou utiles ou même possibles à manier.

Au reste , l’organisme moderne laisse bien loin de lui les copistes et les commentateurs des Hecquet, Baglivi et autres de cette espèce, qiii ont tant parlé de ressorts, d’élasticité, de battemens , de fibrilles. Ces physiciens légers furent aussi éloignés des vrais principes d’observation qui conduisent dans les détours des fonctions de l’économie animale , que des enfans qui jouent avec des morceaux de cartes , pour bâtir des petits châteaux , sont éloignés des belles règles d’architecture.

Qu’on nous fasse donc grâce , une fois pour toutes , de ces ressorts , de ces léviers , de ces pelotons de vaisseaux, de ces fibrilles , de ces pressions , comme de ces globules , de ces épaississemens , de ces pointes , de ces lymphes , de ces marteaux , et tant d’autres petits meubles des ateliers mécaniques dont le corps vivant a été rempli , et qui furent, pour ainsi dire, les joujoux de nos pères.

HL J^an-Helmont ^ Hippocrate copié par Aristote ) Académie de médecine ; le savant historien du cabinet du roi ; le

siège de V âme ’ sjsteme de T F illis détruit à Montpellier ^ le

sjsteme de V organisme.

Il n’est pas possible de pénétrer un peu avant dans l’étude de la physique du corps vivant sans rencontrer les traces de Yfuilîeîraont , et sans être étonné de l’étendue des routes qu’il s’est ouvertes. Cet homme , moins éloigné de nous , et moins incompréhensible que Paracelse , n’en fut pas pour cela moins extraordinaire. îl vécut , je dirais presque , il régna dans le seizième siècle.

Emporté par son enthousiasme , piqué des lenteurs et des vaines promesses de la médecine galénique , dont il éprouva l’impuissance sur lui-même , aiguillonné par le sentiment de supériorité que son génie lui donnoit sur tous les autres médecins, il jura la perle du galénisme , et il acheva de réduire en poussière le monstre abattu par Paracelse.

Il mit au jour une nouvelle médecine ; il réduisit en système les .notions éparses de quelques chimistes; renfermé dans son cabinet, il donna des lois à l’Europe ; inconnu à ses plus proches voisins dans la ville qu’il habitoit , il faisoit trembler les vueux professeurs de toutes les Facultés J qui le maudissoieut en mordant le frein qu’ii

SUR L’HISTOIRE DE LA MÉDECINE. Gnt

leur donnoit ; il en forma un nombre infini qui cuUivèrent le nouveau champ qu’il défricha.

Ses bouillantes sorties contre l’École , ses analyses des systèmes de Galien et des Arabes , ses observations sur les liaisions des parties , ses archées ou ses êtres particuliers qu’il établit pour sur— veillans de chaque organe , son maître-archée qu’il plaça dans l’estomac , pour de là régir tout le corps ou pour diriger les mouvemens de la santé et ceux des maladies; tous ces aperçus et tant d’autres de la même espèce , sont autant de preuves de sou génie créateur ou vraiment observateur.

Il est certain que le stahllianisme dut sa naissance a\ an-IIelmont»; on ne peut nier que ceux qui font de chaque partie du corps un organe ou une espèce d’etre ou d animal qui a ses iiiouvemens, son action , son département , ses goûts et sa sensibilité particulière ïi’aient puisé dans lahneiiie source que les Stahlliens ; Vaii-fielinont s’est mieux expliqué sur tous ces points que les anciens , quoiqu’ils eussent regardé la matrice comme un véritable animal ; ce qu’il étoit aisé d’appliquer à tous les autres viscères.

Ceux qui pensent que l’estomac , le diaphragme et les autres parties de cette région mliuent d’une maniéré particulière sur toutes les fonctions de l’économie animale , doivent au moins a \an-Ixelmont d’avoir aperçu , mieux que tous ses prédécesseurs , les faits ou les observations qui démontrent cette influence, et qui lui avoient fait imaginer son archée résidant à la partie supérieure de l’estomac.

Ceux qui sont pénétrés , comme on doit l’être , des effets singuliers que l’âme fait sur le corps , tant dans l’état de santé que dans celui de maladie ; ceux à qui la pratique de la médecine et l’étude de l’homme apprennent que le physique est essentiellement lié au moral dans la plupart des fonctions de la vie ; ces médecins philosophes peuvent mettre Van-Helmont à leur tête, et espérer qu’en suivant le fil de ses opinions ils parviendront a etahlii sur l’économie animale un système beaucoup plus raisonnable que tous ceux qu’on a publiés jusqu’à présent.

C’est un hommage qu’on doit à Van-Helmont , dont les disciples se sont malheureusement perdus dans mille détails inutiles en abandonnant les principes lumineux de leur maître ; ils ont eu peine à lier avec le dogme de la circulation du sang , beaucoup de vérités qui n’étoient pas incompatibles avec cette découverte bien entendue.

Ils essayèrent de concilier Galien avec Van-Helmont ; en quoi ils ne firent point des travaux entièrement inutiles. Sennert , un de ces laborieux savans , comme il y en a eu dans toutes les sciences, ne réussit pas mal sur ce point important.

On ne sait pour quelle raison Aristote fit beaucoup d’usage de différens dogmes d’Hippocrate, sans rendre à ce père de la médecine les maj^quesde reconnoissance qu’il lui devoit. Les médecins se sont avec raison crus en droit de relever cette petite faute d’Aristote ; mais elle n’a que trop été imitée par beaucoup de philosophes j

qui se sont abondamment pourvus de connoissances dans les ouvrages des médecins.

Ces ouvrages seront en effet à jamais le véritable répertoire d idees , d observations y de faits particuliers toucliant la physique , surtout celle du corps humain, celle des animaux et celle des plantes. Ces deux règnes furent de tout temps du domaine de la médecine , et elle a singulièrement étendu ses droits sur le règne minéral,

INoüs fûmes pendant plusieurs siècles, et dans la plupart des états , les seuls physiciens ; personne ne l’ignore. Nos ancêtres portoient le nom de physiciens , que les médecins anglois portent encore aujourd’hui. La plupart des classes des Académies mod ernes ont été formées des débris de la médecine. Si nos Facultés, dans leur établissement, négligèrent un peu la physique expérijnentale ; si elles furent obligées de payer le tribut aux enfantillages et aux folies de la dialectique , il est certain qu’elles Contenoient le germe de la vraie physique , qu’elles ont précieusement conservé dans leur sein.

La volonté du roi eût aisément fait éclore ces germes dans nos Facultés de France. Il eût été le maître d’ordonner qu’on y suivît la manière académique , c’est-à-dire , qu’on y traitât les différentes questions en françois , par une suite d’observations , d’expériences , de démonstrations claires et à la portée de tout le monde, au lieu de l’ancienne façon scholastique , qui est de proposer un problème en latin , et de disputer ensuite ou d’argumenter suivant les règles de l’art syllogistique , dans des assemblées oii l’on soutient le lendemain le contraire de ce qui s’est soutenu la veille.

Le roi a bien voulu laisser vivre encore dans son royaume nos vieux usages , qui , outre le mérite de l’ancienneté , en ont plusieurs autres , sans doute ; mais l’exemple des Académies royales nous est très-utile ; chaque jour voit naître quelque petite réforme parmi nous. L’école de Mont2)ellier a adopté en partie la manière académique. On y fait des expériences ; on y calcule; on y fait le détail des observations ; on y dispute moins qu’on y raisonne ; on y ]>rocède enfin à la façon des historiens , qui est assez convenable à la médecine.

11 sera bientôt aussi inutile que singulier de dire que « le plan » d’une Academie de médecine que Chirac vouloit faire établir à » Paris , exécuté hors de la Faculté , auroit excité parmi les mé- )) decins des divisions préjudiciables au public ». La Faculté se pliera tout naturellement à ce plan.

I.e Journal de Médecine forme déjà dans la capitale du royaume une manière de point de réunion 230ur tous les médecins françois. Le Jardin Royal et le Collège Royal ont rendu les plus grands services à la médecine, quoique le plan de ces établissemens , qui honorent la France , ayent été exécutés hors de la Faculté.

Eh î quel pourroit être , dans le siècle oii nous vivons , le médecin qui oseroit penser que le plan d’une Academie de médecine poun oit exciter des divisions préjudiciables au public ; est-ce que

les magistrats qui veilient sans cesse au mainlieii des lois, ne pourroient pas préserver les sujets du roi des suites de nos divisions?

Le plan de rAcadémie projeté par Chirac , fût-il exécuté hors de la Faculté, il trouveroit autant d’approbateurs que le Journal de Médecine , qui est , pour ainsi dire , une partie de cette Académie , de même que le Jardin et le Collège royal.

Je suis assuré que la Faculté de Paris et celle de Montpellier applaudiroient à rexécution entière de ce plan ou d’un autre semblable , soit que le roi jugeât à propos de l’établir dans leur sein , «oit qu’il en ordonnât auti ement.

Réunissons donc nos vœux pour qli’on nous donne tous les moyens possibles de nous instruire et d’étre utiles à notre patrie. Soyons plutôt hommes , médecins et trançois, que membres de nos Facultés. Profitons des leçons que nous donnent ces deux corps respectables qui ne veulent , à tous égards , que l’avancement de l’art et de toutes ses parties , et qui sacrifieroient meme leur existence si le roi et ses sujets pouv oient en être mieux servis.

Il n’est pas à craindre que le savant auteur de l’Histoire naturelle du cabinet du roi mette , comme Aristote , les médecins dans le eas' de se plaindre qu’on les a copiés sans les citer. Les idées d’ilipnocrate , et celles de tous les anatomistes qui se sont occupés de la question difficile de la génération , sont mises dans le plus beau jour pari auteur dont il est question ; il yen a beaucoup mis du sien • ses réflexions et ses spéculations font là plus grande partie de son ouvrage ; mais les divers sentimens des médecins s’y trouvent à leur place , comme il convient.

L’opinion de Van-Helmont sur le siège du grand archée résidant dans l’estoniac , et présentée par des médecins à Paris, à Montpellier et ailleurs d’une manière plus intelligible , plus physique"' et plus dans le goût de la philosophie moderne ; cette opinion capil taie sur l’économie animale est une de celles qui paroît avoir été le plus du goût de l’auteur de l’Histoire naturelle.

^ Il faut espérer qu’il l’étendra dans les suites , qu’il l’appuiera d un grand nombre d expériences , et qu’ayant parcouru les divers ouvrages des médecins sur cette matière ,‘il en tirera de quoi former un système général sur l’action de la fistule inlestioaîe et sur le mécanisme de cet organe singulier, situé vers la région de l’estomac. ^

Cet organe paroît être un centre ou un réservoir d’action qui dans toutes les fonctions corporelles , et même dans le materiel cle beaucoup de fonctions essentiéllement dépendantes de l’âme"^ s’étend de ce centre dans toutes les parties du corps , ou bien s’y rassemble ou s’y concentref y fait enfin des impressions étonnantes dont les médecins trouvent journellement des exemples dans la pratique. ^

Xoûk sans doute un des problèmes des plus curieux qu’on puisse proposer sur l’économie animale ; il est digne des lumières et des vues etendues du physicien célèbre auquel il étoit réservé de mettre ces matières abstraites et jusqu’ici connues seulement des nieuecms , à la portée de tout le monde.

il ne falloit pas moins que Féiëgance et la ricliesse de son st^de pour réveiller à cet égard l’attention des lecteurs de ce siècle^: ils sont trop peu accoutumés à recourir aux sources; ils sont obligés de s’en tenir à des copies , ne pouvant consulter les originaux dans lesquels les vérités les plus brillantes sont embarrassées de discussions inutiles , et souvent rendues avec trop peu de goût.

Mais il ne faut pas penser que toutes ces questions , qui sont au moins fort amusantes , eussent entièrement échappé à la scrupuleuse sagacité des médecins et des philosophes anciens : on retrouve dans Hippocrate et dans Galien des restes de la manière de penser de plusieurs grands hommes , qui avoient prétendu que l’âme étoit logée et exerçoit ses principales fonctions vers le cœur et l’estomac ; la membrane , ou plutôt le muscle qui les sépare , sans les empêcher cependant d’agir l’un contre l’autre , ce muscle important dans la plupart des animaux , mais surtout dans l’homme , et connu sous le nom de diaphragme , avoit déjà joué un rôle qui loi a été redonné de nos jours.

Les observations des philosophes qui se sont étudiés eux-memes, et qui , ainsi que Montaigne l’a fait pour le moral , ont peint dans le physique les révolutions qu’ils éprouvoient sur leur propre corps ; ces observations , que bien des médecins ont ébaucliées , et qu’il est ridicule qu’ils n’aient point suivies comme elles pouvoient l’eire , se présentent si naturellement, qu’il est impossible de les niéconnoître. Nos femmes nerveuses et sensibles , attentives à tout ce qui se passe en elles , font tous les jours là-dessus les remarques les plus fines.

Il n’en est point qui ne prouvât qu’un des sièges des passions et des forces nécessaires même aux efforts corporels , est vers le creux

de l’estomac et vers le cœur ; elles expliqueroient mieux que ce philosophe ancien, qui, pour prouver la même chose, disoit, qu’en prononçant le mot moi , ou je , ou ego , il falloit baisser le menton , c’est-à-dire indiquer , par ce mouvement de la mâchoire , le point central de son individu ou du siège de l’âme.

Quoi qu’il en soit , cette opinion n’eut jamais de si grand antagoniste que Descartes; ce n’est pas qu’il la combattît comme des médecins l’avoient combattue avant lui ; mais il trouva bon de loger l’ânie clans la glande pinéale , qui est une partie du cerveau ; dès lors cette glande et ses appartenances devinrent l’objet de la curiosité et des réflexions de tous les philosophes et des médecins qu’ils entraînoient avec eux.

On ne s’occupa que du cerveau, qu’Aristote regardoit comme une inasse froide et peu utile : on traça dans ce corps pulpeux , et cjui ressemble à une espece dn bouillie ou dS^mas de mucosité, lesdiveis départemens, les diverses fonctions de l’ânie : on logea ces fonctions dans les cavités du cerveau ; on dessina ses fibres , on les compta.

Combien de temps n’ont pas perdu les médecins carthésiens I et à quoi l’ont-ils perdu? à rêver! Il y a toute apparence que les physiciens , rebutés de vouloir pénétrer des choses si fort au-dessus de leur portée , se restreindront désormais à l’observation des choses plus sensibles.

'SUR L’HiSTOlRE DE LA MÉDECINE. 6-5

Montaigne desiroit avoir les portraits de tous les âges dans lesquels il avoit passé ; je voudrois des relations exactes des révolutions éprouvées dans toutes les diverses fonctions et toutes les positions de la vie , par plusieurs observateurs qui se fussent occupés de se peindre eux-mêmes : ce seroit là les fondemens d’une bonne histoire de l’économie animale I

Il y a quelques années qu’on examina à Montpellier le système de Willis , médecin anglois du dix-septième siècle. C’est le même dont un roi d’Angleterre disoit que ce médecin lui avoit fait perdre autant de soldats que ses ennemis. 11 travailla beaucoup sur le cerveau , et il suivit la manière ordinaire, des médecins carthésiens , qui étoit de laisser aller leur imagination après la recherche des causes inconnues, et de prendre pour des faits sur lesquels on pouvoit compter , ce qui leur paroissoit le plus vraisemblable ; logique dangereuse pour des médecins , et plus encore pour leurs malades.

Willis sépara le cerveau en deux grands départeniens , qu’il attribua chacun à l’une des deux parties de cet organe. L’une de ces parties forme le grand cerveau , et l’autre le petit , connu sous le nom de cervelet. Willis prétendoit que le grand cerveau étoit le siège des fonctions animales , et le cervelet celui des fonctions vitales, c’est-à-dire, celui de la respiration, du mouvement du cœur, et quelques fonctions qui en dépendent.

Le cervelet , suivant Willis , étant beaucoup plus dur que le cerveau , ses fibres ou ses petits tuyaux sont moins sujets à l’affaissement , et voilà pourquoi il faut des causes considérables pour déranger et pour abolir les fonctions du cervelet ; le cerveau, au contraire , étant beaucoup plus mou , ses vaisseaux s’engorgent aisément , et étant engorgés , compriment les nerfs ; de là vient que le cerveau , fatigué par la veille et par les exercices de la journée , ses fonctions se font difficilement vers la nuit , ce qui occasionne le sommeil : de là la théorie des maladies soporeuses ou d’affaissement, les paralysies et autres accidens qui ne sont dus qu’à la compression du cerveau , tandis que le cervelet résiste , par ,sa dureté , aux causes capables d’affaisser le cerveau. •

Mais on établit à Montpellier, par toutes sortes d’épreuves , que le cervelet est plus mou que le cerveau ; par conséquent l’opinion de Willis ne sauroit subsister , joint à ce que les anatomistes connoissent des nerfs qui semblent venir du cervelet, et qui servent aux fonctions animales.

Cependant le système de Willis se reproduit encore tous les jours, soit dians les livres et dans les écoles , soit au lit des malades ; c’est sur ce dogme qu’est fondée la théorie des maladies de la tête ; et, ce qui est bien pis encore , ces maladies sont traitées en conséquence. Voilà un exemple du danger du dogme ; on s’y attache , pour ainsi dire , par habitude , et on ne peut plus s’en détacher.

Tout ce que nous savons du cerveau se réduit à bien peu de chose ; il pst certain que son prolongement , connu sous le nom de moelle allongée , étant blessé sur un animal vivant , l’animal meurt tout

6y6 ÏIECHERCHES

q’un coup ; c’est ainsi qu’on terrasse un bœuf en lui plongeant ua stylet entre la première vertèbre du cou et l’os de la tête.

D’où il suit que Cette moelle allongée , qui s’étend ensuite dans toute la longueur de l’épine du dos , est la principale tige de la fibre nerveuse ou animale , celle qui forme essentiellement l’animal et qui est le vrai siège de l’ânic. Le cerveau semble être le bulbe ou la racine de cette tige , dont les brandies se répandent dans toutes les parties.

Ainsi , l’animal proprement dit , se réduit à cette espèce d’organe niché dans la tête , dans les creux des vertèbres , et qui se prolonge jusqu’aux extrémités, à travers le tissu pulpeux de toutes les parties , connu des anciens sous le nom de parenchyme , et qui a fait du bruit parmi nous sous le nom de tissu cellulaire ou muqueux. Chacun des prolongemens de l’organe nerveux a sa fonction particulière , ou domine sur quelque partie.

C’est sous ce point de vue général qu’il semble qu’on doive suivre les fonctions de la vie, qui se tiennent les unes aux autres d’une manière admirable , et qui dépendent toutes de l’influence ou de l’action de la hbre animale ou sensible diversement repliée , contournée , appuyée , excitée dans les diverses parties.

Si elle a , pour ainsi dire , un point d’appui considérable dans la tête; si elle y est continuellement réveillée par les effets des fonc-* fions de l’âme et par ceux des corps qui se présentent aux organes des sens , elle trouve des sujets d’activité dans bien d’autres parties , dans l’estomac et ses appartenances , sans cesse secouées par la respiration , par les effets de la digestion , par ceux des passions et par les efforts corporels ^ dans la matrice chez les femmes , et enfin dans tous les viscères dont cette même fibre animale entretient le mouvement et le sentiment , et qui sont pour elle des sources des sensations journalières et de détail , nécessaires à l’harmonie des fonctions.

IV. La Chambre , Locke , médecins philosophes ^ ejwie des médecins ; M aile br anche ; sa prédiction sur le scorbut ; Mon^ tçsquieu, Huarte, médecin philosophe ^ les médecins ont fourni le correctif des idées de Montesquieu.

S’il y eut de l’excès dans la prétention de Calliniaque , qui pensoit qu’il faut être médecin pour bien écrire l’histoire générale des nations , il est au moins certain que la médecine a des droits très-légitimes sur la connoissance des passions des hommes et sur celle de leurs mœurs qui tiennent plus ou moins de leurs passions naturelles ou de leurs différens tempéramens.

Plusieurs médecins ont écrit l’histoire des passions et celle des maladies de l’ânie. Il n’en est point qui se soit autant distingué en cette partie que La Chambre , médecin ordinaire de Louis XïII, retenu à Paris par le chancelier Séguier, et nommé à l’Académie françoisc encore naissante. Il dut cette dernière marque de consi-dération au cardinal de llichelieuqui attacha le nouvel académicien 4, sa fortiiiie^ et' qui l’employa à répondre à un ouvrage condamnai

SUR raiSTOIRE DE LA MÉDECINE. ^77

par arrêt du parlement. Le médecin avoit , comme on voit , beau jeu avec un protecteur tel que le cardinal , et en critiquant un ouvrage qui mérite d’étre proscrit.

L’art de eonnoître les hommes , le système de l’ame^ ouvrage de La Chambre , étoient sans doute du goût du cardinal , qui sentoit 1 avantage d’un médecin pour traiter ces matières d’une manière particulière. Les Caractères des passions^ autre ouvrage de La Chambre, plaisoit beaucoup au chancelier Ségtiier^ à qui il est dédié. Ce traité des passions est éloquent, vif, lumineux et principalement appuyé sur des connoissances médicinales : jugeons-en par quelques lambeaux de ce que l’auteur dit de la colère.

N’oublions pas de remarquer que, de l’aveu de Bayle, La Chambre est le plus bel écrivain françois qu’aient eu les médecins. Ce jugement qui pouvoit être vrai du temps de Bayle , ne l’est plus anjourd’hui. Nous avons , en notre langue , un médecin plus éloquent et plus châtié que La Chambre : le Traité du cœur est beaucoup mieux écrit que les Caractères des passions.

« La colère es| de toutes les passions celle qui cause de plus

» grands désordres — Les lois n’ont’ jamais souffert l’usage de la

» colère • • • Sitôt qu’un homme en est atteint la vengeance, ainsi

» qu’un torrent de feu , se répand en toutes ses pensées, la fureur

w gagne sa raison et son jugement Ce ne sont que plaintes,

» que reproches, qu’injures,; ce ne sont que menaces, qu’impré- » cations , que blasphèmes — Il est incapable d’écouter aucune » raison.

» Après avoir fait éclater son ressentiment par l’extravagance

>, de ses discours , il tombe dans un profond silence et avec

» une mine hagarde et farouche il fait juger par ses fréquens » branlemens de tête — et par ses regards furieux , qu’il roule en w son esprit le dessein de quelque horrible vengeance — ses yeux

)) sont rouges et enflammés ses sourcils sont tantôt abattus,

» tantôt ils s’élèvent et puis ils se resserrent , son front se ride y et se ramasse , ses narines s’ouvrent et s’élargissent , ses lèvres 5) se grossissent — sa bouche devient aride son visage pâlit.

» Les plus colères de tous les hommes sont ceux qui ont une yi chaleur ardente, active, qui rend toutes leurs actions préci- » pitées — et qui leur ôte le temps et les moyens de juger véri- « tablement des choses.... Toutes les fonctions des sens et prin- » cipalement celles du jugement ne peuvent se faire que dans une » grande tranquillité d’âme ».

J’aurois désiré que La Chambre se fut appliqué à chercher les raisons de ce qu’on dit vulgairement touchant l’envie des médecins. Plusieurs auteurs ont essayé de résoudre cette espèce de problème , et n’y ont point réussi. Ce que Bernier a laissé sur cette matière n’est pas suffisant assurément. Il a beau dire que « l’envie » est le péché mignon des médecins.... qu’on la pare tant qu’on » voudra des habits et des couleurs de l’émulation , elle ne sera » tout au plus que comme ces arbres dont les feuilles sont ver-

» doyantes , mais dont le cœur est tout corrompu que, sui-

» vaut Hippocrate , Penyie des médecins est la plus grande des

678 IlECHERCHES

lâchetés.,., que ce vilain vice a chassé Galien de Rome et de » Fîtalie , qu’il a même fait mourir saint Pantaléon , calomnie

« par les médecins de son temps que Cardan fut opposé à

» Scaliger , Carpus à Mandions, Vesale à Silvius , Jouhert à Ron~ ï> delet , Fernel à Flesseîîes , Riolan à Pequet, et ainsi de tant » d’autres médecins ».

Ces remarques décousues et sans suite ne paroissent pas toucher au fonds de la question principale , qui seroit de prouver qu’il n’y a point d’envie pareille à celle des médecins. Il faudroit examiner premièrement s’il est vrai que les médecins soient plus sujets à l’envie que les hommes des autres professions ÿ et en second lieu , si cette espèce de proverbe connu de tout le monae , regarde tous les médecins en général , c’est-à-dire s’il est vrai que leur état rend ceux qui le professent nécessairement envieux 3 ou bien si le proverbe indique seulement que lorsqu’un médecin fait tant que d’être envieux, ou lorsqu’il est pétri d’une pâte propre à laisser germer en lui ce vice odieux , sa profession fait qu’il le devient à proportion plus qu’un autre homme constitué de meme> et qui est d’une autre profession.

Bernier ne s’explique pas mieux , et il semble même éluder la difficulté lorsqu’il dit « qu’il ne cherche point si la passion de » dominer naturelle à l’homme est plus furieuse dans les méde- » cins que dans les autres professions, étant d’un tempérament » chagrin, mélancolique, et qui ne peut souffrir de compagnon •

» ou si cela leur arrive parce qu’ils croient se dédommager en » quelque manière auprès des malades du peu de considération M qu’on a pour eux lorsqu’on n’en a plus besoin — mais qu’il est » biën assuré que la pâleur , la maigreur, la taciturnité , l’air re- » frogné et chagrin sont des traits bien approchans de ceux de » l’envie, source empoisonnée dont il ne coule que des contra- » dictions de l’orgueil , des calomnies , des injures , des coups » fourrés », .

Tous ces traits pourroient servir à distinguer ceux qui se nourriroient d’envie et de calomnie , pâture ordinaire des âmes bourrelées par une ambition trop forte pour de ]>etits talens 3 mais le problème général touchant l’envie des médecins n’est pas résolu pour -cela : il mériteroit peut-être l’attention de quelque médecin philosophe de nos jours.

Quoi qu’il en soit , La Chambre fut un des précurseurs de Locke sur l’histoire des fonctions de Fâme. On ignore communément que Locke fut médecin , qu’il fut ami de Sydenham , qu il resta quelque temps à Montpellier, oh il profita sans doute des lumières de cette école , et surtout de celles de Barbeyrac j enfin qu’il fut à Paris un de ceux qui suivoient des leçons d anatomie d’un médecin hollandois.

La médecine a donc des droits sur tous les ouvrages de ce grand homme. Ennemi déclaré des disputes de l’école , il les regm'doit comme des sujets de querelles inutiles , et comme un prétexte frivole de faire briller son esprit, qui ne sauroit , par cette voie , parveniv à la déçouyerte de la vérité.

sti?. L’HISTOIRE DE LA MÉDECINE. 679.

Locke raisoiiïïe à la manière des médecins, principalement dans son fameux traité de rEnteiidement humain. Partout il suit la marche et le développement des effets produits par les objets des sensations , dans l’intérieur des organes. S’il trop donne au physique ou au matériel des sensations , s’il s’égara enfin , ou s’il ne mit pas à ses idées les bornes nécessaires , il faut passer cette faute aux efforts d’un auteur qui essaie une nouvelle carrière.

Locke n’en est pas moins admirable dans bien des endroits de son système , qu’il ne faut pas pousser trop loin. C’est aux médecins et aux philosophes à profiter de la chute de Locke : l’écucd dans lequel il tomba, en paroissant trop étendre les qualités de la matière , doit désormais être regardé comme un ternie où ne peuvent arriver nos curieuses spéculations y il faut par conséquent les porter d’un autre côté.

Mallebranche semble être tombé dans un écueil opposé à celui de Locke. Il parloit pourtant beaucoup de l’influence du corps sur les fonctions de l’arae. Il fit de merveilleuses et de sublimes réflexions que lui dicta son génie perçant et relevé. Je ne puis oublier qu’il semble avoir prouvé, par ses efforts et ses méditations, ce qu’avoit avancé, il y a plus de seize siècles, Arétce , médecin de Cappadoce.

Ce médecin croyoit avoir vu des malades dont les organes des sens acquéroient une telle finesse, qu’ils prédisoient, pour ainsi dire , l’avenir. Jamais imagination ne fut aidée par des fibres aussi déliées que celles de Mallebranche^ aussi trouve-t-on dans ses ouvrages une remarque singulière et très-frappante pour les médecins.

« Une maladie, dit Mallebranche , est nouvelle : elle fait des 5) ravages qui surprennent le monde; cela imprime des traces si » profondes dans le cerveau, que cette maladie est toujonrs pré- » sente à l’esprit. Si cette maladie est appelée , par exemple , le « scorbut, toutes les maladies seront le scorbut. Le scorbut est » nouveau, toutes les maladies nouvelles seront le scorbut. Le » scorbut est accompagné d’une douzaine de symptômes dont il » y en aura beaucoup de communs à d’autres maladies , cela n’im- » porte. S’il arrive qu’un malade ait quelqu’un de ces symptômes, M il sera malade du scorbut , et on ne pensera pas seulement aux « autres maladies qui ont les mêmes symptômes. On s’attendra » que tous les accidens qui sont arrivés à ceux qu’on a vus ma- M lades du scorbut lui arriveront aussi. On lui donnera les mêmes >) médecines, et on sera surpris de ce qu’elles n’ont pas le même •« effet qu’on a vu dans les autres ».

Si Arétée avoit vécu de notre temps, n’auroit-il pas mis Mallebranche au nombre de ceux auxquels il croyoit avoir vu prévoir l’avenir? Personne n’ignore que tout ce que Mallebranche annonce est précisément arrivé sous nos yeux. Bontekoé , médecin du dixseptième siècle (qui avant d’être arrivé à Page de quarante ^ans , fut plus d’une fois attaqué par des essaims de mauvais satiriques , et calomnié par des malheureux qui réussirent enfin

a abréger

68o .RECHERCHES

ses jours'), altribuoit toutes les maladies au scorbut, il faisoît de tous les malades autant de scorbutic|ues. Combien n’y a-t-il pas eu de petits Bontekoés , qui ont réduit la médecine à qiiaîre phrases, qui se trouvent dans tous les auteurs sur le scorbut, et à quatre remèdes connus de tout le monde , pour le scorbut I .Nous avons vu régner sur cette maladie un délire épidémique : tout le monde vouloit avoir le scorbut ; on le voyoit partout j on raisonnoit comme Mallebranche Favoit prévu , c’est-à-dire , pour employer ses expressions , (ju’on s’étoit formé sur la médecine, « des idées qn’oîî peut appeler mixtes et impures, et que les es- » prits ne jugeoient des choses que par rapport à eux-mémes et » à leurs premières pensées ».

L’idée du scorbut avoit prévalu dans le public. Cette idée étoit utile à ceux qui Favoient adoptée ; il leur étoit commode de suivre un plan qui leur réussissoit journellement. Aujourd’hui l’on ne craint plus , le dirai-je , ou Fon n’aime plus tant le scorbut^ on voit les maladies d’une manière un peu différente. Quel dommage qu’on ait ainsi dérangé un corps de doctrine si bien saisi I

Ceux qui s’attachent à faire l’histoire des épidémies , ou des maladies générales et populaires des divers pays , pourroient aussi parler des erreurs ou des préjugés épidémiques* en médecine qui ont régné surtout dans les grandes villes. Cette dernière histoire seroit fort intéressante : on auroit lieu de parler de celui qui imagina de faire voir dans le sang, au moyen d’un microscope, les espèces de vers singulières qui causoient toutes les maladies ^ on parleroit des idées chimériques qui passèrent d’une tête à l’autre, au sujet de ces vers dont chacun croyoit son sang plus ou moins fourni.

On verroit que les maladies de la tête , ou pour mieux dire , que les maladies qui sont dans l’opinion des hommes , se g*agnent comme toutes les auti'es , et que c’est par F usage et avec le temps, qu’on apprend enfin à connoître et à mettre à leur place ceux qui font tous leurs efforts pour favoriser le cours de ces opinions vàgues et générales , auxquelles les vrais médecins résistent toujours de toutes leurs forces.

C’est ainsi que les Stalil en Allemagne , les Willis en Angleterre , les les les les et beaucoup d’autres

hommes illustres en France , ont modéré la crainte du public au sujet du scorbut, et résisté à ceux qui trouvoient leur compte à fomenter et à répandre ces craintes , par eux et par leurs émissaires.

Descartes , Loche , Mallebranche , Buffon , n’ont j^as été les seuls philosophes qui aient fait honneur à la médecine parmi les modernes ; on met de ce nombre le fameux Erasme , et quelques autres de cette espèce , jusqu’à Newton. Je ne crois point qu’on ait encore donné à Montesquieu le rang qu’il mérite dans cette classe ; les médecins doivent pourtant l’adopter avec empressement , et personne ne peut le trouver mauvais. En voici la preuve.

On conviendra sans peine qu’un des beaux traits de ce grand

SUR L’HISTOIRE DE LA MÉDECINE. 68 s

îlomme , est d’aA^oir porté un coup d’œil général sur les mœurs des nations et sur la constitution particulière des hommes dans les divers climats qu’ils habitent. C’est de cette constitution primitivement due aux lieux , à l’air et à la nourriture , qu’il a fait dépendre la nécessilé des lois dilTérentes pour conduire des êtres si différens entre eux, et dont les mœurs doivent nécessairement tenir à la disposition particulière des corps, fort variée dans les différens climats.

Une idée auissi simple et en meme temps aussi lumineuse est devenue , entre les mains de Montesquieu , un principe fécond propre à résoudre beaucoup de problèmes, et à jeter les fond « mens d’un plan général de législation.

Je dis que cette idée appartient aux médecins , qu’ils l’ont mieux sentie et mieux développée que les législateurs , qui ne consultèrent pas la médecine, et qu’entin ce que les médecins avoient dit des maladies considérées sous ce point de vue étendu et pour ainsi dire universel , s’appliqifoit de soi-même aux lois et aux mœurs des différentes nations.

Je me fonde sur l’autorité de Huarte, médecin philosophe du seizième siècle. Il mit au jour un ouvrage des plus curieux sur l’examen des esprits propres aux sciences. Cet ouvrage , suivant l’auteur , a pour objet de prouver <« que c’est le naturel qui rend » riiomme propre à une science et non à une autre — X

» a beaucoup de diflérences d’esprit au genre humain — qu’il y » a des arts et des sciences qui conviennent particulièrement à » chacun , et qu’il y a des signes par lesquels on peut connoître » ce qit’en tel cas importe le plus ».

Ce plan paroît embrasser tout ce que Montesquieu a dit sui* cette matière ; il en résulte qu’il « faudroit pour que nul ne faille à » choisir l’art qui lui est le plus propre , commettre et députer » hommes sages et savans pour découvrir en l’âge tendre l’esprit )* de chacun enfant ». C’est du moins la conclusion à laquelle l’auteur fut conduit.

Il pensoit sans doute que ce qu’un père de famille ou des hommes sages peuvent et doivent faire pour un particulier, ceux ^ui sont à la tête des empires , les rois ou les législateurs doivent et peuvent le faire à l’égard des grandes sociétés ou des nations entières : ce qui est précisément l’objet de Montesquieu.

Huarte appuie partout sa doctrine et son système des argumens qu’il a puisé dans la médecine. « Quand Dieu , dit- il , » forma Adam et Eve , il est certain qu’il leur organisa et disposa très-bien le cerveau devant que les remplir de savoir.... > Il ne donna un tel entendement à Ève qu’il avoit fait à Adam,... » La composition naturelle du cerveau de la femme , n’est capable de beaucoup d’esprit et de savoir — Or , ajoute-t-il , de » trois seules qualités, chaleur, humidité et siqcité du cerveau,

» proviennent tOLites les différences des esprits de l’homme

» d’où il ne suit pourtant pas que l’âme raisonnable soit corrupw tibîe et mortelle ».

Qui 2:eut ignorer que la' chaleur , l’humidité et la siccité sont

differentes dans les différens climats , et que par conséquent les; hommes y sont , suivant le système de Huarte , mieul disj30sés à de certaines connoissances et à de certaines lois, plutôt qu’à d’autres.

Notre médecin philosophe n’ouhhe pas de citer Hippocrate et Galien , et d’interesser ainsi tous les médecins dans sa cause. Galien a prouvé , dit Huarte , « que les mœurs de l’ànie suivent » le tempérament du corps ou elle réside, et qu’à raison de la » chaleur , froideur , humidité et sécheresse de la région en la- » quelle les hommes habitent , des viandes qu’ils mangent , des » eaux qu’ils boivent , et de l’air qu’ils respirent , les uns sont » ignorans et les autres sages , les uns vaillans et les autres couards ,

» les uns cruels et les autres miséricordieux , les uns secrets et les )) autres ouverts, les uns menteurs et les autres véritables, les » uns traîtres et les autres loyaux , les uns inconstans et les au- .

très arrêtés , les uns doubles et les autres simples , les uns chi- » elles et les autres libéraux , les uns honteux et les autres eshontés ,

» les uns incrédules et les autres aisés à persuader Ce qui vient

» de ce que chacune province obtient son différent et particulier » tempérament ».

Qu’a dit de plus Montesquieu î le détail dans lequel il est entré est une suite nécessaire de ce qui se trouve dans tous nos livres; il a évidemment fait une excursion dans nos domaines. Nous sommes donc en droit de le regarder comme un des nôtres , et du le mettre en cette partie à côté de Huarte et des autres médecins qui l’ont précédé.

Je ne puis oublier que Huarte trouva des critiques même parmi les médecins : il fut accusé d’avoir trop donné au physique ou plutôt à la matière : voici comme il s’explique formellement : « Platon » tient pour chose véritable que l’ànie raisonnable est une sub- » stance sans corps , spirituelle , non sujette à corruption ni à la » mort — Cette conclusion est bien tant illustre et catholique ^

» que s’il l’a trouvée par la félicité de son esprit , à juste cause » est-il surnommé le divin Platon. Mais jamais toutefois Galien » ne la peut comprendre, ains toujours l’a eue pour suspecte » voyant radoter l’homme et sortir de son sens , quand il a le » cerveau trop échauffé ; au contraire le voyant retourner à son

» bon sens en lui appliquant médecines froides Notre seule foi

» divine nous fait certains et résolus de l’immortalité de l’âme...

» et l’argument de Galien ne vaut rien ».

C’en est assez vraisemblablement pour excuser Huarte sur ce point : les Espagnols, chez lesquels il vivoit, ne furent pas offusqués de ses opinions. Je ne me charge pas de le blanchir de la sortie peu polie qu’il fait contre les femmes : elles savent à quoi s’en tenir sur les accusations de quelques prétendus sages. Je dirai seulement que pour bien analyser la portée et les qualités de leur esprit , quelques philosophes modernes ne s’occupentpas , ainsi que Huarte, de la température du cerveau. Au reste , je crois ses principes fort outrés : ils ont besoin d’être modérés , de même que les applications qu’en fait Montesquieu , et qui meneroient infaillilffement trop iom quelqu’un qui s’y livreroit sans 'réserve.

Notre art fournit le correctif de ces systèmes qui tendroient k détruire les idées les plus saines et les mieux assises , sur la liberté de riiomme ; si des médecins , emportés par la fougue de leur esprit , poiivoient se laisser conduire au moyen des principès de Montesquieu et de Huarte, dans les folles erreurs de Galien , ils. détruiroient , sans s’en apercevoir , les fondeiiiens de la médecine même. En voici la preuve :

« Hippocrate , suivant Huarte , raconte que les principaux d’entre î) les Scythes étoient fort elféminés et enclins aux œuvres des fem-

» mes , qui sont coudre , balayer , pétrir , tistre et filer et

7) qu’ils étoient fâchés de ce que leurs enfans étoient chétifs

)) sur quoi Hippocrate remarque que les Scythes vont toujours à î> cheval , ne font exercice aucun , mangenfet boivent plus que leur » chaleur naturelle ne peut porter — Sachez, ajoute Hippocrate ^

» que le remède aux maux dont vous vous plaignez est d’aller

» à pied , de manger peu, de boire moins , et de n’avoir pas tou- )> jours vos aises, ou vous donner du bon temps ».

Quel précieux conseil que celui d’Hippocrate pour le siècle oii nous vivons ! il n’est pas de médecin qui ne l’approuve et qui ne le tienne pour une règle infaillible de l’art : j’en conclus contre le système de Huarte et de Montesquieu, qu’il est possible de corriger les dispositions naturelles et corporelles , qu’on peut se flatter de ramener le bon ordre dans les fonctions de l’économie animale j et même de réformer l’esprit et le cœur , de détruire ou d’émousser les passions , et de mettre l’âme à portée de jouir de tous ses droits sur le corps.

Huarte lui-même se flatte d’avoir trouvé , « comme quoi les » pères doivent engendrer enfans sages et d’esprit , tel que les let- » très le requièrent — quelles diligences se doivent employer à

» ce que les enfans soient ingénieux et sages quelles sont re-

» quises pour leur conserver l’esprit depuis qu’ils sont nés ». Il est donc possible de remettre la nature dains la bonne voie, de corriger ou de modérer l’influence du climat.

On peut donc se flatter de parvenir à faire goêiter a tous les hommes les douceurs du bien et de la vertu ; on peut les assujettir aux bonnes mœurs et aux vérités de la religion : ou plutôt il est évident que quoique les divers climats fassent quelques impressions plus ou moins indélébiles , l’amôur du bien a été tellement gravé par la nature dans le cœur des hommes , qu’il ne demande partout qu’à prospérer ; il n’y a c|u’à éclairer les, hommes pour les affranchir , dans tous les points principaux , de l’influence des climats , ainsi que des effets de l’ignorance , des passions et de la mauvaise éducation.

Quelques médecins n’ont-ils pas prétendu que chaque climat est sujet à des maladies particulières , et cpi’il faut par conséquent une médecine ou un traitement particulier dans chaque pays? cependant la méthode de Galien a régné en Europe et en Asie pendant plus de douze siècles ; on avoit assujetti aux mêmes règles générales de traitement , tous les habitans de différens climats : c’est ainsi qu on peut les réduire tous aux lois générales de la vertu et

<584 RFXKERCIIES

de la religion. Tout ce qidon peut dire de plus en faveur du système de Tliiarte et de Montesquieu , c’est que ces lois générales doivent recevoir quelque petite modification particulière , et seulement pour quelques formes, par l’effet des climats; mais ces variétés ne touchent point au fonds des grands principes dont tous les hommes sont en état de sentir le prix et la nécessite.

Il n’est pas pour cela moins vrai que les différentes parties de la terre font sur leurs hahitans des impressions marquées , qu’on peut embrasser toutes dans les classes des tempéramens; or ces tempéramens ne dépendent que de l’empire que chaque organe prend plus ou moins sur tous les autres, à proportion des forces qudl acquiert. Je m’explique.

La fibre nerveuse qui constitue l’animal ou l’étre vivant , contient dans ses différentes branches , le germe de toutes les parties. Ainsi l’œil , le foie , l’estomac ne sont que des développeniens du germe que contenoit la portion de la hbre nerveuse qui préside à leur formation ; tous ces organes croissent dans des proportions variées, suivant les divers climats , et suivant l’effet d’autres causes ; tantôt le foie domine sur tontes les autres parties , tantôt c’est l’estomac , tantôt les organes de la tête , tantôt ceux des forces corporelles.

Ainsi la différence des climats se réduit, par rapport aux hommes , à ce qu’un pays est plus propre que les antres pour laisser plus ou moins croître le foie , la 'rate , le cerveau , les muscles ; ici les yeux viennent très-bien ; ailleurs c’est les oreilles ; ici les dents , là les cbeveux. Il faut en dire autant de toutes les parties internes, même de celles qui sont les instrumens les plus assujettis a lame.

Or les différentes combinaisons qui résultent de tous ces divers accroisseraens , forment les différences des hommes, celles des tempéramens ou celles des climats : mais l’homme proprement dit est le même partout ; partout il cherche son bien , et ensuite celui de ses semblables , lorsque l’ignorance et les passions ne le détournent pas des voies du bien , et des devoirs de la loi naturelle et de la loi révélée ; partout il est susceptible de sentir ces devoirs , partout la marche des maladies est au fonds la meme , partout le traitement doit être le même an fonds.

Y. Opinion de Huarte sur les jnédecins fuij^s : leur disposition naturelle pour lamédecine : le roi François favorable auxmédecins juifs : les auteurs qu ils ont fourni^ leurs dissen-^ sions avec les médecins chrétiens : Jouhert y médecin de Montpellier. '

L’ouvrage de Huarte est plein de réflexions singulières, de vues très-fines; on le lit , ce me semble, trop peu; il mériteroit un très-ample commentaire. Ce qui s’y trouve au sujet des médecins juifs, me fournira matière à quelques réflexions sur l’histoire de cette espèce de médecins; je veux dire les Juifs modernes ou ceux qui ont presque jusqu’à ces derniers siècles fait la médecine parmi les chrétiens , et dont je n’ai rien dit jiiscpi’à présent. Huarte a

SUR LliîSTOÎRE DE LA MÉDECINE. 6Sj

prétendu que les Juifs étoient plus propres à la médecine que les naturels d’Espagne et des autres parties de l’Europe.

« Il u’y a que l’Egypte, suivant lui, qui engendre en ses liabE ^ tans la manière d’imagination — propre à la médecine et qui >> vient — d’un degré de chaleur moins que n’a rimaginalion par î' laquelle se font les vers et couplets....; car ceux que j’ai consi- » dérés bons praticiens en médecine , sont tous un peu adonnés à

» l’art de versifier — ; mais leurs vers ne sont merveilleux la

î' médecine — et toutes les autres sciences qui appartiennent à 5> l’imagination ont été inventées en Egypte , comme les mathé- 5' matiques , l’astrologie, l’arithmétique, perspective, judiciaire et autres.

» Or si je prouve , ajoute Huarte , que le peuple d’Israël demeura plusieurs ans en Egypte, et que sortant de là il eut la nom-

» riture propre à la dilïérence d’imagination convenable à la

» médecine , nous aurons avéré notre opinion et nous sau-

» roi) s aussi, par le meme moyen, quels esprits se doivent élire î> parmi nous pour la médecine ».

Le séjour du peuple d’Israël en Egypte est connu de tout le monde « davantage , la terre par laquelle chemina ce peuple n’étoit >» pas fort étrange ni éloignée des qualités d’Egypte» . . . voyons après » qu’il fut sorti d’Egypte et mis au désert , quelles viandes il man- » gea , quelles eaux il but , afin que nous entendions s’il changea »> l’esprit qu’il avoit quand il sortit de sa captivité.

» Dieu nourrit ce peuple avec la manne — qui est la viande la >) plus délicate que jamais homme mangea — et pourtant les Ilé- » breux s’ennuièrent de sa délicatesse , et dirent ainsi : notre es- » tomac ne peut plus souffrir cet aliment tant léger ; la philosophie de cela étoit , qu’ds avoient forts estomacs entretenus d’aulx ^ » oignons et pourreaux , de manière que venant à manger un alî^ » ment de si peu de résistance , il se convertissoit du tout en, colère » aduste ; à raison de quoi ils étoient merveilleusement secs et » maigres — ils buvoient des eaux très-délicates — ils joiiissoient » d’un air substil et délicat — qui s’offroit à eux frais , clair et » sans aucune corruption — qui rendoit leur esprit très-vif.

» Etant dans la terre de promission avec un esprit tant subtil , ce » peuple eut tant de maux et adversités... que combien c|ii’ii n’eut » tiré d’Egypte et du désert un tempérament sec et rôti , il l’eût » rendu tel en cette mauvaise et triste vie — Nous avons dit autre- » fois cette colère rostie être rinstrument de l’industrie, astuce,

» cautelle et malice ; laquelle est accommodée aux conjectures de V la médecine , et par le moyen d’icelle cognoît-on la maladie , la 5> cause et le remède qu’elle peut avoir ».

ITuarte conclut de tout ces raisonnemens , que les Juifs avoient des dispositions particulières pour la médecine : il convient « qu’il » est bien vrai que les Juifs ne sont maintenant si aigus et sub- » tlls qu’ils étoient il y a mille ans — , mais on ne peut nier, « ajoute-t-il , qu’ils n’en tiennent toujours, et faut confesser qu’ils n’ont perdu entièrement cette naturelle habileté ».

Il fonde principalement son opinion sur un fait qui mérite d’étre

686 ' RECHERCHKS

rapporlé , et qui intéresse l’iiistoire de la médecine ; « Etant , dit il ,

5) le très-chrétien et magnanime François de Valois , roi de France ,

» molesté d’une longue maladie, et voyant que les médecins de )' sa maison et cour ne lui donnoient remède , toutes les fois que » la chaleur lui croissoit , il disoit n’être possible que les médecins » chrétiens le sussent guérir — Par quoi étant fâché de se voir )' toujours en chaleur, il dépêcha une fois un courrier en Esi> pagne , pardevers l’empereur Charles-Qumt , pour le prier de lui n envoyer un médecin juif le meilleur qu’il eût en sa cour —

» L’empereur fit chercher un tel médecin, jusques hors le royaume^

)> et ne pouvant le trouver , il envoya un médecin nouveau chré- » tien.... Mais quand le médecin fut en France devant le roi, se » passa entre eux un devis fort gracieux.

)) Le roi lui demanda par manière de devis s’il n’étoit point las » d’attendre le Messie promis par la loi. — Sire , répondit le mé- » decin , je n’attends pas le Messie promis en la loi judaïque ; — et » vous sage en cela , répondit le roi... — Nous autres chrétiens ,

>» répondit le médecin , savons que les signes notés en la sainte » Ecriture sont accomplis.... — A^ous êtes donc chrétien? dit le „ l'oi. — Oui sire , répondit le médecin... — Puisque ainsi est , dit » le roi, retournez à la bonne heure en votre pays, car j’ai en » ma cour de grands médecins chrétiens ; j’en voudrois avoir de » juifs, lesquels, à mon avis, sont ceux qui ont une naturelle » habileté de guérir et de pratiquer. — Par quoi il le renvoya n sans lui vouloir bailler le pouls , sans lui faire montrer son urine.

» Et soudain il envoya à Constantinople pour faire venir un Juif » lequel le guérit avec du lait d’ânesse ».

Je ne sais point si les médecins de la cour de François ont parlé de ce fait ; il seroit bon d’avoir des preuves de la conduite ■qu’ils tinrent vis-à-vis du Juif venu de Constantinople , et du 'Mnédecin d’Espagne.

Je n’ai point vu d’ouvrage ni de petite brochure de leur temps qui ait rendu compte de leur mauvaise humeur^ je crois qu’il est pins naturel de penser qu’ijs ne se réunirent point pour déchirer ces deux nouveaux venus , qui , après tout , exerçoient la meme profession qu’eux , et qu’il faîloit par conséquent ménager et traiter avec générosité.

De Bourges , Miroii , Cop , et les autres médecins de la cour de François E% ont laissé après eux une réputatioq trop bien établie, pour qu’on puisse penser qu’ils aient fait contre des médecins étrangers rien de déshonnête , aucune ligue , aucune critique amère , aucune dissertation satirique , aucun ouvrage de parti 3 ils étoient trop sages pour se répandre en injures grossières , et pour s appesantir sur des réflexions débordées et exondantes , que tout le monde aiiroit pris pour des symptômes d’un violent accès de fureur ou de jalousie , qui auroient en même temps fait à leur mémoire une tache indélébile , et qui les auroient rangés dans la classe des zoïles dont 011 ne lit plus les libelles passionnés et quelquefois lourdement ])adins.

Quels que soient les fondemeiis du Jàit rapporté par Huarte , ce

fait indique sans doute qu’on conservoit encore de son temps la îiiémoire de plusieurs médecins juifs. Notre histoire parle d’un Masarignia , médecin juif du septième siècle , de plusieurs îsaac , d’un Rahi Juda, d’un Samuel qui, de Juif, se fit mahométan vers le douzième siècle^ d’un Yusif à peu près du même temps, et qui forma, avec un de ses amis, le singulier projet de venir après sa mort lui donner des nouvelles de l’autre monde ; d’un Moïse qui fut un des plus grands hommes du douzième siècle; d’un Jacques, d’un David , d’Ainatus et de Zacutus , Ji,iifs modernes du Portugal, qui ont laissé d’excelleris ouvrages de médecine.

« On sait par le testament d’isaac , médecin juif de Carcassonne , » du 4 août i3o5, que ces peuples étoient alors en usage de pos- » séder des immeubles (et de faire la médecine) dans la province. » Isaac J fait héritier Vital, médecin, son fils, et fait des legs à » Astruc et aux enfans d’Astruc, médecin , son autre fils ».

11 reste encore d’autres preuves de l’usage dans lequel étoient les Juifs de faire la médecine pendant ces siècles oh finissoit l’empire des Arabes en médecine, et oh commençoit celui de nos facukés. Des conciles tenus à Béziers et à Toulouse pendant le treizième siècle , et à Avignon pendant le quatorzième , » excommunient les » chrétiens qui auroient recours aux Juifs pour le traitement de » leurs maladies »..

On croira aisément que les suppôts des universités de Montpellier et de Toulouse ne contribuèrent pas peu à exciter la vigilance des pères des conciles. Ces suppôts étoient alors ecclésiastiques, et ils avoient leurs places dans les conciles. Ils s’y prenoient de toutes les façons possibles pour enlever la médecine aux Juifs. L’excommunication lancée contre ceux qui les appelleroient , prouve combien la chose paroissoit importante , et en même temps combien les fidèles avoient du penchant à s’adresser aux Juifs.

Il y a donc toute apparence que ces siècles reculés furent témoins de beaucoup de disputes entre les Juifs et les chrétiens au sujet de la médecine ; d’autres conciles i’avoient interdite aux moines cloîtrés ; ce qui se faisoit sans doute dans l’intention de la confier entièrement aux suppôts des universités encore dans leur berceau , et qui ne se livroient aux papes qu’à condition qu’ils en seroient protégés en tout et partout.

Le zèle des médecins chrétiens de ce temps là étoit bien ardent : ils firent défendre aux Juifs l’exercice de la médecine dans un concile de Salerne , qui étoit une des métropoles de la médecine arabe : leurs ouvrages sont pleins d’injiires'contre les Juifs, qu’ils mettent toujours au nombre des charlatans et des ennemis qui viennent S emparer de leur domaine. Un docteur disoit avec indignation qu’il sufiisoit d’être Juif pour être réputé bon médecin. Enfin , on prétend qu’un des décrets de la Faculté de Paris du treizième siècle , finit par ces expressions remarquables : « Nous défendons à tout Juif ou » Juive d’exercer la médecine en faveur d’aucune personne de la » religion catholique».

Les conciles avoieiit interdit aux fidèles tout commerce avec les Juifs, et la faculté de Pans s’adressoit aux Juifs même pour leur

(léfeîKlre de faire la médecine. Il paroît que ces défenses étoient conçues de façon qu’on laissoit aux médecins juifs la liberté de pratiquer la médecine en faveur des malades de leur secte; les conciles ne vouloient pas priver ces malades du secours de la médecine , et les suppôts des facultés ne prétendoient pas se charger seuls d’avoir soin de leur santé.

La charité n’étoit pas entièrement éteinte vis-à-vis des Juifs non trouvoit meme le moyen de l’exercer à leur égard , puisque les conciles ni la Faculté ne défendoient point aux médecins chrétiens de guérir les Juifs malades; mais ces lois étoient principalement à l’avantage des médecins chrétiens; leur principal objet fut d’abord de faire oublier les médecins arabes , et de détruire les médecins juifs : les chrétiens n’avoient cependant , pour s’instruire ^ d’autre ressource que celle des ouvrages des Païens , des Arabes et des Juifs ; ils les expliquoient en effet à leurs écoliers ; depuis les premiers siècles de l’Église, le christianisme comptoit des martyrs et des confesseurs , mais peu d’auteurs parmi les médecins chrétiens.

Il y a tout lieu de penser que les Juifs leur firent plus d’une fois des reproches, en leur rappelant que la médecine s’étoit conservée parmi eux et non chez les chrétiens. Je suis fâché que nos facultés se soient mises dans le cas de ces reproches, et qu’elles aient eu besoin de l’autorité des conciles et des rois pour établir leur empire. J’aimerois mieux que notre histoire prouvât que les médecins de nos universités devinrent d’abord si supérieurs aux autres , que le peuple juif lui-même les préféroit aux médecins de sa secte : il reste un grand nombre de présomptions du contraire. Témoin l’opinion de François I“, qui ne parvint pas sans doute jusqu’au roi, sans être soutenu par un paissant parti dans son royaume.

L’opinion du roi n’étoit pas sans fondement, et le parti des Juifs avoit des raisons au moins spécieuses , s’il faut en croire Huarte. Il remarque , outre ce que je viens de rapporter de lui sur cet objet , que « ceux qui vivent en servitude , en tristesse et ennui en J^ays }> étrange , engendrent beaucoup de colère aduste , pour ce qu iis » n’ont pas la liberté de parler ni de se venger du tort qu’on leur » fait; et cette humeur étant rôtie , est l’instrument de l’astuce ou » rusé, de l’industrie et de la malice.... , laquelle est accommodée

» aux conjectures de la médecine ».

Si cela est, jamais peuple ne fut en position si convenable pour cultiver la médecine que l’étoit le peuple juif répandu dans le royaume , aux siècles dont il est question. Il etoit persécuté et poursuivi de tous côtés et de toutes les manières ; tout le monde lui tomboit sur le corps, à l’exemple de 1 autorité royale , qui avoit sans doute lieu de se plaindre de lui , et à rexemple de l’Église qui en étoit mécontente : les membres des universités se croy oient tout permis dans ces circonstances et par une suite des privilèges extraordinaires accordés à leurs corps naissans.

Le cri à la mode étoit le cri contre les Juifs : ils etoient donc obligés de se soutenir de leur mieux dans l’esprit des peuples; la médecine leur fournissoit un prétexte honnête, parce que, d’un côté , la puissance royale et la puissance ecclésiastique ne pouyoient

sua LIÎISTOÎRE DE LA MÉDECINE. 6Sg

entièrement condamner l’application des Juifs à la médecine , et que les suppôts des universités avoient un intérêt trop marqué à enlever aux Juifs l’exercice de la médecine , pour que tout le monde n’aperçut pas les motifs de rivalité qui faisoient agir ces suppôts et qui diminuoient à proportion la légitimité de leur conduite à l’éaardi des Juifs. ^

Il est difficile de concevoir que les facultés se soient portées au point de défendre aux Juifs l’exercice de la médecine sur les malades chrétiens : il est plus difficile encore de pénétrer les motifs qui ont pu engager des historiens amoureux des facultés , à exposer sous les jeux du public et dans notre siècle , le décret dont nous parlions ci-de.ssus, et qui auroit dû rester encore long-temps caché dans nos anciens registres.

\oudroit-on faire revenir ces temps barbares où l’on prétendoit gêner la liberté et la confiance des citoyens , en allant même plus loin que l’autorité légitime , qui a toujours su relâcher de ses droits au sujet de la médecine, lorsque le bien des peuples l’a exigé ? Défendre aux Juifs d’exercer la médecine en faveur des catholiques , c’étoit interdire aux Juifs les moyens de faire le bien, et gêner la liberté des catholiques en les forçant à s’adresser aux médecins chrétiens.

Le prince l’ordonnoit, la discipline de l’Église étoit conforme à îa volonté du prince, soit; mais quel besoin le prince et l’Église avoient-ils de l’approbation et des décrets des facultés ? leurs iriembresne sentoient-ils pas le peu de convenance qu’il y avoit de crier a tout le monde , nous vous défendons de vous adresser à d’autres qu’à nous pour vous guérir?

Que pouvoient-iis répondre à ceux qui leur disoient : vous qui voulez nous guérir par force , où avez-vous appris le métier que vous faites? S’est-ce pas dans les ouvrages de ces Juifs et de ces A.1 abes que vous voulez nous taire oublier, et dont les enfans , sans doute mieux instruits que vous de îa langue et des idées de leurs pères, vivent parmi nous et possèdent notre confiance sur ce qui 1 egarde notie santé , c est-a— dire , îa chose du monde au sujet de laquelle nous sommes les plus libres ? Faites mieux que les Juife ; soyez plus savons qu’eux ; mais n’imaginez pas avoir le droit de nous tyranniser, et ne croyez pas vous rendre dans nos esprits préférables à eux , en les déchb’ant , en essayant de leur ôter le pain de îa main , et en nous forçant de partager avec vous ce pain que nous voulons partager avec eux.

D’ailleurs les Juifs jouissoient de quelques avantages sur les chrétiens ; ils étoieiit maîtres du commerce : ils voyageoient plus que les naturels du pays ; ils avoient des liaisons avec l’Orient et avec l’Espagne devenue le centre de la médecine des Arabes ; ils parloient les langues étrangères; ils alloient chercher en Grèce et parmi les débris de l’empire romain les manuscrits anciens • ils savoient où croissoient les bons médicamens qu’ils trouvoient le moyen de faire venir. Toutes ces prérogatives ou ces qualités particulières fort éloignées des mœurs de nos François, mettoient les Juifs en possession des principales parties de !a rnédeclne.

Ocjo RECHEKCHES'

Ils en faisoient une des branches de leur commerce : voilà sans doute ce qui avilissoit la médecine entre leurs mains 3 elle devenoit l’objet de leur cupidité naturelle : ils étoient , par une suite de lewrs principes et de leurs spéculations marchandes , si on peut ainsi parler, obligés de se défaire de toutes leurs drogues et de combiner leurs ventes avec leurs profits. C’est à cet égard seulement qu’on peut , ce me semble , reprocher aux Juifs d’avoir formé le système de tromper les chrétiens.

Il n’est guère possible d’imaginer, qu’ainsi qu’un médecin trop passionné pour son état de membre des universités l’a mis en avant , les Juifs eussent résolu de se défaire des chrétiens sous prétexte de leur être utiles par le secours de la médecine. Cette reflexion trop aigre n’est qu’une injure dite en chaire ou enfantée dans l’ombre d’une bibliothèque, d’où plus d’un docteur a cru avec zèle, mais sans goût, pouvoir réformer le monde.

Quoi qu’il en soit , je suis convaincu avec Huarte , que le peuple juif fut amplement pourvu de » cette colère rôtie, l’instrument » de l’industrie , astuce , cautelle et malice » 3 quelle qu’en ait été la cause , je pense que c’est à cette disposition naturelle qu’il faut rapporter l’amour et le penchant de ce peuple pour le commerce et tout le détail des opérations qu’il entraîne 3 je crois que c’est en vertu de cette disposition que les Juifs trouvoient le moyen de s’insinuer chez le peuple comme chez les grands, à titre de médecins : ce qui les mettoit à portée de contrebalancer les médecins chrétiens.

Je voudrois que quelqu’un s’occupât à chercher dans la pratique et dans les autres branches de la médecine moderne , dans la constitution de nos facultés , et celle des corps ou collèges de médecine qui se trouvent dans nos villes , ce qui peut être resté des travaux, de la conduite, des mœurs et des pratiques des Juifs. Il est évident qu’ils ont beaucoup contribué à entretenir les préjugés du public sur la religion des médecins.

Les Erreurs populaires, ouvrage de Joubert , médecin du seizième siècle , me paroîtroient être utiles pour l’objet que je propose. Cet ouvrage contient en effet plusieurs problèmes de médecine au sujet d’un grand nombre de préjugés, dont plusieurs semblent être venus des Juifs.

C’est un examen que je me contente d indiquer a ceux qui ^ pénétrés de l’utilite des recherches de Joubeit, voudi oient suiAix^ la même carrière , et soumettre au tribunal de la laison et ne l expérience , bien des faits qui passent pour consîans et bien des opinions reçues i on ne s’avise guere d avoii des doutes sur tous ces points, que lorsqu’on est anime del esprit de critique et de louabie curiosité qui caractérisa Joubert , un des plus grands hommes qu’ait produits la faculté de Montpellier.

Süîl L’HISTOIRE DE LA MÉDECINE. 6gi

§. VL Le médecin des Pjrénées j ses idées sur la formation des vallées et des montagnes ; ses remarques sur les méde-^ dns d' Aquitaine {ou de la Gascogne) ^ ses réflexions sur la picotte ou la petite-vérole,

Huarte naquit dans les Pyrénées, La petite ville de Saint-Jeati- Pied-de-Port , en Navarre , fut son berceau. Sa mémoire et sa fa“ mille vivent encore dans sa patrie , fertile en hommes d’esprit. 3’avois ouï parler d’un médecin célèbre dans une vallée dès plus Voisines d’Espagne : je désirai de le voir chez lui; il y consentit ^ et je m’y rendis : il me parla d’abord de son hls.

« Je serois, dit-iL heureux si je Pavois avec moi. îi a voulu être médecin comme ses pères : il pouvoit mieux faire dans le siècle oh nous sommes. Je lui ai appris le secret de la médecine. Il est dans une des premières villes d’Espagne oh sa façon de penser lui fera des affaires. Le temps de parler vrai dans les cités fort peuplées n’est pas encore arrivé pour les médecins. Il est presque nécessaire qu’ils mentent ou qu’ils soient peu instruits du fonds de Part , dans ces lieux oh régnent l’envie et la dissimulation , fruits dégénérés de la semence de l’émulation et de la cordialité. Mon ami , beaucoup de vos habitans des villes ont perdu la plupart de leurs sens naturels. Leur vie n’est qu’une suite de symptômes d’une maladie habituelle et incurable ».

Je ne fus pas long-temps à m’apercevoir que mon docteur étoit un peu babillard , fort rempli de l’importance de sa profession , fort engoué du rôle qu’il jouoit dans sa vallée, oh il jouissoit de la plus grande considération et oh sa famille est distinguée depuis plus de quatre siècles. Il étoit si accoutumé à sa logicme médicinale , qu’il apprécioit tout suivant ses règles ; il n’aimoit point à être contrarié. Je résolus de le faire expliquér sûr ce qu’il api^eloit le secret de la médecine, et je pris le parti d’écrire chaque soir ce qü’il m’auroit dit dans la journée : je ne rapporterai ici que l’extrait de deux ou trois conversations.

« Entrons, me dit-il un jour, dans ma bibliothèque ; vous verrez ensuite mon jardin des plantes, mon cabinet d’histoire naturelle et mon laboratoire — Mon premier livre c’est la Bible du concile de Trente ^ je la lis et je l’admire, j’y trouve même de très-bons préceptes de médecine — ensuite mes livres de prières.... et puis les hommes de Plutarque — Ce paquet de feuilles volantes que vous voyez sont des lambeaux des Arabes , Razes , Avicenne et quelques autres ; j’ai déchiré le reste de-ces ouvrages comme inutile— J’ai conservé et élagué de la même manière quelques liyre.s de Galien et de ces autres , qu’un libraire a décorés du nom de Princes de la médecine

» Rivière de Montpellier est chez moi tout entier, hors ses contes * sur les élémens. C’étoit un des grands hommes du métier que ce

Rivière; qu’il eût pillé ou non le gros Sennert , il étoit bon

son prédécesseur Rondelet étoit excellent aussi de meme cfue

Banchin et le Dulaurens dont je préfère l’anatomie à celle du Riolan.... Yoiià les Aphorismes d’Hippocrate et quelques autres

6g2 ÎIECHERGHES

livres de ce prince de la médecine..,* Dioscoride et Mesué éloient

des têtes bien meublées J’ai aussi le Fernel tout entier, et il

est usé à force que nous Tayons lu , car il parle bien élégamment Ce Baillou veut trop imiter Hippocrate ^ ses petites his-

toires sur les bourgeois de Paris m’ennuient ; elles sont la plupart

trop étranglées pour être utiles Duret , dont vous voyez le

commentaire sur les Coaces , étoit trop sec , trop austère , trop serré.... Houlier que voilà étoit son maître en tout — Je ne sais point «comment la faculté moderne de Paris n’a pas fait brûler ces ouvrages : ils condamnent ses dogmes et sa théorie , et surtout sa pratique.

» Vous connoissez sans doute la médecine de Chauliac — et celle d’Oribaze.... et celle de Paracelse le plus médecin de tous les fous

et le plus fou de tous les médecins voilà le bon Ambroise Paré :

c’étoit une des meilleures têtes d’homme qui aient vécu du temps de Henri II , de François II , de Charles IX, et de Henri III , auxquels il eut l’honneur d’être attaché : je suis fâché qu’il n’ait pu

servir notre Henri IV Ce Van-Helmont qui est le vainqueur de

l’ancienne école fait mes délices ÿ je le prends souvent le soir pour m’endormir gaîment.... Je ne hais pas Deleboé.... Je lis aussi mon Rabelais et j’ai quelques lettres du Gui Patin — Voilà Mon-

tagne : je me suis défait de Bayle pour de bonnes raisons — Virgile , Corneille et Molière sont les seuls poètes que j’aime — avec quelques restes de nos troubadours et de nos chansons de la vallée —

» Je ne vous parle pas de mes auteurs espagnols ^ ils valent bien vos François. Je ne vous dis rien de tout ces fatras de livres que vous voyez dans la poussière ; je les y laisse — Je conserve pourtant un rang distingué pour les Mémoires des Académies médicinales de nos jours, quoiqu’ils ne soient, au fonds , qu’une répétition de ce que les anciens ont dit , ou bien un tissu de menus détails, de petits faits dans le cas d’être prévus par les connoisseurs ou du moins bien traités lorsqu’ils se présentent.

» Voici mes manuscrits et ceux de mes pères. C’est un corps de médecine propre à notre pays^ je le destine pour mon fils. Il m’a emporté de très-bons morceaux de Stahl que je regrette beaucoup. Stahl est à mon avis le roi des modernes , qui me paroissent avoir un peu trop loué Svdenham.... car son rival Morton , que j’ai placé auprès de lui, n’étoit pas un sot — non plus que Vi/ilhs

qui m’amuse Ce livret n’est-il pas du Chirac ? sa tête étoit bien

bouillante !... J’ai ouï parler de Boerha^ve que je ne lirai point,

sur ce qu’on m’en a dit J’ai assez lu.... il faut dans notre état

beaucoup plus voir et méditer qu’il ne faut lire — Je ne lis même pas la gazette , non plus que .toutes les thèses de vos faculfés : en voilà quelques-unes que j’ai collées sur de la toile pour me faire un paravent, pour l’hiver.... et je vous ai assez parlé de mes livres. Je vous dirai autre chose demain.

i) Vous vous attendez sans doute à voir mon jardin des plantes , mon cabinet d’histoire naturelle et mon observatoire : partons, voilà nos chevaux prêts ; le vôtre suivra le mien dans ces sen-

SLR L’HISTOIRE DE LA MEDECINE. 6g3

tiers que vous voyez sur la montagne Observez la vallëe et

ces torrens et ces gorges ; faites vos réflexions là-dessus pour raison — Voilà l’endroit oii César passa en allant en Espagne.... Vous voyez non loin de ce rocher sur lequel on a écrit l’époque de ce passage , deux maisons qui de père en fils datent de cette époque A votre avis sont-ce là des gentilshommes?

» Voilà une vallée où Henri IV et Marguerite sa femme eurent une dispute au sujet d’une demoiselle de la cour — Catherine , sœur d’Henri IV , passa souvent sur ces rochers , dans sa jeunesse Nos pères couloient des jours heureux au service de ces

princes, dont les hautes destinées se préparoient dans nos montagnes. Henri IV vit souvent de leurs cimes la France et l’Espagne sur lesquelles devoit régner sa postérité ».

Nous arrivâmes vers la fin du jour au haut d’une montagne où j’aperçus , sur une espèce de terrasse assez étendue, quelques cabanes fort basses couvertes de gazon, trois ou quatre bergers, leurs chiens , des vaches et des chèvres. « Nous voici en pays de connoissance , » dit le docteur. Il demanda pour son souper le lait d’une chèvre noire , qu’il désigna suivant la notice qu’en donnent Galien et Avicenne • sur quoi le berger lui dit, « Oh ! docteur, vous avez donc bien à parler demain I »

On me donna du lait d’une chèvre blanche : on prétendit toujours , d’après Avicenne , que celui de la noire étoit trop vif pour moi ‘ et après un souper frugal , il fallut nous coucher sur de la feuille sèche et sous un toit de gazon où nous dormîmes très-bien , gardés par nos chiens et par nos bergers, ayant pour oreillers des outres pleins d’air , et pour couvertures des peaux d’agneaux.

« Debout, s’écria le docteur au lever de l’aurore ; debout, mon ami ; venez avec moi respirer l’air animé par les premiers rayons du soleil ^ voilà le bon air inconnu à vos habitans des villes — Je ne suis jamais en ce lieu à ces heures-ci que je ne me sente renaître * je dis renaître sans figure , puisqu’en sortant de l’air de là-bas et me trouvant dans celui-ci, je me représente. le moment où je sortis du ventre de ma mère. Jugez de la révolution que doit faire le passage d’un lieu humide , bas , chaud , marécageux et croupi, dans un lieu frais, pur et éclairé des rayons naissans du soleil. Nous vivons d’air plus que de pain • voilà pourquoi ceux de vos villes qui ont de bon pain et de mauvais air, se portent moins bien que nous , qui avons de bon air et de mauvais pain.

» Le temps est très-propre pour nos opérations...,. Yoici , mon ami , puisqu’il faut vous tout dire, mon” jardin des plantes, mon laboratoire et mon observatoire — C’est ici où la nature parle et s’explique clairement à qui sait la consulter Les plantes pré-

cieuses que nous foulons aux pieds en nous promenant , pourroient fournir le sujet de plusieurs entretiens, de même que ces pierres de différentes espèces , et ces nuages que vous voyez sous nos pieds , et que le soleil dissipe.... Sur ces montagnes , sont en

core imprimées les traces des Toarnefort;, des Magnol , des Jussieu et autres médecins naturalistes

» Je veux, mon ami, vous parler de ces montagnes , et vous faire jeter un coup d’œil sur ces contrées que vous apercevez du côté de la France.... vous les verrez mieux avec celte lunette d’approche — Je vais vous répéter ce que nous avons quelquefois dit avec, mon fils , dans le meme lieu où nous sommes — et tenant en main les ouvrages de queli{ues philosophes modernes qui m’ont éclairé sur ce que je ne savois autrefois qu’imparfaitement , mais qui n’ont pas tout dit assurément.

» INos montagnes furent autrefois sous les eaux du déluge et ensuite soiis^ celles de la mer, une énorme masse solide, d’un diamètre immense de tous les côtés , et composée de diverses espèces de terres et de pierres , dont je n’examine pas ici la nature ni Farrangement — Cette masse est réduite sur la surface de la terre à une espèce de crête ou de saillie , de la longueur d’environ quatre-vingts lieues entre la Méditerranée et l’Océan , et moins etendue en passant par la voie la plus droite et la plus courte de France en Espagne La diminution de la masse entière , ses di-

visions , ses débris , les bouleversemens arrivés dans ses pai’ties , ont produit un grand nombre d’habitations pour les hommes et les animaux , dans des endroits qui furent autrefois mille piques sous l’eau et tout autant sous la terre.

On habite aujourd’hui les recoins dans lesquels les eaux ont long-temps croupi — Il ne faut qu’ouvrir les yeux dans l’endroit oh nous sommes , pour voir toutes ces vérités — c’est-à-dire la séparation des montagnes la formation des torrens , des val-

lées , des côteaux , des plaines.... Le temps peut changer à la longue nos montagnes en une vaste plaine.

» Ce changement n’est encore qu’ébauché. Il est plus marqué du coté de la France au nord des montagnes que de celui d’Espagne. Ici l’écoulement des eaux qui couvroient la masse solide s’est fait d’autant moins brusquement, que le soleil , en empêchant l’amas de neige et les orages considérables, empêche aussi la crue et les mouveniens violens des torrens , qui ont les premiers usé et séparé les montagnes , et formé les diverses vallées : la face méridionale des Pyrénées a dù prendre une disposition particulière dont je ne vous parle point aujourd’hui.

» De notre côté , au contraire , ou de celui de la France que vous voyez sous vos pieds , la masse des montagnes exposée au vent du nord a dû se couvrir chaque année d’une grande quantité de neige , devenir sujette à d’abondantes pluies , à de frequens orages , aux vmissitudes cbntinuelles du froid et du chaud j ce qui a produit la forme qu’ont prise les Pyrénées du cote de la France — La fonte des neiges forma des torrens , ou des courans d’eau qui se creusoient leurs lits en entraînant ce qu’ils rencontroient.... Ces torrens grossirent à proportion que la mer se retira— la mer vint au point d’être' contrebalancée dans ses bords par les torrens qui descendoient des montàgnes — Les torrens que

}a pente des eaux entraîiioit naturellement du côté de FOcëari formèrent la Garonne , dont vous voyez le cours, en manière de portion de cercle , depuis les Pyrénées jusf[u’à Toulouse et de Toulouse à Bordeaux.

» D’autres portions des montagnes formèrent d’autres torrens. . . . Ainsi naquit FAdoiir, dont vous pouvez suivre le cours concentrique à celui de la Garonne , et qui est beaucoup plus petit, parce

que ses eaux avoient moins de force que celles de la Garonne

Vous voyez le grand Gave venir de Lourde à Pau , et de là à Païonne , en décrivant sa portion de cercle moindre que celui de FAdour Le petit Gave ne fit qu’un petit circuit — la Nive cô-

toya les montagnes de la Navarre les plus près de la meui

» Ainsi ces plaines riantes connues autrefois sous le nom d’Aquitaine , que je leur conserve , furent séparées et même formées des débris des montagnes qui s’écroulèrent et chassèrent la mer..,. Tous ces torrens qui coulent sous vos yeux ont été les vrais fabri-

cateurs de ces plaines ils sont très-peu considérables dans leurs

sources ^ mais ils croissent à proportion qu’ils avancent dans leur cours — ils rampent dans les vallées dont ils occupent aujourd’hui la moindre partie , et qu’ils combloient autrefois , qu’ils formèrent ou qu’ils creusèrent.

» Vous le voyez , mon ami , chaque vallée a son torrent , son auteur et son nourricier la largeur de la vallée est ordinaire-

ment en raison de la grosseur du torrent ou de la hauteur des montagnes où le torrent prend sa source Chaque vallée rap-

pelle évidemment qu’elle ne fut autrefois qu’un lac plus ou moins étendu.... Il n’y a point de vallée proprement dite dans les endroits où les eaux n’ont point trouvé d’obstacle qui les J^orçât à séjourner — L’entrée des vallées , leur col est ordinairement étroit et rappelle l’obstacle qui arrêtoit autrefois les eaux auxquelles il a fallu , dans certains endroits, scier pour ainsi dire une montagne , comme cela paroît évidemment par les couches correspondantes des montagnes qui font les bords des torrens — Les vallées sont ordinairement d’autant plus étendues que la résistance trouvée par le torrent fut plus considérable — Les vallées sont toutes fertiles dans les endroits où les eaux du torrent ont du, par leur pente, apporter les débris de la terre végétale des montagnes— elles sont au contraire stériles dans les endroits que le

torrent écorchoit pour porter la terre ailleurs La plupart des

vallées sont fertiles du côté du midi et ne le sont point du côté exposé au nord , parce que les torrens suivoient FOcéan et tomboient du midi au nord ou sur la face méridionale actuelle des 3Tiontagnes — Ces villages élevés au-dessus du sol des vallées indiquent qu’il fut un temps où ce sol étoit parallèle à ces endroits élevés aujourd’hui — Les vallées s’appellent parmi nous ribères ,

ou riouères , de riions erat , le ruisseau y étoit Voilà, mon ami,

ce que j’avois à vous donner à méditer à vos momens perdus : quelque homme heureux entrera un jour dans tout le détail nécessaire pour l’éclaircissement de ce que je viens de vous dire.

» Quant à ce qui nous concerne particulièrement dans cûtte

charmante Aquitaine , que vous ne pouvez vous lasser d’admirer , et que je voudrois avoir le temps de vous peindre toute entière , elle est en bien des endroits couverte des üeurs qui croissent sur les tombeaux des grands hommes qu’elle a produits. Il y a parmi ces grands hommes beaucoup de médecins. Je ne monte jamais ici que je ne songe à eux. Je veux (si vous me permettez d’user dans mes expressions de la liberté du lieu oii nous sommes) cueillir sur ces tombeaux un bouquet pour vous, qui êtes curieux de riiistoire de la médecine.

» Je mets en fait que de toutes les provinces le royaume l’Aquitaine est celle qui fournit le plus de sujets destinés à étudier et cultiver la médecine et ses différentes parties. Je trouve la raison de ce fait dans la constitution naturelle des habitons. Huarte, qui naquit dans cette vallée non loin de l’Océan , et qui fut sans doute un des plus subtils philosophes de son temps, a très-bien défini à mon gre quelle est la constitution naturelle la plus propre à la médecine. Ses traducteurs ont appelé astuce et malice ce qu’il appeloit sagacité , vivacité , industrie et surabondance d’imagination.

» Or les habitons des divers cantons d’Aquitaine sont plus ou moins fournis de ces qualités qu’ils doivent à leur climat, à leurs mœurs, à leur façon de vivre, aux peuples anciens dont ils descendent. Il ne faut donc pas être étonné que plusieurs d’entre eux se destinent à la médecine. Je vous exhorte , mon ami , à lire et méditer l’ouvrage de cet aimable docteur Huarte : il vous amusera en vous instruisant. Vous verrez avec plaisir son génie rare et audacieux essayer de nouvelles routes et ouvrir la voie à des découvertes plus importantes que celles qu’il a faites dans la partie de la medecine philosophique à laquelle il s’attacha.

» Je trouve une autre raison de la disposition, naturelle à. nos compatriotes pour la médecine , dans la grande quantité d’eaux minérales dont la nature a pourvu leur pays. Ils sont dès le berceau accoutumés à entendre conter les guérisons merveilleuses opérées à ces eaux • ils voient la plupart leurs parens et leurs amis s’occuper de tout ce qui peut être utile au nombre infini de malades qui viennent à ces eaux : ils se plient insensiblement à ce genre d’étude ^ ils sont, pour ainsi dire , nourris des ouvrages faits sur ces eaux, depuis Pline jusqu’à Descaunets j leur âme se plie donc toute entière de ce côté , comme les habitans du bord de la mer se plient à la navigation , et comme les Italiens , perpétuel[ement frappés des chefs-d’œuvre de peinture et de sculpture qui se trouvent dans leur pays , se vouent à ces arts dans lesquels ils excellent.

5) Aux raisons que je viens de vous dire j’en joins une troisième, c’est que les muses exilées de Rome et de l’Orient trouvèrent de bonne heure un asile dans nos contrées. Le poète Ausone vous donne une idée de la quantité de savans qui peuploient l’Aquilaine dès les troisième et quatrième siècles de l’Eglise. Les Arabes porfèrent les premiers rayons de leur savoir et de leur sagacité trop peu esüniçe communément , dans ce même pays que bordent

SUR L’HÎSTOIRE DE LA MÉDECINE. 6gy

t\ nos montagnes et les deux mers. Les connoissances qu’ils semèrent ; en Espagne se répandirent tout naturellement dans nos cantons. . Les Troubadours firent merveilles à Toulouse et dans les environs, i au^ douzième siècle : la faculté de Montpellier se forma vers le : meme temps des débris des Arabes et des Juifs qui culti voient la : médecine dans ces pays que la nature paroît avoir destinés pour : cela , à cause de la grande quantité de plantes précieuses , et à : cause des jours purs et sereins qu’elle y fait naître. Vous nTavoue- ' rez que tous ces lieux chéris des muses étoieiit autant de centres [ d’oii le savoir se répandoit aux environs. Or , Tétude de la médei cine se trouvant très-analogue à la liberté et la vivacité des têtes de nos liabitans, c’est à elle qu’ils durent se vouer, encore plus qu’à toutes les autres sciences.

» Voulez-vous des preuves de ce que j’avance prises dans l’iiis- I toire de nos médecins ? Je vous ai déjà parlé de Huarte. Remontez i ensuite à Ausone , le père , le modèle de tous les médecins de son f temps , et qui peut meme être celui des médecins à venir. Il f vécut , comme vous le savez , dans ces landes que la mer semble î avoir formées en vomissant une grande quantité de sable , comme 3 SI elle eiit été vaincue et repoussée brusquement par les torreiis \ de nos montagnes , qui la forcèrent de s’écarter et de jeter son 3 sable dans ce recoin des landes , ne pouvant le jeter dans les 1 lieux occupés par nos torreris.

^ » Ausone le médecin naquit à Bazas, et passa sa vie à Bordeaux. . .

i Je ne puis vous taire qu’à propos de ce patriarche des médecins ,

I j’ai quelquefois imaginé un plan de réforme à faire dans vos I facultés : je voudrois que si on n’étoit pas d’avis de changer le i serment des candidats , on y ajoutât ce qui suit.

« 1°. Un élève de Bordeaux jureroit de prendre Ausone le mé^

) decin pour son modèle, de ne jamais aller s’olfrir précipitamment I pour témoigner contre personne , et encore moins de s’embarrasser i dans des dépositions étudiées , louches et concertées avec un ca- 1 lomniateur } de ne jamais augmenter son bien et sa réputation aux 1 dépens des autres^ enfin , de demander pardon à ses compatriotes i S il étoit devenu quelqu’un par l’exercice d’une profession qu’il n’au-

I roit pas même eu le temps d’apprendre Je suis persuadé que

I tous les médecins de Bordeaux soj.iscriroient de bon cœur à la for~

I mule que je propose ÿ ils trouveroient bon qu’on bannît de leur i corps celui qui ne pourroit se dire l’imitateur d’Ausone.

: » 2°. Un élève d.e Paris jureroit de s’efforcer à suivre les traces de

I plusieurs hommes illustres membres de cette Faculté * mais il pfoi testeroit formellement qu’il abhorre autant qu’il dédaigne la méî moire de ces fanatiques déchaînés contre les Vesale et les Brissot; j il s’engageroit à ne point s’opposer , sans des raisons évidentes , à ; des remèdes , des pratiques et des découvertes nouvelles , telles que celles de l’émétique et de la circulation du sang , qui furent l’écueil de plus d’un docteur superbe ; il avoueroit que la liberté de penser sur les matières de Part , étant l’apanage de tous les médecins , et meme celui des malades , il ne heurtera jamais cette liberté , surtout par des voies dures ; il jureroit enfin de modeler sa conduite

Cs?,

snr celle de Fernel, qui repoussa , comme il coiivenoit aux circonstances , les traits lancés contre lui par la vile espèce des Flesselles.

» 3”. Un élève de Montpellier jureroit qu’il fera quelque attention, aux dogmes nés ailleurs que dans son université ; qu’il conviendra , sans qu’il faille i’y forcer , qu’on peut être médecin sans avoir respiré l’air de Montpellier ; qu’à l’imitation de Joiibert, il travaillera toute sa vie à purger la médecine des préjugés régnans , et que rien ne pourra rempêclier de mettre en avant sa manière de penser sur les matières de l’art, sans prétendre gêner les suffrages de personne , et sans craindre de devenir la victime d’une façon de penser décidée et loyale.... Je voudrois aussi que les médecins de IVIontpeliier regardassent* la faculté de Toulouse comme une de leurs annexes ou succursales , et qu’il n’y eut point de division entre ces deux sœurs languedociennes , en attendant que le temps parvienne enfin à les incorporer l’une dans l’autre.

» Mais revenons à nos médecins d’Aquitaine. La ville de Bazas compte , après Ausone , Vital Dufour , d’abord distingué dans sa profession de médecin , qu’il quitta ensuite pour prendre l’habit de cordelier ; il devint bientôt célèbre dans son ordre par des talens qui l’élevèrent à la dignité de cardinal ; mais il sembla croire qu’il pouvoit penser et parler aussi librement sur la religion que sur la médecine ; il parut s’écarter du bon chemin , dans lequel il fut remis. Le pape Clément V ht sentir à ce Bazadois qu’on ne doit jamais se mêler de choses qui ne nous regardent point , et qu’il ne faut pas s’engager dans de mauvaises affaires : la légèreté, la précipitation ni la faiblesse même ne peuvent jamais excuser une vilaine a ition. Vital oublia les devoirs de son état , que la patrie d’Ausone n’avoit jau manquer de lui apprendre dans sa jeunesse ; il se laissa éblouir par l’éclat des grandeurs et la pourpre; il eut tort , et il eut lieu de se repentir de sa faute : que ne vivoit-il doucement cliez lui comme ses pères !

» La ville d’Agen, sur la Garonne, servit de retraite à Jules César de l’Escale ou Scaliger ; il y mourut au seizième siècle , après s etre fait naturaliser en France; nous sommes donc en droit de le regarder comme un des nôtres; il étoit médecin et philosophe; ses

de son père. Joseph Scaliger, son autre fis , soutint la ^réputation de son nom ; mais il ne* fut pas médecin ; je trouve meme qu il a prétendu médire de la méde ine , qui avoit donné du pain à son père ^ ce n’est pas le premier ingrat que notre profession ait fait — Si je voiilois, mon ami , vous dire ce que je pense là-dessus , c est-, à-dire sur la nature de la médecine , nous irions trop loin I \ oiis m’accuseriez peut-être de me livrer à des écarts aussi singuliers que ceux d’un de nos Gascons du dix-septième siècle^ je veux dire le fameux Cy rano de Bergâwrac.

» A propos de Cyrano , vous n’ignorez peut-etre pas qu il a voulu faire le petit Alontaigne en disant du mal des médecins • je regarde ces critiques çomme des espèces de médecins avortés^ iis savent

quelque chose de notre profession , mais ils ne peuvent en saisir le fonds et la moelle ^ ils extravaguent sur ses principes , dont ils n ont point eu la patience de suivre rappiicatioii. Cyrano auroit pu, s’ih iùt resté dans sa patrie , y prendre des leçons de Gilet , médecin dont la mémoire dure encore , et qui vivoit à Bergerac il y trois ou quatre générations , c’est-à-dire du temps de Cyrano. Les enfans de notre Grilet quittèrent la médecine ^ ils sont parvenus par degrés à des postes peut-être moins agréables que ne l’eût été pour eux la ville de Bergerac , en y exerçant la profession de leur père. Je ne crois point que la lettre de Cyrano contre le gros homme , ni celle contre les médecins , ait eu pour objet Gilet le médecin , comme quelques personnes ont voulu me le faire entendre.

» J’aurois souhaité que Cyrano eût pu modérer la pétulance de ses passions par l’étude de notre art 3 il l’eût vraisemblablement poussé plus loin et rendu plus cher et plus respectable à ses héritiers que Gilet son compatrioie , placé ici parmi les médecins du cercle de la Garonne , quoique la ville de Bergerac soit sur la Dordogne.

» Duchesne , plus connu sous le nom de Qiiercetanus , illustra l’Armagnac sa patrie , que vousvoyez entre le Béarn et laGaronney ce médecin se distingua par un grand nombre d’excellens ouvrages. L’acharnement avec lequel Gui Patin et Riolaii , médecins de l’école de Paris , le poursuivirent , mit le comble à sa gloire. Gui Patin porta la passion jusqu’au point de s’en prendre à tout le pa3^s d’Armagiiac , qu’il appeîoit un pays maudit : ce docteur inquiet et malin ne méoageoit rien lorsqu’il s’agissoit de décrier les chimistes , dont Duchesne soutenoit les opinions , et dont il fut un des plus fermes appuis.

» L’événement a prouvé que Gui Patin auroit mie ux fait de se tairer je suis fâché qu’il ait donné tant de preuves d’ignorance , de légèreté et de défaut de jugement au sujet de l’antimoine , mais je suis fort aise que notre IJuchesne ait mieux rencontré que Gui Patin et ses camarades. Je ne sais comment leur esprit avoit été circonscrit dans un cercle étroit de connoissances d’où ils ne purent sortir.

» Le Portugal vit naître au seizième siècle un homme du premier rang • la ville de Bordeaux lui donna les premiers principes d’éducation^ l’Italie le forma ^ Montpellier acheva de l’instruire dans la science de la médecine , qu’il vint enhii exercer à Toulouse. C’étoit le célèbre Sanchez , qui naquit d’un père médecin et juif 5 Sanchez fut très-bon chrétien et très-savant médecin. Le flambeau, du p3'rrhonisme qu’il porta dans le sein de la médecine , lui fit chercher en vain dans cette science l’évidence qu’il trouva dans la religion * il fut un des plus décidés p^'rrhoniens qu’ait eu la médecine 3 il s’appliqua à développer la sentence de Socrate, qui dit qu’il ne savoit qu’une chose, c’est qu’il ignorcfit tout ce que les autres disent savoir. L’ouvrage de Sanchez plut à tout le monde, et il mérita de grandes et de sérieuses critiques^ il fut soutenu par Lassus , son compatriote.

» Rien ne me surprend autant que les louanges données par Gui Patin à l’ouvrage de Sanchez ^ j’q^ peine^ comprendre comment un écrivain aussi attaché que Patin aux principes de Galien , a pu ap-

oo

prouver les efforts die quelqu’un qui faisoit de son mieux pour les renverser. Il y a toute apparence que le médecin de Toulouse trouva grâce devant le médecin de Paris , parce que les doutes du premier tomboient en partie sur les principes des chimistes, que le dernier avoit en horreur.

Mais Gui Patin devoit s’apercevoir que les mêmes argumens portoient contre la doctrine ordinaire des écoles , son idole ; c’est ce qui n’arriva point , et Sanchez put se vanter que Gui Patin même avoit dit du bien de lui ; ainsi notre docteur d’Aquitaine s’acquit une réputation immortelle , de l’aveu de ses rivaux. Duchesne ne jouit pas du même bonheur. Qu’importe I il fit honneur à nos contrées , de même que Sanchez.

» Bayle les suivit de près dans la carrière de la gloire : il vieillit à Toulouse dans l’exercice de la médecine, qu’il sut accorder avec l’étude de la physique, sur laquelle il donna plusieurs traités au public : sa manière , plus décidée que celle de Sanchez , et plus à Ja portée des têtes ordinaires que celle de Duchesne , lui fait coin— niunément donner la préférence sur eux. Je croirois que Bayle avoit moins de génie et d’imagination que Sanchez et Duchesne ). mais il étoit plus sage qu’eux.

» C’étoit, disent ceux qui l’ont connu (car il n’est mort qu’en 1 709), un homme droit qui regardoit sans envie le mérite des autres savans , qui fermoit les veux sur le sien proj^re , et qui , dans les plus fâcheux accidens , fit paroître jusqu’à la fin la fermeté d’un philosophe chrétien. Bayle étoit donc un homme , un médecin aussi rare qu’estimable. Je crois que Gni Patin auroit aimé Bayle , puisque celui-ci fut professeur dans la Faculté des arts jusqu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans , et toujours rigide observateur de la discipline : Sanchez et Duchesne étoient bien loin de cette espèce de perfection à lac|uelle il est rare que les beaux génies parviennent , soit qu’ils ne puissent y monter , soit qu’ils ne daignent y descendre.

)) J’ai toujours pensé que la modestie de notre Bayle pouvoit avoir pour fondement la haute réputation dont son nom réveilloit l’idée ; ce nom de Bayle , en effet , me paroit difficile à porter pour un esprit modeste et bien fait. C’est beaucoup pour le médecin qu’il ait pu se faire distinguer ; ce fut heureusement en prenant un parti tout opposé à celui de Pierre Bayle.

» Vous pouvez voir , mon ami, dans le comte de Foix , au pied de nos montagnes , la petite ville du Garlat , qui fut le berceau de ce fameux critique ; je ne jette jamais les yeux de ce côté que je ne me sente aussi ému qu’étonné des idées de toutes les espèces que le souvenir de Bayle fait naître en moi. Quel dommage qu une sagesse mal entendi^e , ou plutôt un tissu de folles passions , aient fait tomber cet homme singulier dans un labyrinthe de pernicieuses erreurs I J’ai craint quelquefois qn’il n’eùt sucé dans notre Sanchez les premières leçons du pyrrhonisme : que n’y apprit-il à respecter les bornes que la raison ne peut franchir I'

» Sanchez fut pyrrhonien , mais seulement en medeciiie ; il eut été à désirer que Bayle s’en tînt précisément au même degré de

SUR L’HiSTOÎRE DE LA

cloute et de curiosité ; c’est sur nous qu’il lui étoit permis de s’exercer ; il pouvoit porter sur notre art ses regards incertains , et faire briller sur nos dogmes ses idées vives et variées : il eut fait un bien réel à riiumanité en remuant l’attention des médecins. Mais la médecine avoit perdu j)our lui ce piquant qui reveille ordinairement les beaux esprits.

» Bajle étoit dans le cas de ces buveurs qui ne sentent plus le vin, et auxquels il faut de l’eau-de-vie et des liqueurs fortes. Je remarque qu’il fut, de tous les philosophes , un de ceux qui s’occupèrent le moins de la certitude de notre art. Montaigne , son prédécesseur , et qui vécut aussi à l’ombre de nos Pyrénées , ou qui en respira l’air d’assez près, s’égaya sur la médecine. J’aurois voulu que Bayle l’imitât sur ce point , et qu’il n’eut pas essayé de le surpasser sur d’autres.

5) Les médecins dont je viens de parler, et qui vivoientdans cette portion d’Aquitaine que j’ai déjà appelée cercle de la Garonne , brillèrent comme ces feux qu’on place dans la nuit à de certaines distances pour fixer la route des voyageurs. Chacun eut sa sphère de gloire , et chacun , ainsi que les planètes , eut ses satellites. Leurs voisins , leurs compatriotes , leurs parens , leurs amis , leurs rivaux firent des efforts pour les imiter et pour les surpasser.

» Les Pyrénées du côté de Perpignan, fournirent les Miron, médecins du premier ordre Pézéiias se glorifie depuis long-temps de ses

Yenei Narbonne soutint son ancienne splendeur, et prépara de

siècle en siècle les talens de Barthez, que fit éclore de nos jours le

savant Falconet Béziers célébra ses Bouillet — La ville de Saulve

reçut un nouveau lustre de la réputation d’Astruc — Et vous , diocèse de Lombez , vous vous enorgueillissez d’avoir vu naître Sé- Les environs d’Agen furent le berceau de Ferrein, nom

nac.

aussi connu que celui de i’EsSale , et qui sera long-temps cher à la médecine — Enfin, nos Bouiîlac, Fournier, Audirac, Roux, Rauliii et tant d’autres , soutiendront dans la capitale du royaume l’iionneur du cercle de la Garonne , au sujet de la médecine.

« Quant à ce qui regarde tout le pays contenu entre la Garonne et les montagnes , et qui forme les cercles de l’Adour et des Gaves , ils ont été de tout temps fertiles en médecins de réputation — Ce pays envoya à Bordeaux Dessault , honiine plein d’esprit et de sagacité , et qui s’est fait connoître par de très-bonnes dissertations de médecine — La ville de Bagnères eut presque autant de médecins que de sources célèbres — La ville de Vicq conserve la mémoire de Canderats , de Lalanne , de Casaiibon Cols se fit une

grande réputation àMarciac... . Destendaux , Etchegaray se distinguèrent à Baïonne et dans les environs.... Dupon de Tartas , Destrem d’Arsac furent dans la classe des praticiens instruits , aimés et respectés.

5) J’en dis autant des Lample de Monein — des Larabère d’OIeron — de Hondebille deLescar. Ce dernier fit en notre langue des comédies non moins vives que celles de Molière , sur la médecine ou les mauvais médecins — La petite ville de Pontac fait l’éloge des Borie..., Coarase , qui eut k bonheur de jouir du premier âge de

Henri IV, fait grand cas de ses Diilom — Pan cLéri son Bergero , qui mangea pendant sa longue vie , autant de perdrix que Dumoulin , son contemporain , gagna d’écus — Sudre , compatriote de Bergero , fut plus sobre , jdIus savant, et moins heureux que

lui Morlaas, capitale du Béarn , honore ses Lostalot , médecins

depuis sept ou huit générations — Je me tais sur tousdes médecins vivans j’en oublie beaucoup parmi les morts.

» Mais je dois dire , qu’indépendamment des raisons générales qui rendirent nos provinces propres à la médecine , il y a une raison particulière , surtout au Béarif , lorsque , dans les étabiissemens des Facultés, les médecins chrétiens , alors ecclésiastiques, disputèrent le terrain aux Juifs qui avoient succédé aux Arabes. Les Juifs n’avoient pu prendre racine dans le Béarn , à cause du peu de commerce de cette province ; il falloit aux Juifs un pays plus pécunieux. Mais comme le Béarn ne reçut des papes aucune fondation d’université , il fut privé des médecins ecclésiastiques qui, dans les premiers temps, ne s’écartoieiit guère du lieu des écoles oh ils régentoient. Le Béarn avoit dès lors coutume de livrer la médecine à ses nobles.

» Elle fut parmi nous, de même, par exemple, qu’en Angleterre, un état considérable ; elle y eut une grande splendeur jusqu’à ce que Louis XIÎI , établissant un parlement à Pau , y ouvrît les voies à des honneurs nouveaux , et l’exercice d’autres talens que ceux de la médecine, qui partageoit, avec la milice nationale, le temps de notre ancienne noblesse. Nous comptons parmi nos médecins, les noms de Gassion , de Casans , de Nogues , de Faget , de Sans , de Brumont, de Toya , de Lacave , de Sarramia , de Casamajor , d’Agest , et plu-sieurs «autres qui tiennent à toutes les classes de notre noblesse.

» Il est aisé de comprendre que des gens de cette espèce rendoient la médecine très-vecommandable ; ils la faisoient à la manière des anciens médecins , dans un pays libre , oh l’on reçût plus tard qu’ailleurs les distinctions modernes des diverses parties de la médecine. Ces distinctions n’ont pris une forme stable que depuis l’établissement et le succès généralement connu des Facultés.

» Il reste dans notre ancien fort ou coutume, des traces de la haute considératipn dont jouissoient les premiers médecins de nos princes ou de la province. La tradition apprend que d’Escuranis , médecin de Alarguerite de Valois , fut un des interlocuteurs dans les dialogues agréables de cette princesse , notre souveraine. C’est lui , dit-on , qui avoit fait naître dans l’esprit de cette reine , sœur de François I" , la curiosité qu’elle montra de voir mourir une de ses femmes pour pouvoir raisonner sur cette matière. La même reine fut secourue par d’Escuranis dans sa dernière maladie , c’est-à-dire dans une attaque d’apoplexie dont elle fut saisie au moment oh elle observoit une comète.

» Cette mort fit tant d’impression sur l’esprit de nos compatriotes, qu’ils regardèrent d’une génération à l’autre Fair que nous respirons comme très-propre à causer des catarrbes et des apoplexies. Ün des premiers magistrats de la province , frappé , il n y a pas long-temps , de cette crainte , tomba dans une sone de mélaiicoii©

Sl]R L’ÎÎÎSTOIRE DE LA MÉDECINE. ro3

Cjiii lui fit fuir notre air , dans lequel il ii’éloit pas né , non plus que Marguerite de Valois.

» Il faut convenir qu’il sou/ïîe dans nos pays plusieurs fois cliaque année , un vent d’Espagne , d’autan ou du midi , qui est en effet très-défavorable à ceux qui ont le corps disposé aux catarrlies et à l’apoplexie; mais les naturels du pays sont en général maigres, forts et sains , sqbres , actifs , et à l’abri des impressions funestes du vent d’Espagne.

5' On dit aussi que le meme d’Escuranis partagea , avec d’autres de ses confrères , la douleur d’assister , dans sa vieillesse , à l’accident terrible qui arriva à un^des enfans d’Antoine de Bourbon et de Jeanne d’Albret. Cet enfant tomba par terre entre deux de ses femmes , qui se le jetoient l’une à l’autre comme un paquet de linge. Les suites de cette chute furent funestes. Si d’Escuranis eût pu annoncer la brillante destinée de Henri i V, frère cadet du jeune prince qui mourut à l’occasion de la cliute , il eût porté quelque consolation dans le cœur de ses maîtres plongés dans la douleur la plus amère.

« Les justes regrets du père et de la mère diminuèrent bientôt par les espérances fondées sur les vertus naissantes de leur fis cadet Henri IV. Ces vertus, fortifiées d’âge en âge, développèrent les décrets de la Providence , qui a voulu que l’auguste race des Bourbons ne frit qu’une suite ou une chaîne de héros et de bons rois , tantôt des grands-pères aux derniers des petits-fils , tantôt des pères aux fils aînés , tantôt des pères aux,fils cadets; en un mot, d’une branche à l’autre, toutes également fournies de!? qualités éminentes du tronc.

» Le médecin de Jeanne d’Albret , reine de Navarre, donna une preuve de force et de courage autant que de candeur et de vertu, lorsqu’à la mort de sa maîtresse , que l’on vouloit attribuer à des causes particulières et cachées, il déclara que ces causes étoient simples et naturelles. Ce médecin ne connut pas l’art insidieux et mensonger qui apprit à tromper le monde par de vaines paroles , par un étalage de dissertations entortillées sur la nature des maladies idéales , singulières , factices , qui échaq^pent aux meilleurs yeux ordinaires.

5> Ces plates spéculations ne furent que trop^ souvent la pâture du peuple , grand admirateur des mots inconnus et barbares , que des ' hommes sourdement ambitieux font courir de bouche en bouche. Mais la race des hommes vV^is ne s’éteindra jamais parmi les médecins : il y en aura toujours\ui seront le fléau de ces gens à se— I crets , à maladies de la masse d A, sang , à virus , à âcretés , à spéci- I fjques , à pratiques réservées pour eux.

» Mon ami , je m’aperçois que je vous ennuie.... descendons la montagne... Les précipices au bord desquels nous passons me rappellent toujours le testament singulier de Eeker, médecin allemand— Il souhaitoit que , lorsque son âme seroit séparée de son corps, quelque chimiste changeât, par le moyen du feu, son corps en une petite boule de verre — L’idée est singulière et je l’aime assez... Chaque famille pourroit conserver ses boules. ... Oa

compteroît par boules, comme on compte par quartiers.... Les cimetières , au lieu d’être des lieux infectes et malsains, ne seroient que des amas de boules de verre —

«Vous faites, au reste, des efforts inutiles pour m’arracher mes idées sur ce que j’appelle le secret de la médecine : ce secret est un, à mon avis. Je l’ai donné à mon fils ; c’est la meilleure pièce de son héritage — Je nèpuis vous le confier — Mais suivez la nature — Toutes les maladies marchent , par exemple , comme la picotteque vous appelez petite-vérole. . . . Elle nous vient on ne sait comment — J’apprends que les Anglois la donnent artificiellement à leurs enfans, à l’exemple des peuples d’Orierft — Je. ne haïrois.pas cette méthode ; car la nature répand la petite-vérole par une vraie inoculation Et nous, quand la petite-vérole est dans quelque maison,

nous y envoyons des enfans pour qu’ils la gagnent — Le plus sage parti à prendre est d’aller de bonne heure au-devant de cette maladie au lieu de la fuir —

» Mettez, je vous prie , ce que je vous ai dit au sujet de nos médecins , à coté des catalogues contenant le nombre et les noms des médecins anciens et modernes d’une ville ou d’une faculté ; ne soyez pas fâché d’avoir entendu une fois en votre vie quelques noms qui vous sont inconnus : passez-moi mes listes , comme je vous passe vos catalogues.

» Songez que quelqu’un qui voudroit bien traiter l’histoire de la inédecine seroit forcé d’entrer dans des détails pareils à celui où je suis entré : chaque province pourroit fournir une suite de grands homifies.’ L’histoire de la médecine en France devroit contenir celle de tous les médecins connus dans ses diverses parties , faute de quoi l’auteur de cette histoire auroit manqué son objet.

>) Il s’en écarteroit encore davantage s’il tournoit le dos à ce qui peut avoir trait à nos provinces méridionales, qui furent le berceau de la médecine dans notre royaume ; s’il affectoit , en parlant des progrès de la médecine en France , d’amincir ou d’oublier ce qui regarde la Faculté de Montpellier. On ne peut se dissimuler que les Lamure , les Sauvages , les Fizes et leurs semblables , y soutiennent aujourd’hui avec gloire l’édifice de la médecine , dont les dix et onzième siècles jetèrent les premiers fondemens — Adieu , mon ami ! soyez médecin — je vous aime comme mon fils ». ,

VII. Les médecins philosophes travaillent à dissiper da terreur ( du public ; ils évaluent ce qui se débite sur la contagion et sur \ tout ce qui Ifi regarde ^ ils ne peuvent que protéger V inocula- * tion y en prenant sur tous les points les partis les plus modérés, j

Ce qu’on vient d’exposer au, sujet des médecins philosophes fait i assez connoître leur liberté , leurs prétentions , la manière dont us travaillent au bien de la société. Ils paroissent , à quelques égards , au-dessus de toutes les autres espèces de médecins , ou du moins ils ne sont pas contenus , par une logique particulière , dans des bornes étroites ; ils sont entièrement les maîtres de donner l’essor à leur imagination. Voyons ce qu’ils doivent penser sur l’iiiocu-latioii.

Ils la voient établie chez les Chinois , peuple ancien , raisonnable et très-soigneux observatéur ; cette opération est aussi en usage depuis un temps immémorial dan^ l’Orient , d’où elle s’étend dans toutes les parties de l’Europe ; ellè convient donc à tous les hommes , de même que tant d’autres pratiques de médecine nées dans les mêmes climats. Il faut donc l’adopter ; il seroit au moins déraisonnable de ne pas vouloir en essayer et plus déraisonnable encore de la condamner sans l’avoir essayée^ il ne faudroit pas se rebuter, quand même les premières épreuves n’auroient pas j^aru favorables.

Ce seroit manquer à la société que de lui dérober un secours après lequel elle court, à l’imitation d’un grand nombre d’hommes qui ont fait d’avance les épreuves et les réflexions nécessaires sur cet objet , puisqu’ils ne peuvent avoir aucun intérêt plus vif que de prendre le meilleur parti possible sur leur santé et sur celle de ce qui leur est nécessairement le plus cher dans le monde, leurs femmes, leurs amis, leurs enfans. Il ne nous reste qu’à jouir des fruits de ces épreuves , que nous nous reprocherons peut-être un jour de n’avoir pas faites des premiers.

En vain dira-t-on et fera-t-on répéter avec un soin artificieux que l’inoculation n’est bonne qu’à mettre la peste dans une ville et dans tout un royaume , que c’est une raison suffisante pour l’exclure. Ces plaintes apprêtées viennent-elles des médecins ? Ils abuseroient de leur ministère et de la confiance du public, en étendant les tristes idées de la possibilité d’une maladie pestilentielle, quand même elles sembleroient avoir quelque fondement : cette proposition est vraie ; elle peut être prouvée par des exemples qui doivent être sacrés pour nous.

On a vu des médecins combattre , avec cette noble élévation qui tranquillise le public épouvamté , les craintes fondées sur les effets réels ou prétendus des maladies les plus contagieuses et même de la peste. Chirac s’est mis à la tête d’un parti puissant pour essayer de détruire ces craintes , sources de tant de malheurs.

Chicoineau , plein d’audace et de confiance , arrive au milieu de la peste de Marseille , oh tout un peuple égaré n’attend que la mort ; il calme tout par sa présence } l’espérance et la santé renaissent dès qu’il se montre avec i^lusieurs de ses confrères non moins décidés que lui.

Boyer vole au secours de sa patrie au moment oh la j)este y fait les plus grands ravages ; il ne craint pas de risquer sa vie pour sauver celle de ses concitoyens , qui sentent enfin ranimer leurs esprits abattus.

Quels traits de la part de ces médecins ! et quels exemples à imiter ! A quel propos prétendrions-nous aujourd’hui nourrir et fomenter la pusillanimité de nos concitoyens? Par quelle fatalité voudroit-on nous mettre de moitié avec ces âmes timorées , qui flottent sans cesse dans une puérile et triste incertitude , et qui ne se repaissent que de vaines frayeurs ! Irions-nous , profitant de la foiblesse des hommes , bâtir notre réputation sur leurs paniques pré-

ro6 RECHERCHES /

juges , et nous nourrir avidement de leurs larmes , dont nous devons tarir la source au lieu de les faire couler !

Loin de nous un pareil système de séduction ou de basse adulation pour les foiblesses de nos frères. La crainte , l’inquiétude , le saisissement, les effets terribles de ces passions , sont les plus cruels de tous leurs maux. Nous devons les guérir, et surtout les préserver de la peur.

Le mot de peste nous est interdit. Les memes lois qui défendent aux militaires de mettre l’alarme dans un camp , ou de fuir devant l’ennemi , nous défendent d’augmenter la terreur des sujets du roi ; il nous ordonne de veiller sur leur santé et sur le maintien de l’ordre public qui en dépend. En un mot , un médecin qui ose annoncer la peste , pourroit être traité comme un perturbateur du repos public.

Eh quoi ! la peste est partout aujourd’hui ! elle nous assiège de tous les côtés! elle est dans l’eau que nous buvons et qu’on n’osera bientôt plus boire sans que l’art l’ait préparée. La peste est dans la vaisselle de cuisine ; elle est dans nos caves , dans nos champs , dans l’air que nous respirons , dans les murs de nos appartemens ; il n’y a plus que des maladies contagieuses , des épidémies , des maladies mortelles^ les poisons nous environnent de tous côtés ! les médecins ne sont donc dans le monde que pour publier et exagérer ses malheurs ! Quel triste rôle veut-on leur faire jouer !

François , rassurez-vous ; votre sort , votre climat, vos mœurs sont faits pour porter envie aux autres habitans de la terre. Vos ancêtres vous ont laissé un fonds de bonne constitution qu’il dépend de vous de mettre à son degré de perfection ; vous avez , pour soigner votre santé et pour traiter vos maladies , des hommes vigilans , doux , modérés , instruits , et qui ne vous laissent rien à désirer , ni rien à craindre.

Ils sont sans cesse occupés à combattre vos infirmités , toujours plus terribles lorsqu’on les voit de loin , lorsque l’ignorance en exagère les malheurs , ou* lorsque de vaines criaiîleries , qu’excite le mensonge , en imposent à la bonne foi et à la droiture de vos cœurs.

S’il est vrai que le nombre des ressorts nécessaires auxmouvemens de la vie, et surtout la délicatesse des parties destinées à entretenir le jeu des sensations et le commerce entre l’âme et le corps , nous exposent à de petits et de fréquens dérangemeris, il est vrai aussi que le nombre des malades et des maladies mortelles et bien caractérisées , n’est pas aussi multiplié qu’on le publie communément.

Les causes journalières d’incommodités sont journellement vaiii- (^les par la nature , qui veille à notre existence ; et si la nature avoit à perdre ses droits, ce ne pourroit être communément que dans les malades que la peur auroit saisis , ou qui auroient par malheur à faire à des ministres de santé dont le système seroit de tourner tout à leur profit en se donnant pour les maîtres de la vie. Le grand talentde ces personnages seroit de savoir à proj)os remuer la timidité, la délicatesse , les scrupules de leurs malades.

S’ü est vrai que les lois de la société , la police des villes , les suites du commerce , nos mœurs , en un mot , exposent les citoyens ht s’incommoder 'quelquefois les uns les autres, et à se gêner jusque dans leurs habitations par rapport à leurs voisins , il est vrai aussi que c’est une convention , c’est un devoir réciproque à tous les hommes.

Quiconque négligeroit de le remplir essayeroit de rompre des liens indissolubles, etmériteroit d’être privé de tous les agrémens et de tous les droits de citoyen. Delà suit évidemment la nécessité de la contagion ou de la communication des maladies , puisqu’il est invinciblement prouvé qu’il y en a dont le germe se transporte d’un lieu à un autre , comme les semences des plantes.

S’il est vrai que les médecins ont été plus à portée que tous les autres hommes de connoître et de distinguer les suites de la communication des maladies , il est vrai aussi qu’ils n’ont jusqu’à présent pu trouver aucune méthode d’empêcher la contagion ; ils ont tâché de la modérer ou de diminuer les effets des poisons que l’air transporte d’un lieu à un autre. Pour faire mieux qu’ils n’ont fait à cet égard , il eût fallu qu’ils trouvassent des spécifiques contre les poisons des maladies encore flottant dans l’atmosphère ; leurs lumières n’ont pu aller jusque-là.

Il ne leur restoit d’autre ressource que celle de proposer aux magistrats de dissoudre les liens des citoyens, de les écarter les uns des autres, de détruire enfin les villes. Or, ce j)rojet n’est qu’un projet chimérique que les médecins n’ont jamais tenté , et qui n’auroit pu être dicté que par des esprits qui ne connoissent pas les lois de la société , presque aussi nécessaire à l’homme que la vie même. D’ailleurs, que gagneroit-on à tous les transports des malades ? S’y prendroit'on autrement si on vouloit perpétuer la contagion et la répandre partout? On se récrie contre les inoculés qui quittent leurs maisons , et on voudroit transporter de rue en rue les malades qui ont la petite-*-vérole naturelle.

Comment se sont enfin conduits les médecins? Le parti qu’ils ont pris semble naturellement devoir être le plus sage à suivre. Personne n’a du être en droit de se plaindre lorsqu’on lui a donné pour modèle les médecins , aussi amis de la vie que tous les autres hommes ; s’ils sont dévoués par état au service des malades , ils n’ont pourtant jamais eu , à cet égard , des liens qu’ils ne pussent rompre d’une manière ou d’autre.

Quant à leur personne , ou ce qui regarde la conservation de leur i propre individu dans les lieux oii régnoit une contagion , quelques ' médecins ont fui ces lieux : ils ont eu tort y ils ont donné un mau- ! vais exemple ; mais le plus grand nombre ont pris le parti de se roidir contre les obstacles et de s’exposer à toutes les causes communes I et inévitables des maladies y ils ont opposé un courage héroïque aux r plus cruelles pestes même; leurs sentimens passant d’un homme à î l’autre, en ont sauvé un plus grand nombre que la fuite et les ref mèdes. Tout homme est soldat lorsque l’ennemi est à la porte. Tout I homme est médecin dans des temps de contagion.

C’est peut-être à l’exemple des médecins que des peuples entiers

7o3 recherches

sont parvenus au point d’affronter les lieux ou règne la peste, et de îie pas se déconcerter lorsqu’elle est dans sa plus grande vigueur. Tels ont été vraisemblablement les motifs mâles et bien réfléchis des Turcs , auxquels on ose reprocher aujourd’hui le courage qu’ils montrent dans des temps de jDeste.

Eh ! quel jîarti voulez-vous qu’ils prennent ? Croyez-vous qu’ils n’ont pas épuisé toutes les ressources que vous leur proposeriez? Aussi citoyens qii’hommes, ils n’abandonnent pas leurs semblables, auxquels ils sont attachés par des liens qu’ils ne cherchent pas à rompre. Et vous les insultez ! Que croyez-vous qu’ils puissent penser des leçons que vous prétendez leur donner du fond de vos cabinets? Imitez-les plutôt ; encouragez vos concitoyens à profiter de leurs exemples dans l’occasion.

C’est ainsi qu’ont pensé plusieurs grands médecins qui ne regarderoient pas sans doute comme leurs successeurs ceux qui , par leurs propos et leurs écrits , ne cessent d’alarmer le monde sur les dangers des maladies contagieuses.

Appliquons tout ceci à la contagion de la petite-vérole dont on parle tant aujourd’hui. Tous les médecins s’accordent à dire que la peur et le saisissement de ceux qui en sont attaqués, rendent cette maladie très-fâcheuse. La révolution corporelle qu’excite la frayeur et que quelques-uns ont nommé mécanisme craintif, n’est autre chose qu’un serrement universel , une constriction générale , une concentration des forces et des humeurs , une gêne enfin qui empêche le développement et la marche naturelle de la petitevérole.

C’est à cette cruelle et fatale révolution qu’il importe de remédier , surtout dans les grandes villes : il faut bien se garder d’en répandre et d’en augmenter les causes ou les motifs : la plupart des citoyens deviennent , par leurs terreurs paniques , aussi tremblans que des enfans auxquels on parle de speptres et de loups-garoux.

Ce qui regarde la contagion de la petite -vérole «ne doit intéresser que ceux qui ne l’ont point eue ; c’est à eux à raisonner sur cet objet ; les autres doivent se mettre à leur place ÿ s’ils disent qu’ils craignent de l’avoir une seconde et une troisième fois , il est trop aisé de leur répondre à cet égard pour qu’ils puissent jamais obtenir le droit de se faire mettre au nombre de ceux qui courent évidemment les dangers de la contagion. Parlons seulement , dans ce moment-ci , à ceux qui , n’ayant point eu la petite-vérole, doivent craindre de l’avoir par contagion , puisqu’il est évident qu’elle se gagne communément par cette voie.

Parlons , par exemple , à tous les habitans d’une ville qui n’ont point essuyé la petite-vérole : n’est-il pas vrai qu’ils sont faits pour vivre les uns avec les autres, qu’ils ont entre eux des rapports qu’ils ne peuvent rompre sans rompre en même temps tous les liens de leur société, et sans ébranler de proche en proche les fondemens de leur ville? Il faut donc qu’ils se supportent , qu’ils se secourent , qu’ils pourvoient à leurs besoins réciproques, qu’ils conservent exactement les droits qu’ils ont les uns sur les autres.

Ils doivent savoir, quant à ce qui concerne la petite-vérole, qu’ils

Fauront tous , ou presque tous , tôt ou tard } ils ignorent par qui elle commencera quand elle viendra , de quelle espèce elle sera ; ils doivent l’attendre à tout instant et dans toutes les saisons ; mais ils ne peuvent ignorer que tantôt elle se répand sourdement et d’un sujet à l’autre , que tantôt elle saisit un grand nombre de sujets à la fois J que tantôt elle est de bonne espèce , et quelquefois trèsmaligne.

Il est évident qu’en considérant les choses sous ce point de vue , tous les citoyens d’une ville qui n’ont point eu la petite-vérole , doivent se regarder comme étant continuellement entourés de venin , et continuellement menacés de succomber à ses effets.

Le premier d’entre eux qui sera atteint de la maladie , sert , pour ainsi dire , d’avertissement aux autres ; l’abandonneront-ils , et de quel côté fuiront-ils pour éviter la contagion ? Ils ne savent point quel est le vent qui l’a apportée ; ils ne savent j)as si elle n’a pas déjà fait imprèssion sur eux ; il faut donc qu’ils se livrent courageusement à tout ce qui peut arriver.

Voici la principale question sur la contagion : îi’est— il pas permis à un des citoyens dont il est question, de se donner volontairement la petite-vérole ? Quant à ce qui le regarde , il peut très-bien se hâter de sortir de la perplexité continuelle dans laquelle il doit être , en attendant incessamment la contagion naturelle dont il sera affecté tôt ou tard.

Mais que peuvent dire les autres? N’ont-ils pas le même droit que lui ? et ne seroient-ils pas fâchés que quelqu’un voulut gêner leur liberté sur cet objet? Que leur importe que la contagion qu’ils attendent à tout moment , leur arrive ou par les voies ordinaires , dont ils ne peuvent pénétrer la marche , ou par une voie extraordinaire , telle que la volonté spéciale et le choix d’un d’entre eux?

Ce choix , qu’ils n’ignorent pas , les avertit encore mieux que la première petite-vérole naturelle qui se montre parmi eux : entièrement assujettis aux effets de la contagion naturelle , à laquelle ils s’attendent à chaque instant , ils ne peuvent trouver mauvais que quelqu’un d’entre eux marque , pour ainsi dire , cet instant.

La contagion naturelle et la contagion artificielle sont parfaitement égales ou parallèles en partant du premier qui a eu la petitè— vérole naturellement , et du premier qui se l’est donnée artificiellement. Or , comme il n’y a point de moment dans l’année où quelqu’un ne soit pris de la contagion naturelle , ou qui ne porte en lui le venin de la petite-vérole plus ou moins prêt à se développer , il n’en est point dans lequel chacun ne soit libre de se livrer à la contagion artificielle.

Plus on considère la question , plus on trouve des raisons favorables à la petite-vérole artificielle. Ceux qui prétendroient qu’ils aiment mieux rester dans l’ignorance de leur sort et ne pas penser au temps auquel la petite-vérole leiir viendra, pourroient aisément être comparés à des enfans qui ne veulent pas savoir qu’on vieillit tous les jours , que l’âge de puberté fait des révolutions marquées , que le temps où les femmes perdent leurs règles est un temps respectable pour elles , etc.

Je ne veux point , dira quelqu’un , risquer d’avoir la pelité-ve'role lorsqu’il plaira à mon voisin de se la donner. On lui répondra, êtes-vous le maître de disposer du temps auquel vous devez l’avoir et où vos voisins risqueront de la prendre devons Je prétends, dira un autre , que , lorsqu’on veut se donner la petite-vérole , il faut qu’on quitte la ville ; faut-il la quitter lorsqu’on l’a naturellement? ou plutôt ne faudroit-il pas la déserter à tout moment , puisque le venin de la petite-vérole roule sans cesse dans son enceinte? Et dans quel lieu vous cacher où la contagion ne puisse aller vous trouver au moment meme de votre arrivée ?

Si les nourrices , les femmes grosses ou en couche , les étrangers qui sont dans une ville , ceux qui sont incommodés ou qui ont quelque affaire pressante , se récrioient sur ce qu’on les expose à la petite-vérole dans un moment qui ne leur convient pas , on leur répondroit que la petite-vérole naturelle attaque tous les jours des personnes qui sont dans les memes cas qu’eux , et que personne ne peut leur répondre qu’ils n’en seront point attaqués d’un moment à l’autre.

Je mets dans la même classe ceux qui mourront sans avoir la petite-vérole , ceux qui l’auront plus d’une fois en leur vie , soit qu’ils l’aient d’abord gagnée par l’inoculation ou autrement , et ceux qui, ayant été inoculés , ne Sauront point. Toutes ces combinaisons , rares et éloignées de la loi générale , ne me paraissent propres qu’à fournir des prétextes à ceux qui aiment les disputes et les chicanes. Il s’agit de raisonner sur ce qui arrive le plus communément.

J’en dis à peu près autant de toutes ces questions d’un très-petit détail , qu’on fait au sujet du venin de la petite-vérole. On demande s’il vaut mieux inoculer au bras qu’à la jambe , par les vésicatoires ou par des plaies •, s’il vaut mieux avoir recours à une méthode par laquelle on a beaucoup de boutons, qu’à celle au moyen de laquelle on en a très-peu?

Ces questions supposent qu’on est d’accord sur le fonds , qui est de préférer l’inoculation ; c’est à ceux qui pratiquent cette opération à#répondre à cette espèce de doutes , que le temps peut seul dissiper , lorsqu’on l’emploiera à faire les observations nécessaires et non à disputer. Le temps et les épreuves étant de même les seuls moyens propres à décider jusqu’à quel point ceux qui ont eu la petite-vérole par l’inoculation sont exempts de la petite-vérole naturelle , il faut se presser de faire des épreuves qui seront utiles à nos neveux. ,

Il faut aussi renvoyer aux inoculateurs la réponse à ces questions tant répétées : Que devient le venin introduit dans le sang des inoculés qui n’ont point la petite-vérole? Et que devient ce venin dans ceux qui le respirent continuellement sans en être affectés , lorsqu’ils ont eu la petite-vérole , et quelquefois même lorsqu’ils ne l’ont point eue? Que deviennent tous les miasmes, les poisons , les parties putrides qui roulent dans l’atmosphère d’une ville? Quel est l’effet de tant de mophètes ou de lieux empoisonnés dont les villes sont remplies ?

Oîi ne peut faire attention à la crainte de ceux qui prétendent que les inoculateurs portent sans cesse le venin de la petite-vérole avec eux; car, après tout , les médecins ne le portent-ils pas de rneme ? Et par combien d’endroits ce poison ne sort-il pas de la chambre d’un malade? Demandera-t-on aussi si on peut passer dans sa rue?

Quant à ceux qui rejettent l’inoculation parce qu’ils sont persuadés que le venin de la petite-vérole introduit dans le sang peut être joint à quelque autre venin , et qu’on peut même le mêler avec quelque poison préparé , il faut que , pour les mêmes raisons , ils ne mangent ni ne boivent , ni ne prennent aucun médicament ; car la boisson , les alimens et les remèdes peuvent être joints à des poisons ; il faut aussi qu’ils restent sans cesse chez eux , parce qu’ils peuvent être écrasés dans une rue : et si la maison qu’ils habitent tombe ! et si la terre s’ouvre sous leurs pieds !

J’ai supposé jusqu’ici que la petite-vérole naturelle et l’artificielle étoient à peu près égales en tout; c’est-à-dire, qu’elles se réduisent à une maladie pour ainsi dire nécessaire et naturelle , vive , fatigante , laborieuse , mais dont la nature vient à bout par ses propres forces; cependant je ne puis oublier, qu’à prendre ainsi les deux petites-véroles , l’artificielle a quelques avantages , puisqu’elle est moins sujette que la naturelle à marquer et cicatriser le visage , à laisser des impressions sur les yeux , sur la poitrine , à etre suivie d’un plus ou moins grand nombre de dépôts , de clous , d’abcès , de glandes , d’une maladie de langueur, d’uine sorte de récidive.^

On ne m’accusera pas d’exagérer sur ce point ; et je conviendrai même que le zèle des partisans de la petite-vérole artificielle leur a fait oublier les accidens qui l’accompagnent quelquefois.

Mais la petite-vérole artificielle a encore d’autres avantages; elle ne surprend point comme la naturelle ; on se la donne à volonté , au lieu que la naturelle vient très-souvent fort mal à propos , tant pour les malades que pour ceux qui les environnent. Voilà une très-grande différence sans doute ; il faut y joindre l’utilité des préparations , non que je pense que ces préparations soient aussi importantes , aussi utiles qu’on le débite communément.

Je ne puis partager, avec quelques inoculateurs , les opinions dont ils ont rempli les têtes sur l’adoucissement prétendu des humeurs , sur la diminution du sang faite à volonté , sur l’espèce d’alimens avec quoi on nourrit les personnes qui se destinent à l’inoculation : tout cela me frappe peu, parce que je ne sais pas comment il faut être pour avoir heureusement la petite-veroîe ; mais»bien des gens en sont touchés; la bonne opinion qu’ils ont des préparations augmente leur confiance pour l’inoculation ; je dois à cet egard m’en rapporter aux lumières des inoculateurs , seuls juges aujourd’hui recevables sur tous ces points.

Je m’en tiens à dire qu’on prend la petite-vérole artificielle quand on la veut , et que cette liberté , cette possibilité de choisir me paroît très-favorable à cette espèce de petite-verole ; j’aime à imaginer qu’on parviendra peu à peu à y assujettir tous les en fans , et voilà , ce me semble , le point le plus désirable pour rendre 1 inoculation aussi généralement utile qu’elle peut l’etre.

Ce n est pas tout : on sait , par un trop grand nombre d^cxperiences , que la petite- verole naturelle est en général une maladie meurtriere , et Jes épreuves déjà faites prouvent que Fartificielle ne 1 est pas. Qu on ne ni impute pourtant pas d’aller trop loin sur cet objet : jem explique. C’est , je crois , donner une preuve d’inexpérience que de faire monter a un très-grand nombre les personnes que la petite-vérole naturelle enlève. On a trop grossi ce nombre^ on a trop abuse de la crainte des peujiles^ on a trop augmenté cette crainte , et on a fait a mon grè très-mal de s’y prendre ainsi.

Il n etoit pas question d’allumer l’enthousiasme dans des têtes foibles et timides ^ elles ne cessent malheureusement de semer ce poison lent , ennemi de la vie , la timidité , le défaut de confiance ^ les agitations que suivent une incertitude et une langueur mortelles j ces sources de malheurs ne sont que trop multipliées , surtout dans nos villes les plus policées ; si on ne s’occupe point à les tarir , elles corromjiront peu à peu la masse de nos François.

^ Les tetes les plus froides conviennent , ainsi que les ennemis de 1 inoculation, que la mortalité de la petite-vérole naturelle ne vient point tant de la maladie elle-même, que de la mauvaise disposition des sujets sur lesquels elle tombe , et qu’enfin ( ce qu’il faut bien remarquer) , si on Otoit du nombre des morts de la petite-vérole , ceux qu enlèvent des épidémies, c’est-à-dire, des espèces d’accès ou de bouffées de contagion qui rendent souvent la petite-vérole très-maligne , ce nombre ne seroit pas considérable.

D après ces idées sages et mesurées , les médecins ont fondé leur plan de traitement concernant la petite— vérole. Presque personne n ignore^ qu’ils sont partagés entre eux sur cet objet important. Deux méthodes des plus contraires , celles des échauffans et des rafraichissans, font deux partis puissans qui divisent les praticiens. Chaque malade , de même que les législateurs , qui veillent pour tous les sujets des républiques et des rois , s’en rapjDorte à chaque médecin pour le choix de sa méthode.

Un troisième parti se présente , celui des inoculateurs : il promet encore plus de succès que les deux autres ^ pourquoi faut-il qu il soit moins libre qu’eux? Bien des citoyens s’attachent à ce parti: peut-on s opposer à leurs vœux? au moins ceux qui craignent les épidémies , ceux qui ne savent pas s’ils seront bien disposés lorsque la petite-verole leur arrivera , sont-ils en droit de se mettre, au moyen de la petite-vérole artificielle , dans le cas d’éviter tout accident.

Les sujets cacochymes et mal disposés qui risquent , de l’aveu de tous les médecins , de périr de la petite-vérole naturelle , ne doivent-ils pas s’empresser d’avoir recours aux inoculateurs , qui leur donnent les plus flatteuses espérances?

Les bons sujets d’une ville , qui sont presque assurés de se tirer heureusement de la petite-vérole naturelle , ont-ils bonne grâce à prétendre gêner les sujets mal disposés ? Veulent-ils les forcer d’attendre tranquillement le glaive qui coupera le fil de leurs jours? Pourquoi veut-on aussi forcer le monde à attendre de fatales épidémies Qui voudroit être de moitié avec un médecin , pour avoir

SUR L’HISTOIRE DE LA MÉDECIiXE. 71?

fait renoncer à l’inoculation un malade qu’emporteroit ensuite la petite-vérole naturelle? Quel nom donneroit-on à une pareille conduite? et quels seroient la honte , quels seroient les remords d’un médecin qui se trouveroit dans ce cas ?

Enfin , on ne peut s’empêcher de convenir que le système des inoculateurs est au moins aussi soutenable que celui des médecins qui traitent la petite-vérole par une méthode chaude , ou de ceux qui la traitent par la méthode des adoucissans et des remèdes froids. Pourquoi bannir le premier système si on permet les deux derniers? Après tout , on ne lui disputera pas d’être bon aux corps bien disposés et bien sains ; il paroît de plus , si on lui donne une liberté entière , pouvoir résister aux épidémies ; il peut être utile aux sujets mal constitués en les préparant.

Les méthodes ordinaires de traitement sont , de l’aveu même de leurs partisans, insuffisantes dans certaines épidémies malignes, qu’elles ne sont pas assurément dans le cas d’empêcher j et elles ne peuvent réchapper les sujets mal disposés ; élis sont donc bien au-dessous de l’inoculation.

On répond à la prétention principale des inoculateurs , c’est-àdire à ce qu’ils avancent au sujet de leur méthode , qu’ils croient projDres à sauver la vie à ceux que la petite-vérole naturelle emporte*; on y répond, dis-je, par des calculs. Les registres mortuaires de Londres prouvent , dit-on , que les morts de la petite-vérole ont été en plus grand nombre pendant environ trente années pendant lesquelles on a inoculé , que pendant le même espace de temps avant qu’on eût recours à l’inoculation.

Comment accorde-t-on ces calculs avec ce que les Anglois ont publié en comparant le nombre des inoculés avec celui des malades qui ont eu la petite-vérole naturelle dans un hôpital ? Il paroît par ces listes qu’il en est mort un grand nombre des derniers , tandis que ceux que l’inoculation n’a pu sauver sont en trop petit nombre pour faire quelque impression , eu égard à la quantité des malades inoculés , ou attaqués de la petite-vérole naturelle.

D’ailleurs, à qui persuadera-t-on que les Anglais soient si peu instruits de ce qui se passe sous leurs yeux ! Bien loin de s’être aperçu des ravages prétendus de l’inoculation (ce qui les auroit sans doute portés à bannir cette méthode) , ils ne cessent , au contraire , de la pratiquer tous les jours : on dit même qu’il n’y a plus à Londres un médecin de nom qui soit opposé à l’inoculation !

Il est raisonnable de penser que les Anglais se conduisent mieux chez eux, sur un fait de calcul , que ceux qui prétendent les raviser, sur ce qui regarde leurs propres registres ; ils doivent en connoître la valeur et la fidélité. Tous les peuples qui pratiquent l’inoculation depuis long-temps sont dans le même cas que les Anglais.

Pourquoi, au reste , aller s’embrouiller dans des calculs difficiles à faire et qui peuvent induire en erreur ? Jetons seulement les yeux sur la liste de, ceux qui ont été inoculés parmi nous, par M. Tronchin , par M. Gatti et par M. Hosti. On peut défier quelque médecin que ce soit de fournir (en plaçant les malades de suite, comme il les a vus et traités) une pareille liste de gens à peu près de la même

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espèce , â peu près du même âge , du même tempérament , de îa même ville , qui .aient vécu à peu près de la même manière, et qui soient guéris sans aucun accident.

Un connoisseur qui ouvrira les listes des inoculateurs pourroit presque deviner ceux qui seroient morts de la petite-vérole naturelle : il en est qui ont perdu presque tous leurs parens de cette maladie depuis Ion g- temps fatale à leur sang, et Ton s’étonne que l’inoculation trouve des partisans et des protecteurs.

J’ai dit que les calculs sur les registres mortuaires peuvent induire à erreur, et je le prouve. Supposé qu’il soit mort cent sujets de la petite-vérole naturelle pendant l’espace de dix ans avant l’inoculation , et qu’il en soit mort cent dix de la même maladie pendant dix années d’inoculation, comment établir sur ce fait isolé un principe qui puisse être de quelque utilité pour éclairer la question ?

Premièrement il faut savoir si la petite-vérole naturelle qui a régné pendant les dix années avant l’inoculation , et pendant les dix ans où l’on a fait cette opération, a été de la même espèce, également bénigne ou jnaligne.

En second lieu, il faut établirque le même nombre de sujets précisément a été attaqué de la petite-vérole pendant les deux dixaines d’années j car le calcul porte à faux , s’il y en a eu moins pendant les dix années qui ont précédé l’inoculation. S’il y a eu pendant le temps de l’inoculation plus de petites— véroles , est-il surprenant qu’il y ait eu plus de morts? Or, les ennemis de l’inoculation qui soutiennent qu’elle augmente la contagion , doivent soutenir aussi que lorsqu’elle a été en usage , il y a eu plus de petites-véroles que quand elle nedr’étoit pas.

Troisièmement , il faudroit de même savoir si , pendant les deux dixaines d’années les sujets qui ont été attaqués de la petite-vérole ont été en nombre égal par rapport à l’âge , par rapport au sexe , par rajDport au tempérament , et surtout par rapport à la constitution particulière, qu’on sait être favorable ou défavorable à la j)etite-vérole.

En quatrième lieu, s’il y a eu plus de morts pendant les dix années de l’inoculation , comment prouvera-t-on qu’il n’y a point eu , pendant ces dix années , plus d’épidémies que dans les années precedentes ?

La petite-vérole est communément très-bénigne à Montpellier j elle y fit des ravages affreux en i744- Lette année , en la comptant ou en ne la comptant pas , pourroit servir à faire deux calculs bien différens sur le nombre des morts de la petite-verole à Mont-

roît qu’on ne peut faire un calcul utile sans tous ces éclair— cissemens, que les registres mortuaires ne fournissent pas. Au reste, on sait que les inoculateurs opposent à cet égard calcul à calcul ; et le leur n’est certainement pas moins séduisant que celui des enne- • mis de l’inoculation. »

Tout concourt enfin â prouver aux yeux d’un philosophe , que la méthode de l’inoculation mérite la préférence , ou du moins qu’elle* doit être admise ou tolérée. Un particulier doit la désirer pour lui ,,

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puisqu’il risque moins pour sa vie, de l’aveu même de quelques-uns des plus forts ennemis de cette méthode. Un père de famille est plus assuré de conserver un plus grand nombre d’enfans par l’inoculation. Le roi peut, par la même méthode , sauver la vie à plusieurs de ses sujets.

Enfin, cette méthode doit être d’autant mieux accueillie, qp’elle exclura pour toujours des disputes sur la méthode échauffante et la méthode rafraîchissante , dont , si on s’en rapporte aux auteurs les plus graves , les effets sont souvent très-pernicieux. N’est-il pas heureux qu’on trouve un moyen propre à bannir deux opinions pareilles , qui font la preuve la plus convaincante de l’embarras des médecins, auxquels l’inoculation tend une main favorable?

On peut consulter sur tous ces points et beaucoup d’autres, les ouvrages des protecteurs de l’inoculation ; je m’en rapporte surtout à la manière dont ces matières sont discutées dans le Journal de Médecine , ouvrage utile et nécessaire , dont l’auteur , plein de zèle et de lumières , a adopté l’inoculation après un examen réfléchi; il se fait un devoir d’entrer sur cet objet dans un détail trèscirconstancié ; il vaut mieux que j’en conseille ici la lecture que que si j’allois le copier.

Au reste , il n’y a aucune méthode , aucune pratique de médecine qui soit plus solidement établie que celle de l’inoculation ; je veux dire que les mêmes raisons qui déterminent ordinairement les médecins à adopter dans une maladie un remède plutôt qu’un autre, doivent le déterminer à préférer la jaetite— vérole artificielle à la petite-vcrole naturelle.

Je dis plus : les ennemis de l’inoculation ne prennent pas garde qu’on pourroit employer contre la médecine en général les mêmes armes qu’ils essaient d’employer contre l’inoculation. Je ne crois pas qu’ils trouvassent leur compte à entrer dans cette lice avec un médecin philosophe bien instruit.

Je souhaiterois que quelques-uns d’entre eux eussent fait cette réflexion avant de produire leurs doutes , leurs idées , leurs raisonnemens et leurs calculs contre l’inoculation ; ils se seroient moins exposés à des reproches pareils à ceux qu’a faits aux médecins un ingénieux auteur. « Leur bonté , dit-il , est dure , leurs secours » sont cruels , leur familiarité est impérieuse ». Les amateurs de l’inoculation semblent être plus à l’abri de ces reproches que ses ennemis. i

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