‹ Œuvres complètes de Bordeu (volume 2)Chapitre 21 sur 25 · SIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PARTIE

La cEimle motîerne de Paris. Talens et courage de Rouelle et de ses auditeurs. Son embarras dans l’analyse animale. Décision de Stabl , de Venel. Ce que c’est que le sang aux yeux d’un médecLu. Les chimiètes et les physiciens ont leur manière particulière de considérer cette liqueur. Les médecins la contemplent toujours vivante , et faisant partie du tout animé. Le sang se répare par 1 air , par l’eau de l’atmosphère, parles émanations de chaque organe, par les alimens prédisposés à la vie , par une grande quantité de petits corps vivans à leur manière. L’anatomie ni la chimie ne peuvent saisir ces petits corps. Système de Cos sur ces émanations séminales. La bile, la pituite, la mélancolie, le sang des anciens. Chacune de ces humeurs venant à dominer, fait une cachexie particulière. La cachexie bilieuse. La cachexie muqueuse, albumineuse, couenneuse. La cachexie laiteuse. La cachexie séminale. La partie sensible préside à ces cachexies. La cachexie sanguine ou hémorrhagique. La cachexie graisseuse. La cachexie séreuse ou aqueuse. La cachexie uriueuse. Mauvaises analvses des alimens. Cachexie splénique. La fistule intestinale , son travail. Analv.se du lait peu utile. Cachexie stercorale , excrémentitielle. Le méconium , sa couleur, celle de la bile et du sang ; sa partie colorante. La constipation. La liberté du ventre. Examendes excrémens peu connus des chimistes. Analyse incomplète et inutile de la bile. Analyse chimique de l’aiine fort curieuse et peu utile. L’air agissant sur le sang, agissant sut tous les corps , provenant de la respiration et de la décomposition des alimens. Ce qu'eu pensoient les médecins pneumatiques. Ils sont suivis et copiés par les cliimistes pneumatiques modernes. Jean Rey (retrouvé et honoré par Bayen) , médecin du siècle et du pays de Montaigne, savoit ce que des chimistes pneumatiques viennent de punliei'. Scission à craindre entre les chimistes. On met la chimie là où elle n a que faire. Résumé sur les cachexies. Ce qu’elles indiquent sur la corajwsilioa du sang. Miasmes des maladies contagieuses ; les dartres, la maladie vénérienne, la goutte, la gale , les écrouelles , le scorbut, etc. faisant chacun leur cachexie. Leur existence, leur action dans le corps vivant, inconnues et impénétrables par la voie de la chimie. La cachexie purulente. La cachexie gangreneuse. La eommnnication des maladies d’un sujet à l’autre. Corpuscules séminaux, passant des pères aux enfans. Les raédicamens, les poisons. Mauvaise application de la chimie aux maladies de.s humeurs. Concert et concours de l’action des solides avec celle des liquides, dans la santé et les maladies.

I. Le sort de la médecine fut de marcher à côté de la physique et de l’anatomie , en se préservant de l’esprit de conquête , qui caractérise ces deux arts , aussi hardis que brillans dans leurs principes décidés et avantageux. Je proposerai un jour les moyens que j’ai cru les plus propres à délivrer la médecine de toute atteinte de la part des anatomistes et des physiciens. Voici d’autres ennemis puisse ns à combattre , d’autres écueils à éviter.

ÎL J^a chimie cherche , depuis qu’elie existe , à s’emparer de la médecine. Ceux qui en conservoieiit le depot sacre ne purent résister aux vives saillies de Paracelse. Il fallut plier devant cet impétueux tyran. Le corps vivant devint une manière de volcan sous la main de cet homme de feu. Les anatomistes ont disséqué le corps jusqu’aux infiniment petites fibrilles j et les physiciens ont transformé l’homme en machine à leviers , à pompes , à ressorts , à tuyaux, à pressoirs. L’écoi de Paracelse en fit un composé d’alambics, de fermeiis , de sels , d’ellcrvesceiices , de vaisseaux distiilatoires 5 de loyers d explos’oiis.

ANALYSE MÉDICÎNALÈ DU SANG. g3i

III. J ai vu naître la cliimie réformée qui s’étend depuis quelques années en France. Elle ne semble garder que son premier nom ; elle paroit avoir renoncé à ses monstrueuses prétentions sur le monde entier. Elle vouloit d’abord créer des mixtes , et jusqu’à des etres vivans t elle se contente aujourd’hui d’arriver à des principes connus et paljsables : elle a pris une forme nouvelle entre les mains memes de quelques-uns de mes amis dont j’honore et respecte les lumières. Combien de fois n’ai-je pas été tenté de m attacher au char de cette chimie sage et expérimentale ! Mais Stahl qui l’édifia , ou qui la forma des matériaux ramassés par Becher , m’a toujours retenu : je n’ai pu perdre de vue cette assertion de Junker, disciple de Stahl, et médecin comme lui, qni ne s’étoit pas laissé violer par la chimie, en ce qui concerne Ja^ medecine. ChejnicB iisus in medicinci Jcre niillus. La- chimie n est bonne à presque rien en médecine : ainsi s’exprime Junker.

^ IV. On ne peut refuser à M. François Rouelle, ajiothicaire deParis, d avoir allumé le flambeau qui éclaire de nos jours les chimistes fiançois. Il suivit, il consulta, il devina peut-être les opinions de Bechei , de Stahl, de Junker, et autres; il réforma Boerhaave , et donna du corps aux travaux de Senac , qui avoit senti le prix de Becher et de Stahl. J ai reçu des leçons de ce professeur , homme de genie , qui servira a jamais de modèle , et d’objet d’émulation a ceux de son état. Il a jDris sa place devant nos Lemerj , Geof~ froy, et leurs contemporains ; je le suivois avec MM. Venel, Roux, d Al cet , Bayen , Montant , et le R.. P. Philippe , provincial de l’ordie de la Chante : MM. Maquer et , je crois , Beaumé avoient passé avant nous : je tais beaucoup de noms respectables sortis de cette ecole. Le^ tribut de reconnoissance et d’éloges que je lui paye , ne doit pas etie suspect de ma part; il ne m’est pas arraché par tous les sayans qui en font l’ornement , et sans lesquels elle seroit tombée dans 1 oubli. S’il faut le dire , j’y jouai de bonne heure une espèce de petit rôle : assez d’honnétes gens l’ont su. Rouelle n’a cessé de crier et de faire répéter aux échos de son laboratoire , pendant plusieurs années, cette saillie singulière. Ce Bordeu , jSîessieurs y est un pauvre médecin : il a tué monjrere^ que voilà ! Grand merci à la mémoire de ce mort illustre , dont je serois fâché de remuer les cendres , autrement que pour les vénérer : mais il faut que je tire cette historiette au clair. M. Rouelle le cadet, qui est aujourd’hui démonstrateur pour la chimie au jardin Royal , et qui tient , à tous égards , la place de François , étoit plein de vie, de force et de santé, lorsque son aîné parloit ainsi de moi.

V. Ils m avoient fait l’un et l’autre l’honneur de me choisir pour traiter le cadet , dans une maladie grave : c’étoit la fièvre catharrale , avec amas dans le poumon droit; elle marcha les premiers jours , comme la fluxion de poitrine inflammatoire ; et pendant cette première époque, les saignées, et les autres remèdes, que je crus nécessaires , n’ébranlèrent pas le noyau niché dans la poitrine. Il fallut s’attacher à suivre la marche forcée de la maladie , qu’il rie fut pas possible de détourner de la suppura-

tioTi : des tentatives démesurées auroient été très-nuisibles : j’attendis , et je laissai mûrir si heureusement la maladie , qu’elle se termina vers la fin du vingt-^neuvième jour , par le crachement d’une manière de vomique , de bonne et franche maturité. Je crus alors le malade sauvé, et je le dis, me trouvant obligé de le quitter ce jour-là. Ceux qui savent la médecine , connoissent aussi la marche de ces sortes de maladies , leurs nuances , leur jsûreté ou leur danger , d’après les symptômes combinés et comparés , comme l’usage éclairé Tapprend. Notre malade me parut se trouver dans un des cas favorables : je crus sa maladie jugee en bien.

YI. François Rouelle, dont les principes chimiques, agités, trembleurs , et pourtant hardis, ne s’accordoient point avec ma tranquille expectation , prétendoit qu’il falloit empêcher ce dépôt ; il croyoit que cela se fait , comme qui arrête la fermentation , ou qui précipite un sel par un autre. Mon absence donna quelque faveur à la vivacité de ses propos. Je l’avoue de bonne foi , le malade lui-même eut raison d’être surpris et piqué : j’eus grand tort de le quitter • mais je lui jurai , comme je le pensois , qu’il étoit guéri , qu’il entroit en convalescence. Les commentaires allèrent leur train. François demeura persuadé que j’avois tue son frère , qui cependant guérit parfaitement , comme je l’avois prévu. C’est un honnête homme , vigoureux et sam , dont la brillante santé ne s’est point démentie depuis sa maladie (il y a près de vingt ans). J’étois sûr de mon fait; je marchois Hippocrate à la main. Or en ce temps-là ses saints ouvrages étoieni un peu moins lus qu’à présent, et surtout beaucoup moins entendus.

Ylî. Mais quels étoient enfin les vrais motifs de François Piouelle, qui étoit yrop grand et trop raisonnable pour être méchant, et <iui pourtant revenoit chaque année à cette aventure ? Mettant à part toutes les petites discussions qu’elle occasionna (et qui devinrent un morceau friand pour la basse calomnie'); oubliant aussi les torts réciproques que nous eûmes les uns vis-à-vis des autres, tout se réduisit à un choc entre la médecine active et chimique, d’une part, et la médecine simple et naturelle , de l’autre. Voilà le point de la chose. Je crus que cette maladie étoit devenue du ressort de la nature seule, que l’art devoit se taire. On m’opposa toutes les fanfaronades de Y an Helrnônt et de ses singes ; nos têtes s’échauffèrent. Un chimiste, un médecin du dix-huitième siècle , attendre quatorze jours , vingt-un jours , trente jours , et jusqu’à trois mois, en cas de besoin! Cette allure ne convenoit point. Le scandale étoit des plus crians.

YIIL Pour comble de chance , MM. Rouelle habitoient une maison située auprès de l’hôpital de la Chanté , où j’allois souvent m’instruire, et ouïes saignées se faisoient par vingtaines, par trentaines , sur chaque malade. Je suivois les effets de cette manœuvre : je l’ai expliquée en dénorîçant le fameux modique de cet hôpital (i). J’ai dit comment les saignées se faisoient souvent sans l’ordonnance positive des médecins. Frère Stanislas , dont j’ai parlé

(i) Vor ez les Recherches sur la colique des Potiers, page 485.

aussi , étoit un des principaux commis de ce bureau des saignées , si on peut ainsi parler. Il est aisé de comprendre que lui et ses émissaires s’étoient introduits cliez mon malade , où ils prêchoient leur doctrine populaire. Qui sait s’ils ne venoient point plaider contre la réserve des médecins , pour leurs maîtres , pour leurs associés ? Ou qui peut douter qu’ils n’étalassent en elïet toute leur marchandise? Rouelle étoit dès lors un de ce malades célèbres qui sont si sujets à être assiégés et visés de loin. François se préoccupoit sans cesse contre moi , quoique j’eusse pris la précaution de soumettre mon opinion à ses amis MM. Antoine de Jussieu , Lalouettc , et Grand-Clas , médecins distingués ; mais ce n’étoit pas des sages qui dévoient (suivant la petite brigue qui s’étoit formée) avoir l’honneur de la cure.

IX. L’aventure finit ainsi que je viens de le rapporter. Je la regarde comme une époque que n’oublieront point les partisans de la médecine naturelle. Combien elle fut déchirée en cette occasion ! Mais on connoît les triomphes qui lui ont été décernés depuis : elle a contenu et dévoilé l’ignorance et la polypharmacie : elle a décelé l’envie et ses projets pervers j les silïlemens de ses serpens se feront moins entendre ; leurs dents envenimées tombent en pourriture. La scène de la médecine a changé , par les soins et les lumières de plusieurs de nos sages confrères , qui regardent avec pitié ces temps où quelques-uns de nos anciens virent faire tant d’enfantillages , tant d’entreprises inconsidérées , pour ne rien dire de plus.

X. Nous avions bien des moyens de nous instruire chez Rouelle! Je n’oublierai jamais qu’à travers un extérieur peu châtié et peu ordinaire , à travers ses phrases décousues , et que dictoit une pétulance rare et très-piquante , de grandes vérités sortoient de sst bouche , comme les éclairs percent la nue. C’étoit l’enthousiasme chimique le plus exquis, et que n’auroient point méconnu les partisans les plus échauffés de Paracelse. Avec quelle netteté la nature des substances ou matières végétales et minérales étoient exposées à nos yeux ! Avec quelle précision les instrumens et les fourneaux obéissoient à des mains , sans cesse égarées et tremblantes , lorsqu’il ne s’agissoit pas d’une opération I Nous le dîmes souvent , et j’en prends ici un acte authentique. M. Rouelle étoit pour la chimie , ce que Jean-Louis Petit ( que j’ai aussi connu et étudié autrefois) étoit pour la chirurgie. L’un et l’autre devinrent les maîtres de leur art , sans avoir eu besoin de cette éducation relevée , si nécessaire en certains cas , et si nuisible ou si inutile en d’autres. L’un et l’autre avoient reçu de la nature de ces taleiîs particuliers qui se développent avec l’âge et presque sans aucun secours extérieur. Je tiens que l’étude , la science du cabinet, et le commerce des bibliothèques , auroient bouleversé ces têtes, et étouffé le génie qui y croissoit , sans culture et par les seules forces de la nature ; ce génie qui n’aime pas la contrainte j et qui s’échauffe de son propre feu. Astruc qui fut mille fois plus lettré qu’eux deux, ne seroit jamais parvenu au point de pratirquei comme il faut la moindre opération de chirurgie et de phar-

5)34 ANALYSE BIÉDICINALE

macie. Roueîîe étoit même devenu si supérieur , qu’en dernier lieu sa tête ne preiioit plus aux choses de détail dans sa boutique* Î1 mourut en consomption , attaqué de mouvemens convulsifs et presque continuels, de tous les membres; maladie précisément pareille à celle dont j’ai traité et vu finir lé Keiser , espèce de chimiste bâtard et charlatan , manieur du feu et du mercure à sa façon. J’ai lieu de croire que ce dernier avoit usé de son mercure en manière de remède universel et préservatif des infirmités de l’âge. J’ignore si Rouelle donna dans cette chimère; mais je sais que le pas est fort glissant pour les chimistes enthousiastes , et qu’il y en a qui gardent un penchant caché pour la panacée universelle, la pierre philosophale , le grand œuvre.

XL J’ai ouï dire qu’on pourroit publier un jour les leçons de François Rouelle. Je les ai comparées avec les ouvrages de Junker , sur lesquels elles me paroissoient calquées. Je ne crois pas qu’il y ait un éditeur assez véridique et assez patient pour les publier telles qu’il nous les débitoit. L’échantillon qu’on en a mis dans un ouvrage de chimie fort connu , est d’après nature. Cela n’empê— che point que M. Rouelle ne fut un homme distingué , un chimiste du premier ordre , et même qu’il ne faille en parler avec vénération et respect , et surtout lorsqu’on est du même ordre que lui , et qu’on court la carrière qu’il a ouverte. L’analyse animale fut son écueil , comme celui de bien d’autres. Nous le priâmes souvent d’appliquer et de suivre ses principes dans le développement des corps organiques , des animaux vivans , surtout de î’homme , objet principalement nécessaire à la medecine. Il n’y étoit plus : il faut en convenir. Là finissoit son savoir faire. On pouvoit lui appliquer ce qu’un saint de la primitive église dit à des fanatiques trop curieux, et qui se fioient uniquement à leurs forces : hue usque venisse siijficiat (i). La médecine pouvoit parler ainsi à la chimie. Rouelle n’étoit pas en état de l’empêcher.

XII. Venel parut, et présenta la chimie par ses plus beaux côtés. Il donna des bornes à la physique; il pénétra jusqu’aux recoins les plus cachés des mixtes j il ne dit presque rien des corps organisés et vivans ; il prononça , en parlant de l’application de la chimie à la médecine, « que la chimie médicinale, devenue phy-

siologique et pathologique , remplit bientôt d’hypothèse monî> strueuses , la théorie de la médecine .... Et que les médecins » théoriciens traitoient la chimie avec cette licence de raisoniie- » ment , cette exondance d’explications qu’on leur a tant repro- » chées , et à si juste titre ; qu’entre leurs mains la théorie chiî) inique fut bientôt aussi gratuite que celle de la médecine ....>» Il observe au sujet de Vaii-Helmont , « qu’il a jete les fondemeus » de cette doctrine , qui est sur le point de prévaloir aujourd’hui , î> et qui ne reconnoît pour agens matériels dans l’économie ani- » male , que des organes essentiellement mobiles et sensibles , au )> lieu de pures machines mues par un principe étranger , des « humeurs , des esprits » Enfin Venel avoue , quoiqu’à regret ,

(î) Vid. Beat. Ifieroniini Epist, id 'vita S. Hilarionis.

w qne les connoissances fournies par la cliimie à la médecine ration-

» nelle sont bien moins étendues , et surtout bien moins utiles

» à la médecine-pratique, que ne Fa prétendu Boerhaave (i). »

XIII. Le peu de cas que Stahl et Junber faisoient de son ajDplication à la médecine ; l’impuissance de Rouelle qui se trouvoit arreté dans l’explication des phénomènes de la vie ; enfin les décisions de Venel firent ma loi. Je renonçai à la cliimie des corps morts , et je m’attachai à celle des corps vivans. Or quoique Fhistoire de la préparation des alimens dans l’estomac tienne , à quelques égards , aux révolulions spontanées qu’essuie la pâte alimentaire livrée aux expériences cliimiques , une seule réÜexion paroît suIFisante pour renverser les prétentions de la chimie sur la digestion (qui est la fonction animale la plus près du domaine de la Chimie ). Je faisois cette réfiexion il y a plus de trente ans , en demandant pourquoi des animaux d’espèce différente j nourris des mêmes alimens , produisent des résultats de la digestion, des excrémens si éloignés les uns des autres, lorsque la digestion s’est bien complettée : Ciir animalia diversa quœ iisdem utunlur aliinejitis tam varias emiitunt feces (2) ? Des alimens auroientbeau être triturés , pilés , échauffés , fermentés , exposés à toutes les causes approchantes de la digestion qui se fait dans un chien et dans un homme, on n’obtiendroit jamais des excrémens, un chyle , un sang, des chairs , des os , des poils , un lait , une urine semblables à ces liqueurs et à ces parties, telles qu’elles se trouvent dans l’homme et dans le chien. Chacune de ces espèces a sa manière d’être particulière , qui la met à sa place dans le nombre des êtres sensibles. Or ce caractère particulier , qui fait l’essence de l’individu , est principalement l’objet de la médecine , qui considère le corps vivant, et occupé à ses fonctions.* Voilà , si l’on vent, les gazj, les gurs , les esprits, dont les anciens chimistes avoient connu l’existence , d’après les médecins et les philosophes de l’antiquité , et auxquels les chimistes modernes seront obligés de revenir. Voilà sur quoi porte véritablement l’essence de l’animalité , et ce qui (avec l’influence de l’âme spirituelle) donne à toutes les parties nerveuses et vivantes un surcroît d’activité , par laquelle elles sont séparées des autres classes d’êtres connus dans la nature.

XIV. Que l’examen chimique du lait, du sang, de l’urine, et des autres parties et liqueurs animales , puisse conduire les artistes à un grand nombre de découvertes , je me donnerois bien garde de le nier : et qu’ils soient dans le cas d’expliquer , par leurs ingénieuses manœuvres, bien des vérités susceptibles même de démonstration , et qui puissent faire le fond d’excellentes dissertations phvsiqucs et académiques , le fait est établi par mille épreuves. Mais que cette analyse des humeurs mortes et soumises à des changemens , dont la vie animale les met à l’abri , plutôt que de les y exposer , puisse donner la clef des phénomènes de la vie

(i'; Icmot Encyolopcdie.

(2) Chüific, /fàfôr. Morjspel. 1743.

animale et sensible , et fournir les meilleures indications pour arriver à la résolution des divers problèmes possibles à proposer sur ranimalité , c’est ce que je crois impossible : c’est au moins ce à quoi les chimistes ne sont pas parvenus jusqu’ici. Je vais, en attendant leurs nouvelles tentatives , proposer sur la contexture et la composition des humeurs animales, quelques aperçus qui peuvent servir dans la pratique de la médecine , et qu’on ne pourra point prendre ( comme la plupart des expériences chimiques) pour des amusemens physiques, et des notions vagues qui ne servent point à la résolution des énigmes du corps vivant : énigmes cependant journellement nécessaires à résoudre par les médecins surle corps vivant , actuellement sain , pour le conserver , et actuellement malade , pour arriver par la voie la plus sure et la plus sage , à la guérison , lorsqu’elle est possible.

XV. Le sang n’est aux yeux d’un médecin , qu’une masse de chair fondue pu coulante, une sorte de gelée, un amas de suc nourricier semblable, à bien des égards, à la partie d’un œuf qu’on appelle le blanc , mais qui au lieu d’étre contenue , ainsi que cette portion de l’œuf, dans des cellules qui se communiquent les unes aux autres , l’est dans des vaisseaux , et leurs dernières ramifications , et dans le tissu spongieux des parties. Cette chair coulante s’étend de ces ramifications jusqu’aux gros couloirs où elle forme un torrent auquel toutes les portions de chair vivante et mobile , se concentrent et viennent aboutir ’ d’où enfin elles repartent pour aller retrouver le tissu des parties solides, se recoller à elles et à leurs interstices, refaire un même corps avec elles. Expliquons cette thèse.

XVI. Les parties solides du corps tiennent les unes aux autres par une sorte de colle ou de glue, qui se liquéfiant par degrés , dans les interstices et les cavités des fibres et des membranes , dégénère enfin en liqueur , en ce que nous appelons lymphe. Cette liqueur plastique a un penchant singulier à se figer, à s’épaissir, lorsqu’elle n’est point agitée continuellement par les forces de la vie. Elle conserve sa fluidité lorsqu’elle se trouve livrée aux secousses , aux tremblemens , à la motillation indélébile des solides vivans et animés. Elle pénètre les vaisseaux , et va former de^' colonnes considérables de matière gélatineuse dans les gros couloirs. Telle est la fabrique et la construction du tissu muqueux ou cellulaire : membraneux en certains endroits , ensuite muqueux, baveux, coulant, fondu. Il y a donc une union intime entre toutes les colonnes de liqueurs flottantes dans les vaisseaux, et l’origine de ces colonnes, qui n’est qu’un suintement à travers le tissu spongieux , moitié solide et moitié liquide : semblable à ces toiles formées sur de la bouillie ordinaire , et faisant corps par leur face intérieure , avec la masse liquide qu’elles recouvrent. Ainsi le sang fait corps avec les solides : ainsi il communique de proche en proche jusqu’à l’estomac et les intestins où sont les racines , destinées à porter dans la masse une liqueur propre à aller s’incorporer avec tout le système des liquides et des solides.

Ainsi le sang tient liii-niéme aux solides dont il n^est que rëcoulement, ou une portion, laquelle n’est pas carnifiée ou organisée (si on n’aimoit mieux dire que les solides eux -mêmes ne sont que du sang forme' en tissu, et qui a perdu sa liquidité). Enfin le sang participe déplus près ou de plus loin à la vie des solides, à la chaleur qui les agite , à leur sensibilité qui les anime. A ce compte tout le corps n’est qu’une masse de bouillie charnue ou animale , concrète , épaissie , tissue dans quelques endroits , liquide et fondue dans d’autres. Cette masse est comparable à une éponge imbibée de liqueur , et tissue de parties à peine contiguës , séparées par des fluides intermédiaires, sans c^se agitées, brûlant toutes du feu qui ne s’éteint point pendant la vie , toutes subordonnées et participantes à la sensibilité animale dont elles sont aussi les instrumens nécessaires Voilà à quoi se réduit la plus grande portion du corps animal. Ce que les anatomistes en démontrent ordinairement , n’en est , pour ainsi dire , que la charpente , la carcasse , ou le squelette. Les médecins vont plus loin : ils suivent la vie jusqu’à ses derniers réduits, jusqu’à la monade ou l’atome vivant, uni à l’âme spirituelle , niché dans le corps spongieux, baveux ou liquide, et siégeant spécialement et éminemment sur le genre nerveux, qui n’est lui-même qu’une sorte de colle singulièrement filée et organisée.

XV If. Les chimistes vous diront que toutes ces parties, ces toiles, ces couches, ces liqueurs se réduisent, par l’analyse, en terre et en eau , en air et en phlogistique , et qu’on y trouve aussi quelques substances salines. C’est la fin , le nec plus ultrà de leurs opérations; et nous n’avons que faire de cela en médecine, par la raison que toutes leurs démonstrations supposent le corps inanimé, décomposé, détruit, et encore plus loin de l’état de pure nature , qu’il ne l’est aux yeux des anatomistes , qui au moins vous démontrent de gros objets sensibles et frappans. Les chimistes trouveront aussi dans le sang du phlogistique , du fer, de l’air , du savon : ils disputeront sur la nature et les principes des sels qu’il contient , sur l’alkali ou l’acide qu’il contient ou ne contient point : les uns y voudront de l’huile , et d’autres n’en voudront pas. Peu nous importe. Ils auront, avant d’arriver au plus léger, au plus indifférent de leurs principes , détruit l’animalité, dérangé la contexture organique , décomposé entièrement la symétrie animale, éieint la vie, la chaleur naturelle, détruit l’équilibre de la mixture des humeurs et des solides : ils ne nous odriront enfin que les débris de toutes les parties qu’ils auront travaillées. S’ils parviennent à redonner un air de vie à quelque partie qui l’aura perdu , il en sera comme du rajeunissement d une vielle pomme dans la machine du vide : c’est le plus qu’on puisse leur passer. Ils brilleront dans l’invention des remèdes ^ mais lorsqu’il s’y agira de leur application , ils seront d’autant plus modérés , qu’ils seront plus sages et mieux instruits de l’énorme dislance qui sépare leurs opérations d’avec celles de la vie animale, On les trouvera au contraire d’autant plus osés , qu’ils seront plus éblouis de leurs principes.

ANALYSE MEDICINALE

XVIÎL Les physiciens trouveront dans le sang, de la sérosité , des parties iibreuses : les uns voudront , comme dans le lait , y noter les parties grasses, hutireuses , caséeuses et aqueuses. Cette comparaison du lait avec le sang , sera d’autant plus remarquable, qu’elle se trouve dans les œuvres d’Hippocrate. Les autres ne voudront point de corps graisseux ou butireux dans le sang. Ceux-ci le voudront composé de globules dont ils compteront le nombre , sans qu’on ait à leur chercher chicane sur leurs calculs très-arbitraires. Ils porteront meme les choses jusqu’au point de voir ou d’imaginer des globules éclatés et. mis en pièces, comme cela arrive à des globuli^ de verre 3 et les gens sensés ne feront pas grand cas de ces enfantillages. D’autres verront le sang trop* épais , trop liquide , doux, aigre. Les uns prétendront qu’il s’échauffe par V atlritiis , entre les globules et les solides ; et les autres n’en croiront rien. Ils calculeront la quantité de sang que peut contenir chaque individu; et ils ne la fixeront pas mieux qu’ils ne fixèrent la force du cœur et celle de l’estomac, sur lesquelles on a écrit tant de niaiseries. Ils essayeront de trouver le poids spécifique de chaque partie du sang , de chaque humeur qui en sort, et ils s’amuseront sur tous ces objets , sans rien déterminer. Ils parleront d’hydraulique , et on leur dira : laissez-là vos vaisseaux morts et insensibles à l’aiguillon de la vie , méconnu par les physiciens et par les anatomistes , non moins que par les chimistes ordinaires.

XIX. Nous marcherons un peu autrement avec les médecins , pour pénétrer dans la composition de la chair fondue ou liquide, qui roule dans les vaisseaux des animaux, et nous suivrons une route bien simple et bien naturelle. Nous examinerons les corps qui vont entrer dans la masse du sang pour la renouveler , ou pour en entretenir la durée et l’usage , de même que les corps qui sortent de la masse animale pour la purifier. Nous tacherons de saisir ces corps nourriciers et excrémentitiels , au moment le plus approchant qu’il soit possible de leur union avec la masse , et pendant qu’ils tiennent encore à l’animalité. Nous demeurerons attentivement fixés à l’histoire et aux modifications de l’état sain, et à celles de l’état de maladie, ayant toujours sous les yeux l’individu vivant, l’animal entier, tel que se comporte, par exemple, l’œuf que la poule couve actuellement. Enfin nous avons à étudier l’homme et ses parties actuellement vivantes et occupées à leurs fonctions. Quant aux matières que le corps vivant absorbe pour en faire son propre, nous ne serons pas démentis, en assurant que l’air travaillé dans le poumon , est un de ces matériaux , soit qu’il entre lui-même dans le sang , soit qu’il lui envoie quelque substance ignée , éthérée , connue des anciens sous le nom d’esprits vitaux. Il n’est point d’animal qui n’imite Promethée , en volant et attirant à lui le feu céleste répandu dans l’atmosphère. Le sang se vivifie de cette manière; il vit d’air : le feu qui l’anime a besoin àe ceAie ventilation , de ce renouvellement , comme celui de

nos fovers. Comment cet air (composé ou élémentaire) agit-il dans le sang? Comment le fait-il brider du feu vital XHodéré au degré

DU SANG. p39

qu^exige la nature? On le saura lorsqu’on aura détermine la manière dont la chaleur vivifie sous la poule l’œuf fécondé , tandis qu’elle pourrit ceux qui ne le sont point. On le saura lorsqu’on aura détermine la manière dont l’aimant rend le fer participant d’une de ses principales vertus : c’est ainsi, dis-je, que le feu aérien se combine avec les parties et les liqueurs animales; c’est ainsi qu’il leur communique le degré de chaleur propre à la conservation de la vie, et qu’il produit sur le mort des phénomènes bien différens. D’après ces principes , un médecin a rempli sa tâche , lorsqu'il sait voir et décider lequel de plusieurs airs donnés, est le plus favorable à un individu à conserver. Mais il ne peut s’empêcher de considérer, dans cette sorte d’attraction par laquelle la vie est pompée de l’atmosphère , combien cette fonction tient, du coté de l’animal qui respire, à un fond de sensibilité attentive et industrieuse des organes : elle est même tellement dirigée, que s’il n'y a pas un accord (qui sans doute se prédispose de loin ) entre l’air qui entre et les tuyaux qui le reçoivent, la respiration se dérange et exprime , par les accidens qui surviennent , le besoin oii est l’animal de trouver un air qu’il goûte davantage. Ainsi cette entrée de l’air qui paroît simple et mécanique , ne l’est point entièrement ; elle est aussi le résultat et l’accord d’action entre les parties vitales , et celles de l’air qui se trouvent les mieux préparées pour venir faire corps avec cette vitalité. C’est une sorte de sécrétion vitale , qui foncièrement suppose le goût particulier des organes , pour un principe destiné à faire corps avec l’animal qui le respire.

XX. On conviendra aussi sans peine , que les couches de l’atmosphère les plus près du corps des animaux , et les plus imprégnées de leur transpiration, sont une manière de laboratoire oii l’eau se prépare à pénétrer le tissu de la peau : de sorte qu’il y a toute apparence que les animaux se nourrissent en paj'tie par la peau , ainsi que les plantes par leurs feuilles. Tout corps animal est continuellement pénétré par une fumée aqueuse et qui tient quelque chose de l’animalité dès son entrée dans la masse ; elle s’insinue jusqu’aux réduits des parties les plus solides; elle les tient sans cesse séparées les unes des autres. Nous l’avons déjà dit ( XVI ) le corps vivant n’est qu’un édihce spongieux , nageant dans la sérosité de partout et en tout sens , entretenu dans l’ordre de liquidité nécessaire par le degré de chaleur convenable : partout il s.’agi(e, partout il est humecté. Un certain degré de changement dans l’atmosphère le mettroit dans l’inaction ; la chaleur trop forte le détruiroit , en faisant éclater ses ressorts , ou le réduiroit en jmtrilage , après avoir chassé la vie ; le froid qu’il ne pourra pas vaincre par sa chaleur centrale , d’accord avec celle de l’air respiré, le glacera en tout sens. Toujours chaud et liquide à son point ; toujours agissant par ses propres forces , soutenu par le feu, l’air et l’eau qui renvironneiit , il bouillonne continuellement dans un bain de v^apeur , dont il entretient en partie la chaleur. Par conséquent le sang se mouille sans cesse ,

94o analyse médicinale

et sans cesse il est liquéfié et écliaulfé âu dehors au dedans , et réciproquement. Si ^tté manière d’étre éloit suspendue pendant quelque temps , la sensibilité et la mobilité des parties , la vie et l’action du sang s’évanouiroient comme la fumée. Prenez garde que cette pénétrabilité du corps animal , au moyen de laquelle il est sans cesse rempli ou traversé par des torrens de chalelir et d’eau , jusqu’à ses parties les plus intimes , est différente de la même propriété à laquelle vous diriez que sont sujets tous les corps de la nature les moins animés. Dans ces derniers , tout est passif : dans les corps organiques au contraire , et surtout dans ceux qui sont doués de sensibilité, l’entrée de l’eau, de l’air et du feu dans leur tissu , sont en c[uelque manière subordonnés à cette sensibilité. On peut assurer sans métaphore , que les papilles nerveuses de la peau et de tout le corps, vont au-devant de l’eau et de la chaleur dont elles ont besoin , tout comme on sait que les papilles de la langue s’élancent vers les corps sapides qui leur sont présentés. La sensibilité a quelques droits dans toute action , dans toute foriclion animale , celles mêmes qui au premier cou|) d’œil semblent les plus passives , telles que la pénétrabilité.

XXL Les alimens proprement dits ont déjà tâté de la vie. Ce sont des débris ou des matériaux désunis du tout vivant qu’ils composoient : ils contiennent plus ou moins de cette partie nutritive (vrai aliment des corps organisés) répandue dans la natLire entière qui compose et vivifie les végétaux , qui fait la base ou le fond de l’animalité. C’est à elle que l’esprit vital aime à se joindre, et elle mérite seule d’être animée, et de devenir le sujet de la sensibilité et de la mobilité que l’âme immortelle honore et éclaire dans l’homme. Mais quelle cpie soit la disposition des alimens à pouvoir se changer en notre substance , voyez la quantité de salive qui les arrose pendant la mastication : elle leur applique le caractère de l’animal qu’ils vont nourrir^ elle les dispose , si on peut ainsi parler , à une plus forte dose d’animalité qu’ils vont recevoir dans l’estomac. Là , comme dans un foyer d’incubation, se rassemblent toutes les forces digestives, toutes celles qui peuvent extraire et choisir les parties nutritives , et les rendre plus susceptibles de toutes les qualités animales et propres à l’individu dont elles vont faire partie : elles arrivent enfin dans le sang après bien des travaux , bien des détours , après avoir été iriùries et incorporées à des humeurs qui font partie du tout ÿ tant la nature craint ce qui est étranger, lorsqu’elle peut le distinguer, et qu’elle aime ce qui sympathise avec elle lorsqu’elle peut le saisir I II ne faut pas s’y tromper; la digestion se réduit à une vraie extraction, à un véritable choix , et à une distinction trèsréelle du bon et du mauvais^ et sans doute la sensibilité préside à cette fonction. Cette fonction , lorsqu’elle est bien franche , bien vivante , a une marche marquée et subordonnée aux appétits naturels ; cette marche, il ne faut par l’altendre d’une digestion forcée , purement chimique, telle qu’elle est enfin dans tant d’oc-* casions où les alimens trop livrés à leurs chaugeraens spontanés,

■^Dü' SANG. 94i

«erangcnt plus ou moins la fonction digeslive. Ce n^est que par les epreiives sur les corps vivans , que les chimistes peuvent distinguer les poisons des alimens ; leurs expériences ne leur apprennent rien sur cet objet, qui est le point capital de la digestion, hnfin le suc nourricier arrive dans le sang, et va vivre avec lui , en se dépurant sans cesse , et passant sans cesse à de nouvelles modifications que leur font subir les parties sensibles soigneusement occupées à se défaire de tout ce qui est inutile , et qui ne peut être admis à moins de quelque surprise faite à la nature. On peut donc mettre en fait qu’une masse de mauvais alimens peut fermenter et se travailler chimiquement dans l’estomac , sans qu’il eu résulte autre chose que du désordre dans la digestion , ce qui assimile cette fonction à celle de l’incubation , dans laquelle un œuf non fécondé se pourrit et se gâte : ainsi un aliment non susceptible de la vie de l’individu se corrompt. Je demande si les chimistes peuvent arriver au point de distinguer, par leurs analyses, la matière qui va se mal digérer d’avec celle qui va faire une bonne et louable digestion.

XXII. Comparons la masse et le poids des alimens qu’un homme avale avec la petite dose de sucs extraits de ces alimens qui vont remplacer les pertes que fait le sang. On voit une énorme quantité d’eau dans laquelle nage le vrai suc nourricier : on diroit que nous vivons d’eau : on diroit que la masse des alimens dont nous usons dans les vingt-quatre heures, n’est point nécessaire à la subsistance du corps. Il faut en convenir , nous ne sommes qu’un amas d’eau , une espèce de brouillard épais renfermé dans quelques vessies. Mais la masse d’alimens ne sert point seulement à fournir les parties nourricières , elle agit par son poids , et en manière ae lest ; elle pèse sur les parties organiques ; elle remonte les forces épigastriques ; le goût et l’attention de l’estomac et de ses appartenances se réveillent par ce poids , non moins que par la sensation qu’occasionnent les parties sapides : il faut surtout noter dans cette élaboration , la grande quantité de parties vo-i latiles , spiritueuses , alimentaires , €{ui traversent le corps , comme les odeurs percent l’atmosphère. Assurément les analyses chimiques , non plus que les instrumens des anatomistes, ne peuvent rien sur cette nuée de petits corps qui concourent pourtant à la nourriture , qui entrent dans la composition de la masse du sang, qui pénètrent et vivifient le corps, ainsi que l’air qui entre par les poumons , ainsi que l’eau qui pénètre le tissu de la peau , qui enfin font le fondement de cette vapeur chaude et moelleuse dans laquelle tous les organes nagent. îî faut apprendre des médecins quels changemens heureux et notables ces petits corps avalés opèrent , quelle réfocülaîion générale ils procurent ; combien une bonne digestion tient à leurs effets ; combien au contraire elle est difficile , lorsque les organes sensibles ne sont plus susceptibles d’être excités, réveillés et abreuvés par les particules sapides qui leur plaisent ordinairement; il faut savoir quels désordres arrivent, lorsque ces mêmes organes, flétris et énervés , ont perdu

ANALYSE MEDICINALE

Féiiergie et l’espèce d’orgasme au moyeu desquels les Iiumeurs elles-mêmes sont animées , comme on a éprouvé que la salive des animaux est animée par la colère. La chimie ni la mécanique n’atteignent pas à l’explication de ces assauts, de ces accès, et si je piiiS le dire , de ces poussées du sentiment. C’est pourtant d’elles que dépend le complément de toute digestion.

XXiîI. Portons à présent nos vues sur d’autres nuées d’émanations qui composent et animent le sang , et qui le rendent encore plus rebelle et plus résistible à d’autres voies d’examen que celle de la médecine. Il faut se rappeler que chaque partie organique du corps vivant a sa manière d’être , d’agir , de sentir et de se mouvoir : chacune a son goût, sa structure, sa forme intérieure et extérieure , son odeur , son poids et sa manière de croître , de s’étendre et de se retourner , toute particulière : chacune concourt

' t I- ô l’oncoïviKlf» rl n tnntps IPQ

à sa manière et pour son contingent, à l’ensemble de toutes les

fonctions , ou à la vie générale : chacun enfin a sa vie et ses fonctions distinctes de toutes les autres. Je ne sais si le fonds d’une même nourriture , d’une matière première et comme élémentaire de nourriture , peut suffire au développement et à la conservation de tant de parties différentes : je croirois que les alimens sont fournis de corpuscules destinés par leur nature à aller, par un choix spécial , nourrir , faire durer et subsister tel ou tel organe. Cette sorte d’homéomérie d’Anaxagone , renouvelée de nos jours par un célèbre naturaliste , paroît avoir des fondemens assez solides pour être prise pour un principe général de la réparation et de la formation des êtres vivans organisés. Ce que je crois certainement , c’est que chaque argane tenant son coin , comme je viens de le dire, et vivant de sa propre vie (pompée et renouvelée dans la niasse , comme tout animal pompe et renouvelle sa vie dans 1 air) , chaque organe aussi ne manque pas de répandre autour de lui , dans son atmosphère^ dans son département , des exhalaisons , une odeur, des émanations qui ont pris son ton et ses allures, qui sont enfin de vraies parties de lui-même.

XXIV. Je ne regarde pas ces émissions comme inutiles et de pure nécessité physique ; je les crois utiles et nécessaires à 1 existence de tout l’individu. La semence donne , comme on le sait , un ton mâle et ferme à toutes les parties , dès qu’elle est dans le cas d’être repompée et d’être renvoyee dans la masse des humeurs et des solides , par le travail de ses organes naturels. : elle met^uu nouveau sceau à l’ammalité de l’individu , en partie soumis à 1 action de cette liqueur créatrice. La comparaison entre les parties de la génération et l’organe qui semble le moins necessaire et le moins noble, est aisée à faire. Voyez comment le foie teint de sa bile tout ce qui l’environne ; prenez garde à l’odeur urineuse qu’exhalent les environs des reins : allez dans une boucherie éprouver comment chaque partie du corps donne à celles de son voisinage uni air de ressemblance et d’analogie avec elle-meme : cela paroit sur— • tout dans les viscères. Mais examinez le sang qui revient de chaque* région principale , celui de la tête , de la poitrine , et ciu bas--

ventre : il est eViclent que chacun d’eux a des qualités particulières qu’il a acquises dans le tissu des parties d’où il revient. Je prends enfin comme un fait médicinalement démontré , cette assertion sur les émanations continuelles que chaque organe envoie dans le sang ; et s’il é toit possible de tirer quelque parti des découvertes des anatomistes sur l’existence de^ veines lymphatiques, je dirois que cette liqueur gélatineuse a des vaisseaux particuliers pour être plus sûrement rapportée dans la masse du sang avec les qualités individuelles qu’elle a prisesdansîe tissu intérieur de chaque organe, pour imprimer au chyle, dans le canal thorachique , les propriétés et signatures propres aux parties dont il est composé. Quelqu’un a trouvé des veines lymphatiques dans les testicules, et il les a destinées au retour de la semence dans le sang ; on n’avoit pas besoin de savoir l’existence de ces veines pour savoir le fait de 1 absorbement. Ce qui soit dit en passant , de peur que quelque autre anatomiste ne vienne nous dire que ces veines n’existent point dans les testicules. Il faut toujours être en garde sur ces petites assertions anatomiques, qui ne font rien au fait et à l’absorbement des émanations de chaque organe , qu’on pourroit , en cas de besoin , permettre tout à travers du tissu des chairs , comme la teinture de la bile aux environs de la vésicule du fiel.

XXV. L’école d’Hippocrate ne connoissoit pas l’existence des vaisseaux lyrnphatiques , et elle se passoit fort bien de cette couîioissance qui a fait parmi nous plus de bruit qu’elle ne mérite , et qu en cas de besoin on trouveroit dans les ouvrages des galcnistes. Mais lecole de Cos n’etoit pas embarrassée sur le fait et les voies des enianations ; elle prenoit tout franchement la semence pour le résidu ou l’extrait de la nutrition , ou pour des exhalaisons refléchies par toutes les parties , pour le regorgement de leur richesse superflue pour une copie ou empreinte de leur forme intérieure et extérieure. Cette idée de nos maîtres, qui étoieiit toujours si près de la nature, est bien remarquable : elle sert d’appui à ce que je viens d’exposer sur les émanations individuelles de chaque organe. J’en conclus que le sang roule toujours dans son sein des extraits de toutes les parties organiques, qu’encore une fois on ne me fera jamais regarder comme inutiles pour l’accord de la vie du tout , et qui ont des qualités et des propriétés particulières auxquelles n atteignent point les expériences des chimistes. Je dirai , à^proportion que l’occasion se présentera , comment les médecins s’essayent à suivre ces corpuscules dans le sang, et à calculer les effets qu’ils y jDroduisent. Concluons que chaque organe du corps a, par ses émanations résultantes de son activité vitale, quelque rapport avec les fleurs qui répandent dans l’air une émanation séminale et vivante qui donne une idée de la semence des animaux , et de toutes les autres exhalaisons à quoi leurs parties sont sujettes.

XXVL Un autre fait entrevu aussi a Cos , mente que nous nous y arrêtions. On y prétendoit que chaque partie se purge et se netvOîe par les mouyemens de la yiç , qu’elle ne sait point se nour-

rir et clioisir son aliment particulier dans la masse des humeurs, sans que le travail qu’elle opère dans son sein n’amène des excrémens , comme des scories dont elle se défait. Je crois la chose vraie , et j’en juge ainsi , parce que toutes les parties extérieures sujettes à l’observation sont dans ce cas-là : chacune , ainsi que la tête, la poitrine et les entrailles, a ses émunctoires toujours fumans., toujours plus ou moins ouverts pour repousser les excrémens. Sans cesse la peau se dépouille et forme une crasse particulière; toujours la membrane pituitaire suinte une humeur devenue étrangère. Cette séparation se trouve partout , et il n’est pas douteux qu’elle n’ait lieu dans l’intérieur comme dans l’extérieur. Je dis que cette vapeur excrémentitielle , qui conserve longtemps quelques qualités propres à la partie qui lui donna naissance , flotte dans les humeurs , et qu’elle les domine plus ou moins , qu’elle s’incorpore avec elles , et concourt à la formation du tout résultant de ces divers mélanges ; du tout intimement lié à l’exercice des fonctions propres à chaque espèce et à chaque individu. Les écoles anciennes faisoient purger la vésicule du fiel par les oreilles ; ce saut seroit trop fort pour nos physiologies ; mais on a quelquefois trouvé dans la pratique des malades dont les oreilles abondoient plus ou moins en cette cire , à laquelle Hippocrate faisoit attention, à proportion que leur bile couloit plus ou moins complètement. Peut-être quelque praticien rencontrera-t-il quelque cas particulier qui expliquera la prétention des anciens.

XXVII. Il est des excrétoires généraux destinés à porter hors du corps l’amas de tous les excrémens particuliers des parties ; l’urine, la transpiration , et les matières du ventre , sont évidemment un composé ou un résultatde toutes les digestions anterieures. Tel est le sort de l’animalité. Sans cesse elle se dépure , et toujours elle reste imprégnée d’humeurs plus ou moins hétérogènes. La sensibilité vitale qui préside à ces dépurations , est toujours en haleine, à moins de quelque maladie, pendant lesquelles même elle ne manque point de se réveiller , tant que la vie dure. C’est dans ce chaos , dans ces révolutions , que nos yeux prennent pour de la confusion ; c’est dans ce mélange de purgations et de réparations ; c’est au milieu de ces amas de corpuscules si variés , que la nature travaille à ses opérations les plus précieuses , l’accroissement du corps et sa conservation , les divers mélanges des humeurs et les purifications. Tel est le laboratoire naturel des liqueurs animales. Ceux des chimistes n’en approchent qu’à peine , et d’une manière très-imparfaite. Ils vous diront que leurs expériences dépendent souvent de l’air qui les environne dans leurs laboratoires ou ailleurs; et nous leur répondrons que les opérations animaless* ne se font bien que dans le corps vivant , et que faute de ce milieu dans lequel ils ne peuvent travailler , toutes leurs épreuves sur les parties animales sont nulies lorsqu’il s’agit d acquérir la connoissaiice de l’état vivant.

XXVIIÏ. Les ancieps avoient réduit à quatre les humeurs qui composent la masse générale ; la bile ^ le sang ^ la pituite et la

mélancolie ont eu mi règne très-long. On les a bannies dans ces derniers siècles, pour y substituer des globules, des acides de 1 liuiîe, des sels , de 1 alkali , du fer, de beau et de la terre. Eu connoit-on mieux la composition intrinsèque du sang? On la conîioît encore moins. En vain a-t-on prétendu plier la nature à ces sortes de divisions ou de dénominations plus factices que celles de i école d Hippocrate et de Galien. Au moins les médecins trouvoient un peu leur compte dans les dogmes de ces derniers. Mais nos écoles physiques et chimiques ont tout brouillé. Elles ont nié , dénaturé et négligé des observations anciennes , pour ne pouvoir les faire cadrer avec leurs systèmes nouveaux. Elles ont distrait les observateurs de la route qui les conduisoit plus utilement et plus sûrement au but. J’ai vu dans mon enfance vilipender jusqu’au langage des anciens qui avoient peint la nature ; et les plus acharnés contre eux n’étoient que des polissons ou de jietits scioles , qui jamais n’avoient vu un malade. J’ai vu les meilleurs esprits trompés par ces subtilités physiques et chimiques , négliger l’étude du goût antique et naturel des médecins grecs. Toutes ces \érités , et ce qu il y a à en conclure, s’éclaircissent par l’étude assidue de l’histoire des maladies tracées sur le sujet même , à la manière des peintres qui prennent toujours la nature pour modèle. Or , qu’apprennent les maladies sur ce qui regarde les humeurs , leurs combinaisons , leurs mauvais mélanges ? Voilà où la physique et la chimie tombent en défaut; et c’est précisément où triomphe la médecine. La preuve est aisée à faire : elle servira à répandre quelque jour sur tout ce que nous avons remarqué jusqu’ici. L’étude de l’état contre nature va nous conduire à celle de l’état naturel : les mauvais mélanges du sang d’où résultent les maladies, vont nous apprendre ce qu’il est dans son état de santé.

XXIX. Le reflux de la bile , son développement dans le sano-, son épanchement dans tout le tissu du corps , la teinture qu’eîle donne aux solides et aux liqueurs, sont des phénomènes connus. Nous en concluons invinciblement , et de concert avec des physiologistes même des plus modernes , qu’il y a pendant tout le cours de la vie , et lors de la plus brillante santé , un commerce établi entre le foie et toute la masse des humeurs et des solides. Le foie leur fournit journellement la quotité de bile préparée de manière à concourir à la santé générale , à la composition et la réparation des parties. Il faut en dire autant des urines et de la transpiration de la peau. La surabondance de ces humeurs, évidente dans quelques-unes des maladies auxquelles leurs organes sont sujets , est une preuve de l’existence des voies par où passe riuimeur dans l’état ordinaire. Ces voies , établies et entretenues dans l’état de santé prouvent la nécessité des humeurs refluantes auxquelles elles donnent passage. La diversité des tempéramens ne fut pas sans quelque apparence de vérité attribuée autrefois à ces redondances d’humeurs. J’ai indiqué ailleurs (i) que les divers tempéramens, du coté des solides , se rapportent au plus ou moins d’activité de

(i) Reclicrches sur les glaudesj

certains organes , par comparaison à Taclivité des autres. Ainsi ïe foie contient dans son domaine les tempéramens bilieux; il les caractérise par son aclion et son énergie, qui lui font prendre le dessus sur les autres parties ; mais il fournit en même temps le fond de bile surabondante qui , en pareil cas , domine sur les autres ^ humeurs. On peut faire l’application de cette remarque à tous les autres organes : chacun d’eux domine dans les tempéramens ([u’il régit. Ce régime est sans doute dû à la sensibilité organique , radicale et nerveuse; mais cette vie elle-même est entretenue et ' conservée par l’humeur propre et innée qui entre dans la constitution de chaque organe. Chacun d’eux a un département mar- <[ué sur Ifs solides, sur les vaisseaux, le tissu cellulaire et les nerfs : chacun aussi sert de foyer et de laboratoire à une hu- ^ ineur particulière qu’il renvoie dans le sang après l’avoir préparée et fécondée dans son sein , après lui avoir donné son caractère , radical. Il faut entrer dans quelque détail pour développer ces vérités.

XXX. Je fais autant de cachexies particulières, autant de mé- : langes ou de mixtions principales des humeurs, qu’il y a d’organes notables et d’humeurs bien distinctes. Le tissu muqueux me paroît surtout être le siège de la plupart de ces révolutions cachectiques , si je puis m’exprimer ainsi. La cachexie bilieuse est avouée : je viens de l’énoncer (N"* xxix) , et je l’examinerai plus particulièrement dans la suite. La cachexie aqueuse ou séreuse n’est pas moins , évidente : elle lient beaucoup au tissu cellulaire, qui fournit à la , vessie une grande quantité de sérosités , indépendamment de l’u- : rine proprement dite , que les reins y envoient. Il faut se rappeler i j ici les divisions tracées dans ce tissu , les divers départemens , ses ■ divers ballons (i). La vessie se trouve , ainsi que l’intestin rectum , ^ placée précisément dans le fond de la grande poche cellulaire qui recouvre les viscères du bas-ventre. Çet aboutissant est comme la.j tige ou le bout de l’entonnoir auquel aboutissen t les vapeurs aqueuses d qui ont humecté toute cette région , et qui s’épaississent en se ras-i j semblant. Je ne fais aucun doute (fondé sur l’autorité de beaucoup; | d’observateurs qui ont eu à peu près les mêmes idées) que les humeursy contenues surtout vers le duodénum et le pancréas , n’aillent dej| proche en proche à travers le tissu cellulaire et les lames du mé-'l sentère vers l’épine , mouiller le rectum et aboutir à la face postérieure et dans l’intérieur de la vessie. Toutes ces voies sont naturellement ouvertes pour les liqueurs souvent surabondantes dans le ballon abdominal du tissu cellulaire. x\insi la grande quantité de pituite et de crachats qui aboutissent à la gorge , viennent nonseulement des vaisseaux, mais aussi du tissu muqueux, comme je l’ai expliqué (2). D’ailleurs , il n’est point de glande qui ne retire du tissu cellulaire qui l’environne, une grande quantité de sérosités , en les pompant , suivant l’expression de l’école d’Hippocrate. Ces sérosités se mêlent à l’humeur spécialement formée et séparée dans

(r) fiechert'Iies sur le tissu muqueux. (2) /ùid.

k g! ande. Or , ces sérosités n’étant pas pompées à sooliail: , elles forment une surabondance, une cachexie qui reilne dans les liumeurs, et inonde tout le voisinage , ainsi que la bile arretée dans son cours. C’est aux médecins à suivre et à classer les divers reflux qui surviennent par la faute de chaque organe en particulier. J’ai essayé cette marche dans quelques maladies ^ j’ai souvent cru retrouver l’humeur retenue et peccante. Combien elle éludait les voies de la circulation ordinaire I Nous reparlerons aussi de cette cachexie séreuse, qui n’est ici qu’énoncée et indiquée , eu égard à son existence et au mécanisme qui concourt à la former.

XXXI. L’humeur couenneuse qui abonde dans le sang lors de plusieurs maladies aiguës et chroniques , m’a paru il y a longtemps une espèce de pléthore , de surabondance ou de cachexie que je nomme muqueuse. C’est le produit du refoulement de la

matière nourricière détachée par la maladie , des endroits oh elle alloit se coller intimement au tissu cellulaire. Cette couenne est la

base ou la partie principale de la chair fondue ou coulante Cjiii paroît composer la masse du sang ( N® xv }, Tout ce qui s’esL imprimé depuis la publication de mon opinion , ne m’en a point détaché. J’ai regardé cette humeur couenneuse surabondante , comme la matière première des dépôts, celle du pus, celle des coctions ; et je me contente de demander ici aux chimistes , s’il leur est possible de saisir la nature et la marche de cette couenne , et de prouver à leur manière qu’elle est une partie du suc muqueux et nourricier des alimens ; s’ils peuvent aussi la travailler de manière à la changer en membranes, en pus, et cette espèce de matière qui fait les dépôts urineux. S’ils parviennent .à ces elfets par leurs opérations , ils sont sur ce point très-près de la nature. Ils tiennent un des principaux matériaux du sang , son fond ou sa base à laquelle ( y joignant le mélange de la sérosité) , toutes les humeurs qui caractérisent et vivifient cette espèce de chair , viennent se joindre. Notre objet à nous autres médecins , n’est que de suivre dans les divers âges et les diverses A^ariations des maladies, les modifications qui arrivent à cette couenne ; et nous ne sommes pas mal avancés à ce sujet. Nous savons retrouver cette matière pendant les évacuations critiques , et même symjAtoinatiques, tantôt dans les mines , tantôt dans les crachats , tantôt dans les dépôts et méiastases. Nous savons que lorsqu’elle ne se montre pas dans les excrémens, aux périodes marquées pour cela dans les maladies aiguës , ces maladies deviennent chroniques. Ces assertions , et plusieurs autres de cette espèce , il ne faut pas s’attendre que nous allions les établir par une suite d’expériences chimiques et anatomiques. Nos preuves se font journellement an lit des malades-. Il y a aussi des occasions dans lesquelles cette couenne du sang , bien loin de surabonder , et de faire plétliore , ne se trouve point au contraire à la dose ou elle doit être • et c’est ce qui établit une sorte de dissolution du sang dont j’aurai lieu de parler dans les suites.

XXXïf. La cachexie laiteuse , à la suite des grossesses , fait un

objet très-particulier et très-piquant dans l’histoire des tempèramens et des maladies des femmes. Hippocrate même a manqué la nature , dans cet endroit : il n’a laissé dans ses épidémies , que des esquisses as^ez négligées des suites de couche. Les autres ouvrages de son école, assez étendus sur les maladies des femmes , n’ont pas réparé la faute des épidémies. Peut-être le laconisme de ces derniers livres , à l’égard des maladies des femmes en couche , a-t-il conduit bien des médecins à né point faire mention du reflux du lait dans le tissu spongieux des parties et dans le sang , non plus que des elîets qu’il y produit. J’en ai connu qui nioient l’existence de ce reflux. Mais le hasard m’a fait voir plusieurs fois des amas de fromage véritable et de lait aigri sous l’épiderme des femmes en couche. J’ai vu des dépôts extérieurs et intérieurs qui n’étoient que dir lait ramassé et figé ; j’en ai vu comme du caillé , comme du petit-lait , et en telle quantité , une fois surtout , que le chirurgien qui ouvroit le corps ramassoit à pleines mains le lait caillé , et qui sembloit à peine dénaturé. La femme étoit morte en couche , les vidanges et le lait avoient été dérangés dans leur cours : tout ce lait , et il y en avoitune énorme quantité, s’étoit ramassé dans les entrailles , et collé à elles et à la partie extérieure de la matrice, par oii il sembloit avoir suinté : la face intérieure de ce viscère étoit saine. En un mot , je n’ai jamais douté, depuis que je vois des malades, de l’existence du reflux et des dépôts laiteux : j’en ai observé jusque sur la dure-mère. Ainsi la cachexie laiteuse est connue et avouée ; mais elle ne me paroît pas avoit été aussi bien examinée qu’elle l’exige. Mon travail actuel ne comporte que des remarques détachées et propres à donner une idée de la constitution que les humeurs prennent fort communément dans les femmes à la suite des couches.

XXXIIT. Une femme eunuque n’est pas un phénomène inconcevable. On a coutume dans quelques provinces, de chaponuer , comme on dit, les jeunes poulardes. Cette opération les met hors d’état de faire des œufs , et leur fait fuir le coq. (On leur a coupé les cornes flottantes de la matrice , qui vont aboutir et se joindre à l’ovaire pendant le travail de l’amour et de la ponte.) 11 est vérifié que les mœurs de ces volaiiles , le goût de leur chair , leur graisse , se ressentent sensiblement de l’opération qu’on leur a faite, de même qu’aux jeunes truies. Cette opération paroît équivalente à celle qu’on fait sur les mâles en les châtrant. Ces femelles mutilées mènent , comme les chapons , une vie triste , solitaire et mélancolique : elles fuient la société , et passent leurs jours en recluses; elles ne servent , pendant leur vie , ainsi que les chapons , qu’à élever les enfans des autres. J’en ai vu que les coqs les plus bouilîans fuy oient et dédaignoient ; il y en a pourtant de plus traitables, et qui ne paroissent pas fâchés de travailler une terre ingrate et stérile. Ces phénomènes prouvent que les femelles sont sujettes , ainsi que les mâles, à recevoir des parties de la génération un surcroît de vie qui les anime et les échauffe. Les femmes sont certainement dans le même cas. Je parlerai de la révolution que

fait éclater dans une fille pubère le premier développement de la semence. J’observe ici , qu’en y regardant avec attention , oü trouvera quebjue chose de singulier, quelque buraeur, quelque indisposition particulière dans les femmes qui , vivant avec leurs ma» ris, ne font point d’en fans. La stérilité forcée de celles qui ont renoncé au mariage , amène des accidens étonnans : celles qui ont des maris les plus propres à faire des erifans , et qui , par leur constitution particulière , ne deviennent point grosses , éprouvent aussi des révolutions très-nofables. Ainsi les jeunes brebis , qui n’ont pas porté , et qu’on appelle boiirègiies dans nos Pyrénées,, sont très-différentes des autres , et autant que le mouton l’est du bélier. Enfin, les femmes qui font des enfans , acquièrent, pour ainsi dire , à chaque couche, une nouvelle tournure de tempérament , fort indépendante de la marche ordinaire de l’âge. C’estaux médecins à saisir toutes ces nuances : on n’en peut charger ni les chimistes ni les anatomistes.

XXXIV. Suivons le lait dans ses couloirs : il n’est ordinaiment que le produit de la grossesse. J’aimerois autant qu’on me dit que les mouvemens de la trompe des poules, dont j’ai parlé (N°xxxiii), et qui va saisir l’œuf à propos, est une chose mécanique, que d’entendre les physiologistes étaler les causes mécaniques de la formation du lait pendant les grossesses. Je vois , au contraire , chez les femmes comme chez les poules , un organisme dirigé par la sensibilité vitale ^ et tendant graduellement à son objet. Je vois de part et d’autre une passion , un projet de la nature pour enfanter , pondre , couver , et les parties se disposer en conséquence pour cette grande opération , non moins éclairée par l’action nerveuse que toutes les autres fonctions : je vois une précision , une distribution d’oscillations entièrement éloignées des lois ordinaires du mouvement : je vois cet accès d’amour saisir jusqu’aux végétaux , où l’animalité se montre , pour ainsi dire , dans ses premières nuances yj^e vois enfin qu’en réveillant cette sensibilité, et trompant , pour ainsi dire , la nature , cette passion de la préparation du lait gagne des filles sans le concours de la génération : on en a vu qui devenoient nourrices sans avoir été grosses. Mais quelle est la source des humeurs laiteuses? Quelles sont les voies qui les conduisent à la matrice, aux mamelles, et de l’une à Taufre de ces parties? Et que devient le lait souvent arrêté dans les mamelles ? Il est étonnant que les physiologistes ordinaires se soient arrêtés sitôt sur ces questions , et tant d’autres qui en découlent. Nous disions il y a long - temps que le lait n’est pas du chyle j que le lait ne se change pas tout entier en suc nourricier véritable, lorsqu’il rentre des mamelles dans le sang; que le lait qu’on avale doit se digérer , après s’être caillé dans l’estomac. La blancheur commune aù lait et au chyle, semble avoir fait prendre une de ces substances pour l’autre : mais la couleur n’est pas une raison suffisante , non plus que plusieurs phénomènes qui se trouvent appartenir aux liqueurs émulsives , comme au lait et au chyle. Cette dernière liqueur , avant d’arriver dans les veines , est tellement mêlée aux sucs lymphatiques ,

qu’elle a déjà acquis une sorte de vie (N° xxxv) : elle doit , pour refaire du lait dans la matrice et les mamelles , souffrir bien d’autres élaborations , qui l’approchent tellement de l’animalité , que le lait est empreint même des passions et des maladies de l’individu d' où il sort , pour les porter dans celui qu’il va nourrir.

XXXV. La matrice et les mamelles sont des organes sécrétoires, des glandes, si vous voulez , congénères , de la même famille , comme les parotides sont sœurs du pancréas , et comme sont aussi sœurs entre elles toutes les glandes du cou et du bas-ventre , connues même du peuple sous le nom de ris de veau, et non moins bien classées et distinguées par cette dénomination géné~ jale et simple, qu’elles ne l’ont été par les anatomistes, dont plusieurs n’ont su s’accorder sur ce que c’étoit une glande : Je l’ai déjà dit ailleurs (i). Mais les mamelles et la matrice ont une espèce de tact, d’instinct, de propriété sensitive, au moyen de laquelle elles travaillent à la sécrétion du lait : cette sécrétion se fait comme celle de la bile et les autres. Ici pourtant, plus que dans d’autres organes , il y a à considérer , i°. le travail personnel , l’orgasme affecté au corps glanduleux , comme tel ; et 2°. le concours de son atmosphère ou de son département cellulaire. Je m’explique. J’ai déjà remarqué (2) comment le tissu cellulaire de la lele , par exemple , envoie dans les glandes salivaires une grande quantité de sucs qui vont se joindre à la salive proprement dite , et séparée dans la glande. J’ai parlé de l’urine rénale , à laquelle vient se joindre la rosée cellulaire des environs (3). C’est tout de ïïieme dans les mamelles et dans la matrice. Voyez l’énorme gonflement des mamelles dans quelques femmes , dans quelques femelles d’animaux : le corps glanduleux seul ne pourroit jamais se prêter à une j)areille distension. Ce volume est l’effet des sucs du voisinage autant que de ceux que les artères apportent. Les mamelles , et encore mieux la matrice , se trouvent dans des recoins où le tissu cellulaire, devenu lâche et facile à s’étendre, attire aussi beaucoup de liqueurs. Ainsi le lait est, à mon avis , autant composé des recrémens de la substance cellulaire , que du sang artériel. Encore une fois , cela se prouve dans toutes les sécrétions , et surtout dans l’histoire et les phénomènes des maladies qui représentent souvent la fonction naturelle de l’organe affecté, portée à son dernier période de force et d’énergie.

XXXVI. Communément la matrice et les mamelles marchent en bonne intelligence, et pour concourir au bien de la mère et de l’enfant. Il y a quelque différence (indépendamment de celle des organes en action) dans l’espèce de sucs que l’enfant tette ou absorbe, dans la matrice et les mamelles. Ici l’enfant n’attire que du lait plus ou moins chargé de sérosités , et point de sang ; làbas il suce la matrice jusqu’à tirer du sang : c’est que la matrice ï^aigne aisément , et que le sang paroît nécessaire à l’embryon pour se former, au lieu qu’il ne l’est pas à l’enfant qui respire ,

(i) Keclieiciies sur les glandes. (2) Pioelaerclies sur le tissa muqueux^

(3) Ibid.

DU SANG. f)53

pour croître. D ailleurs , la sensibilité individuelle n’est pas aussi bien développée dans l’embryon , espèce de plante parasite , qu’elle 1 est dans 1 enfant C[ui tette et qui sent, en quelque manière, la \aleui des cliatouillemens qu’il donne à la mère , comme celle-ci sent l’activité vitale de son enfant. Ce commerce de sensibilité entre 1 enfant qui tetle et la mère qui donne à tetter , est évidemment établi , et le cours , de même que la formation du lait , en dépendent à quelques éprds ; ce qui rend cette fonction de la foimation du lait très-aniùiale et très-vitale. On peut avancer aussi que 1 embryon se frotte à la lace interne de la matrice , et que , pour ainsi dire , il la lèche , ou bien il la tette jusqu’à ce que , s étant colle à elle, il la flatte et la chatouille plus continuellement. Loigasme de la matrice et le travail incubatoire en augmente d autant. C est à ce travail qu’est du. le parti pris par la nature d amener et de former le lait dans la matrice pendant le cours de la grossesse. Elle n’oublie pas les mamelles , et elle s’en occupe d autant plus , que la couche approche. Mille nuances particulières , mille façons d’etre se présentent dans la marche de cette loi générale , ou de cette espèce de sentiment génératif et proci éateiir qui anime tous les êtres , et qui méritoit bien qu’on en it un sens particulier dans les animaux. Malheur à l’enfant si le etraquement se met dans l’ordre des fonctions des mamelles et de la matrice! Enfin, je dis que îa matrice fait et appelle et sépaie son lait comme les mamelles, i^. dans son tissu intérieur, au moyen du sang fourni par les vaisseaux sanguins; oP. dans son departement spongieux , au moyen du tissu cellulaire qui lui fournit des sérosités. On connoît la sympathie de chaque mamelle avec son côté correspondant de la matrice , et comment une mamelle qui se flétrit indique ce qui se passe à la matrice ; de sorte que la giande division du corps en deux côtés, par son axe , trouve aussi son application dans le cours du lait.

^ essayé de poursuivre le lait au moment où l’on dit qu’il part de la matrice pour aller se rendre aux mamelles. J’ai cru quelquefois que ce n’est pas le lait de sécrétion, mais seulement la surabondance des sucs muqueux , qui souffrent ce transport; et pour rn expliquer moins obsurément , j’ai pensé que , dès les piemiers jours de la couche , la matrice cesse de former ou de séparer du vrai lait , mais non d’attirer encore une grande quantité de mucosité cellulaire. En ce même temps les mamelles qui s etoient précédemment mises en orgasme pour travailler le lait , redoublent d efforts , et enlèvent aussi à îa matrice une partie de Ja sérosité cellulaire dont l’autre forme les vidanges. ï! survient un mouvement fiévreux qui présidé à ce labeur et aux codions nécessaires , qui ébranle tout le corps, qui ouvre îa peau , qui porfe en haut des lorrens d’humeurs que la grossesse dérivoit vers le bas ; peu à peu la matrice se nettoie , se tarit et se repose , et les mamelles s emparent de tout l’orgasme nécessaire à l’établissement nxe du cours du lait. Il faut une condition; de même que l’empjyon sollicîtoit îa matrice pendant la grossesse , ainsi l’enfant

doit, en tétant, tenir lés mamelles en haleine j faute de celte cause habituelle d’irritation , la matrice revient au travail journalier des règles , à la passion des préparatifs propres à engendrer,, dont la passion de former le lait est , pour ainsi dire , une partie.. Tous ces phénomènes sont dirigés par la partie sensible et par le feu de la vie. C’est aux anatomistes à découvrir les voies et les organes de ces fonctions.

XXXVÜÎ. Les femelles des animaux ont la matrice si près de leurs mamelles , il est si aisé d’imaginer une route d’un de ces organes à Tautre , à travers la poche cellulaire du péritoine , unie à celle des tégumens dans le bas-ventre , qu’il seroit très-naturel d’expliquer par ce moyen la sympathie des mamelles et de la matrice. D’ailleurs , le réservoir du chyle ést si voisin de la matrice et des mamelles dans les animaux, que ceux qui croient que le lait est du chyle, peuvent aisément faire arriver le lait aux mamelles sans passer par la veine sous-clavière. Dans les femmes, les mamelles sont autrement situées, eu égard au tissu cellulaire du péritoine , et eu égard à la position du réservoir de Pecquet. On con* çoit bien que la sérosité aqueuse peut aller de la matrice aux mamelles , par la même voie qu’enfilent les liqueurs pour aller du duodénum à la matrice ou à la vessie (N^ xxv) • et ensuite en remontant par-derrière le diaphragme , pour aller aux mamelles ^ en parcourant le tissu de la plèvre. Mais yauroit-il des canaux de communication établis entre la cavité du réservoir du chyle et les mamelles , entre elles et le canal thorachique? Quelle que soit la manière dont le lait se sépare dans les mamelles , et quelles que soient les routes par lesquelles les sérosités laiteuses passent de la matrice aux mamelles , et réciproquement , il nous suffit de savoir que le sang est régulièrement arrosé et parfume , à chaque couche , d’une surabondance d’humeur laiteuse , et que lors même que le lait paroît fixé dans les mamelles , ce meme arrosement ou reflux vers le sang , a lieu^ que le lait est personnellement repompé ; qu’il s’égare dans le tissu muqueux ^ qu’il se transporte d’un lieu à un autre avec le sang et les autres humeurs. C’est la cachexie laiteuse, qui donne aux humeurs une tournure particulière, qui s’empare de tous les couloirs, qui change et modifie singulièrement toutes les fonctions. Il nous suffit de connoitre les sources de cette disposition , si on peut ainsi parler , laiteuse , qu’acquièrent les femmes à chaque couche, plus ou moins, suivant les circonstances. C’est à ce point d’observation que je réduis ici tout ce qu’il y auroit à dire sur l’iustoire elles phénomènes des couches, sur l’histoire et la marche du lait dans les femmes qui allaitent leurs enfans ou qui font perdre leur lait , qui sont malades en couche , ou qui ne le sont point ^ celles qui sont propres à etre nourrices , ou celles qui ne le sont point ; celles qui font perdre leur lait au moment de sévrer leurs nourrissons.

XXXIX. Je ne suis pas aussi avancé que Fauteur d’une thèse nouvelle, qui, tranchant la question au sujet des routes du lait, lui assigne uniquement le tissu cellulaire , et fait peu de cas de ce

que fournissent les artères. Je ne puis croire que les vaisseaux n’amènent , pour ainsi parler , la semence du lait , extraite du sang, et que V arrosement du tissu cellulaire vient étendre , mêler et rendre plus abondant en eau et en sucs graisseux. Ainsi la partie huileuse et farineuse d’une amande forme , comme l’enseignent; les chimistes , une émulsion , étant mêlées à beaucoup d’eau. La quantité de celle-ci , portée trop loin , noyeroit le jus de l’amande , comme l’hydropisie noie le lait : j’ai vu cette sorte de fonte ou de dissolution dans des maladies de nourrices. Au contraire , le défaut d’eau , pour une quantité donnée de jus d’amande , rend l’émulsion trop peu étendue , comme une inflammation des mamelles concret et caille le lait : ce phénomène est encore aisé à trouver en pratique. Au reste , si ce petit emprunt fait aux chimistes , dans la comparaison du lait et d’une émulsion , pouvoit induire à croire cpie ces opérations du lait se font dans la mamelle comme clans un laboratoire de chimie , il n’y auroit qu’à rappeler des observations connues; c’est que la cessation du lait , son épaississement, son changement dénaturé ou de consistance arrivent trèsordinairement à la suite des passions de l’âme , par l’effet de la sensibilité vitale c{ui concourt à la direction et à la formation du lait , ou qui même préside à cette fonction. 11 y a plus de vingt ans que j’ai essayé de ravis'er là-dessus les physiologistes ordinaires (i). J’ai vu le lait s’épaissir dans une nourrice cpii vit tomber son enfant^ le lait reprit son cours et sa consistance dès que l’enfant reprit le téton ; et la mère , agitée par deux ou trois passions différentes , sentoit la chaleur, la souplesse et le r^emonlage du lait , à proportion cjue l’enfant donnoit des signes de force et de santé. J’ai parlé ailleurs de la manière dont les animaux domestiques retiennent ou laissent couler leur lait (2). J’ai ouï dire depuis qu’une chèvre chérie dans une maison , n’avoit du lait cjue lorscju’elle entendoit cju’on entroit dans sa loge pour la mettre en liberté les matins; son pis s’engorgeoit et ruisseloit tout d’un coup , à la nouvelle de sa liberté. J’ai ouï dire aussi c|ue des pigeons, et autres oiseaux dérangés pendant leur ponte, produisent des œufs faux et non féconds, jusqu’à ce qu’ils soient habitués aux sensations que les objets de distraction auxquels ils sont exposés leur font éprouver. L’animalité ne perd ses droits qu’à là mort ; et c’est à ce point seulement que la physique expérimentale a tous î s siens sur le corps : si elle veut calcuicr la sensibilité , elle renire dans le domaine des médecins; elle renonce à sa logique.

XL. Î1 faut donc croire que l’action nerveuse et l’influen/ie de la partie sensible qui éclaire tout dans l’animal vivant, entre pour beaucoup dans la formation et les niouvemens du lait. J1 faut croire que cet être sensible , mobile et vivant , spécialement appliqué aux nerfs , leur donne aussi la vertu de communiquer aux viscères , aux organes et aux liqueurs qu’ils contiennent, une portion de vie, comme l’aimant communique quelques-unes de ses propriétés au fer, pour employer une comparaison qui a eu l’approbation du

(i) E-echercLes sur les glandes. ^ (2) Ibid.

sage et savant Lamure , on comme le plilogis tique , lequel donne une vraie manière d’ètre toute nouvelle aux chaux des métaux. Le lait rend ensuite aux solides et aux humeurs une partie de ses propriétés ; il domine dans la cachexie laiteuse ; et cet empire dure non-seulement pendant les couches, mais pendant les incommodités qui en résultent, et même dans les femmes qui jouissent de la meilleure santé. J’en ai vu et suivi dont le tempérament, la constitution , le moral et le physique , changeoient par les couches , au point de les rendre méconnoissahles. Si cette sorte de cachexie devient maladie, il n’est point d’accident qu’elle n’amène , et ces accidens ne peuvent être attribués qu’à la présence du lait , à ses égaremens dans tous le tissu cellulaire et dans toute la masse des humeurs. J’aurois voulu , pour éclaircir cette question , que l’ingénieux et infatigable Fou([uet , qui a imaginé de si jolies expériences sur le tissu muqueux ou cellulaire et dans le corps vivant , eiit injecté dans l’intérieur des chairs d’une chienne actuellement nourrice , ou d’àge à l’être, une certaine cpiantité de lait , peut-être ce lait se seroit-il reîrouvé dans les mamelles de la chienne. Je me souviens d’avoir soulïlé et injecté dans l’entredeux des membranes du mésentère, sur un chien vivant , de l’eau colorée avec l’indigo. Cette eau se répandit dans tout le tissu cellulaire du bas-ventre, et me donna les premières idées des transports d’humeurs dans le tissu cellulaire. Je remplis aussi de la même liqueur une grande portion d’intestin entre deux ligatures; mon projet étoit de découvrir les ouvertures des veines lactées dans la membrane veloutée des intestins : cette expérience devint, comme tant d’autres, parfaitement inutile. Enfin, j’ai vu dans une nourrice une ouverture ulcéreuse vers les fausses côtes, à la suite d’un abcès; il en décoiiloit du lait, ou du moins une matière laiteuse , lorsque cette femme donnoit à teter à son enfant. Je dois aussi ajouter , pour dernière observation , qu’il m’est arrivé de voir plusieurs fois des nourrices qui s’étant couchées sur leur sein , l’avoient meurtri jusqu’au milieu du bras ; il s’y faisoit des engorgemens , lesquels se dissipoient beaucoup plus aisément lorsque ces nourrices donnoient à teter en sens contraire de celui accoutumé, en faisant tomber la mamelle du côté opposé auquel elles avoient coutume de placer leur enfant : c’étoient des cachexies laiteuses particulières, pareilles à celles qu’on nomme le poil , et pareilles aussi à celles qu’on voit souvent se former dans les cuisses , où il se fait quelquefois des ouvertures d’où découle le lait plus ou moins dénaturé. Dans tous ces cas , et tant d’autres , nos femmes transpirent du lait , pissent du lait , mâchent et mouchent du lait , et elles en rendent par les selles : si cette cachexie gagne la tête et les nerfs; si elle gagne la poitrine ; si elle inonde la matrice, où la nature aime à la porter, il survient mille phénomènes tous dépendans de cette cause , la cachexie laiteuse. Je voudrois que les cîiiniis^tes eussent examiné les humeurs animales dans de pareilles combinaisons.

XLL La surabondance de la matière séminale , son reflux dans

DU SANG. (j5^

le sang forme une vraie cachexie , pressentie par tous les médecins , et déjà indiquée (N® xxXiii ). Witkof a fait de très-bonnes réflexions sur cette matière dans son traité sur les eunuques. Cet auteur rappelle l’origine de la castration. On lit des eunuques dès les premiers siècles du monde. Quelques anciens ont pensé que la reine Sémiramis prétendit , par ce moyen , rapprocher les hommes de son sexe , élever même le sien au-dessus de celui des hommes. Les eunuques étoient d’un grand usage , par leur douceur et leurs autres qualités , surtout par leurs voix. Les tyrans se plaisoient à faire souffrir la castration à leurs ennemis. On en lit de plusieurs espèces : celles qui sont indiquées dans l’Écriture, sont connues , de même que les folles hérésies auxquelles elles donnèrent lieu. Or, les eunuques, perdant la vertu d’engendrer , perdent aussi celte odeur particulière propre aux mâles ^ leurs forces diminuent, leur pouls perd de son ressort, leur âme diminue d’activité: cependant ils grandissent comme les autres hommes , et même plus à proportion ; ils deviennent plus gras; leurs chairs sont plus mollettes; ils sont moins constipés ; ils ont la vue moins perçante. On connoit le phénomène arrivé à leur voix , et on observe à peu près les mêmes changemensdans les animaux qu’on châtre. Dans les hommes, au contraire, qui jouissent de tous leurs droits naturels , et dans' lesquels la sécrétion de la semence se fait aisément, cette liqueur rentre dans la masse des humeurs ; elle est gélatineuse, spiritueuse ; elle à la vertu de consolider les parties, et de les nourrir; elle irrite et stimule toutes les fibres ; elle est la cause de cette odeur fétide (|ui s’exhale des mâles vigoureux ; elle produit des effets admirables ; elle doit enfin être regardée comme un stimulus particulier de la machine ( novum cjuoddam impetiim faciens) , auquel les médecins n’ons pas regardé d’assez près. Ainsi s’exprime Witliof (i).

XLÏI. La fécondation des œufs a déjà mérité l’attention d’un grand nombre d’observateurs ; elle est due à cet aura seininalis , qui se conserve dans l’œuf jusqu’au temps de l’incubation , qui même les vivifie d’avance , et les préserve un peu de la pourriture , qui surtout réveillée par la chaleur portée à un degré particulier ^ met toute la machine en action , développe le petit animal , et lui donne l’être. La nutrition journalière des mâles peut être regardée comme une sorte d’incubation continuée , prolongée et suivie à chaque instant. La semence qui reflue des testicules , renouvelle et remonte la vie et le tempérament ; elle entretient le ton de vigueur qui lui est propre. Les eunuques manquent de ce viatique journalier , et ils sont par là privés d’un grand nombre de propriétés réservées pour les mâles bien conformés. Les eunuques roulent et passent leur vie sur les effets du premier jet de semence qui les vivifia : semblables, à cet égard, aux enfans, ils n’ont d’activité mâle et séminale C[ue celle de leurs pères : la puberté ou le développement du stimulus séminal , est une époque perdue pour eux , de même c[ue les effets journaliers de ce stimulus. Ainsi les vieillards , dont les sources de la semence sont flétries et taries.

(i) De castratis coinentationes quatuor 17 55.

se soutiennent sur leur ancienne vertu, sur les restes du principe séminal qui s’éteint. Les femmes ne manquent pas de ce principe. J’ai parlé ( xxxiii ) des chaponnes et autres femelles châtrées ; elles ont perdu plusieurs qualités dévolues à leur sexe, lorsqu’il n’est point mutilé. J’ai dit aussi ( N° xxxiii) que les femmes qui ne font point d’enfans sont souvent caractérisées par des moditications particulières : j’ajoute que les femmes bien constituées et éloignées de l’enfance et de la vieillesse , ont, ainsi que les hommes , leur aura seminalis , qui reflue et ranime tout le genre nerveux , qui met enfin des nuances très-caractérisées dans les diverses fonctions de la vie , en les soumettant plus ou moins sensiblement à l’influence et au domaine de la matrice et de ses appartenances.

XLIII. Ces étonnans phénomènes produits par la semence, méritent d’autant plus de considération , que cette liqueur et ses effets ou fonctions sont , pour ainsi dire , l’image ou le type d’après lequel se comportent toutes les autres humeurs , qui parviennent à former quelqu’une de nos cachexies, ou de nos mélanges du sang. Qu’est-ce que la semeiice? Un amas peu considérable de petits corps particuliers , vivans , propre à procurer la vie à l’embryon , et ensuite destinés à donner aux pubères et aux hommes faits , un nouvel éclat , un surcroît d’énergie journalière. Comment est-il possible et concevable que ce miasme séminal , à peine sensible ( que le savant d’Aumont voudroit appeler l’essence de la vie (i), donne de la consistance, de la force et de l’accroissement à certaines parties ? Si on répondoit exactement à cette question , on résoudroit tous les problèmes concernant les autres humeurs. Notre logique médicinale ne va pas plus loin que l’histoire des faits observés sur le corps vivant ; elle dépose pour la nécessité et la grande utilité de la semence. Suivons encore cette histoire. On est d’abord frappé de l’organisme particulièrement approprié aux sources de la semence 3 elle se fait , elle se fabrique , ou se sépare ; en un mot , elle aime à germer dans les parties de la génération : celles-ci sont d’autant plus fécondes, qu’elles ont acquis plus de consistance , et que leur étendue est mieux proportionnée et mieux disposée à leurs fonctions. Quelques physiologistes ont cru apercevoir une conformité singulière entre la , composition des testicules et celle du cerveau , d’où ils ont conclu que ce dernier organe étant le siège et le dépôt des esprits, les testicules avoient tout naturellement la meme propriété , et qu’ils n’étoient qu’une sorte d’extension de la moelle cérébrale et spinàle. Le Camus, médecin de Paris, qui savoit s’écarter des routes communes , a insisté sur ces sortes de comparaisons. Mais à parler vrai , tous ces détails anatomiques n’apprennent rien de positif, quant à l’objet de la formation de la semence. Toutes les glandes, tous les organes sécrétoires maniés par les anatomistes , se réduisent toujours entre leurs mains, à des pelotons de vaisseaux , à des soîlécules. Tout cela n’explique rien , encore une fois , et ne dit rien à l’esprit. La donnée de l’école d’Hippocrale (N° xxiv ) est

(r) F.ncyclop. au mot Seinerce-

\e ternie auquel il faut s’arrêter. Il faut enfin prendre pour ccr tain , que le développement et le travail des parties solides et sensibles, concourent évidemment à la procréation et à ranimalisation de la semence.

XLIV. J’ai eu occasion de connoître trois jeunes satyres , qui dès l’âge de dix à onze ans, étoient sans cesse harcelés par un continuel prurit et par les autres phénomènes qui précèdent les préparatifs de la génération. Ils avoient les organes destinés à cette fonction , d’une excessive grosseur pour leur âge, C’étoient des enfans déjà plus que pubères , et des petits hommes faits , prêts à la génération , affectés de la cachexie séminale , et vivant sous l’empire des réservoirs séminaux ; l’abondance précoce de Vaura seminalis dirigeoit et nuançoit déjà toutes leurs fonctions. Je dois même remarquer que la crue de ce côté , avoit été si considérable , que l’action de l’âme en étoit restée en arrière. Mes trois satyres avoient quelque chose de stupide , de triste et de sauvage; ils ne pensoient qu’au plaisir physique de l’amour ; ils ne sem~ bloient avoir d’autres sensations que celles de cette passion; ils st fondoient , pour ainsi dire, en sperme; ils tiroient leur caractère individuel de l’organisme séminal. Les éclats de la puberté , dont on a journellement des exemples sous les yeux, prouvent la réalité de l’effet impérieux et tyrannique de cet organisme : de même que la fureur du rut bien observée dans les animaux. La fièvre chaude et séminale s’empare des bons mâles à l’âge de la puberté : les organes de la génération , sans cesse en jeu , raniment et échauffent toutes les parties, ou leur communiquent quelques nuances du feu qui les dévore elles-mêmes. C’est le moment où les forces sensibles ne s’occupent que des préparatifs pour la génération. La passion de se reproduire gagne l’homme intérieur. Combien de faux jugemens , combien de fausses sensations , quels désordres corporels ne procure pas cette fièvre? Ses accès se terminent par une manière de convulsion générale et presque épileptique, suivant la remarque de Démocrite : ses symptômes sont , outre le prurit continuel des parties séminales , la morosité , la férocité même , la taciturnité, les transports du sang, et ses éclats vers la tête , les lassitudes, le dégoût de tout ce qui peut distraire l’âme de l’ivresse qu’amène le développement de la semence. C’est le temps où la partie sensible , partageant la vie avec les miasmes spermatiques , elle leur imprime le caractère vital qu’ils doivent porter ailleurs , et qu’ils savent aussi rendre au propre individu qui leur donne l’être. Tel est le commerce réciproque de vie entre les couloirs de la semence et cette même liqueur. Telle est la manière dont ces êtres nerveux et séminaux se soutiennent l’un par l’autre,

XLV. Malheur aux jeunes mâles disposés à prodiguer leurs trésors , et qui dépensant de bonne heure tout leur avoir , ne gardent rien pour leur viatique journalier , et pour ranimer leurs ressorts î Le service rendu à la société par un des premiers médecins de ce siècle , ne pourroit être apprécié , si les hommes savoient profiter des leçons sages qu’il donne. Mais on ne jouit de la tranquillité

960 ajSi'alyse médicinale

nécessaire à bien juger, que lorsqu'il n’est plus temps. Ceux qui sont dans le cas d’étre contenus , ne peuvent l’être. La fougue de la passion , la nécessité du besoin les emporte. Ce besoin est la suite de la fièvre dont il faut les guérir. L’excrétion fréquente de la semence est en partie critique : si on devient malade parce qu’on la perd , il est vrai aussi qu’on la perd parce qu’on est déjà malade. Le temps est le seul maître à cet égard : il amène d’heureuses révolutions dans le tempérament : il dérange le spasme de cette espèce de rut précoce et continu, comme il l’use et le dérange dans les accès passagers propres aux animaux. Chez eux la maladie est très-aiguë ; elle l’est moins , elle est durable dans les hommes pubères. Tout bon mâle est prédisposé physiquement à soulfrir plus ou moins des effets de la surabondance et du développement de la semence. Les remèdes des sages , les conseils des vieillards ont peu de droit sur cette fièvre de la jeunesse. Nous manquons de spécifiques pour l’éteindre ; les médicamens qui semblent les plus appropriés , l’irritent quelquefois , et peuvent , en l’arrêtant dans sa marche , porter ailleurs la fureur de la partie sensible. J’ai vu de ces jeunes étourdis auxquelles bains froids, par exemple , avoient procuré des crachemens de sang ; j’en ai vu que le lait de chèvre avoient rendu plus furieux en les constipant. Je dois même remarquer que j’ai suivi plus de vingt malades de cette maladie , du prurit amoureux , tombés dans la mélancolie , et même la manie bien décidée , par les contradictions^ qu’on leur avoit fait éprouver. Leurs maîtres , leurs directeurs avoient prétendu les guérir en leur faisant peur , et en leur inspirant de l’horreur pour la dépense de leurs forces ; la peur s’étoit changée en imbécillité , et en cette espèce de folie qui est un des fléaux des médecins. Il y avoit de ces malades dans lesquels la crainte d’avoir failli , se mêlant avec l’amour-propre ( trop souvent de la partie en pareille matière) , leur faisoit narrer , étaler et exagérer de prétendues prouesses qui n’étoient aucunement excessives , et dont il n’y avoit qu’à rire. Ainsi la cachexie séminale et la foiblessse de l’imagination , irritée par des leçons trop réitérées , rçndoient ces jeunes êtres plus malheureux que si on les eut livrés à la nature ; les pubères lui doivent un tribut qui se paye souvent avec d’autant moins de conséquence , qu’ils sont moins contrariés. Le grand point est de les distraire avec adresse. Consultez ces vieillards encore verts et pleins de vie , ils vous diront si j’ai tort; si certains excès les ont énervés , et si ces mêmes excès ( cjui ordinairement ne passent point un certain degré de lassitude où l’on s’arrête malgré soi) ne tenoient pas autant au besoin qui exigeoit un soulagement , qu’à la fantaisie et à l’oisiveté qui exigeoient quelques distractions : ils vous diront enfin si ceux qui se plaignoient le plus de cet excès , parce qu’on leur en avoit fait grand’peur , étoient ceux qui en faisoient davantage. Un ceiT s’apprête au combat ; il se renforce avant le rut ; il maigrit et semble épuisé lorsque cette fureur est passée ; il n’est que las , le repos qui succède à l’accès le rengraisse. La tête des hommes (je le sais) ne comporte point Oette marche naturelle, toujours per-

■Vertie par eux , toujours dérangée d’un coté ou de l’autre. Ce n’est pas la faute desniédecins ; il faut s’en prendre à la tyrannie des passions et des faux jugernens , qui influent sur toutes les fonctions. Celle du labeur et de la dépense de la semence est, plus que toutes les autres , sujette à cette influence ; elle occupe la partie sensible ; elle la pénètre et l’ébranle plus profondément que les autres : en voici les raisons; le département des organes de la semence s’étend dans tout le corps ; V aura seminalis sert plus que les autres liqueurs de lien ou d’intermède entre le corps et l’âme.

XLVI. Aëce , médecin grec , remarcfue que les eunuques étoient moins sujets à la lèpre que les hommes. On en a voulu inférer que la lèpre avoit du rapport à la maladie vénérienne. J’en conclus que le reflux de la semence rend les hommes qui en sont abondamment pourvus , biens moins propres que ne le sont les eunuques , plus forts de la peau, plus écailleux , plus velus , enfin plus odorifères. Cela se prouve par l’odeur singulière et notable due à la semence xli ). Or il faut bien se garder de regarder cette odeur et les autres phénomènes de la peau , comme une maladie à combattre,: il en seroit comme du voilement et de l’épaississement de la voix qu’on iroit prendre pour un rhume , aux approches de la puberté. L’état hirsute et écailleux de la peau , l’odeur qu’elle exhale , sont des preuves de force , des effets d’une disposition décidée à la génération , et des phénomènes de la cachexie séminale. Ceux c|ui ont beaucoup d’expérience sur ce point , ne s’y trompent pas. L’odeur des femmes (qu’un médecin de Paris comparoit à celle des singes) ne rebute que les tièdes. On sait c[u elle n’étonnoit pas Henri IV. Les femmes plus instruites que cette dame romaine, qui croyoit que tous les hommes puoient comme son mari, ne craignent pas l’odeur séminale des mâles. ïl faut meme convenir qu’un excès mal entendu de propreté , fait souvent prendre pour maladie ce qui ne l’est pas , et peut aussi , en éteignant les sources de cette odeur , énerver , au détriment des enfans à naître, la vertu générative. Cette accident arrive à ceux qui sont sans cesse occupés à se laver et à s’embaumer. Les habitans des villes ne sont peut- être pas assez attentifs ou assez orientés sur les conséquences du luxe de propreté : il a aussi sesbornes et ses modes , et ses puériles manies : il faut le dire pour consoler ceux qui ne peuvent pas s’y livrer. J’en ai dit mon avis au sujet des femmes en couche, et des autres maladies suantes. Il est vrai ,

I d’autre part , que ceux qui vivent dans la continence , mâles et I fenatlies , ne prennent pas assez garde que leur négligence et la i malpropreté dans laquelle ils semblent se plaire, ne sont pas les ^ meilleurs moyens de repousser les tentations , et de corriger ou I de vaincre le stimulus séminal. La nature se fortifie , et l’amour germe sous la haire. Nos anciens solitaires s’écartoient , à cet égard , de leur objet principal , en dédaignant les bains et la pro- ! prêté, comme saint Jean et saint Pacôme qui ne cliangeoient jamais d’habits, et comme saint Hiiarion qui ne lavoit jamais sa ^ chemise. Les émanations séminales qui n’étoient par joarneîlemeut

962 ANALYSE MEDICINALE

nales : cette surabondance influe singulièrement sur le pliysiquc? et sur le moral ; elle dérange toutes les fonctions : la tête s’obscurcit et s’appesantit; le sang s’agite et s’elFarouclie ; les reins deviennent lourds et douloureux ■ les extrémités deviennent tremblantes; les cuisses et leurs environs se brisent, et les aines s’irritent; une constipation outrée ou de fréquentes évacuations irritées , et par convulsion , s’emparent de ces malades , ainsi que l’insomnie , les rêves pénibles , le dégoût de tout bien. On en trouve des plus chastes et des plus retenus , malgré la vigueur corporelle , qui sont surtout frappés vis-à-vis des médecins d’une curiosité très-marquée , et qui demandent des détails sur les objets qui les occupent. Leur imagination exaltée leur peint sous les plus vives couleurs des plaisirs dont ils attendroient beaucoup plus qu’ils n’y trouveroient en effet. La maladie de l’amour , espèce de mélancolie chronique et différente des accès de cette passion , a les mêmes principes et les mêmes symptômes , c’est-àdire , qu’elle est accompagnée d’un prurit habituel des parties séminales, et surtout d’un fond de délire sur l’objet aimé. Le vrai priapisme et le satyriasis sont différons de la maladie de l’amour , qui occasionne une langueur cpielquefois mortelle , comme j’ai eu occasion de l’observer. Tous ces effets si variés, si multipliés, sont évidemment dus à la cachexie séminale, et à ses diverses modifications. On conviendra sans doute de l’impossibilité où sont les chimistes de déterminer la nature de cet esprit séminal , et les propriétés par lesquelles il concourt , comme on vient de l’exposer , à tant de phénomènes de la vie. Ils ne savent pas mieux comment cet esprit se mêle au sang qu’il imprègne de ses vertus ; comme il en imprègne l’œuf fécondé , et comme il imprègne aussi tout le système nerveux. Quant aux anatomistes , ils sont muets sur ces importans objets : les médecins y trouvent un des principaux matériaux du sang , une des principales causes de la vie , de la santé , de la force , et de bien des maladies.

XLIX. Tai dit (N® xli ) que le sang s’agite et s’effarouche par la présence de l’esprit séminal ; ce qui me conduit à la cachexie que je nommerois sanguine ou hémorrhagi que : c’est une disposition dans laquelle le sang, ne pouvant être contenu dans ses couloirs, s’agite ou est agité de manière à se faire jour par des hémorrhagies plus ou moins fréquentes, périodiques, critiques et actives, qu’il faut bien distinguer de celles qui viennent par des causes extérieures, par des chutes, des efforts ou des plaies. Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans un grand détail sur ces pertes de sang : nous n’avons à considérer qu’une partie des causes qui les opèrent , et qui les prédisposent. Elles sont , sans doute , soumises à l’action des parties solides qui font trémousser et mouvoir en tout sens le sang dans les vaisseaux, suivant que les circonstances l’exigent, et suivant l’intention de la nature, ou la direction des oscillations de la partie mobile et sensible ; mais je ne puis croire que cette action des solides ne soit excitée et amenée par quelque autre motif que la pléthore pure et simple , ou la su-

raLondance de sang pur et sain. Les uns ont trop donné, et les autres ont trop ôté à cette pléthore : elle a quelquefois lieu : il est des occasions oii la vigilance de la sensibilité vitale est surprise an point de trop engorger les vaisseaux sanguins. Ainsi un faux appétit, un faux instinct , une passion de la nature , la gourman- <lise et les mauvaises habitudes engorgent trop l’estomac et les premières voies. Je crois aussi ces sortes de faux jugemens trèstares de la part des parties qui ne jouissent principalement que de la sensibilité vitale et non réfléchie : elles sont moins sujettes aux caprices du sentiment et aux antres passions; tels sont les réservoirs du sang : mais il y a tout lieu de penser que le sentiment des vaisseaux est sollicité aux hémorrhagies par quelque Cjualité particulière , autre que la pléthore. Une perte de sang est vraisemblablement le produit d’un labeur interne, que suit a temps et à heu le labeur de l’excrétion. C’est une sorte de fièvre remarquable par son pouls approprié. L’histoire de l’apparition et de la cessation des règles prouve cette vérité , non moins que plusieurs phénomènes de toutes les pertes de sang examinées de près,

L. Les règles sont dans les femmes l’aurore et les compagnes de la puberté : celle-ci est due au développement des parties de la génération , qui font éclore V aura seminalis , dont les impressions ont beaucoup de rapport à celles de la semence de riiomme. Une de ces impressions des plus notables est la perte de sang par la matrice, portée à son degré de maturation. Des savans modernes ont eu sur cette matière des idées qui paroissent fort près de la nature, et qui sont conformes, au fond, à celles de bien des grands hommes. Us ont suivi dans la marche de la puberté la naissance et les progrès de l’humeur prolifique des femmes , à laquelle ils ont attribué les phénomènes des règles. Cette opinion ne manque pas de vraisemblance : bien entendu que l’effet principal de riiumeur prolifique est toujours conjoint à l’action personnelle de la matrice et à sa sensibilité vitale , à son appétit , toujours plus ou moins tourné du côté de la génération, îl est certain d’ailleurs que l’esprit séminal vivifie , renforce , et remonte tous les ressorts dans une femme comme dans un homme , et qu’il maîtrise , conduit et dirige tout l’individu dans le phvsique comme dans le moral ; tont cela est prouvé (IS'‘^ XLi) : quant aux règles , elles seroient, à ce compte , une sorte de purgation ou d’excrétion en tout semblable aux autres, et destinée à chasser du corps quelque humeur surabondante , mêlée au sang, et dont la présence nuiroit à l’individu. Les règles seroient l’effet de la cachexie séminale, et leurs accès ou périodes une crise d’une fièvre particulière. Les anciens le pensoient ainsi , et les petites épreuves des modernes sur cette matière ne détruisent point l’opinion ancienne , ou du moins elles n’en ont prouvé que l’abus et l’excès. Les anciens avoient cru trouver quelque chose de venimeux dans le sang menstruel , et ils craignoient et respectoient les émanations ou la transpiration d’une femme ayant acluellcmcut

g64. ANALYSE MÉDÏCîNALE

ses règles. Les modernes ont fait quelques épreuves contre Texistencede ce venin : il n^en est pas moins vrai que plusieurs femmes répandent, ayant leurs règles , une odeur très-remarquable et fort différente de celle qu’elles répandent en d’autres temps. Le sang des règles à une odeur bien plus forte que celui de l’hémorrhagie du nez dans le même sujet : les bons accoucheurs s’orientent par l’odorat sur les qualités du sang menstruel , et ils le jugent plus ou moins naturel , et plus ou moins laiteux dans les couches. Ils sont accoutumés à juger les humeurs plus ou moins sanguines , dont leurs doigts se teignent dans les femmes qu’ils visitent. Je vis , étant bien jeune médecin , une demoiselle qui , venant d’accoucher sans me mettre de la confidence , en imposoit à mon inexpérience , m’annonçant qu’elle avoit eu une perte ou une surabondance de règles : je la traitois en conséquence de son dire : mais elle ne put en imposer à sa mère , qui prononça que les chaulfoirs n’avoient pas l’odeur des règles ordinaires de sa fille , et qu’il y avoit quelque chose de laiteux. Deux jours suffirent pour vérifier la chose^ et pour m'orienter. J’ai vü une femme qui, dans le temps de ses règles, cailloit le lait qu’on lui servoit , pourvu qu’elle l’exposât pendant quelque temps à son atmosphère.

LI. Il y a quelque chose de caché ; il y a une grande quantité d’émanations invisibles dans l’excrétion menstruelle réduite par les médecins hydrauliciens à une manière d’écoulement forcé, et qui n’a , suivant eux , d’autre cause que la pléthore de bon sang, et d’autre destination que celle de la diminuer. Il paroît plus conforme aux lois de la nature de comparer cette excrétion à toutes les autres, comme je l’ai fait il y a long-temps. Il y a aussi tout lieu de croire que , lorsque l’action vitale fait tant que de préparer et de façonner, pour ainsi dire, une perte de sang, c’est pour mettre dehors quelque partie excrémentilielle. On convient que le sang se purge par diverses excrétions , et, pour ainsi parler, en se décomposant : il peut de même se purger en perdant une partie de lui-même , avec l’humeur étrangère qu’il entraîne. On sait que le poison du serpent héjnorrhoüs a la propriété de procurer des pertes de sang par tous les vaisseaux : cette agitation extraordinaire n’a d’autre but du côté de la nature . que le changement et l’expulsion du poison : c’est aussi ce qu’on peut dire du» scorbut ^ ainsi les règles des femmes sont excitées par une surabondance d’esprit séminal , qui se joint au jeu de la matrice. Je l’ai déjà dit (N° xlix ) : cet effort est un vrai mouvement fiévreux , marqué par son nthme du pouls , et suivi ou calmé par la crise qui est l’évacuation sanguine. Il est aisé d’apercevoir , en pareille circonstance , que , dans beaucoup de femmes , tous les couloirs se mettent de la partie , et qu’ils regorgent d’humeurs excrémentitielles , qui se joignent à V aura seipinalis , et qui échappent par les routes que cet aura fait ouvrir. Cette abondance d’humeur complète les règles qu’on appelle maladies dans quelques provinces. Je ne saurois compter le nombre des jeunes

filles qui , à l’apparition de leurs premières règles , de même que les iemmes réglées depuis long-temps , se couvrent vers les cuisses et dans d’autres parties du corps , d’éruptions dartreuses , érysipélateuses , muqueuses ; en un mot , les règles font une vraie déj>uration des humeurs.

LIT. Les accès d’orgasme amoureux auxquels sont sujettes les femelles des animaux , occasionnent un prurit, un engorgement, un gonflement considérable des parties , qui laissent échapper du sang avec des liqueurs blanches : ce flux est marqué par tous les signes d’une sensibilité fiévreuse : on diroit que c’est un abcès qui crève. La chaleur , la fièvre , au moins dominante dans la partie affectée , l’érétisme , le spasme , joints à la surabondance et au bouillonnement de la liqueur séminale , concourent à cette érection et à l’évacuation muqueuse et sanguine. Ce travail rappelle à merveille les règles des femmes : les premières des jeunes filles sont surtout très-approchantes quelquefois de l’évacuation d’une sorte d’abcès. Il seroit curieux de voir les hydrauliciens appliquer à ces sortes de scènes, souvent très-douloureuses , leurs belles découvertes sur la pléthore , la dilatation des vaisseaux , leur position perpendiculaire , le poids de la colonne du sang. On pourroit aussi demander à quelques modernes , s’ils croient que la perte de sang qui , dans les chiennes , par exemple , imite les règles des femmes, est d’un bien bon sang , sans virulence , sans une surabondance d’esprit séminal plus ou moins exalté. Mais j’ai parlé il y a longtemps (i) de cette fonction de la matrice et de ses pareilles , dues à l’activité du genre nerveux , à un surcroît ou un accès de sensisibilité générale et locale qui caractérise tout travail glanduleux , et tout labeur excrétoire. Ici nous considérons l’objet particulier des règles du côté du bouillonnement , du picotement , et de la surabondance des humeurs, surtout de l’esprit séminal qui produit , dans la matrice et dans tout le genre vasculeux , des effets qui imitent ceux que produit le venin du serpent hemorrhoüs. \'ous observerez dans toutes les hémorrhagies des deux sexes, et non moins évidemment que dans celles de la matrice , un travail fiévreux et préparatoire , un bouleversement des fonctions naturelles , une agitation considérable de la part du systèrne vital; et ABOLIS ne douterez point , si vous suivez exactement l’histoire et tous les phénomènes des hémorrhagies , que le sang qui se répand n’emporte avec lui quelque humeur combinée dans la masse entière , ou bien siégeant particulièrement dans la partie qui est le sujet de l’hémorrhagie ; il y a , outre l’esprit séminal qui préside aux hémorrhagies de la puberté , d’autres humeurs qui excitent aussi des pertes de sang. Enfin, vous verrez avec surprise (pour le dire en pas- ; saut) combien les anatomistes sont restés en arrière sur un objet • qui étoit entièrement de leur ressort. Ils avoient à observer , dans l les ouvertures des corps morts avec des hémorrhagies , par quel [ mécanisme l’hémorrhagie s’étoit faite , quels changemens avoient î soufferts les parties d’où le sang sortoit. Morgagni n’a rien défini

(j) Recherches sur les glandes.

g66 ANALYSE MÉDICINALE

sur cette question. Ceux qui l’avoient précédé n’en savoient pas davantage. J’annonce pourtant qu’il y a des vérités anatomiques à découvrir sur cet objet , et qu’en un mot ceux qui croient bonnementque riiémorrhagie par cause interne et à la suite de la fièvre Jiémorrha g i que {teWe que la fièvre hémorrlioïdale , par exemple ^ ou la fièvre de l’hémoptisie ou autres) n’est due qu’à une pure et simple déchirure des vaisseaux, se trompent parfaitement. Il est enfin permis de prendre pour certain, qu’une hémorrhagie naturelle n’est jamais de sang parfaitement pur , et qu’elle dispose les parties par où elle se fait de manière à laisser des traces d’une Iiurneur autre que le sang. Cela se prouve aussi par la raison que les pertes cessant, ou ne se faisant qu’à moitié, les traces de l’humeur qui s’évacuoit avec le sang paroissent sensiblement dans les parties. J’ai vu, entre autres, un jeune pubère toujours disposé à l’hémorrhagie du nez , laquelle ne venoit jamais qu’incomplétement : chaque mois , ou environ , l’hémorrhagie se montrant sans se compléter , il survenoit une grosseur , tantôt aux glandes du col , tantôt à la peau , à la jambe , aux bras ; et ces grosseurs , qui étoient de vraies concrétions lymphatiques , restoient de manière qu’on pouvoit , par leur nombre , calculer celui des hémorrhagies. Ce jeune homme mourut hydropique , et complètement tuberculeux de partout. Ce que j’eus lieu d’observer dans ie traitement , oii les saignées ne furent point épargnées , me conduit naturellement à faire remarquer aux praticiens qu’ils peuvent se tromper s’ils croient que les saignées ou hémorrhagies artificielles peuvent siq^pléer en tout aux naturelles. Ils verront celles-ci lorsqu’elles viennent , par exemple , du nez , avec force et décision , empêcher l’engorgement des glandes que les saignées ne font que développer ; ils verront qu’une hémorrhagie naturelle suspendue , est souvent suivie de dartres , de divers flux séreux auxquels l’hémorrhagie suppléoit , au lieu que les saignées ne font souvent qu’aggraver les dartres et les autres flux.

LUI. Passons à d’autres cachexies : la graisseuse ou huileuse , et l’aqueuse ou séreuse. La première, c’est-à-dire la surabondance de la graisse dans le corps vivant, se présente sous deux principaux aspects ; 1°. lorsqu’elle s’établit , lorsque la graisse prend le dessus de manière à imprimer dans le sujet oh cette révolution arrive le caractère de gras et de replet ; 2^^. lorsqu’elle se détruit , lorsque la graisse figée se dissipe , et qu’il lui arrive une révolution vulgah'ement comprise sous le nom de gras fondu dans la inaréchallerie*. Qu’on dise tant qu’on voudra que la graisse n’est autre chose que la portion huileuse des alimens figée par un acide , et cela parce qu’il y a des acides qui figent certaines huiles; ce n’est pas ce dont il s’agit parmi nous. Les anatomistes ont fort bien démontré que la graisse ne se forme pas ordinairement dans toutes les portions du système du cerveau ni de ses prolongemeiis nerveux , non plus que dans les ligamens et les tendons. Ces parties , que les anciens appeloient spermatiques , n’aiment point la graisse ? elle est aussi bannie du système des viscères parenchymateux , tels

que rintérieiir du foie , de la rate , du poumon et du tissu intermédiaire et cortical des reins et des glandes, qui aiment pourtant à croître dans des lieux graisseux. 11 y a tlonc des endroits du corps particulièrement propres à ces amas de graisse plus ou moins siirabondans. Il y a des organes qui leur sont destinés; il y a une disposition particulière du tissu cellulaire qui appelle , qui forme , qui coiîlient la graisse. L’intérieur des os en est rempli; car la moelle n’est que de la graisse en effet. Il s’agiroit , pour les anatoinisîes , de distinguer l’espèce et la structure du tissu dans lequel la graisse s’assemble : ils ont tenté la résolution de ce problème , mais inutilement. L’histoire des glandes sécrétoires graisseuses ne dura point ; ainsi l’on n’est pas éclairé sur cet objet , malgré les travaux de beaucoup d’anatomistes. Mais il est assez généralement convenu parmi eux que la graisse a ses cellules, ses vésicules , ses vaisseaux , et qu’elle circule et s’agite sans ces^^e dans ses réservoirs , dans ces amas , que la chaleur de la vie liquéfie , et que la mort glace et fige au point d’en faire des masses qui ont l’air de suif figé et d’un corps ci-devant liquide et glacé par le froid , ainsi que cela arrive , par exemple, à l’eau. Ces assertions sont avouées , quoiqu’il ne paroisse point aisé de déterminer si c’est uniquement au degré de chaleur de la vie que la graisse doit son mouvement , si elle est passive et seulement soumise à cet agent général qui cause le froid et le chaud , qui fige ou liquéfie les liqueurs de l’atmosphère. En effet, cette chaleur dure souvent après la mort , fort peu éloignée de son degré naturel , et cependant les amas graisseux dont on vient de parler, se forment dès que la sensibilité vitale abandonne son sujet. Ce n’est point une chose aisée dans les ouvertures des animaux encore vivans , de saisir le moment précis oii la graisse du cœur, par exemple , se fige , ou va se figer ; je le déclare pour y avoir regardé de très-près , et pour n’y avoir rien pu découvrir de bien déterminé. Le mieux est de s’en tenir à penser que ces masses et concrétions graisseuses c[ui ne semblent que de la graisse figée , comme dans un vase exposé au froid de l’atmosphère , ne sont en effet qu’un composé de membranes particulièrement repliées , qui se ressentent de la motitation de la vie , et concourent à l’agitation de la graisse non moins efficacement que la chaleur. La graisse a aussi sa petite vie ; elle la conserve même dans ces animaux qui , pendant l’hiver , semblent glacés. Il faut dire un mot de sa circulation prétendue. Cette expression est trop vague : elle suppose que la graisse , ainsi que le sang dans ses vaisseaux, est constamment et continuellement poussée des artères aux veines , et qu’elle participe à la force du cœur. J’ai peine à le crôire ; c’est précisément comme si on me disoit c[ue la bile de la vésicule du fiel circule. Non , elle s’arrête, elle croupit, elle s’agite, elle sort au besoin de la poche qui la contient, et dans laquelle pourtant elle demeure animée à sa manière ^ il en est de même de la graisse. Si les anatomistes n’ont voulu dire que cela , il est aisé d’être d’accord avec eux. Le mot de circulation , qu’ils ont adopté , peut emporter une autre idée. Il n’en est pas moins vrai que la graisse fume , pour ainsi

g63 ANALYSE MÉDICINALE

dire, et qu’elle transpire sans cesse , qu’elle pénètre à la manière des émanations dont j’ai parlé (N" xxxiii) , tout le tissu qui avoisine ses réservoirs, et aussi qu’elle demeure en dépôt pour servir aux besoins de la nature , à l’empire de laquelle elle est soumise. Voilà un double emploi ou un double usage de la graisse dont nous reparlerons.

LIV. Occupons-nous d’abord de la manière dent elle croît et augmente quelquefois exorbitamment, avec une surabondance trèsmarquée. Voilà un phénomène dont nous ne connoissons ni la cause , ni le dessein , s’il j en a quelqu’un dans cette espèce de pléthore. Il faut se borner à la prendre sur le pied d’une sorte d’incommodité ou de maladie dont on ne peut que suivre les progrès et quelques effets. Elle se montre et s’accumule quelquefois tout d’un coup, et jiar une révolution prompte, dont le mécanisme échappe à nos connoissances. J’ai, une fois seulement , trouvé une maladie , la fièvre de vingt-un jours , dont la crise principale fut une monstrueuse poussée de graisse : c’étoit dans une jeune fille qui avoit eiuses règles depuis peu de temps. J’ai vu et suivi trois jeunes filles , toutes les trois devenues épileptiques à l’age de la puberté ^ chaque attaque , pour ainsi dire , les engraissoit et les fortifioit au point qu’elles devinrent colossales , hofvmasses y si grasses, si pleines de sucs graisseux , qu’elles faisoient peur à voir. On le sait , la croissance et l’extension du corps en tout sens , est un phénomène qui suit souvent les maladies ; mais la cachexie graisseuse arrive communément avec plus de lenteur que dans les filles dont je viens de parler, et elle n’est pas toujours de durée ; c’est un amas passager : il y a même des convalescences caractérisées par un amas de mauvaise graisse. L’âge où la bonne graisse se forme , est communément l’enfance , puis le déclin de l’âge viril dans les hommes , et la fin des règles dans les femmes. Tout dépend aussi du tempérament , de la constitution particulière : d’ailleurs , quoiqu’il soit vrai de dire que les eunuques engraissent plus que les autres hommes, ce qui fait penser que la cachexie séminale s’oppose à la graisseuse, on voit cependant de très-bons mâles prodigieusement gras , de même qu’on en voit de cette même constitution dont les passions sont trèsvives , l’esprit fort délié , les sens très-délicats , l’âme et le cœur fort élevés ; je ne sais pourquoi on croit communément le contraire. Il faut en dire autant des gros mangeurs, qui ne deviennent pas toujours gras , et qui , au contraire , demeurent quelquefois très-maigres. Il n’est pas vrai , dis-je , que les hommes et les femmes dans lesquels la graisse domine , soient constamment les plus gros mangeurs. Enfin , il n’est pas vrai que les gens gras soient toujours les plus portés à l’assoupissement , aux maladies soporeuses. J’en ai vu un monstrueusement gras , arriver à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, sans avoir jamais essuyé d’autre maladie que la surabondance de sa graisse , dans laquelle il tomba pendant la révolution de l’âge viril , après avoir été très-maigre dan sa jeunesse.

LY. Encore une fois j on ne sait à quoi tient la disposition à la

DU SANG. gSg

surabondance graisseuse , quoiqu'on sache Famener , pour ainsi dire , à volonté dans quelques animaux domestiques : on les renferme dans l’obscurité ; on leur crève les yeux , comme si la vue et le mouvement s’opposoient également à la formation de la graisse, et comme si le déplaisir de la prison où Fon renferme ces animaux, les portoit au sommeil et les tournoit à la graisse. La castration est encore un moyen connu pour engraisser la volaille^ les cochons et les veaux , qu’on saigne souvent pour le meme objet , afin que la cachexie graisseuse prenne le dessus sur la sanguine. On fait plus dans quelques-uns de ces animaux ; on les nourrit ; on les remplit et on les ^iihde par force. C’est ainsi que les bonnes ménagères empâtent leurs oies dans nos provinces ; elles leur remplissent deux ou trois fois par jour le jabot de pâte et de grain ; ce sac acquiert une étendue énorme • il devient si lourd qu’il emporte tout le reste du corps par son poids : il rend l’animal immobile et désormais occupé uniquement à digérer passivement , à devenir un être approchant du végétal , sans autre force que celle de Faction vitale et digestive. Ce qu’il y a de singulier, c’est que ces animaux qu’on nourrit par force , et qu’on engraisse malgré eux, s’accoutument et se plaisent à cet avalement paresseux et passif. Tout leur sentiment est concentré dans celui de l’estomac : le désir de la conservation ou de la diges-iori a éteint tous les

I autres ; ainsi (on peut le dire à la honte de l’humanité) quelques gourmands passionnés pour la table et pour le manger , s’engraissent et se nourrissent passivement, par habitude ^ ils ont accoutumé leur estomac à digérer sans cesse. Il ne leur manqueroit , pour assoupir leur goût , que d’être guedes et pâturés par une 1 main habile. Peut-être s’en trouveroit-il parmi eux qui , à ces con- ; ditions , renonceroient au sens de la vue et à tous les autres ,

■ même à la liberté. Il y a cependant des hommes de cette espèce r grasse et mangeuse , qui annoncent très-bien les inconvéniens de : leur état ; mais ils ne peuvent contenir leur j)assion , dont ils pré- ) voient à merveille les suites : la raison se tait vis-à-vis d’un accès \ de sentiment : celui de la digestion et de la faim est un des plus 1 difficiles à contenir : il prend souvent un ton de passion indéléi bile y au reste, un phénomène remarquable de ces animaux ainsi 1 engraissés , est la grosseur et la blancheur qu’acquiert leur foie.

!; La cachexie graisseuse a vaincu la bilieuse : la hile a perdu sa i! sève et sa vivacité : la graisse n’auroit pas pris le dessus si la bile ^ avoit dominé. Cette liqueur paroît au moins aussi opposée à la 1] graisse que la liqueur S2Jermatique : ces considérations méritejroient l’attention de ceux qui ont prétendu que la graisse est faite pjpoiîr fournir un des matériaux de la bile , et qui ont suivi le rsang , s’engraissant dans les rameaux de la veine-porte aux dépens tde F épi23loon et des autres viscères abdominaux.

: LVL Les opérations j30ur engraisser les animaux domestiques h’éussissent en automne d’autant mieux , que cette saison est celle îque la nature a affectée au domaine de la graisse. On voit le gibier engraissé en peu d’heures : les chasseurs savent vous dire qu’il isera |)lus gras aujourd’hui qif hier. Une journée un peu sombre ,

îiTi brouillard épais, reudent les grives des Pyrénées , qui ne vaîoient rien la veille , plus délicieuses que Lucullus ne pouvoit les snanger : il eut envié le sort de ces gourmands (nommés triiquetaidcs) , qui sont à la recherche de ces oiseaux engraissés du soir au matin. La transpiration retenue semble se changer en graisse , et Pair rafraîchi la laisse mieux germer que le temps chaud. On pourroitdire aussi que l’augmentation de la graisse , en automne, est due à une sorte de prévoyance de la nature , qui met en dépôt de quoi concentrer la chaleur et conserver le jeu des fonctions pendant l’hiver • de quoi réparer le défaut d’alimens à craindre en ce tempsdà. Cela se vérihe surtout dans les animaux qui se terrent et qui passent l’hiver à dormir ou à être dans un état pareil à cet assoupissement qui gagne les gros mangeurs après leurs repas. On sait que ces animaux se réveillent au printemps beaucoup plus maigres que lorsqu’ils s’étoient endormis en automne ) ce qui prouve que la graisse a servi à leur subsistance pendant la saison du sommeil. L’action vitale , conservatrice et sensible , n’a donc pas perdu ses droits sur le corps graisseux, quelque éloigné qu’il paroisse des divers centres du mouvement d’où partent les principaux instrumens de l’animalité. Le repompernent de la graisse se fait d’une manière graduée et proportionnée aux besoins de l’individu : il est meme probable, ou plutôt démontré, que le sentiment de la nature , qui veille à la distribution et au reflux de la graisse , suivant le besoin , préside aussi à la formation et à l’accumulation de la graisse par un instinct fondé sur le besoin , par une sensation particulière qui peut devenir excessive comme toutes les autres. La collection de la graisse seroit , à ce compte, une sorte de débauche ou d’erreur de la nature dans les sujets qui ne doivent pas manquer de nourriture : ce seroit un faux jugement de l’archée ou de l’ânie conservatrice , suiv'ant l’opinion de Stahl ; mais ces idées relevées ne sont pas faites pour plaire à tout le monde. Convenons d’ailleurs que la formation de la graisse paroît avoir tant de rapport avec celle des amas huileux et résineux dans les végétaux, que cette fonction des animaux les met tout à côté des plantes. C’est un des latus par lesquels les deux règnes se touchent. La formation et l’accroissement des sucs huileux se faisant dans les végétaux par une opération approchanie des opérations purement chimiques et non animées (quoiqu’on ne ])uisse refuser aux plantes une disposition particulière à choisir ce qui leur convient) , on pourroit soutenir que la collection de la graisse se fait de même dans les animaux. C’est aux chimistes à s’occuper de cetîe espèce de mécanisme , qui peut être de leur doînaine , et qui les rapproche des lois du corps vivant végétal, et même sensible ou animal. On ne risque pas d’être démenti en avançant qu’ils ne sont pas jusqu’ici arrivés plus près du but que ceux qui , bannissant du corps vivant toute opération corporelle , chargeroient , comme nous venons de l’indiquer , le principe sensible de toute la manœuvre et de toute l’économie qui concernent le corps graisseux.

LYII. Quoi qu’il en soit, il est certain que les amas de graisse

cliiniiment dans le corps vivant avec économie , graduellement et à proportion du besoin qu’éprouvent les individus privés de la fonction digestive de restoniac : cette fonction se transporte , pour ainsi dire, dans le corps graisseux , et y fait son travail, ainsique la fonction productrice du lait, passe de la matrice aux mainmelles (N° lu). C’est une des manières dont le corps graisseux se vide et se défait du fardeau dont il étoit chargé, dans les animaux qui ne mangent point en hiver. On peut le demander d’après cette observation : est-il donc si raisonnable qu’on le pense, de fo rcer au mouvement , et de priver le plus qu’il est possible du I sommeil ceux qui sont sensiblement affectés de la cachexie grais- : seuse ? Le jeune prolongé , avec du repos et du sommeil , ne pro- : duiroit-il pas des effets approchans de ceux qui se passent dans les animaux qui se terrent pendant les temps froids , et qui se • renferment dans un degré modéré de chaleur , tandis qu’on affecte d’exposer au plus grand froid , les hommes très-gras qu’on voudroit maigrir? Est-il prudent de leur faire boire abondamment des liqueurs rafraîchissantes , tandis qu’on ne doit point ignorer que la transpiration aqueuse , retenue par le froid extérieur , paroît se changer en graisse (]N° lui)? Passons à une manière de [ maigrir différente de celle qui dépend du défaut d’occupation de ( la part de l’estomac : c’est l’effet des maladies. La graissse se dé- : truit ordinairement dans le cours de leurs révolutions , pendant I leurs évacuations, et quelquefois même sans qu’elles paroissent [ bien considérables : pourquoi y a-t-il dans cette expulsion et I destruction de la graisse, quelque vue particulière de la part de t la nature conservatrice? Ou bien la diminution de la graisse n’est- ‘ elle qu’un effet nécessaire , et la suite pure et simple du dégorj gement des vaisseaux ? Le parti des mécaniciens est sans doute [ trop tôt pris vis-à-vis de la résolution de ces problèmes. Je les ai ^ vus autrefois résoudre par le professeur Fizes ; il avoit adopté à i Montpellier , et il soutenoit à sa façon le système de Vieussens ,

{ qui a eu depuis tant de vogue sous des noms empruntés, et dont il on ne peut cependant refuser la création et la publication aux i professeurs de cette célèbre école. Fizes, en expliquant les pro- I blêmes dont il vient d’être question , ne cessoit de nous parler du t -principe vital, auquel il prétendoit que la Fièvre et ses suites I sont directement opposées. Febris principio vitali directe oppa- ^ sita : notre professeur l’a répété cent fois; il l’a imprimé dans i toutes les occasions qui se sont présentées. Il ne manquoit pas de I dire que la diminution de la graisse, portée à un certain point,

; est ainsi que la fièvre opposée au principe vital. Il nous permettoit j quelques demandes, et nous lui en faisions pour nous instruire.

? Nous lui demandions comment la formation naturelle de la graisse 1 étant l’ouvrage du principe vital , la diminution de la même I graisse , quelquefois favorable , est pourtant opposée à ce même { principe ; comment l’excès de la graisse, produite par ce principe ji et sa diminution excessive à laquelle il préside aussi, lui étoit I pourtant directement opposée. Nous demandions de proche en i proche , pourquoi ce principe créateur de toute action dans le

analyse médicinale

corps, et créateur d’une fièvre quelquefois salutaire, procuroît aussi la fièvre destructive de la vie. Nous demandions enfin , ce que c’est que ce principe vital qui opère le blanc et le noir , qui préside à ce qui lui est opposé comme à ce qui est nécessaire à son existence? Fizes nous en donnoit plusieurs définitions , mais toutes obscures , n’apprenant rien; c’étoit des vaisseaux engorgés ou libres, des sucs épais ou dissous , des lois d’hydraulique et de mécanique ; en un mot , nous crûmes découvrir que ce que fizes nous enseignoit n’étoit (ainsi que le vis vitœ d’un autre école mécanicienne) qu’une suite d’énoncés embarrassés , inintelligibles , faux , et paroissant imaginés pour ne pas user du langage connu aux médecins, pour ne pas prononcer le mot de nature, sacré chez les anciens , ni celui d’dme conservatrice , sacré chez les animistes , que notre professeur n’aimoit point, non plus que les lielmontiens. Sauvages, ennemi des mécaniciens et animiste décidé , avoit toujours , ainsi que Stahl , recours à l’âme raisonnable , qu’il mettoit à la place de la nature et de V archée : ses énoncés étoient plus clairs, plus francs, moins entortillés que ceux de Fizes. Lamure et Venel savent que notre sensibilité et mobilité , inhérentes à l’élément de l’animalité , et éclairées ou enrichies dans l’homme par la présence de l’âme spirituelle et immortelle , prit naissance des disputes de Fizes et de Sauvages. Notre système fut trouvé plus simple et plus naturel que celui de nos professeurs • nous l’avons vu reparoître depuis nos premiers essais sous le nom di irritabilité ; dénomination sur laquelle peu de gens bien éclairés ont pris le change. Le système de Fizes paroissoit être dans l’oubli ; le nom de principe vital commençoit à vieillir ; mais il vient de prendre un nouvel éclat entre les mains d’un successeur de Fizes. M. Barthez , s’élevant bien au-dessus de son devancier , n’a retenu que son expression. Il n’est point mécanicien comme Fizes , mais il le suit dans le dégoût qu’il avoit pour la nature des anciens , pour V archée , pour V âme des slahliens , et peut-être pour la sensibilité et la mobilité vitale. Ainsi le pjùncipe vital n’est plus la mécanique du corps dépendante de sa structure ; il n’est point la nature , il n’est point l’âme , il n’est point la sensibilité de l’élément animal ; comment et en quoi en difîère-t-il? Ce sera à MM. Lamure et Venel , et ensuite à M. Fouquet , qui s’est déclaré ouvertement pour la sensibilité , à éclaircir ce qui peut avoir Irait à cette question. Je me contente de les interpeller en passant; ils diront s’il n’est pas vrai que nous faisions jouer à la sensibilité le même rôle qu’on attribue aujourd’hui au principe vital , si ce n’étoit pas depuis Fizes et Sauvages la doctrine ordinaire de Alontpellier , à laquelle on doit féliciter des savans étrangers de s’être attachés. Il peut y en avoir parmi eux qui aient imaginé cette doc- • trine , et nous pouvons assurer que cette idée doit leur faire honneur. Qu’ils soient Esclavons , Vandales, Danois ou Russes , peu doit importer à ceux de Montpellier , où l’on est accoutumé depuis tant de siècles à Fétude et à la discussion de toutes les opinions de médecine , originairement arrivées dans cette université et dans celle de Paris, par la voie des Grecs , des Arabes et des

Juifs. Quelques modernes s’y étant placés entre les anciens, entre îes mécaniciens et les staliliens , y cultivent encore leur doctrine. Quoi qu’il en soit , le problème de la diminution de la graisse , dans les maladies , n’est pas encore bien éclairci. ^

LVIII. Nous retrouvons la graisse dans la matière des évacuations , dans les urines, les excrémens du ventre , et meme dans les crachats et les sueurs. La graisse ayant d’abord pris le dessus et venant ensuite à se fondre , elle inonde tout , par manière de colliquation , sans cependant reprendre la disposition qu’elle avoit à se figer ; elle se perd , un peu dénaturée , et mêlée à quelque autre substance. Ce seroit aux chimistes à déterminer cette opération (de la fonte et de la colliquation de la graisse) , directement contraire à sa formation et à sa collection, ün autre objet di^^ne de leur curiosité , et dans lequel notre organisme ne paroît pas tout expliquer, est la reproduction subite de la graisse dans les convalescences des gens gras , qui , parvenus , après une maladie , à n’avoir que la peau et les os, redeviennent en peu de temns non moins fournis de graisse qu’ils Tétoient avant leur maladie. Elle n’a pu , non plus que les effets des remèdes , empêcher la rechute de la cachexie graisseuse ^ ce qui indique que cette cachexie tient radicalement au tempérament , à une disposition indélébile à Faction de quelque organe particulier , à l’intention de la partie sensible , qui cherche et préfère dans les alimens les matériaux de la graisse , etc. Je ne sais si on m’a trompé lorsqu’on m’a dit que Cheine, médecin anglois , qui étoit très-gros et très-chargé de graisse, savoit se maigrir par des remèdes, mais seulement pour un temps ; il ne put jamais éviter de tomber dans la disposition excessive à la graisse qui lui étoit naturelle. On voit tous les jours faire des essais par des personnes chargées de graisse. Je n’eu conseille aucun , n’ayant rien vu à cet égard qui ne fut plus nuisible que profitable, ün des grands abus de la chimie seroit , en pareil cas , d’essayer des drogues dirigées d’après les idées sur la for» mation chimique de la graisse. Si , comme je le disois fN^uv) , ou alloit prendre pour principe que la graisse n’est que de l’huile fi<yée par un acide , et partir de ce principe pour faire des essais^de drogues réputées propres à détruire cette union , j’ose avancer qu’on trouveroit des obstacles insurmontables. Il faut attendre qu’un hasard heureux nous éclaire.

LIX. M. Bourgelat , célèbre hippiatre de notre siècle ^ prétend que la maladie nommée gras fondu , dans les chevaux , n’est autre chose qu’une inflammation d’entrailles , avec des évacu ations purement glaireuses et muqueuses. Cependant nous connoissons (N° lviii) des excrémens gras et des urines graisseuses et huileuses. L’octogénaire monstrueusement gras dont j’ai parlé (N^un) finit par un dévoiement colliquatif qui paroissoit graisseux et huileux : il mourut comme un squelette , couvert d’une peau si ample , qu’elle faisoit , en la repliant, le tour de chaque membre. Il y .q toute apparence que les chevaux sont sujets à de pareilles fontes , qui seroient leur gras fondu. Une dyssenterie amène sans doivtc des évacuations

glaireuses et muqueuses } mais il peut se mêler aux glaires et au sang des sucs g^'as et huileux , surtout lorsque la colliquation se met de la partie. Hippocrate coimoissoit les excrémens gras et les urines huileuses. Nous les distinguons journellement , du moins quant aux excrémens du ventre* et ils sont toujours d’un assez mauvais augure. J’avoue cependantqu’il peut resterquelques doutes à cet égard. L’air huileux , luisant , gras , dont nous jugeons à l’œil , n’est pas suffisant pour assurer que ce que nous apercevons est de la graisse pure et coulante. Il faudroit savoir si elle est inflammable , si elle tache les étoiles de laine , si elle se fige au froid : je n’en ai point fait l’épreuve. Il y a eu de grandes disputes sur les urines huileuses et grasses dans les vieilles écoles : tout cela ne nous a pas parfaitement instruits. Peut-être la graisse ne sort-elle jamais que mêlée , que combinée avec quelque autre corps, et en manière de savon, comme disent les chimistes. C’est à eux à faire des recherches sur ces objets, et à bien déterminer ce que c’est enfin que ces matières grasses , sébacées , huileuses , qui se trouvent dans les divers excrémens. Les chirurgiens en rencontrent souvent dans certaines tumeurs , dans les plaies et les fistules des parties graisseuses; ils n’en trouvent point dans le tissu des cicatrices oii l’organe graisseux est détruit. Il me semble avoir vu couler de la graisse de certaines ouvertures fistuleuses : j’ai cru la voir suinter sur des corps extrêmement gras , sur le dos et les autres parties des cochons, par de petites déchirures de la peau. Les glandes du croupion des canards , et autres oiseaux aquatiques , celles de la tête des poissons, contiennent une humeur grasse, et je crois inflammable. Il demeure toujours certain que le corps graisseux fournit à toutes les parties, à toutes les fibres, une rosée huileuse qui les préserve de la concrétion , et qui se mêle singulièrement avec la rosée aqueuse de la transpiration , et autres (N“ xxxiii). Elle fournit aussi, dans bien des cas, une partie de la nourriture, et la portion de graisse qui va s’incorporer au sang, et s’y combiner, comme dans les évacuations grasses , avec un fond de glaires ou de suc muqueux, qui est toujours la base du sang. On pourroit dire qu’on trouve quelquefois du sang gras et du sang maigre , apparemment suivant que la cachexie graisseuse a gagné plus ou moins cette liqueur rouge. Il faudroit savoir aussi si le sang qui paroît gras est plus ou moins inflammable que celui qui paroît maigre.

LX. J’ai déjà parlé de la cachexie aqueuse ou séreuse (N° xxxiv). J’ai emprunté son nom pour le donner à toutes les autres surabondances d’humeurs. Ce n’est pas une petite affaire que de déterminer à quel point commence dans le sang , et dans toutes les autres liqueurs , la surabondance d’eau. Tout le corps n’est qu’une fumée aqueuse infiltrée dans une substance spongieuse (N° xxxix). La proportion des parties constituantes du sang qui nagent dans une certaine quantité de sérosité , n’a pu jusqu’ici être saisie. On reste , à cet égard, dans le vague , comme sur beaucoup d’autres objets. Ce seroit à ces limites que commenceroit l’empire de l’ana-'

5yse chimique , qui n’a pas encore appris quelle est la quantité d eau nécessaire à chaque partie aliquote du sang. On ignore de meme quelle est la quantité d’eau dans quoi ces parties doivent nager, pour qu’il en résulte un tout bien proportionné. J’en ai dit mon avis ailleurs ( i ). Cela regarde la grande affaire des liqueurs épaisses , divisées , dissoutes , délayées ; dénominations trop vagues, trop indécises, et par conséquent trop répétées. La cachexie aqueuse se joint souvent à la muqueuse xxxiir) ; elles ne semblent différer que du plus au moins; elles siègent principalement dans le tissu cellulaire , qui quelquefois acquiert une énorme étendue. Ces expansions jouent , pour ainsi dire , la graisse. On les voit être îa suite d’une suspension prompte de la transpiration , surtout de celle qui , vers le point du jour , plus qu’à toute autre heure , sort à flots , comme Sanctorius le savoit. Je compte huit ou dix sujets qui , se trouvant exposés à la fraîcheur et aux variations subites de l’air , à cette heure précisément , devinrent généralement bouffis et d’une grosseur énorme. Une strie ture des entrailles un peu continuée , comme dans les attaques de vermine , amène aussi ces bouffissures , ce que les observations journalières jirouvent. Les obstructions des viscères , la grossesse , les reliquats des maladies de la peau, sont souvent suivies d’engorgemens aqueux du tissu cellulaire, dans sa totalité ou dans ses diverses portions. Ce sont des faits connus des moins expérimentés en médecine. Il y a dans tous ces phénomèiies quelque chose de simple et de mécanique : je veux dire que le torrent des humeurs aqueuses , arreté vers la surface de la peau , ou dans les parties intérieures , se détermine tout naturellement vers le tissu spongieux , aisément gonflé par ces humeurs égarées. Nos diverses poches du tissu cellulaire (2) servent à expliquer ces phénomènes. D’ailleurs les compressions des vaisseaux lymphatiques , les déchirures ou meurtrissures des petits vaisseaux , trouvent ici leur application. On ne peut disputer aux mécaniciens anatomistes d’être, sur ces objets, en possession de donner des explications assez lumineuses et fondées sur la position des parties. Les compressions, le poids du corps j ses diverses positions , tous ces agens corporels et mécaniques , trouvent souvent leur usage dans l’histoire des hydropisies universelles ou locales.

LXI. Mais il y a sur cette matière des vérités essentielles à savoir, et que la médecine mécanique néglige un peu trop : elle a pour usage de déguiser et même de nier des observations qui ne cadrent pas avec ses principes. C’est, par exemple , une vérité d’expérience médicinale , que la tête doit être , suivant l’expression des anciens regardée comme la métropole de la pituite , que le cerveau est le plus aqueux , le plus humide des viscères ; et que de cette partie supérieure, regardée même par quelques anatomistes modernes comme un amas de bouillie, les sérosités se précipitent plus ou moins sensiblement sur les divers organes. Fernel faisoit ainsi voyager l’humeur goutteuse. L’histoire des maladies démontre ces

(i) P" oyez ci-dessns , cinquième Partie, (yiy Recliei elles sur le tissu rauqueuv.

1 l'ciiispoF ts . îl Gst ciîCoi'G clGiïioîitrG 9.1-ix îucdcciïis coniiOiSbGn r.s *^110 ces amas ou flux extérieurs d’eau surabondante ne supposent pas toujours un relâcliement total j ruais , au contraire , quelque stricture intérieure par les efforts de laquelle les humeurs sont activement portées vers les lieux où elles s’accumulent. Il est en effet des révolutions périodiques et critiques dans les hydropisies les plus considérables , et qui , au premier coup d’œil , semblent les plus passives , les moins soumises à la direction des forces sensibles et motrices. J’ai vu des hydropisies du tissu cellulaire qui sembloient les plus apathiques et les plus molles , disparoilre subitement , et etre poussées comme un torrent, vers la poitrine et le ventre : j’en ai vu une universelle disparoître tout d’un coup , et porter du côté de la tête , par une vraie attaque d’épilepsie qui dissipa le gonflement. Les chirurgiens attentifs vous diront que les œdématiés extérieures, et qui dominent certaines tumeurs, sont sou\ent l’effet du travail suppuratoire établi dans le noyau de la tumeur. Aussi tous ces gonflemens les plus considérables ont-ils quelque chose de convulsif, et dépendent-ils, en grande partie , d’une sorte d’érection des organes dont l’eau pénètre le tissu. C’est ce nui fait que les engorgemens les plus œdémateux et les plus saiilaos dans la superficie du corps, ne demeurent jamais aussi marqués dans le cadavre, qu’ils l’étoient dans le vivant : c’est pourquoi aussi, aux approches de la mort, et même depuis, les cavités intérieures et libres se remplissent d eau , par un reste de la moti— tation vitale des parties sensibles qui font leur dernier effoit. Ces observations diminuent le poids de beaucoup de remarques anatomiques , ou du moins elles militent contre futilité des ouvertures

des corps.

LXn. Les partisans de Fautocratie stahlienne ne manquent pas de raisons pour regarder les divers dépôts des sérosités, comme des amas dirigés par la nature , afin d’éviter un mal plus pressant, ou bien pour tenir lieu de quelque excrétion , aans les cas ou les organes séparatoires chaument; de manière que la cachexie muqueuse et séreuse , qui sont les plus éloignées de 1 action vitale , ne s’y dérobent pourtant pas entièrement : elles sont établies et dirigées en conséquence de quelque Intention differente de la nécessité purement mécanique et chimique : elles sont toiijoiiis subordonnées aux lois de 1 animalité. Au moins ces seiosites , toujours plus ou moins chargées des débris des parties solides, et assez singulièrement élaborées par les forces de la vie, pour ne pouvoir être confondues avec toutes les autres liqueurs connues , sont-elles la matière principale des flux qui se font vers les jiarties intérieures, comme de ceux qui sont portes au dehois. leis sont ceux qui sortent par la bouche, les aisselles, les aines, les urines, et par toute la superficie de la peau. La pituite affecte la gorf^e et ses appartenances^ la vessie est l’émonctoire des sucs urineux; les aisselles et les aines suintent sans cesse une humeur mêlée de sucs graisseux , abondans dans ces parties : les bulbes oes poils aiment à y vegeter et à s y nourrir de celte seiosité gia^se

DU SANG. gyg

et aqueuse , dont les reflux et les refoulemens vers Tînterieur causent, ainsi que ceux de la tête et d’ailleurs, tant d’ incommodités et de maladies , tant de cachexies particulières que les observateurs trouvent occasion de suivu’e dans leur marche. Je ne 2iourrois compter le nombre des fluxions que j’ai vu arriver par les dérangemens de ces couloirs , trop exposés aux excès des amateurs d’une propreté mal entendue. Je dirai pourtant, qu’occupé il y a long-temps , de ces flux et reflux dans le corps vivant de ces divers torrens qui pénètrent le tissu spongieux des parties , soit dans l’état de santé, soit dans celui de maladie , je demandois s’il est possible , s’il est vrai , et jusqu’à quel point on doit penser qu’une excrétion peut être suppléée par l’autre : s’il n’est pas au contraire naturel de croire que chaque organe est propre à l’excrétion d’une humeur particulière , et différente de tous les autres ; s’il n’est pas vrai que cette humeur, affectée à un organe particulier , ne peut point s’évacuer par ailleurs (i). La sérosité pure et simple paroîtroit, dans tous les cas, faire une exception, puisqu’elle semble propre à enfiler toutes les voies. La résolution de ces problèmes et de toutes leurs branches, importeroit à la pratique , et peut revenir dans le traitement de bien des maladies. Ceux qui n’y regardent pas de si près, et qui se vantent de pouvoir enlever les crachats du poumon jDar la saignee , enlèvent-iis aussi l’urine dans ia rétention de cette liqueur? La même question pourrait se faire au sujet de toutes les excrétions, et il seroit à craindre qu’il n’en résultat lin bouleversement et un dérangement de plusieurs points de pratique regardés comme des vérités inébranlables.

LXIII. Restreignons-nous à quelques remarques au sujet de ces divers flux séreux et muqueux. Consultons encore Withof. « Chaque » animal , dit-il , a son odeur particulière , et cette odeur est ditfé- » rente dans chacune de ses parties.... Il y a sept endroits remar- ! » quables dans l’homme , par l’odeur plus ou moins forte qui en » sort : la partie chevelue de la tête, les aisselles, les intestins,

» la vessie , les voies spermatiques , les aines , les séparations des ; » orteils. L’odeur de toutes ces parties est forte et particulière (2) » .

I J’ai déjà parlé de ces exhalaisons , de ces émanations singulières i dont la sérosité est le principal véhicule (N“ xxxiv). Les endroits t indiqués par Withof, et auxquels il faut joindre la bouche (d’où I sort sans cesse un torrent de transpirations , dont l’odeur prend ) souvent des nuances plus ou moins expressives et suspectes),

) sont des aboutissans particuliers vers lesquels se dirigent des flux 1 muqueux combinés avec la fumée de la transpiration , et les éma- ( nations ou signatures propres aux organes ; ces flux ont chacun r une odeur toute joarticulière , et qui même , varie dans les divers ^ sujets , suivant leur âge , et surtout leur couleur : elle aj^prend aux i médecins à classer et à distinguer les humeurs d’une manière assez .^assurée. Tel est l’ordre de la nature* telle est aussi la marche de la médecine ; elle juge de l’essence des parties et de leur état , sain i. ou malade , par l’odorat. Tous les médecins s’en sont aidés, et ont

r (i) Recherches sur les glandes. (2) Uài supr.

appris Bepuis Ilippocrale , à calculer ou classer dans leur mémoire les odeurs propres à leur faire asseoir un jugement convenable sur le diagnostic et le prognostic. La dvssenterie , la petite-vérole , la nature des excrémens du ventre, le pus des abcès long-temps croupis dans le poumon , les accidens des femmes en couche (N° xLiv) , tout cela se connoît et se distingue par l’odeur. Les praticiens seroient encore mieux instruits sur cette partie, si leur odorat étoit mieux exercé et moins usé par des odeurs étrangères à leur sujet. Un journaliste judicieux le disoit il n’y a pas longtemps (i). Il se fut sans doute plaint de quelqu’un qui , pour jeter du doute et du ridicule sur son opinion et sur ses vues , seroit venu opposer que de grands hommes et de bons médecins n’avoient que faire de ses remarques , et s’en passoit bien. Il eut répondu que c’étoit tant pis pour ces prétendus grands et bons , puisque la véritable grandeur consiste à ne rien négliger en médecine , et surtout à ne pas se donner de petits airs de mépris pour les choses que nous ignorons , et que d’autres disent ne pas

ignorer.

LXIV. La cachexie urineuse a des particularités remarquables : c’est une grande et grave maladie que le reflux de l’urine dans le sang. Je l’ai observé dans de vieilles maladies de la vessie : tout le corps est imprégné d’urine d’une manière plus ou moins sensible ; il est assurément des hydropisies urineuses. J’ai vu plus d’une fois ces états fâcheux des voies urinaires , singulièrement caractérisés par une affection gangiéneuse de la gorge, par des aphtes dans cette partie; comme si l’urine retenue conservoit une sorte de disposition spécialement défavorable à la gorge ; comme si cette partie étoit de moitié avec la vessie pour l’expulsion de ce qu’il y a d’excrémentitiel dans l’urine. On connoît les vomissemens urineux à la suite de la rétention d’urine qui vient par l’affection des reins : ce reflux des reins à l’estomac démontre la possibilité du flux de la boisson , de l’estomac aux reins sans passer par la voie des vaisseaux sanguins. J ai vu une de ces le— tentions d’urine rénale , telle qu’il n’y en a que bien peu d’exemples dans les auteurs. Un fond de cache:^e bilieuse et scorbutique ayant procure dans un homme âge de soixante-quatie ans, un engorgement de la jambe gauche , cet engorgement rouge , tendu , douloureux comme variqueux^ inhabile à la suppuiation que l’aurois désirée, disparut tout d’un coup ; les urines furent suspendues , non par la faute de la vessie qui fut sondée à diverses reprises, sans qu’il sortit jamais une goutte d uiine. Elle gagnoit. le tissu spongieux intérieur, sans aucune sorte de douleur. Le pouls étoit intérieur, profond, un peu inégal avec quelque agitation fiévreuse, tel qu’il est ordinairement lors de l’irritation du département des reins. Le malade éprouvoit du dégoût ; il se sentoit foible ; il n’étouffoit point; il dormoit peu : les remèdes furent variés et déterminés d’après les indications journalières j empiriques et rationnels , ils ne produisirent aucun effet sensible :

(i) Journal économique.

DU sang, 981

le ventre ëtoit assez lil^re , sans être tendu 111 doulourenv ; cet état dura (juatorze jours précisément. I! in’étonnoit : il y eut ce jourlà une consultation. Deux médecins sages et liaLiles joignirent leurs lumières aux miennes. INous considérâmes la chose par tous les côtés possibles. Le malade, qui étoit un homme de beaucoup d’esprit, rioit de notre embarras, de notre étonnement : enfin nous déterminâmes un plan de traitement. Nous quittâmes le înalade qui avoit l’air assez tranquille : il mourut subitement une heure après notre consultation, et précisément vers la fin do quatorzième jour de la suspeusion des urines : le corps ne fut point ouvert. J’ai été en occasion de rencontrer des cas à peu près semblables, des engoiirdissemens , des assoupissemens léthargiques à la suite de l’arrêt des urines. La cachexie urineuse doit donc , à bon droit, être réputée très-ennemie de la vie. Elle cause la mort subite, ainsi que la cachexie laiteuse, à la suite des couches , ainsi que la petite-vérole confluente et autres. A quelle cause attribuera-t-on ces morts subites? A l’âcreté des humeurs qui ronge et cautérise la partie sensible. L’imagination peut trouver son compte à cette explication ; mais elle laisse bien des doutes. Nous devons un éloge à Van-Swieten , au sujet de cette théorie des acrimonies rongeantes. Il avoit été nourri dans sa jeunesse de ces idées cartésiennes et mécaniques : il comraençoit dans sa vieillesse , à en sentir le vide. S’il se fut ravisé plus tôt , il eut fait un corps de médecine plus durable.

LXV. Au reste, la cachexie aqueuse et furineuse , ont des côtés par lesquels elles semhleroient échapper entièrement à la direction organique de la vie. Il en est comme de la cachexie graisseuse ( N° XLiv ) , qu’on peut augmenter à volonté, en accoutumant la nature à la surabondance des sérosités. Fizes traitoit un malade qui avoit , selon toutes les apparences , des pierres dans la vésicule du fiel. Je veux, dit-il, au malade, vous rendre hydropique à force de vous faire boire , et cette hydropisie frayera les routes aux pierres. La chose réussit au gré du médecin. Le malade devint bouffi à la suite d’une ample et longue boisson de liqueurs délayantes ; des purgatifs firent ensuite sortir des pierres de la vésicule du fiel. J’ai travaillé heureusement pour de pareilles affections , sans que l’hydropisie s’en soit suivie, sans qn’il ait été nécessaire de forcer de boisson d’une manière aussi peu mesurée. J’ai vu au contraire des malades maigrir, et tomber dans un état fiévreux , par la reddition des pierres du rein et de la vésicule du fiel : j’ai même observé que ces révolutions critiques étoient d’autant moins suivies d’inconvéniens , qu’elles avoient été moins pressées et moins forcées par les remèdes. Les meilleurs deviennent souvent peu favorables, lorsqu’ils sont trop précipitamment administrés. On a vu de nos jours l’excès des boissons aqueuses porté aussi loin qu’il puisse aller. Cet excès s’observe surtout sur les lieux des eaux minérales. Cette méthode a pris beaucoup de faveur sons la direction de quelques célèbres et habiles modernes, attachés^ à la secte délayante adoptée par Fizes. Il est étonnant

gS2 ANALYSE MÉDICINALE

de voir ainsi la nature obéir à cette énorme boisson , et aux évacuations aqueuses qu’elle procure. J’ai pourtant cru remarquer que les secousses périodiques et critiques entrent pour quelque chose dans ces sortes d’événemens. Mais il demeure certain que le corps vivant supporte , au sujet de la boisson , des quantités si différentes entre elles , qu’il n’est pas possible de déterminer à quel point commence la surabondance des liqueurs aqueuses. On ne connoît pas de bornes à cet égard. Il faut meme l’avouer , la théorie commode et si flatteuse pour l’amour-propre , qui prétend maîtriser et diriger le corps à volonté et à force de boissons, et autres drogues, trouve ici son compte. J’ai déjà parlé (i) du sang sec, trop liquide, trop aqueux, et remarqué combien ces dénominations vagues et suspectes servent d’appui à des traitemens populaires et empiriques, masqués parles dehors séduisans des explications , à la portée de tout le monde. Le violent désir des boissons dans quelques hydropisies , ont souvent attiré mon attention , comme celle de tant de nos maîtres. Comment le corps , si chargé de sérosités dans quelques-unes de ses parties , la chaleur et la sécheresse d’une soif inextinguible , gagnent-elles la gorge et tout l’interieur? Pourquoi la pénétrabilité des parties spongieuses ne permet-elle pas aux eaux surabondantes dans l’extérieur, de pénétrer dans l’intérieur ? Pourquoi la nature , qui veille à la conservation du corps, ne fait-elle pas refouler l’eau de l’extérieur à l’intérieur? Elle feroit peut-être mieux de rendre les hydropiques hydrophobes , que de les tyranniser par la passion du boire. Tous ces problèmes restent à résoudre , comme tant d’autres. Je n’en parle que pour rappeler aux médecins que la cachexie aqueuse , toute physique , toute mécanique qu’elle est, tient singulièrement aux écarts , aux accès et aux passions de la vie , et qu’elle se dérobe par là aux lois impérieuses des théories ordinaires.

LXYl. Considérons de plus près les grandes cavités du corps , qui ne sont que des réservoirs de sérosités et d’humeurs dans lesquelles nagent des viscères plus ou moins vivaces et sensibles ; qui ont chacun leur atmosphère propre et distinguée par ses émanations , comme ils ont leur département particulier d’action. Le bas-ventre est la plus notable de ces cavités : c’est le laboratoire d’un grand nombre de fonctions : c’est un des objets sur lesquels les médecins se sont le plus exercés. Les phénomènes qui arrivent à la pâte alimentaire , ceux qui caractérisent les divers changemens de la bile l’accord ou le désaccord de toutes les liqueurs qui s’assemblent dans cette cavité , la cachexie hémorrhoïdale , la cachexie urineuse, la cachexie utérine, la cachexie bilieuse, la cachexie glaireuse , les éruptions des flatuosités, qui toutes ont leur principal siège dans le bas-ventre , sont aussi fort importantes à connoître. J’ai déjà parlé de la cachexie urineuse qui prend sa source dans les reins et dans la vessie, de la cachexie de la matrice qui dépend de ce viscère , de même que de la séminale qui est soumise aux parties de la génération; la cachexie hémorrhoïdale exigera

(i) Ci-dessus, Partie cinquième.

^es recherches plus détaillées qu’elles 11e peuvent l’étre dans cet ouvrage. Il nous reste à parler encore de la cachexie Lilieuse (N'’ XLv) et de l’intestinale, excrémentitielle , fécale ou stercorale. L’histoire des flatuosités aura son tour. L’énergie et l’activité des entrailles , leur sensibilité , leurs efforts impérieux sur toutes les parties, et qui concourent au complément de toutes les fonctions, leur contrebalancement perpétuel avec la tête et avec la poitrine, leurs mouvemens péristaltiques , leurs sensations varices à l’intini , tous ces objets qui caractérisent les forces épigastriques et archéales ont été exposés avec le détail qu’ils méritoient. Mais il s’agit de pénétrer dans le tissu et les cavités de ces viscères même. Il s’agit d’v suivre le cours , la formation et les effets des diverses humeurs^ qui, réveillant sans cesse le genre nerveux , le mettent dans un état d’action et de spasme plus ou moins remarquable dans les diverses fonctions naturelles et dans les diverses maladies.

LXVII. La cachexie bilieuse ne se montre pas toujours sous la forme de la jaunisse. La surabondance de bile est souvent plus locale que générale ; elle domine souvent dans les constitutions les plus naturelles ; c’est-à-dire qu’elle spécifie certains tempéramens , nommés bilieux par les anciens , et que les modernes n’ont pu s’empêcher de reconnoître. Or cette constitution bilieuse dépend évidemment de l’activité du foie qui , par sa grosseur et son labeur extraordinaire , prend le dessus , et assujettit tout le corps à son domaine. Cette supériorité organique en établit et en suppose une humorale; c’est-à-dire que rinfluence de l’humeur bilieuse se fait aussi , en pareil cas , apercevoir par les connoisseurs. Les anciens appeloient intempéries ces sortes de dispositions auxquelles la plupart des modernes n’ont pas fait assez d’attention. Sylyius Deleboé approcha du but. Ses idées sur la fermentation de la bile , du suc pancréatique, et des sucs chyleux dans le duodénum, paroissent assez près de la nature , lorsqu’on considère la chose par les lumières de la chimie qui a pris sur elle l’explication de quelques phénomènes de Indigestion. Mais la chimie considère principalement les cliangemens spontanés de la pâte alimentaire sur lequel le champ est ouvert pour toute sorte de combinaisons et d’opérations plus ou moins curieuses. Les chimistes peuvent multiplier leurs expériences, en renfermant dans des lieux chauds et humides toutes les espèces d’aliniens dont usent les animaux , surtout les hommes. Ce n’est pas une petite besogne. Déjà les livres académiques sont pleins d’analyses des diverses viandes et autres aîimens. Mais quelles analyses ! Je m’en rapporte aux chimistes mêmes.

LXVIÎI. J’ose demander s’il n’est pas vrai qu’elles se réduisent presque toutes à des faits isolés , précipitamment vus , avancés .sans l’autorité dont ils auroient besoin pour passer pour des vérités authentiques et usuelles : si enfin il n’est pas démontré que la chimie n’a encore pu lier ces expériences aux phénomènes de la vie, comme la médecine l’a fait par l’observation du corps vivant? En eifct les médecins ont réduit la préparation des nourritures (en général et quelle qu’en soit la matière) , à l’extraction de la matière

984 ANALYSE MEDICINALE

nourricière , contenant en soi les nuances propres à chaque individu , et meme à chacune de ses parties. Or ce choix ou cette extraction , et ce travail préparés , il est vrai par des élaborations économiques auxquelles on a donné bien des tournures et bien des dénominations , ont toujours supposé ou exigé (suivant la manière de considérer ces objets , comme le font les médecins) , i®. l’instinct ©U le goût de chaque animal , sans lequel goût aLicun aliment n’auroit seulement été avalé ; 2”. la même influence d’instinct, de sensibilité , d’une sensation décidée de plaisir , sans laquelle toute digestion eût été bâtarde , manquée et trop approchante des mouvemens de la matière morte ^ 3°. la surveillance contitinuelle de la partie sensible , toujours occupée à choisir , à admettre ou rejeter ce qui s’est présenté de profitable ou de nuisible • 4°- une affectation marquée , et l’habitude suivie de vivifier tout ce qui peut l’être , d’incorporer la vie avec ce qui en est susceptible ; condition sans laquelle l’estomac et les intestins n’eussent été que des organes passifs , inutiles ; 5°. à la délectation nécessaire dans toute fonction, surtout dans la digestion spécialement caractérisée par cette espèce de sensation; 6®. mille vérités , mille accidens plus dépendans des diverses passions de l’âme , de l’habitude , des mœurs , des usages , que des changemens chimiques des nourritures. Je l’ai déjà dit (N® xxi) , la digestion est, aux yeux des médecins , très-comparable au travail de l’incubation • elle concentre les miasmes vitaux qui (de même qrie la semence anime le blanc d’œuf) , animent la pâle alimentaire. Il reste après tout aux chimistes moins de droits qu’on ne pense dans rexamen de la fonction digestive ; il en reste encore moins aux mécaniciens , s’ils ne prennent pour leur part le calcul des effets produits par les aliinens à titre de lest ou de poids , ou d’un renouvellement de ressort ; encore la sensibilité vient-elle varier singulièrement ces effets purement passifs. Les anatomistes peuvent aussi s’exercer dans la comparaison et la description des organes digestifs de tous les animaux : il se rencontreroit peut-être quelques notions utiles aux médecins , dans le grand nombre de petits faits qui occuperoient les physiciens.

LXIX. La cachexie bilieuse se fait remarquer par les phénomènes qu’elle produit dans le sang et dans tout l’individu. C’est encore à Sylvius qu’on est redevable d’avoir , après quelques anciens , fait spécialement attention au reflux nécessaire , utile et journalier de la bile dans l’état de la santé la plus décidée. Les anatomistes modernes ont , comme on sait , éclairé les routes de communication établies entre tous les vaisseaux du foie , et suffisamment pressenties , connues même des anciens. On a découvert une circulation particulière de la bile. On a suivi cette liqueur dans ses transports du foie aux intestins, et de ceux-ci au foie ou dans la masse du sang. On a distingué la bile critique de la bile hépatique : ainsi l’anatomie du foie donne suffisamment la connoissance des divers courans de la bile, tantôt excrémentitielle , tantôt récrénientitielle , tantôt fluant vers les intestins , tantôt refluant vers le sang

DU SANG. gS'j

et dans la vésicule du fiel ; ou elle se ramasse et se rend plus propre aux flux plus ou moins abondans à quoi elle est sujette , par l’activité des parties qui la contiennent. Cette image est à peu peu près celle de tous les autres organes dans lesquels la nature a formé des couloirs sensibles , actifs , siirveillans , absorbans , résorbans , sécrétoires , excrétoires , propres enfin à établir un foyer particulier à une humeur donnée qui roule sans cesse , qui se mûrit , ainsi que les odeurs se mûrissent dans les fleurs , qui pénètre tout, qui fournit sans cesse à la masse du sang, au point qu’elle eu est elle-même renouvelée. Tout cela est spécialement établi par les phénomènes des maladies. Plusieurs ouvertures de corps m’ont appris , comme à tant d’autres , que dans les sujets hépatiques et bilieux , le foie est en effet d’une grosseur considérable , que la vésicule du fiel y est de meme très-étendue. J’ai vu de ces sujets qui , dans un âge encore tendre , avoient vécu sous le domaine du foie , lequel se trouvoit aussi formé, aussi gros qu’il l’est , communément dans un âge avancé. Un appétit remarquable , des désirs vifs et singuliers, un esprit, une sensibilité précoces caractérisoient ces jeunes bilieux. Bien différens de mes jeunes satyres (N® XLiv) , ces bilieux avoient déjà acquis toutes les passions, toute la délicatesse de sensations possible, jusqu’à la mélancolie même , dont ils se ressentoient déjà. Démocriie clierchoit dans le foie la cause de la colère et des autres passions. Platon plaçoit dans ce viscère le siège de la concupiscence et de l’amour de soi-même. Toutes ces remarques des anciens , dont Fécole de Cos avoit jeté les fondemens , sont confirmées par les observations médicinales autant et plus que par les dissections. L’empire du foie est d’ailleurs singulièrement lié avec celui des forces épigastriques et diaphragmatiques. Ainsi , on conçoit à quoi tient le caractère radical des lempéramens bilieux : on voit les sources de toutes les nuances de la cachexie bilieuse.

LXX. Il étoit naturel d’établir une comparaison entre la vésicule du fiel et la vessie urinaire. Ces deux réservoirs ont Cjuelques rapports évidens : leurs maladies se ressemblent beaucoup. On voit de part et d’autre une poche musculeuse sujette à se remplir et à se distendre , ou se resserrer plus ou moins ; un canal excrétoire sujet à des étranglemens singuliers, et qui souvent ne permet I l’évacuation que par regorgement. De part et d’autre , l’humeur (si elle séjourne trop long-temps) acquiert des qualités particulières ; elle se dénature et s’appierrit. Jean-Louis Petit, chirurgien , jeta un coup d’œil lumineux sur cette comparaison; il essaya un parallèle des maladies chirurgicales des deux vessies. Mais il ne put voir, comme les médecins , les phénomènes de l’engorgement de I la vésicule du fiel , les coliques qu’il occasionne , les fontes et diar- ( rhées qui en résultent, les temps des maladies où ces fontes on ) évacuations ont lieu. Ces détails tiennent à l’observation médici- I îiale. Elle montre journellement combien le foie et sa vésicule 1 sont sous la dépendance de l’irritation et de la sensibilité, quoij qu’ils p)aroissent, au premier coup d’œil, ne point y participer.

o')6 ANALYSE MÉDiClNALE

Or la vessie urinaire se trouve, indépeiidamineot de ses usager pour ruriiie, liee de très-près aux révolutions qu’excite la semence, par sa collection , son séjour , son refoulement dans le sang , par ses accès d’évacuation et par son effet stimulant , le genre nerveux et l’appétit vénérien. Ainsi la vésicule du fiel reçoit et conserve la bile ; ainsi elle la renvoie dans les intestins et dans la masse du sang , à proportion des divers degrés d’appétit ou de faim : ainsi enfin, cette vésicule se trouve comprise dans le departement, et, pour ainsi dire, dans le foyer meme d action des neifs gastiiqries. Un sujet éminemment bilieux est celui dans lequel ce département hépatique se trouve pourvu d’une action supérieure à celle des autres organes, et qui , dispose a une abondante formation de bile , est aussi soumis aux effets de cette humeur refoulée dans le sang. Il faudroit , pour évaluer et bien classer tous ces phénomènes , que les chimistes pussent déterminer exactement quelle est , dans la bile , la qualité , l’espece et la dose de sel ou de teire , ou d’huilè qui la rend propre aux elfets qu’elle produit. Mais ils ne sont pas plus avancés sur cet objet que sur la connoissance de Vaiira scminalis, ou de cette partie spiritueuse et vivante qui aniîiialise l’œuf. La bde a aussi sa portion spiritueuse qui, à sa manière , vivifie le sang et réveille la partie sensible , qui imprime enfin à l’individu des caractères particuliers dont il suffit aux médecins de connoître l’existence et les effets généraux.

LXXI. J’oserois presque faire une cachexie splénique : c’est d’après la décision d’Hippocrate, et d’après les discussions qui eurent lieu dans nos anciennes écoles. Les malades qu on appeloit à Cos lienosi , siihlienosi ^ rateleux, demi-rateleux , étoient sujets à des gonflemens et des engorgernens plus ou moins fixes de la rate , à des tiraillemens de tout le cote gauche du corps, aux suites de ces engorgernens, a des évacuations d urine et de matières fecales particulières qu’on croyoït venir de la rate , a une sorte d ictère différent , pour la couleur, de celui qu on attribuoit au foie. Nous voyons tous les jours de ces sortes de malades ; tous les jouis nous sommes obliges de calculer les accidens qu ils epiou\ent, et se trouvent conformes aux observations anciennes. J ai dessine autrefois le département de la rate (i). Quoiqu il soit yi'ai de que l’organisme hémorrhoidal joue le premier et le principal rôle dans ces occasions ; quoique les rateleux soient caractérisés par la surabondance d’action, ou par un engourdissement particuliei de la rate et de son département nerveux, il se peut qu il y a quelque humeur ou miasme particulier qui, résidant naturellement dans la rate , se multiplie , s’agite , et se répand au point de porter ses impressions et ses caractères dans toute la niasse. Les ^anatomistes modernes ont triomphe dans la démolition de 1 édifice qu’avoit élevé l’anatomie ancienne; elle faisoit séparer à la rate une humeur à laquelle elle avoit assigné jusqu’à des vaisseaux excrétoires, dont l’existence n’a pas été établie. Mais il n’en est pas moins certain que la consistance , l’odeur , la couleur de la

(i) Recherches sur les glandes.

rate et du sang qu’elle contient , indiquent que ce sang a quelque qualité différente de celles qu’il avoit lorsqu’il arriva dans ce viscère. Il s’y accumule joins ou moins, suivant les circonstances; et il sort de ce rés^ervoir joour aller se jolonger dans le foie , et joour y fournir des matériaux à la bile. Ne joeut-il joas aussi fournir quelque chose à toute la masse? Une sorte de noirceur qu’il acquiert ne peut-elle joas indiquer cju’il fournit aussi quelque joartie colorante joour le sang? Que des chimistes modernes attribuent tant qu’ils voudront la couleur du sang au fer : 011 leur demandera pourquoi le fer ne se dévelojojoe que dans les vaisseaux sanguins, et non dans les chairs d’où ils sauront, je crois , le tirer quand ils voudront. On leur fera encore observer qu’en suivant la chaîne des fonctions , il est fort naturel de chercher dans la rate et le foie cette partie colorante , quelle que soit sa nature. Ainsi notre j3hysiologie se rajDjDrocheroit beaucoujî de celle des anciens , qui faisoient jouer aux viscères des hy|30condres un rôle imjaortant , et auquel la nature semble se prêter autant au moins qu’à celui que les modernes ont assigné à ces mêmes viscères. C’est princijaale— ment au lit des malades qu’on trouve des occasions de revenir à ces anciens dogmes.

LXXIT. La fistule intestinale, animal joarasite, qui revient sans cesse dans l’etude de l’économie animale , a aussi une jùace marquée dans l’histoire des cachexies. Sa face intérieure est sjDécialenient sujette à une collection notable de sucs glaireux , albumineux et muqueux , qui forment une sorte d’enduit ou de colle : cet enduit a des rajojDorts plus ou moins éloignés avec la cachexie glaireuse ou muqueuse (N° xxxi). Souvent les glaires de toute la masse sont portées en manière de flux , vers la cavité intestinale. On en voit rendre des j^aquets non moins considérables que la quantité des crachats et de sucs glaireux qui inondent quelquefois Ja ]3oitrine et ses appartenances , la vessie et la matrice. Ces glaires intestinales sortent en masses , et pareilles à des corjis organisés. On j3eut s’y tromper : c’est aj^jiaremment d’après l’insjiection de ces masses glaireuses , que ceux de Cos avoient été induits à penser qii elles avoient quelque chose de vivant et d’immédiatement disposé à une sorte d’organisation ou de végétation d’où jirocédoit le ver solitaire. Ainsi les concrétions muqueuses des vaisseaux sanguins ont été j:>rises pour des vers : ainsi l’idée de jiohjie et de concrétion j^olipeuse , raj^pelle toujours celle d’un corps végétant et croissant , non sans quelque nuance de vie. Ces aperçus s’accordent avec ce que nous disions de la chair liquéfiée et fondue , qui fait la base du sang ( N° xv ). Cette sorte de chair aime singulièrement à s’étendre et à végéter dans les entrailles. On sait aussi que dans leur intérieur il coule sans cesse, et, souvent jiar torrens , une humeur pareille à la salive, dirigée dans la cavité de la bouche, d’une manière où brille singulièrement la sensibilité et que les médecins mécaniciens avoient mal à proj^os voulu assujettir à leurs lois des corjis morts (1). L’humeur salivaire

(t) Eecliercbes sur les glandes.

intestinale tire son nom et sa source du pancréas, siège et source trop féconde d’une sorte de cachexie très-remarquable dans bien des maladies. On savoit dn temps d’Hippocrate, que les sérosités accumniées entre l’estomac et la vessie , causoient beaucoup d’accidens. L’anatomie moderne a éclairé cette partie. Sylvins Deleboé tira un grand parti des nouvelles découvertes, qui ne peuvent faire oublier que le pancréas est le siège de bv?ancoup d’orages uans les maladies, et comme je viens de le dire , d une cachexie très-notable. J’en ai vu des exemples frappans , accompagnés de tension et de douleur dans la région épigastrique , d’une pâleur particulière du visage et de toute la peau, d’un remonteraent aqueux vers l’estomac et la gorge , d’un relâchement marqué dans les chairs , d’urines crues , claires , d’une constipation considérable, ou de diarrhées passagères, d’un resserrement particulier du pouls : tous phénomènes tendans à l’hydropisie pancréatique. Enfin la fistule intestinale, considérée sous le point de vue dont il est question , reçoit, contient, travaille ou modifie .singulièrement : i° les sucs salivaires ; 2° la bile ; 3"^ beaucoup de sucs albumineux et muqueux^ 4*^ la transpiration de la jieau souvent concentrée ou portée en torrent vers 1 intérieur ; 6^ les divers alimens et les diverses boissons , ainsi €[ue les medicaniens, et une grande quantité d’air. Ces travaux, ces mélangés, ces divers flux , aidés de la chaleiir et du mouvement que n abandonne jamais à lui-méme la partie sensible , aboutissent en dernière analyse , à la formation ou à l’extraction des matières chyleuses , à l’incubation , la collection et l’expulsion des matières fécales , dernier produit de la vie animale.

LXXîïI. Cette extraction du chyle, et la formation des matières fécales , semblent se combattre et se contrarier l’une 1 autre : quelquefois l’une prend le dessus sur l’autre. Il est nécessaire qu’elles marchent d’accord pour la perfection de la santé, bous avons réduit la fonction qui travaille le chyle , au choix de la matière nourricière incorporée dans les alimens , prédisposée à la vie dont elle a déjà joui précédemment, et subordonnée à la sensibilité des voies digestives (N'* xxi). Nous avons indiqué (N" xxiC , que cette matière est bornée à une très— petite quantité , qu elle nage dans une abondante sérosité ; de manière qu on comprend à peine comment si peu de suc nourricier peut réparer la masse entière. L’histoire de la semence ( xuii ) , et celle de 1 incubation , nous ont induits à croire que le chyle est radicalement composé d’émanations ou d’atomes alimentaires dormans , poui ainsi parler , dans les alimens , et destinés à aller trouver chacun leur organe. Nous avons pensé que ces atomes, semblables à la semence par leur infinie petitesse, n’en sont pas moins propres qu elle à concourir à la force du tout et au complément des fonctions. Nous avons laissé aux chimistes (N" Lxvii ) le droit dont ils jouissent de multiplier leurs expériences sur toutes ces humeiiis privées de la vie. Nous sommes demeurés convaincus que leurs travaux industrieux , fort amusans et instructifs pour les physi-*

ciens , n’ont’ pu , jusque ici, être d’aucune utilité reelle pour les médecins. La plus sage analyse du lait qu’ils aient mise au jour, prouve cette vérité , et peut servir d’exemple au sujet du chyle qu’on n’a pu , que par des conjectures , regarder comme une espèce de matière laiteuse.

LXXIV. Les cliiraistes ont donc reconnu dans le lait : 1°. (d’a™ près les plus anciens médecins) une partie caseuse , une partie huileuse , et une partie séreuse : 2°. Ils n’ont pu s’accorder sur la quantité de chacune de ces parties , discussion dont les anciens ne s’étoieiit point avisés : 3°. Ils ont eu recours à une matière ajhiimiiieuse , à une matière mucilagineuse : ils ont réduit le fromage en terre ; ils ont trouvé , les uns de l’acide , les autres de ralLali volatil ; ils ont trouvé de l’acide dans le Leurre, d’ailleurs comparable aux huiles ordinaires. Enfin la sérosité laiteuse est composée , suivant les chimistes modernes, d’une sorte de sel doux et sucré, d’un peu fie sel marin , et d’un sel aîkali fixe végétal. Ils sont remontés à l’origine du sel marin , que les uns ont trouvé dans les boissons dont usent les animaux, et auquel d’autres ont attribué la disposition que le lait porte à la fermentation. Quant à l’alkali fixe , les uns le veulent développé , et les autres ne le veulent point ; les uns l’ont attribué au nitre , ce qui n’a pas été du goût de tout

le monde Quels examens! quelles assertions! — Mais c|uand

même on trouveroit un accord parfait entre les produits de toutes les analvses, ce qui n’est pas , à beaucoup près, est-il possible de dériver de ces connoissances les vertus alimentaires et médicinales du lait? Comment conçoit-on que l’huile , le sel , l’alkali volatil , le sel sucré , et tous les autres matériaux du lait , composent un tout nourrissant l’animal , et spécialement lorsqu’il est jeune ? Comment et pourquoi ce tout devient-il médicamenteux dans la phthisie et d’autres maladies ? Est-ce d’ailleurs aux chimistes qu’on est redevable de la découverte de ces propriétés du lait? Non assurément : il faut donc en convenir , il ne résulte rien d’utile de l’analyse du lait : elle n’en démontre que les matériaux les plus grossiers , et auxquels on ne peut lier aucune vertu propre à cette liqueur , surtout celle de conserver la vie.

LXXV. Quant à la formation des matières stercoraîes , la médecine suit journellement les divers phénomènes que l’observation présente , et qui conduisent au moins à quelques discussions utiles , à quelques aperçus dérobées à la nature, sur une aussi singulière fonction , commune à tous les animaux , et marquée par des caractères particuliers sur chacun d’eux. L’homme n’existe presque que par cette fonction , il n’existe que pour elle. Continuellement occupé à se vider et à se remplir , il ne peut se dérober à l’espèce d’humiliation qu’inspire une destination pareille. La philosophie , détournant la vue de ces objets , suit à cet égard les passions communes : on cherche à se tromper et à s’étourdir. La médecine franchit courageusement tous les obstacles; elle prend l’homme pour ce qu’il est , et lui prête une main secourable au milieu des misères qu’il voudroit , mais qu’il ne peut oublier. Chaque jour

pgo ANALYSE MÉDICINALE

enfin se passe à la collection et à l’incubation des excréinens si indispensablement necessaires à la vie , que la nature en prend le plus grand soin , et qu’il n’est point de bonheur ni de plaisir pour les hommes, sans le plein exercice de cette fonction sur laquelle toutes les autres roulent. L’enfant n’a pas encore respiré dans le ventre de la mère 5 il n’a rien goûté ni rien avalé ; moitié plante et moitié 23oisson , ses fonctions animales ont à j^eine eu le temjDS d’éclore : cependant la fonction jirincijjale des intestins a lieu 3 ils travaillent à la 23roduction d’une matière stercorale , qui est comme le yii’cmier essai de ce travail. On connoît cette matière sous le nom de méconium animal : on sait que les enfans le rendent jieu d’heures après leur naissance : on connoît sa couleur noire , jaune et verdâtre, sa consistance comme celle du miel. On lui a attribué quelque qualité stimulante jiropre à solliciter la fistule intestinale ; mais on n’a presque rien dit de sa formation , de sa nature , de ses usages. Les anatomistes auront' peine à se laver du reproche qu’on peut leur faire, d’avoir négligé une chose qui étoit de leur ressort. On trouve des traités complets et fort longs d’anatomie et deqihysiologie , des histoires suivies de l’anatomie du fœtus, oh celle du méconium est oubliée. Les chimistes n’ont point porté leurs vues sur l’analyse de cette matière qui leur eut sans doute apijris des faits i^articuliers. Fra2>pe de bonne heure de la singularité de cet objet, je l’ai suivi à jjlusieurs reprises ; j’ai trouvé le méconium ordinairement sans odeur , et quelquefois d’une odeur désagréable, terreuse, moisie. Il ma paru non inflammable, j^lus muqueLix qu’huileux, et n’avoir aucune qualité dominante , acide oualkaline ; il est jilutot savonneux , soluble dans l’eau et dans les menstrues huileux et spiritueux , noir surtout dans les gros intestins , moins noir et comme verdâtre dans les autres. Enfin j’ai tâché de m’éclairer j^ar les lumières de deux hommes sages et habiles ; l’un a[)othicaire-chimiste , c’est M. Bayen ; l’autre chirurgien-accoucheur , c’est M. de Leury, Je leur ai communiqué mes doutes jiour m’instruire avec eux. Voici le résultat de leurs remarques que je les exhorte de pousser encore j)lus loin , chacun pour leur jiartie , et qui jiourroient, je crois , donner lieu à un bon nombre de mémoires , si l’examen du méconium devenoit à la mode.

LXXVI. Le méconium que j’ai examiné (c’est M. Bayen qui parle dans tout cèt article) étoit d’une couleur brune, tirant un peu sur le jaune, ou d’une couleur olive foncé. Il avoit une consistance 23areille à celle de ces medicamens connus sous le nom d’électuaires. Il ressembloit assez à un mucilage épaissi. Il teignoit en jaune le linge sur lequel il avoit été reçu ; et cette couleur tenoit si fort au linge , que plusieurs lavages dans l’eau froide ne purent l’enlever. Les eaux de ces lavages étoient cependant teintes en jaune. Ce méconiuni étoit sans odeur et ]3resque insipide. En ayant trituré un gros avec deux onces d’eau , il se délaya sans se dissoudre en entier ; l’eau se teignit en jaune , et il s en sépara environ quarante-six grains de matière grossière , qui , par une

DU SANG. ggi

iTessîccation spontanée , prit une couleur brune. Un antre gros mis clans une cuiller de fer, sur des charbons ardens , se boursouffla, répandit une vapeur d’abord aqueuse, ensuite huileuse, mais dont l’odeur étoit bien moins désagréable que celle des autres matières animales. Quoique le feu fut poussé au point de rougir la cuiller, le méconium ne s’enflamma point. Une once deux gros de cette substance , mise dans un vase de verre , posé sur un bainmarie, a été parfaitement desséchée en douze heures , et elle s’est trouvée réduite au poic^s de deux gros cinquante-cjuatre grains. C’étoit alors une matièré opacjue facile à pulvériser, et de couleur brune , qui répandoit , même après le refroidissement , cette odeur douce et agréable que répand le lait lorsqu’il a été desséché par le même procédé. On commençoit alors à discerner un peu d’amertume. Les cinquante-trois grains qui étoient en sus des deux gros de méconium desséché ont été mis en digestion avec une once et demie d’esprit-de-vin , qui en a dissout une portion. îl s’est coloré en jaune assez foncé : decanté et évaporé , il est resté dans le vase environ cinq grains d’une matière jaune de safran , transparente et d’une saveur amère , telle enlin que celle qu’on extrait de la bile par le moyen de l’esprit-de-viri : la partie qui ne s’éîoit pas dissoutè étoit devenue plus noire, et avoit cependant conservé la propriété de teindre en jaune l’eau dans laquelle elle fut détrempée. Enfin les deux gros de méconium desséché ayant été mis dans une petite retorte de verre , et poussés au degré de feu qui décompose les parties animales, il a passé un gros environ d’eau , une douzaine de gouttes au moins d’huile : il s’est dégagé de r air , et il s est attaché au col de la retorte un peu d’alkali volatil sous forme concrète. Le charbon resté dans la retorte pesoit vingtquatre grains. Ce charbon ayant été exposé sur le feu dans un tel , il s’en éleva encore un peu d’alkali volatil , tenu rouge jiendant cinq à six minutes. La superficie parut se couvrir de cendres , tandis que le centre avoit encore beaucoup de dureté : enfin ce charbon donna tous les signes que donnent les charbons du règne animal, qui, comme on sait, ne perdent que très-difficilement leur phlogistique. Après un quart d’heure de calcination, celui-ci étoit encore noir , quoiqu’il eut perdu sa consistance : ce n’étoit plus que de la cepdre , dont le poids se trouva de quatorze grains; quantité trop petite pour être soumise à des expériences d’un certain ordre. Je me suis donc contenté de verser dessus un peu d’acide : nitreux qui a attaqué ces cendres avec effervescence. On peut con- ! clure , d’après ces expériences , que le méconium est véritable- I ment un excrément, mais un excrément laiteux dans lequel la :hile se trouve déjà comme dans ceux des adultes.

LXXVII. Le méconium (dit M. de Leury , auquel cet article : appartient) sorti de cinq enfans morts peu de temps après la nais- I sauce, mis sur le feu , a donné en se desséchant une odeur fétide; il s’est réduit en une masse noire friable. Cette masse conservoif , suivant le degré de chaleur oii elle étoit exposée , une partie grais- I seuse très-puante. Mis dans de Leaii exposée an feu , l’eau a acquis

une couleur noirâtre, et la vapeur produite par rébullition etoit très-fétide. Le méconium, desséché , ou sortant de l’intestin , ne donne aucune saveur sur la langue. Quelcju’un qui en a goûté la trouve insipide , mais d’une odeur désagréable. J’ai ouvert les enfans morts en naissant qui m’avoient fourni le méconium; la vésicule du fiel étoit de différente grosseur dans ces divers sujets; mais la liqueur qu’elle contenoit, toujours la même, tirant plus sur le rouge que sur la couleur ordinaire de labile. J’ai trouvé dans des fœtus morts avant d’avoir respiré , qu’il n’y avoit point de liqueur dans l’estomac , mais seulement un enduit d’une matière gluante rougeâtre , qui , enlevée et présentée au feu , s’est desséchée avec quelque pétillement , étant exposée à la flamme d’une bougie. Les intestins grêles de ces enfans ont présenté les mêmes phénomènes. Dans le cæcum, l’enduit étoit plus blanc, plus épais : le colon a paru mériter plus d’attention ; la liqueur qui l’enduit étoit plus épaisse et plus brune, prenant la couleur du méconium à proportion qu’on avançoit vers le rectum. La face interne de cet intestin étoit tachée et colorée de la nuance brune du méconium , et très-difficile à nettoyer. Le rectum étoit plein de méconium , et cet intestin a conservé opiniâtrément la couleur

de cet excrément : il étoit queuse qui le tapissoit.

très-difficile d’enlever la matière vis-

LXXVIII. Il demeure certain qu’une colonne de liqueur continue remplit dans le fœtus la vésicule du fiel, les conduits cystique et hépatique , l’estomac et tout le canal intestinal : cette colonne reçoit quelques filets de liqueur du pancréas , qui , dans le duodénum , se mêle à la bile , ainsi que tous les filets de sérosité et de mucosité qui suintent de toute la face intérieure de la bouche , de l’œsophage et des intestins. C’est sur cette colonne de matière que se forment et se modèlent les intestins qui n’ont pu devenir creux autrement , et qui , sans cette espèce de moule sur lequel ils s’étendent , auroient été comme des ligamens. J’ai vu un enfant qui , n’ayant pas rendu son méconium par les voies ordinaires, le rendit par la bouche , et mourut de ce vomissement, sans que rien passât par l’extrémité du rectum, qui n’étoit pourtant point imperforée. Le petit cadavre fut ouvert , et on trouva une partie du colon vers le côté gauche, précisément comme une corde , et avec si peu de cavité , qu’on y passoit à peine un stilet. C’est aussi sur cette matière muqueuse , aqueuse , bilieuse , pancréatique , stomacale , contenue dans les intestins du fœtus, que s’exerce la faculté digestive et stercorale , eu attendant que la naissance de l’enfant le mette dans le cas d’en faire un emploi plus suivi sur les alimens dont il aura à se nourrir.

LXXIX. Pourquoi le méconium est-il d’une couleur verte et noirâtre .> parce qu’il est composé foncièrement de la partie la plus pure de la bile , qui , en s’accumulant et végétant dans le foie , est devenue jaune , ensuite verte et rembrunie dans la vésicule du fiel (comme le comporte l’essence du miasme bilieux , qui se développe dans le foie , et se mûrit peu à peu). Ce miasme con-

centre et joint à piusieurs de ses égaux , dépouillé de toute la surabondance d^eau dans laquelle il nageoit , devient noir, et noircit tout ce qu’il touche , les membranes meme des intestins, surtout des gros. Ainsi la vésicule du fiel devient jaune par les miasmes bilieux , de meme que tout son voisinage. Il faut donc que le méconium , en se formant et se ramassant dans les intestins , en v arrî~ vant à sa maturité , envoie ses émanations particulières ^ il remplit de sa fumée toute la capacité du bas-ventre. N’est-il pas naturel de penser qu’il envoie aussi quelques-unes de ses émanations ou semences dans les orifices des veines lactées, et de là dans le sang , même dans les orifices de la veine porte? Je suis fort porté à le croire. Il paroît aussi qu’on pourroit trouver dans ces émanations la semence de la couleur du sang. Originairement développée dans le foie et dans les autres viscères du bas-ventre , cette teinture rentre par plusieurs voies dans la masse des humeurs. Quelques anatomistes de réputation ont trouvé dans les reins succenturiaux une humeur noirâtre qui peut-etre sert pour le même objet. On sait que cette teinture noire va , dans l’etat de la plus parfaite santé , se nicher dans l’œil , qu’elle teint les cheveux et la peau , etc.

LXXX. On chercheroit en vain à jeter des doutes sur l’existence de cette partie colorante dont il a déjà été question (N° lxxiv). Elle domine dans le méconium ; et on apprend par l’histoire et les révolutions des âges , surtout par l’étude des événemens de la digestion , et par les phénomènes des maladies du bas-ventre , qu’elle cherche toujours à prendre le dessus. La grande vieillesse se rapproche beaucoup de l’état du fœtus, à l’égard de cette teinture. Elle est très-remarquable dans les tempéramens bilieux , mélancoliques et héniorrhoidaires , dans lesquels le sang abdominal pi^end souvent une nuance plus noirâtre que dans les autres parties. Les modernes ont fait bien des efforts pour détruire , sur ce point, les opinions anciennes; mais la pratique de la médecine a toujours ramené à cette opinion les bons esprits. Prohamiis

admilti debere melancholiœ et atrœ hilis existentiam salis

sit si existentiam et varietates atrœ bilis , ab auioribus antiquis admissas , a recentioribus , eo qiiod receptœ non qiiadrarent theoriœ, prœtermissas , aiit leviiis tractaias extra ciubium , nt confidimus, posuerimiis {\). Cette décision me suffit et doit suffire à bien d’autres : je pourrois l’appuyer par plusieurs histoires des maladies oh j’ai vu l’humeur noire teindre toutes les excrétions , Lurine , la transpiration , les crachats , les évacuations du ventre , et jusqu’au sang même, qui acquiert quelquefois une couleur plombée, violette, noirâtre. Je poiirrois rappeler la cachexie con- : nue sous le nom de maladie noire , et faire voir que cette maladie I est due autant à une humeur noire et bilieuse qu’au sang : je [ pourrois suivre cette maladie jusque dans quelques vieillards , i souvent bien portans , quoique affectes de la cachexie noire. Les ) changemens auxquels est sujette la peau des Nègres , qui sont t blancs en venant au monde , trouveroient ici leur place , surtout

(i) De meUncholia eCmorbis mahncîwlicis lyGâ. ouvrage de M. Lorry.

s’il est vrai , comme on me l’a raconté , que les fœtus nègres ont quelque chose de particulier dans leur méconium. Enfin je pourrois faire remarquer que nos eiifans deviennent quelquefois très-jaunes et même noirâtres , dès les premiers jours de leur naissance , et que des gens instruits sur ces objets m’ont dit qu’ alors le méconium n’est pas bien rendu. Mon petit vomisseur (N^^lxxviii) dont le colon étranglé ne put laisser vider le méconium , devint d’un jaune noirâtre avant de vomir le méconium. Toutes ces questions en feroient naître bien d’autres; mais je suis fixé ici à l’examen de la cachexie, de la fonction et de la faculté stercorale non moins sujette que toutes les autres , à la direction du genre nerveux.

LXXXI. Elle a deux excès remarquables , cette faculté ; elle sait exprimer complètement toutes les parties liquides et nourricières des alimens. Alors les excrémens sont réduits à une trèspetite quantité , dure , légère , noirâtre : c’est l’état de constipation. Dans celui de relâchement, au contraire, tous les alimens semblent se changer en excrémens , les évacuations semblent souvent plus considérables que la masse des alimens et des boissons. La jeunesse , la foiblesse , et un fond de mollesse générale dans les tempéramens , sont , ainsi qu’un grand nombre de maladies , particulièrement sujettes à de copieuses évacuations. Le travail des entrailles est surtout d’une mobilité , d’une vivacité et d’un exercice notable dans l’enfance : la nature semble hésiter et n’arriver que par degrés au compléinent de cette fonction , comme à celui de toutes les autres. On diroit qu’elle manque son objet en grande partie , puisque les excrémens des enfans à la mamelle , et ensuite ceux d’un âge plus formé , paroissent composés d’autant de parties recrémentitielles , que de celles qui sont nécessaires à expulser , comme nuisibles ou inutiles. L’âge viril , au contraire , lés tempéramens secs et bilieux , ceux de quelques femmes vives , sensibles , babillardes , étourdies , chaudes, ceux des gens les plus vigoureux , et ceux de la vieillesse, sont , ainsi qu’un certain nombre de maladies , accompagnés d’une constipation outrée. La nature avare , et portant tout en dedans , ne laisse rien à exprimer dans les alimens ; elle les dessèche et les brûle, pour ainsi dire, au lieu que dans l’enfance, elle rejette tout avec une sorte de profusion, sans doute trop peu réfléchie.

LXXXII. Combien de nuances et de degrés entre la constipation et le trop grand relâchement du ventre! Combien de réflexions journalières les médecins ne trouvent-ils pas à faire sur ce sujet ! Forcés par les décisions des anciens , et encore pins par les observations bien étudiées , ils se voient bornés à regarder la formation radicale des excrémens comme appartenant à une faculté particulière , comparable , à quelques égards , à la digestion de l’estomac et à la déglutition des alimens. L’estomac apprête et appelle à lui les alimens , pour en exprimer la nourriture ; les intestins attirent les restes de la digestion , j-your former les excrémens, et pour se défaire à propos de ce su|erilii. La faim, le dégoût, la soif, le

vomissement, la vivacité ou la lenteur tle la digestion , tous ces phénomènes appartenans à Testomac , trouveroient des phénomènes comparables et parallèles dans les fonctions des intestins. Il y a plus , la préparation des matières stercorales a quelque chose de particulier , ainsi que la digestion de l’estomac , dans les diverses espèces d’animaux , même dans les dh^ers individus. On connoît, il est vrai, c[iie]ques-uns des matériaux, quelques-uns des instrumens de cette préparation ou de ce travail^ mais le secret que la nature s’est réservé , demeure inconnu. Les médecins , en partant de ce principe qu’ils n’eurent jamais honte d’avouer, ont rangé en classes particulières et distinctes les excrémens , quant à leur forme, leur consistance, leur couleur, leur odeur, leur uniformité ou leurs variétés : ce qui leur a fourni, depuis l’école de Cos jusqu’à nous, une abondante source d’indications et de discussions utiles à l’humanité. Ils n’ont jamais négligé de calculer dans cette fonction l’influence des passions de l’ame , et toutes les modifications journalières cju’amène dans la fonction stercorale l’agent sensible qui la dirige jusqu’à ses moindres détails.

LXXXIII. Il est dans cette fonction des phénomènes spécialement liés à nos émanations et à nos cachexies. On ne peut , par exemple, oublier de remarquer que dans ie cas de la constipation (qui paroît être le complément de la perfection , ou peut-être le degré excessif de la fonction -excrémentitieile ) , une grande quantité de miasmes exprimés des matières retenues , va se répandre dans tout le corps. Quel effet ces miasmes produisent-ils ? Bien loin de nuire , ils amènent de la force , ils servent comme d’aiguillon anx parties sensibles. Aussi les sujets les plus constipés sontils ordinairement les plus forts, les plus roides , surtout les plus portes à la cachexie séminale , et à cette odeur exaltée dont j’ai parlé (N® XLi). D’autïe coté, ceux qui, naturellement relâchés, semhleroient dans la meilleure voie possible pour purifier leur corps par des évacuations abondantes et réitérées, sont souvent les pins foibles , les plus malsains. On dira qu’ils rendent autant de parties nourricières récrémentitieîles que d’excrémentitielles, d’oh procède leur foiblesse. Cela peut etre vrai ; mais il est certain aussi que cette excessive dépense de parties nourricières tient à un vice de la faculté intestinale : ce qui prouve que cette faculté ne doit point être uniquement évaluée par la quantité des matières qu’elle produit, mais encore par la qualité. Fitz-Gérald , professeur de Montpellier, alloit souvent dans les lieux écartés , aux environs de la citadelle, où le fieuple et les soldats ont coutume de se rendre chaque jour ■ 23our leurs nécessités. Le professeur nous menoit avec lui , et pré-* i tendoit décider l’epidémie et les maladies poj3ulaires à la couleur I et à la consistance des matières. Il faisoit remarquer comment la ‘ bile noire , verte ou jaune , prenoit souvent le dessus , ainsi que le i sang hémorrhoïdal ; comment la constipation ou le dévoiement 3; gagnoient le peuple ; comment les digestions étoient jdIus ou moins ] parfaites , surtout après des jours de fête , ou l’on avoit Lu , et 3 suivant les réyolutiyris des saisons. Il prétendoit que par

ggG ANALYSE MÉDICINALE

inspection , on poiivoit décider du tempérament , de 1 âge , de la constitution du temps, des passions, du bonheur ou du malheur des peuples , et meme du sexe. L’occasion de faire l’application de ces règles générales s’offre souvent aux médecins praticiens , que l’inspection des matières conduit pour la marche des maladies et de leurs redoublemens , surtout de leurs révolutions critiques. Iis connoissent les matières crues , cuites , louables , glaireuses , bilieuses , colliquatives ; ils distinguent surtout cette sorte de purée jaune et bien liée , qui est ordinairement le signe de la victoire de la nature : elle est , dans les maladies, tellement occupée de la perfection de cette excrétion critique , qu’il n’y a point d’infirmiîé qui ne finisse par cette excrétion , et qui ne cède à la formation des matières d’une bonne consistance. Or cette formation est une sorte de digestion caractérisée par tous les signes qui accompagnent la vitalité ; bien éloignée d’étre une préparation purement fermentative ou putréfactive. C’est une vraie maturation animale, que la plus légère passion ou le plus léger dérangement de la partie sensible va bouleverser : elle est l’annonce et comme l’aurore du complément de la santé et du sentiment intérieur qui la gouverne. En un mot, le sort de l’humanité est intimement lié à la fonction et à l’opération excrémentitielle , à la faculté qui la dirige. Je l’ai déjà dit lxxyiii).

LXXXIV. Les chimistes sont restés bien loin des médecins dans l’examen des excrémens , et dans les discussions que cet examen fait naître. Les mots populaires d’excrémens, de pourriture, de corruption , de fétidité , ont été prodigués suivant le courant des idées vulgaires. Mais la médecine apprend que ces dénominations vagues ne peignent point assez exactement l’état des matières stercorales j elles n’ont point ordinairement acquis dans le corps le degré de malfaisance que la pourriture dont on les taxe peut leur donner, lorsqu’elles ne participent plus à la vie : leur fétidité n’est que le produit de leurs qualités exaltées , et souvent d’autant moins suspectes pour la santé , que leur odeur paroît plus frappante. Elles ne sont même excrémentitielles , c’est-à-dire entièrement inhabiles à la nutrition , qu’en partie. Il y auroit , à cet égard , quelques reproches à faire à ceux qui , abusant des idées vulgaires , estinient les évacuations d apres les sensations qu elles impriment aux témoins qui n ont point d expeiience. On insiste trop sur ces sortes de qualités. Il ne faut , pour le prouver , que réfléchir sur l’usage médicinal que nos prédécesseurs ont fait de toutes les espèces d’excrémens des divers animaux. Ils les ont réduits en diverses classes , dont l’usage leur a appris les effets : les uns purgent , les autres guérissent de la jaunisse , d’autres font suer; ceux-ci guérissent la fièvre, d’autres la colique : ils ont enfin des qualités particulières et individuelles fort éloignées de celles que procure au corps animal la pourriture proprement dite. On connoît d’ailleurs la manière don tse nourrissent les cochons de la Westphalie : ils sont enfermés et engraissés dans les latrines. Chamouzet , espèce de médecin amateur, empirique , tutsi frappé

de cette pratique , qu’il proposoit de nourrir des troupeaux de cochons à la suite des armées. Quelle que soit la valeur de ce projet singulier, il demeure bien prouvé aux médecin^ que la putridité attribuée aux excrémens est, de meme que leur fétidité , une qualité qui ordinairement n’a pas détruit dans ces matières la vertu vivifiante j qu’elles n’ont point été expulsées par la nature, précisément parce qu’elle n’y trouvoit plus de suc nourricier. Il faut que la faculté expulsive y trouve des qualités qu’on ne peut déterminer. Or cette faculté a ses bizarreries, ses habitudes, ses maladies , ses variations , comme celle qui produit la graisse , et les autres cachexies : c’est-à-dire qu’elle est régie par la sensibilité vitale , bien plus que par les changemens purement physiques qui peuvent arriver aux nourritures dans la cavité des intestins , comparée aux vaisseaux chimiques dans lesquels les artistes font leurs mélanges et leurs fermentations. L’auteur de l’Encyclopédie, au mot Excrément, a dit trop généralement que « les matières fécales » sont poussées hors du corps où elles ne peuvent être d’aucune » utilité pour l’economie animale, étant dépouillées de toutes les i> parties qui pourroient contribuer à la formation du chyle ».

LXXXV. La préparation des matières stercorales est une vraie coction , un mélange particulier , qu’on diroit être destiné primitivement à engluer , et ensuite mettre dehors cette humeur particulière , résidu de la bile (N® lxxvi) , et qui forme le vrai miasme stercoral , celui que la nature a autant de soin que d’intérêt à rejeter lorsqu’il est parvenu à sa maturation. Mais c’est aux habitudes et aux usages de cette faculté intestinale qu’il importe de faire non moins d’attention cju’aux révolutions humorales des évacuations , sans oublier sans doute ce qui tient aux alimens et aux autres choses avalées. On voit par l’histoire des tempéramens , et surtout par celle des maladies , combien la sensibilité vitale a d’empire sur ces révolutions , avec quelle attention elle les prépare , combien la santé et le bien-être , ou son sentiment intérieur , sont dépendans de cette préparation. Encore une fois, la liaison de la vie avec la cachexie et la fonction excrémentitielle , ne peut se I calculer ni se décrire. On ne peut cependant la méconnoître lorsi qu’on veut éviter les bévues de ces empiriques qui ne pensent ' qu’à nettoyer, laver, évacuer les entrailles , et qui ne savent briller I que par l’étalage d’une grande quantité de bassins. Ceux même i des médecins dogmatiques qui ont assis leur système sur l’idée de [ la résoqot'ion des matières chyleuses dégénérées , et propres à épaisî sir la masse du sang, ceux qui ne s’occupent que de la saburre i des premières voies , et qui en craignent sans cesse les amas et les i effets , peuvent craindre aussi de se trop laisser entraîner par I l’envie que les malades ont d’évacuer. Il faut en convenir, elle i est étonnante cette envie. L’histoire des diverses scènes de gardeji robe , des effets des médecines et des lavemens , seroit longue et i des plus singulières. On en reviendra toujours à dire que tout cela i est fondé sur la sensibilité et la mobilité propres au canal intesti- I nal : ces deux qualités prennent un nombre infini de nuancer ,

r;yS ANALYSE MÉDICINALE

par les haLitudes et les constitutions particulières. Enfin , îl n’esf; point d’ètat d’incommodité ou de maladie où un médecin con— noisseur ne soit forcé de penser à l’état des entrailles de son malade, et à cette espèce de fièvre (jni est l’eiTet de leur irritation et de leur labeur, qui revient dans toutes les périodes des maladies , surtout lors des évacuations finales que la nature aime fort à terminer par le couloir intestinal.

LXXXVI. L’analyse chimique , assez peu avancée sur les matières stercorales , s’est , en revandie , fort exercée sur labile. On a prouvé qu’elle a beaucoup de ressemblance avec le savon , qu’elle est, comme lui , composée d’huile et de sel. On a dit que ce sel est celui du sang, c’est-à-dire un sel ammoniacal volatil. On a lire de la bile , suivant les uns, cinq sixièmes d’eau , deux vingtquatrièmes d’huile et de sel volatil , et un cent quatre-vingtdouzième de sel fixe : suivant d’autres, on trouve dans la bile douze vingt-quatrièmes d’huile et de sel volatil , un cent quatrevingt-douzième de sel fixe ; d’autres enfin ont extrait de la bile quatre cinquièmes d’eau, un onzième d’huile, et dix trois cent Vingt-septièmes d’huile empyreumatique , point ou très-peu de sel volatil , mais deux trois cent vingt-septièmes de sel fixe impur , et deux cent-neuvièmes de terre. C’est ce qui se trouve consigné dans l’Encyclopédie , au mot Bile. On y ajoute que quelques chimistes disent avoir tiré de la bile des esprits inflammables , des sels volatils en assez grande quantité , du soufre , un peu de sel fixe et de la terre ; et après la putréfaction, des sels volatils et des esprits. Pourquoi (s’écrie ensuite l’auteur de cet article) ces chimistes n’ont-ils pas donné les poids exacts de chacune de ces matières ? — On pourroit lui demander à quoi cela auroit été •^Lon , et si quelqu’un auroit cru ces chimistes sur leur parole , surtout après la diversité des produits , et celle du poids des memes produits dont rénumération vient d’étre faite. Cet auteur apprend, en continuant son histoire, que, suivant Boerhaave , il sortit de douze onces de bile, neuf onces d’eau , deux onces et demi d’huile, et un ou deux gros de sel fixe (un ou deux gros). Enfin , notre encyclopédiste ne doute pas que tant de contradictions qui se trouvent dans les auteurs au sujet de l’analyse de la bile , ne viennent souvent de ce que les uns auront opéré sur une bile fraîche , et les autres sur une bile vieille et comme pourrie , sfouvent aussi de l’inexactitude et de l’ignorance des artistes. Il faut l’avouer , ces aveux généreux sont peu propres à fixer les idées des lecteurs qui veulent s’instruire , et on peut en conclure que l’analyse de la bile est encore à fiire. Je sais que, depuis peu , de savans hommes se sont appliqués à réparer les fautes des chimistes précédées. Il est juste d’attendre que les nouvelles découvertes aient reçu l’approbation de tous les gens instruits dans cette matière. Il est aussi à désirer qu’on fasse rapplication d’une analyse de la bile , moins incertaine que celle dont on vient de voir l’exposé, aux phénomènes du corps vivant. C’est toujours l’écueil de la chimie. Il est surtout à craindre pour les chimistes , qu’en

travaillant sur la bile et sur les autres matières animales , on ne soit forcé éle leur reprocher ce dont ils semblent convenir euxmêmes au sujet de leur examen des excrémens : c’est que ces travaux sont foi't dégoûtans et d’une parfaite C’est 1 aveu qui

se trouve au mot Excrémens de l’Encyclopédie.

LXXXVn. Les médecins peuvent se contenter de remarquer que tout ce que les chimistes ont dit, et peut-être ce qu’ils peuvent dire, de l’analyse de la bile, n’apprendra rien sur ses usages suffisamment connus de nos écoles anciennes. En effet, dira-t-on qu’il résulté de l’analyse de la bile qu’elle doit irriter et stimuler les entrailles , qu’elle est une sorte de clystëre naturel? Galien i’avoit dit en propres termes. Prétendra-t-on que celte liqueur est sujette à s’épaissir, à se rancir , à se diviser plus ou moins? ce sont aussi des assertions consignées dans les ouvrages de nos anciens maîtres. Veut-on qu’elle concoure à la digestion? jamais les anciens n’ont dit le contraire , ou , pour parler plus exactement, ils n’ont dit que cela. Peut-être les chimistes prétendront-ils que les remèdes correctifs de la bile dégénérée ou surabondante sont naturellement indiqués par leurs analyses , et que les acides sont surtout de ce rxombre : mais ceux de Cos et toutes les écoles postérieures savoient et avoient dit que le vinaigre émousse l’activité de la hile {bilioso stomacho maliim piinicum est optimus siicciis). Galien, etc. Ils faisoient , en un mot, autant d’usage des acides que nos docteurs modernes. Les anciens étoient aussi parvenus à cette pratique par une voie plus sûre que les analyses , de l’expérience et de

Linstinctdes malades. Un accoucheur i -glais est, je crois , le premier qui , dans ces derniers temps (oii les épreuves et les expressions chimiques sont dans toutes les bouches), a débité qu’un jaune d’œuf cru , ou légèrement cuit , est merveilleux pour la jaunisse , et cela parce que le jaune d’œuf se mêle aisément avec la hile. On auroit pu , pour la même raison , dire que la thérébenthine , la résine et la gomme lacque conviennent pour la jaunisse : mais il n’a fallu que ce petit aperçu chimicnie pour réveiller l’attention de tous les expérimenteurs. heurs gazettes sont pleines d’histoires de la jaunisse guérie par le jaune d’œuf. Cependant quel est le médecin qui ne puisse rapporter par douzaines de ces sortes de guérisons de jaunisses faites , avec quoi? avec l’eau pure; précisément et uniquement avec l’eau , que la chimie ne mettra pas au rane' des meilleurs dissolvans de la bile. Au reste, Galien avoit remarqué que la bile , amassée dans l’estomac , occasionne une soif violente , et que le jaune d’œuf, avalé cru , apaise la soif {Bilis in ventriculo Jacit silim.... Ovum , si crudum hihatur , siiim prohibe t , etc.). Il disoit aussi que les jaunes d’œufs sont bons pour la fièvre tierce, et qu’étant mêlés avec les cataplasmes, ils émoussent l’âcreté des phlegmons.

LXXXVni. Je n’ai pas trouvé dans FEncyclopédie l’analyse de l’urine. Je puis m’être trompé ; mais je ne la clierchois que pour vérifier si elle étoit aussi juste et aussi naïve que celle de la bile (N'^ Lxxxvi). Il n’en reste pas moins certain €|ue , de toutes les

1 ooo

ANALYSE MEDICINALE

analyses de l’urine , à commencer par celle de Van-Helmont , fort approuvée des connoisseurs aucune ne donne la clef des j)hénoinènes observés dans l’urine par les médecins , aucune ne démontre pourquoi , par quels moyens et dans quel objet de la nature l’urine est tantôt ténue , aqueuse , claire , trouble, rouge, noire , avec un sédiment rouge , jaune , grisâtre , sablonneux , îilandreux, brun, noir, blanc, glaireux, avec un suspens léger et plus ou moins considérable. Les connoissances des médecins sont très-étendues sur les présages à tirer de toutes ces espèces d’urines. La cachexie uriimuse et ses phénomènes exigent de leur part une attention journalière (N° lxi) ; mais on est forcé de convenir au moins que les chimistes ont beaucoup d’essais à faire avant de rien prononcer sur cette matière. Leurs charmantes expériences sur le phosphore , sur le s^l microcosmique j toutes ces vérités amusantes , délicieuses, n’ont été jusqu’ici d^aucun usage pour la médecine : ce sont des objets de pure curiosité. Puissse quelque bonne tête chimique, profitant de ce qui est déjà découvert, et ouvrant quelque route nouvelle, pénétrer aussi avant qu’il est possible, dans le laboratoire de la nature animée , et décider si le sel niierocosrnique est constamment l’effet de l’animalité , qui le crée ^ ou bien si ce sel , répandu en tout ou en partie , dans tous les êtres, ne fait que se développer dans les animaux* s’il y existe tout formé ; quels usages il peut y avoir , et quelle influence il a sur la partie sensible^ s’il est lié à cette partie pour en contenir, diriger ou augmenter les forces ; enfin , jusqu’à quel point il y a lieu de penser que le sel microcosmique peut agir , se former , se développer par les forces de la vie , pouvant jusqu’ici être regardé comme le produit de plusieurs opérations de l’art, entièrement destructives de l’urine , qui jamais n’arrive en pareil état dans les animaux. Voilà des objets sur lesquels nos neveux seront peut-être plus instruits que nous.

LXXXIX. En voici un qui ne promet pas moins à la postérité, et dont on s’occupe singulièrenàent aujourd’hui : c’est l’histoire des vents ou des flatuosités , celle de l’air contenu et opérant des phénomènes particuliers dans les liqueurs animales. Il n’est question que d’air fixe , fixé ou défixé , d’air combiné et se combinant, ou bien se développant dans diverses circonstances : on le pèse, on l’injecte, on le lave, on le trouve partout. Telle est la révolution excitée sous nos yeux, par Halles et par Venel. L’un a dégagé l’air fixé , concret et incorporé dans des parties animales , oii il s’étoit réduit à un volume d’une incroyable petitesse , eu égard à celui qu’affecte une pareille masse d’air mise en liberté. Venel a trouvé et suivi l’air se combinant avec l’eau; il a pris la nature sur le fait dans la formation de quelques eaux minérales ; il en a formé de toutes pièces, comme disent les chimistes. Leur ardeur a redoublé depuis ces découvertes. Jetons un coup d’œil sur ce que les médecins ont dit de l’air et de ses phénomènes , eu égard au corps vivant. Il leur a été aisé de trouver dans le cours de leurs observations des malades tellement sujets aux moiivemens

et aux éruptions cle l’air dans les entrailles , qu’ils n’ont pu s’empécher de les regarder comme soumis à cette action tumultueuse des vents qui forment de véritables orages dans la cavité intestinale. Ils ont aperçu que ces vents sont dus à l’air qui s’avale avec les alimens , et qui fait , pour ainsi dire , l’atmosphère qui les suit dans l’estomac, de même qu’à l’air qui se dégage dans la pâte alimentaire , pendant les mouvemens de la digestion , surtout lorsqu’elle n’est pas parfaite, et suivant le vœu de la nature. Ils ont calculé les effets de ces raréfactions qui tiraillent et irritent les parties les plus éloignées du ventre ; de manière qu’il y en a eu qui ont cru, avec le peuple, que les vents voyagent dans le tissu des chairs. Ils ont reconnu que le bouillonnement de l’air intérieur avoit des rapports singuliers avec celui de l’atmosphère ; de sorte que les révolutions de l’air extérieur se peignent à merveille dans l’air intérieur. Il ont très-bien jugé que, dans ces mouvemens intérieurs , l’air n’est pas seul la cause des phénomènes qui s’observent , mais que cette cause tient en grande partie aux strictures , aux spasmes , aux convulsions des parties solides et sensibles, qui, en s’étranglant dans diverses portions, causent des boursoufflemens particuliers , et forment des espèces de bourses ou de vessies pleines d’air, et plus ou moins gênantes dans diverses portions du canal intestinal. Ils ont observé avec soin divers exemples qui leur ont prouvé que les mouvemens de l’air renfermé dans ce canal , dépendoient souvent de la sensibilité vitale, et même de la volonté; puisqu’il y a des sujets qui, par habitude ou par des dispositions iiarticiilières , savent , à volonté , faire éclater les vents par tous les bouts. Enfin les médecins de tous les siècles ont , depuis ceux de Cos , fait une attention trèsréfléchie à la nature des vents qui sortent du corps, et à la manière dont se fait cette éruption ; phénomènes qu’ils ont trouvé I avoir des liaisons remarquables avec diverses maladies. Ces vérités : générales ont fait dans nos écoles anciennes et nouvelles le fond I et les matériaux de la théorie et de l’histoire des vents , dans l’état ; de santé et dans celui de maladie. Combalusier , médecin de Montpellier et de Paris, en a fait il y a quelques années , le sujet d’un i assez bon traité connu sous le nom de Pneurnaio-P athologie ^

XC. Les médecins ont été plus loin : leurs observations faites I sur l’air contenu dans le conduit intestinal , ne les ont point dé- ) tournés de celles qu’il étoit possible de faire sur l’air qui entre I dans le poumon par le moyen de la respiration. C’est de cet air » qu’ils ont cru que dépendoient la vie, la santé et les maladies : lils l’ont suivi des poumons dans le sang , dans les artères, dans ; les plus petits couloirs, oii ils ont cru qu’il se combinoit avec les humeurs , qu’il vivifie , qu’il entretient dans l’état de santé , ou ! qu’il corrompt lorsqu’il est corrompu lui-même ; ils l’ont pour- L suivi jusque dans les cavités du cerveau et celles des autres viscères , foù ils ont prétendu qu’il se mêloit diversement aux sérosités pour ) devenir esprit vital , animal ou naturel , c’est-à-dire , pour prendre ides formes particulières dans chacun de ces viscères principaux.

Tels furent surtout les principes d’une secte entière, connue vers les premiers siècles de notre ère, sous le nom de pneumatique ou aérienne. Elle naquit cette secte à peu près en même temps que celle des méthodistes , et elles se partagèrent l’une et l’autre les suffrages jusqu’au temps de Galien. On peut croire que les expériences modernes auroient été du goût des pneumatiques / et il est aussi permis d’avancer qu’à parler vrai et sans aucune sorte de partialité , les chimistes de notre temps ne font que démontrer, par des opérations d’un détail particulier , les assertions générales des médecins. .Je me contente , sans aller plus loin , de rapporter ici quelques décisions des pneumatiques , quelques passages de leurs ouvrages. On en trouve surtout un dans le recueil des OEuvres attribuées à Hippocrate, qni , s’il n’est pas de l’an- , cienne école de Cos , appartient au moins à quelque auteur du siècle des pneumatiques désireux d’incorporer son ouvrage avec ceux d’Hippocrate. Galien nous fournira aussi quelques assertions remarquables.

XCI. « L’air, que les yeux ne peuvent apercevoir , se connoit il par la réflexion et par ses effets : ( consideratione cognos-^

» citur') Qu’est-ce qui se fait sans lui? Quelle est l’opération

M de la nature, à laquelle il ne participe? H est le premier

« auteur de tout ce qui arrive au corps des animaux Ils se

» nourrissent d’alimens , de boissons et d’air ou d esprits , ce qui

» est la même chose L’air sert d’aliment au feu , qui ne peut

» subsister sans l’air — L’air se reproduit par la vertu du feu, qui » fond et liquéfie le corps.... L’air concentré et devenu compacte i> se change en eau.... L’air ayant abandonne une certaine quan—

)> tité d’eau, elle paroît de moindre volume , mais la meme quan—

tité reste L’eau de la mer elle -même n’est point privée

» d’air.... Les poissons ne sauroient vivre dans l’eau privée d’air —

1) Ils savent l’extraire de l’eau — L’air est necessaire à tous les )) animaux et à tous les instans de leur vie — Il est meme 1 auteur

» de la vie L’air contracte les vaisseaux sanguins dans le

» poumon La chaleur chasse l’air de la masse du sang L air

). se niche dans les chairs, comme de petits coms Tout le

» monde sait qu’il est la cause des flatuosités dans les entrailles....

» Il est aussi celle de toutes les maladies H se joint à diverses

« espèces de corps qui le rendent malfaisant Il agit sur les

» corps à proportion de la ressemblance qu il se trouve avoii « avec eux.... Le sang s’agite comme de l eau bouillante , et il en )> sort de même des bulles d’air.... L’air concourt meme à la for— » ination et au volume considérable des hydropisies — Les mala- » dies soporeuses, telles que la paralysie, dépendent de lair.... » Il occasionne des engorgemens ( oppilationes) dans les vais— » seaux ». Ainsi s’exprimoit, il y a deux mille ans, le médecin , auteur du livre de Jlçitibus. Oseroit-on demander à nos chimistes , s’ils croiroient apprendre à cet auteur des choses qui lui paroitroient bien nouvelles et bien éloignées de sa manière de penser? Toute la secte pneumatique pensoit comme lui. On voit quelle

DU SANG. îoo3

ç'oit sa logique^ elle se fondoit sur l’observatiori , et elle cher- (choit à connoître les choses cachées à rœil , par la méditation , l’analogie, la réflexion [considératione).

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