XCII. Ecoutons Galien. « L’air , qui est la meme chose que
» l’esprit, est contenu même dans l’eau Il se change en eau
» par l’évaporation des parties du feu qu’il contient , lorsqu’il
» n’est pas élémentaire Il se change de même en d’autres élé-
» mens L’air est moins mobile que le feu — L’air ne se trouve
jamais pur et sans mélange L’air conserve le feu , non en le
w rafraîchissant , mais en le nourrissant , ou lui fournissant un
» aliment L’air se trouve j>artout et pénètre tout — Il se trouve
» dans l’intérieur des animaux Il sert à la nature pour rao-
î’ deler les diverses cavités du corps des animaux Lu animal
w qui respire reçoit et absorbe l’air Il est mêlé au sang dans
» les artères Les chairs même contiennent de l’air dans leur
)> intérieur Il nourrit la chaleur du coeur, dans lequel il entre
» peu à peu par des voies insensibles L’air frais guérit ceux
» qui ont été très-échauffés , et comme brûlés au soleil.... L’air » s’épaissit à proportion qu’il s’approche des corps humides.... La
« flamme n’est que l’air allumé L’air humide relâche les cordes
)> des instrumens , et dérange singulièrement les corps des animaux — L’air fait exaler clii corps une grande quantité de trans-
)> piration , surtout en été L’air ne pénètre pas comme le feu
» les pores des métaux L’air est contenu dans la ne:ge en
n grande quantité La glace se forme par l’expulsion de l’air
» contenu dans l’eau ». Les médecins ne s’étoient donc pas restreints à considérer l’air dans le corps humain ; ils avoient aussi suivi l’histoire de ses effets sur divers corps de la nature , à la manière des physiciens.
XCIII. M. Bayen , bien loin d’imiter quelques philosophes qui se sont instruits aux dépens de l’ordre des médecins , sans lui faire honneur de ce qui lui appartenoit, vient de rendre à cet ordre un hommage authentique et exemplaire, en remettant sur la scène l’ouvrage de Jean Rey , médecin du pays et du siècle de Montagne , qui avoit formellement connu et annoncé des phénomènes dépendans de l’air , dans la calcination des métaux. Les chimistes modernes n’ont fait que répéter sur ce point ce qui avoit été dît par Rey : ils n’ont fait que se ranger dans la classe des médecins pneumatiques. Nous devons, à l’exemple de M. Bayen, et par reconnoissance pour son honnêteté trop peu imitée , mettre sous les yeux des chimistes deux autres passages de Galien , qui prouvent encore mieux que ceux qui viennent d’être rapportés , combien la logique des médecins les avoit conduits heu- ! reusernent dans leurs opinions sur l’air ; combien les modernes j ne font que les répéter. M. Bayen voulant donner de l’air une idée propre à faire sentir sa manière d’être dans l’atmosphère ,
I la compare à l’eau de la mer. Aoici comme il s’exprime ; « La I » chimie moderne (si elle veut un terme de comparaison) doit I » regarder l’atmosphère comme un second océan , et voir dans
ioo4 ANALYSE MÉDICINALE
» l’un et dans l’autre un fluide simple, élémentaire si on veut, » qui sert d’excipient et de dissolvant à un grand nombre de » corps ». Galien s’exprimoit ainsi sur cette comparaison prise dans un autre sens , mais expressément établie par les expressions suivantes : » H and alius videtur aeris status ac maris ^ sicut î> illic Jliictus est in alto vel major vel minor , qui intérim oh
» parvilatem non advertitur sic aer qiioque plane immotus
» et quietiis haud videtur unqiiam esse ; tamen inter dum nos , 1) quia motus est pansus ^ fugit , ac nullus fréquenter nohis con-^ » sistere videtur , cum réitéra moueatur (i) ». L’autre passage de Galien regarde la calcination des matières dans un fourneau. Frappé de la manière dont l’air se précipite dans un brasier , ou dans les matières qui se calcinent, il prétendoit que cet air s’incorpore dans ces matières , pour y tenir lieu du feu qui s’évaporoit par l’effet de la brûlure, laquelle produit des scories dont l’air tient la place. Voici comme Brassavole exprime l’idée de Galien (2) : y4er influens per poros cineris ignitur ad restau— rationem. evaporationis ignis. Voilà un aperçu qui approche bien de la décision de Rey , et de celle des chimistes qui l’ont suivi (3). Certainement Galien eût été de l’avis de Rey, et il eût prétendu qu’il avoit conçu la chose à peu près comme nos modernes , qui, encore une fois , se rapprochent on ne peut davantage de nos médecins pneumatiques . Ce rapprochement paroît aussi dans les belles expériences de Venel , qui a prouvé que l’air minéralisé certaines eaux. Agricola donne une idée assez exacte
des opinions anciennes ; « Aer omnein locum ah aliis ele—
» mentis et exhalationibus vacuum sua mole complet. Simplex » autem non est, aut si unqiiamfuerit simplex diu tali s manere
» non potest : sed expirationibiis inficitur hi aere existit
» varietas frigoris , caloris , humoris siccitatis y cum enim » propter fri gus , sit frigidus ; in ardentibus locis est calidus et » siccus. In canalihus per quos calidæ fluunt , propter vapore s » quos expirant , calidus et humidus. îpsœ vero exhalationes » perfectam formant non habent ; sed fluctuant adhiic incertœ , » et mediœ sunt inter elementa (4) • halitus quidem qui calidus » et lannidus est inter aquam et aerem : vapor qui calidus et » siccus , inter aerem et ignem : etenim halitus humidus quidem » est, qiiod aqiiœ cum aere commune; sed quo calidior fuerit » eb proprius ad naturam aeris accedit , etc. (5) ».
XCIV. Il est enfin démontré que nos anciens pneumatiques avoient rencontré fort juste, en prenant pour synonymes les mots
(1) In 3. de morb. 'viilg.-comm. 3.
(2) De ut 'ditate respir.
(3) Voyez l’extrait de l’ouvrage de Jean Key, publié par Eayeu dans le Journal de physique, cahier de janvier 1795, ainsi que les expériences de ce dernier, dans le cahier de février ,même année.
(4) Celte indécision ou incertitude de la nature se retrouve dans l’histoire de tous les gaz ou émanations des divers corps , sur lesquels les chimistes ne peuvent; rien définir.
(5) De natiua eornm quæ effluuut e terra. Gcorg. Agricola.
DU SANG. looj
esprits et air. Des eaux spiritueuses , suivant leurs principes , étoient des eaux aérées ou aériennes. Il n’est pas concevable que des médecins aient prétendu infirmer les assertions de Vend, eu disant que les eaux minérales qu’il nomme aériennes , contiennenc des esprits , mais non de l’air. Que cet air , au reste, soit plus ou moins pur, ou chargé de divers corpuscules qu’il entraîne avec lui , les pneumatiques vous apprendront que cela arrive sans que pourtant on puisse méconnoître l’air qui est toujours le même , mais qui paroît avoir quelques différences , suivant les matières auxquelles il est joint, ainsi que l’eau se joint à différens sels. Une nouvelle dénomination donnée aux eaux aériennes par quelques savans distingués, ne change rien : ils les nomment gazeuses ; mais ceux qui entendent la langue allemande, disent que gazeuses vient de geist , qui est la même chose og)é esprit , et par conséquent que gazeuses signifie spiritueuses. Van-Helmont avoit appelé gaz, ce que les anciens pneumatiques appeloient air ou esprit. Quant à la découverte de Halles sur le calcul animal , qu’il a dit être presque tout formé par de l’air concret, fixé et comme coagulé y il est bien singulier que les pneumatiques eussent attribué les obstructions, oppilationes (N°xci), à l’air. On pourroit , en suivant cette idée, regarder les matières des obstructions comme de l’air fixé et rapproché. Il ne seroit pas surprenant que quelque chimiste , analysant ces matières d’obstruction , prouvât qu’elles ont souvent du rapport avec les calculs ; qu’elles ne sont que l’air contenu dans les humeurs, lequel s’est mis en masse par la décomposition du sang. On fera peut-être quelque jour une cachexie oppilatoire (N° LXiii). On a déjà parlé des corpuscules plâtreux ou terreux qui durcissent les os.
XCV. Il seroit heureux de trouver ainsi quelque moyen de conciliation entre les chimistes et les médecins; mais il faut rendre à ceux-ci ce qui leur appartient : il ne faut pas que les chimistes croient être si loin qu’on ne puisse les atteindre. Après tout , ils ont souvent abouti au même but que les médecins, mais quelquefois par des voies différentes. C’est aux plus sages d’entre eux de fixer nos idées sur tous ces points. Ils y travaillent à l’envi. La chimie se glisse partout : on l’invoque sur des matières et dans des lieux où elle fut jusqu’ici parfaitement inconnue et non moins inutile. Il arrive un malheur; c’est que les chimistes en ont dit assez depuis quelques années, pour faire craindre quelque scission entre eux. Cette scission ne pourroit arriver à l’avantage de leur art, qui prétend tout démontrer. Rien ne paroissoit, par exemple, aussi assuré que l’existence du phlogistique, et la jolie doctrine que Stahl avoit édifiée. Voilà que des chimistes pneumatiques commencent à jeter des doutes sur cette existence. Il y en a de cette classe, moitié chimistes et moitié physiciens ou médecins, qui ont fait quelques essais d’injection d’air fixe , en lavement et sur des plaies , dans la vue de revivifier les parties privées d’air fixe , mortes ou corrompues , comme ils le croient. On peut le dire , ces essais se rapprochent beaucoup de la pré ten lion des me-
ioo6 ANALYSE MÉDICINALE
<îecins de la Chine , qui vont faire chercher au haut des montagnes des ballons pieios d’air vierge, pour le donner à respirer à leurs malades. Cet air se vend dans les rues de la Chine. Nos modernes pourroient de même vendre le leur, garnir les arsenaux des chirurgiens de ce nouvel instrument pour les plaies , ou les boutiques des pharmaciens de ce nouveau composé. Belle matière pour briller , pour arrêter les curieux et pour disserter ! Au moins cette invention (quel qu’en soit le mérite, et par laquelle nous avons déjà vu quelques femmes tentées de se rajeunir comme par une nouvelle transfusion qui ne manquera pas de preneurs ) ^ cette invention , dis-je , n’est pas due complètement à nos chimistes pneumatiques. Elle avoit , comme on le voit par l’exemple des Chinois, passé par la tête des médecins. On en trouveroit peu , concernant le corps vivant, qui ne put remonter aux mêmes sources. Quant à nous , suivant avec quelques restrictions les principes de l’école pneumatique , nous nous bornons à considérer l’air comme un aliment nécessaire au sang (N“ xix ) , et comme produisant dans le corps humain un nombre de phénomènes dont la considération est indispensable à quiconque veut en connoître la composition intime et médicinale. Nous n’hésitons pas de le dire après nos anciens maîtres, il est des cachexies aériennes; il est des constitutions du sang dépendantes de l’air et des divers corpuscules , des diverses émanations ( si variées dans la nature ) auxquelles il sait se joindre, comme l’eau se joint à divers sels, ou de quelque autre manière que ce puisse être.
XCVI. Maintenant je puis m’expliquer plus clairement sur la composition du sang, ou de cette chair coulante qui remplit les vaisseaux du corps, et qui est toujours prête à se concrêtre , à perdre sa fluidité si le mouvement et la chaleur qui la lui conservent sont suspendus. Semblable au fond au blanc d’œuf fécondé ( N® XLin) , le sang est animé par la semence ; c’est-à-dire qu’il contient une certaine quantité d’émanations séminales qui le vivifient : il contient de même une portion de bile ( N^^ xxix ) , et aussi une portion de sucs laiteux, surtout dans l’enfance et dans les femmes depuis leurs grossesses (N'’ xl) : il contient une partie colorante qui se travaille dans les entrailles (N° lxxiv ) ; de la sérosité en abondance ( N'^ xxii) • un extrait de chaque corps glanduleux qui fournit sa quote part aux émanations dans lesquelles nagent toutes les parties solides (N*^ xxiii ); une certaine quantité d’air (N® xx ) ; une portion de substance muqueuse ( N° xv ) : toutes les cachexies dont il a été question jusqu’ici ne sont que des surabondances d’humeurs qui indiquent la manière dont s’en fait le mélange dans l’état de la meilleure santé. On ne peut remonter à cet état d’équilibre où la combinaison est la plus régulière possible , que par celui où chaque humeur se rend prédominante et reconnoissable par son excès. La masse du sang est donc le résultat de l’assemblage d’une cniantité donnée de petits corps, lesquels doivent être mis au nombre des premiers instrumens de la vie , en ce qu’ils sont à portée de réveiller les diverses
îiiiaiices de sensîLilîtë vitale. Ils rendent , en un mot , le sang propre à toutes les fonctions auxquelles il est destine dans chaque partie qui y trouve son aliment , son stimulus , des sucs propres à réveiller son sentiment propre. Le travail intérieur résultant de Faction de tous ces corps ( insensibles et méconnoissables à nos yeux , mais très-sensibles pour la vie radicalement inhérente aux nerfs), est une des causes premières de toutes les révolutions qui arrivent au corps. Nous ne voyons , nous ne calculons que les effets et les impressions qui en résultent dans les organes sujets à notre anatomie. La nature s’est réservé les mouveinens et les combinaisons intérieures qui nous échappent, et que les chimistes ne peuvent saisir, puisqu’ils commencent par les détruire dans leurs essais, et que dans ces objets soumis à la vie animale , ils ne peuvent pas défaire et refaire , décomposer et recomposer suivant leur logique , qui n’est applicable qu’à très-peu de corps inanimés.
XGVII. On doit conclure de ces vérités d’observation médicinale, que les anciens avoient compris la composition du sang mieux que les modernes. Les mécaniciens surtout qui, pour analyser le sang , l’avoient dit composé de globules rentrans les uns dans les autres, s’étoient puérilement écartés du but. Il faut en convenir , on ne l’atteindra jamais , ce but , ni par le secours de l’anatomie , ni par celui de la chimie , ni eniin par les expériences physiques et académiques. C’est en suivant et méditant les maladies , qu’on a saisi la vraie composition , les combinaisons et la nature des humeurs animales. Il faut le répéter sans cesse; la connoissance de la composition du sang est inséparable du calcul des effets qu’il produit continuellement sur les organes sensibles. Ce^ effets se renouvellent à chaque instant de la vie , qui est spécialement dirigée à la conservation de l’individu et à celle de la masse des humeurs. La nature a pris pour tâche de remuer , de dépurer , de détruire , de reproduire sans relâche les matériaux de ces humeurs. Elle né se plaît qu’aux combinaisons résultantes de toutes ces parties séminales et vivantes. Telle est la suite du premier ébranlement occasionné par la fécondation de l’embrion soutenu par l’incubation , ensuite par la chaleur, par l’exercice de la respiration , enfin par celui de toutes les sécrétions et digestions singulièrement liées les unes aux autres , par l’effet des passions , etc. , on ne peut se former une idée de la fécondation de l’ejubrion ; mâis l’examen de l’incubation qui seroit dérangée et lourneroit à i la mort, au lieu de tourner à la vie , si elle n’étoit continue , non i intenoinpue, indique quels doivent être l’enchaînement, l’ordre et la continuité des fonctions pour assurer l’existence de Findivido ,
I toujours poursuivi par des causes extérieures allant à sa destruc-» i lion , si le principe de la vie ne veille , comme dans l’incubation. :Tra-t-on, pour pénétrer le travail et l’objet de l’incubation par la voie de la chimie, interrompre la poule qui couve? Le petit anij mal qu’elle faisoit croître est déjà mort, ses humeurs rentrent dans la classe des corps inanimés ; elles ne peuvent désormais servir que d’aliment pour cl’aulrcs individus; elles sont mortes et livrées
TooS* ANALYSE MÉDICINALE
aux mouvemens de la fermentation générale, mais non vitale nî animale. Ainsi le raisin séparé du cep va fermenter par des rnouvemens dilïérens de ceux de la végétation , de la croissance , du développement de ses parties , qui tendent à rétablissement d’un tout organique , au lieu que la fermentation tend à la dissolution et à la destruction de ce tout. Ces idées peuvent, je le sais, ne pas satisfaire les chimistes , les physiciens et les anatomistes. Elles éludent leur logique , leurs instrumens, leurs opérations , et surtout leurs démonstrations (si propres à gagner les suffrages des spectateurs) : mais la médecine ne doit ni ne peut aller plus loin. Si j’osois le dire , elle est comparable à la poule qui couve la vie ^ elle n’abandonne jamais son sujet aux atteintes des arts disséqueurs et destructeurs J elle ne sait pas se faire entendre par ceux qui ne Font point étudiée , et qui croient tout connoître quand ils ont vu et palpé quelque machine à expériences , à opérations.
XCVIII. J’ai dit (N° xcvi) que la chaleur est un des agens nécessaires à la fluidité du sang; ce qui se prouve autant par l’histoire de l’incubation qui allume la première étincelle de la vie , que par l’histoire de la respiration , et surtout par l’exemple de ces animaux qui , encore vivans , semblent pourtant inanimés à un certain degré de froid : ils se raniment , se réveillent, et reprennent leurs mouvemens intérieurs par un degré de chaleur convenable. Il seroit long et très-difficile de suivre tou tes les recherches que les anciens et les modernes ont faites jîour éclairer l’histoire de la chaleur animale. Les mécaniciens , souvent malheureux dans leurs prétentions , ont encore échoué dans l’examen de cette question. En vain ont-ils eu recours à leurs mouvemens, leurs secousses, leurs atlrilus, les regardant comme la cause de la chaleur. Il paroît, au contraire , démontré par l’histoire de ces animaux moitié gelés , et ensuite dégelés par la chaleur , que letirs mouvemens ne commencent que lorsque le sang est arrivé au degré de fonte suffisant. On les fait revivre ; on remue leurs organes en les réchauffant : ainsi la ciiaîeur pénètre ces organes et leurs humeurs , les liquides et les solides , avant que ceux-ci donnent quelques signes de la vie qu’ils conservent encore, et qui n’est que la disposition au mouvement et aii sentiment , en vertu des causes données. La chaleur est une de ces causes. Les chimistes sembleroient avoir mieux rencontré au sujet de cet agent , par leur théorie des effervescences et des mouvemens fermentatoires; mais on a peine à concevoir que la chaleur animale, qui augmente et diminue graduellement , suivant les besoins ou les efforts de l’animal , soit uniquement livrée aux hasards des mouvemens spontanés. D’ailleurs les üqLieurs animales n’ont pas une constitution propre à favoriser ces chaleurs incoercibles des volcans et des corps fermentans pour se détruire. Il paroît plus naturel de penser que la partie animale et sensible exerce jusqLi’à un certain point sa vigilance et son action , meme sur la chaleur, pour en prendre ce qu’il lui en faut dans un temps ou dans un autre , pour la transporter d’une partie k l’autre , pour l’augraenter ou la diminuer. En effet, cette chaleur animale paroît dépendre
cl’une matière particulière qui rallume , qui l’entretient , qui la fait se concentrer ou se développer suivant les occasions. La respiration est surtout très-comparable aux torrens d’air et aux soufliets qui allument un brasier. Les anciens insistoient beaucoup sur ces sortes de considérations, auxquelles l’hisloire des maladies mène encore mieux que celle de la santé.
XCIX. Nous conviendrons aussi que l’iiistoiredu feu vital et animal peut se lier avec quelque vraisemblance à celle des phénomènes phosphoriques , de meme qu’à celle de l’électricité. On doit, sur ces objets curieux et intéressans, consulter l’Encyclopédie. Si les articles qui s’y trouvent sur la bile et sur l’urine peuvent être jugés trop peu instructifs , il n’en est pas de même de l’article Chaleur, fait par M. Vénel , qui laisse à désirer l’application de ses principes aux divers phénomènes de l’économie animale , et leur connivence avec ceux des anciens , qui s’étoient fort occupés de cette matière. Le docteur Quesnay s’est aussi appliqué à l’étude de la chaleur animale. Nous venons de le perdre et de le voir louer comme académicien comme économiste et comme chirurgien. lî se fit gloire d’etre médecin ; c’étoit son vœu. J’en dirai un jour ce que j’en sais, et que je n’ai point trouvé dans ses éloges. Il est juste que la médecine ait aussi son tour pour juger un de ses membres, et lui donner la place qu’il peut mériter parmi ceux qui l’ont cultivée. Voulez-vous aussi nous apprendre ce qu’il faut penser de nos auteurs? En attendant nous regarderons la chaleur comme un principe de l’animalité , et nous nous en tiendrons à penser qu’elle est dirigée , modérée par le moyen de la respiration , qu’on a cru 2'afraichir le sang, qui le rafraîchit, si l’on veut, non en assemblant ses globules , suivant les petites idées de quelques mécaniciens, mais en enlevant les fuliginosités, comme disoient les anciens. La respiration échauffé aussi le sang, en lui apportant avec l’air nouveau et frais un nouvel aliment , un nouveau souffle vital , pour le renouvellement et l’entretien convenables à chaque individu , devenu lui-même foyer de chaleur , en devenant foyer de vie.
G. On ne lit presque plus le traité de Fernel , de ahdîtis rermn causis ; on a tort : c’est dans cet ouvrage , et dans ceux des anciens qui ont traité à peu près les mêmes questions, qu’on s’instruit sur le jeu des corps organisés, autant au moins que par le détail des expériences et des expositions par lesquelles il est si aisé d’en imposer à notre siècle. On apprend dans Fernel et ceux de son ^^arti qui l’ont suivi et précédé, qu’un monde invisible sujet à des lois particulières dirige le monde visible ; celui-ci , sujet par lui-même aux lois imposées aux masses de matière purement passives, est sans cesse ébranlé et conduit à ses fins par des ressorts intérieurs, ou par des agens d’une nature active, et qui ont leur marche et leur action propre. Les corps organisés , surtout le corps animal et les molécules prédisposées à le composer, lorsqu’elles se joignent à la partie sensible et nerveuse, sont à quelques égards sujets aux lois des masses de matière inerte çt passivç ; mais ils sont relevés
lOlO
ANALYSE MEDICINALE
par les effets de cette partie nerveuse (ennoblie et dirigée dans îliomme par l’âme spirituelle) , et réveillëe aussi par l’action et les propriétés particulières d’une foule invisible de petits corps qui , doués chacun de leur signature déterminée , servent d’instrument et de cause stimulante à chaque organe. La partie morte et inerte du corps humain est réservée pour les anatomistes et pour les chimistes ; mais les médecins sont en possession de l’étude du corps vivant : cette vérité , qu’on ne peut se lasser de répéter , peut se prouver fort aisément. H J a des maladies (dont on ne disputera pas la connoissance exclusive aux médecins ) qui fixent entièrement les idées sur cet objet. Ces maladies sont en effet dues à des corpuscules invisibles et d’une nature fixe et inconnue autrement que par l’observation médicinale. Telles sont les cachexies véroliques , dartreuses, vénériennes, écrouelleuses , scorbutiques, galeuses, cancéreuses , goutteuses et autres de cette espèce. Leur miasme séminal est généralement avoué. L’histoire de ce miasme, sa germination dans le corps vivant et ses autres effets éclairent sur toutes les autres cachexies dont j’ai parlé jusqu’ici; je veux dire la Iwlieuse , la laiteuse et les autres : il en résulte que la présence ou l’absence de tels ou tels corpuscules amènent dans l’individu des révolutions notables dans le physique comme dans le moral. Ces révolutions décèlent les ressorts par lesquels les forces naturelles se conduisent.
CI. Ce ne sera que dans l’examen détaillé des affections dartrenses , vénériennes , cancéreuses , etc. , que nous pourrons donner à ces assertions tout le développement dont elles sont susceptibles. Nous nous bornerons ici à deux réflexions : i°. Quelle vost la composition, l’origine, la nature de ces miasmes ? Tout le monde l’ignore : les formes pointues et angulaires , imaginées par les mécaniciens, n’ont aucun fondement plausible. Les chimistes n’y voient pas plus clair avec leurs acides et leurs alkalis. Ils ne peuvent saisir ces petits corps pour les analyser. Ces petits corps ne font aucune impression sur les cadavres, ils n’irritent et ne réveillent que le corps vivant , dans lequel ils aiment à se nicher et à se multiplier. On ne sait d’où ils arrivent originairement ; mais leur nature se fait à quelques égards connoître par les médecins qui se contentent de les juger par les événemens arrivés au corps vivant imprégné de ces corpuscules. Voilà donc plusieurs espèces de miasmes sur lesquels la chimie et la physique perdent entièrement leurs droits. Il n’y a qu’une licence d’imagination qui puisse les leur faire , pour ainsi dire , habiller à leur fantaisie. Malheur aux malades qui lomberoient entre les mains des médecins qui auroient de pareils principes ! On ne peut cependant le déguiser; le monde est plein d’insensés qui traitent les maladies d’après de pareilles rêveries. Quelqu’un imaginera que le levain dartreux est acide; et voilà qu’il partira de son rêve pour employer inconsidérément tous les alkalis possibles : un autre le Toudra alkali , et voilà tous les acidés en train. Vains et puérils efforts de quelques têtes mal organisées ! Combien ils ont
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causé de maux , d'essais , de dépenses ! A quel pillage ne sont pas exposés les malades ! — Mais , convenons-en , ils sont souvent les premiers à exciter Tindustrieuse ciiarlatanerie , par laquelle ils se plaisent à être dirigés et caressés. Le médecin sage a tout fait quand il a parlé vrai.
CIL Passons 2°. à la deuxième réflexion sur nos miasmes ou petits élemens malfaisans. Il j en a parmi eux qui ont la vertu de se reproduire dans le corps, ün atome de petite-vérole ou de gale va se multiplier au centuple par les mouvemens de la vie * chacun , suivant sa marche fixe et indéiéhiie , va germer, croître " fleurir, fructifier. Par quel mécanisme, par quelle singulière vertu? Tantôt ces seménces seront long-temps sans donner le moindre signe de leur existence; tantôt elles se reproduiront par saisons, et ( qfliis souvent qu’on n j prend garde), suivant les diverses passions de l’âme. Ces phénomènes ne peuvent que , trèsgrossièrement être comparés à Faction du levain qui aigrit la pâte : ils sont spécialement subordonnés à la partie sensible , et se rapprochent aussi de la végétation des plantes. Il n j a qu’à suivre leur marche pour s’en convaincre. Il j en a quelques-uns qui paroisserit à peine dépendre d’une cause physique. On diroit que le moral les entretient et les reproduit. Quelques goutteux, par exemple, même après des attaques qui seinblent avoir épuisé tous les miasmes, retombent dans un nouvel accès, par un saisissement , par une contradiction , par la colère : le chagrin ne manque jamais d’aggraver la maladie ; la gaieté dissipe la matière morbifique avec une aisance marquée. Il y a des dartrenx dans lesquels le plus léger événement moral , double et triple l’éruption dartreuse : en un mot, il n’est point de miasme dont le développement ne soit tîOLihîe , accéléré ou retarde par les nassions D’ailleurs , l’eflet principal de ces corpuscules est toujours d’irritp' les nerfs, de troubler l’économie de la partie sensible : l’bistoire de toutes les espèces d’inoculation l’indique. Les nerfs étant irrités, tonte la machine s’ébranle, l’agitation qui prépare la germination de l’atome séminal devient plus ou moins générale les organes dans lesquels il a un penchant naturel à se fixer ! pour y croître et pour y fructifier, ou pour s’y reproduire, s’affectent : il survient enfin une révolution organique, fiévreuse nerveuse , que j’ai déjà comparée à celle de la fécondation de Fembrion. ( V ojez première Partie, Théorème xxxiv).
GUI. Il y a plus : comme la semence des animaux ne se multiplie jamais que dans les parties de la génération , comme le lait ne peut se former dans le corps que par le travail des organes qui lui sont destinés , les mamelles et la matrice ; comme la bile part toujours du foie, etc., : de même tous les miasmes maladifs ont leurs organes marqués et prédisposés pour leur germination. C’est dans ces organes que le miasme se niche ; c’est pour eux qu’il a une tendance marquée : le dartreux attaque la peau et toutes les parties qui sont de sa nature , l’écrouelleux attaque les glandes et leurs dépendances j le yenérien les parties
ANALYSE MEDICINALE
de la génération et celles qui y ont le plus de rapport , celles aussi qui se nourrissent principalement de sperme, qui ont une sympathie évidente avec le virus vénérien. Le miasme goutteux harcelle tout le genre nerveux , et se développe complètement dans les membranes articulaires , etc. : la nature dirige tous ces travaux; elle y préside par i’influence de la sensibilité qui se livre plus ou moins à l’admission , à l’impression , à l’incubation et au développement du miasme; celui-ci se multiplie donc par une force vraiment animale et vitale, à laquelle les mouvemens purement physiques ou chimiques n’atteignent point. Tel est le laboratoire de la vie; telles sont ses lois générales. Le détail de tous ces phénomènes appartient à celui des effets de chaque virus en particulier. Cbacuii donne à l’individu dans lequel il germe, des modifications particulières, souvent contre nature, maladives , souvent aussi constitutives d’une matière d’être particulière , d’un tempérament caractérisé. On j^eut même assurer que tous les orages, toutes les passions dues aux virus ne doivent point être, aussi généralement qu’on le fait, prises pour des effets destructifs de la vie. Répeton s~le : les organes de la digestion savent séparer les parties nutritives , confondues dans la masse des aliniens : chaque organe sait tirer du chyle et du sang , les corpuscules dont il a besoin pour subsister et pour s’acquitter de ses fonctions : tout cela est dévolu aux effets de la sensibilité (i). Ainsi chaque miasme maladif va se ffxer à la partie où il doit s’attacher : il s’y multiplie par l’action naturelle de cette partie; il part de là pour exercer ses forces sur les diverses fonctions. C’est une nouvelle preuve de ce que nous disions sur l’action des causes invisibles xcvi) , qui dirigent le corps, qui entretiennent la vie, qui concourent à modifier, suivant le besoin, la sensibilité radicale et nerveuse , qui enfin , opèrent tous à proportion comme la semence dont les effets sont avoués , quoique aucun chimiste n’ait osé concevoir le projet d’en fixer la nature : ils doivent porter la même réserve et la même sagesse dans l’exposition des autres humeurs : ils doivent convenir que le monde animal et invisible n’est pas de leur ressort.
CIV. Tout n’est pas dit sur nos corpuscules insensibles. Nous venons de parler de la manière dont chacun se combine , et dont il se reproduit dans le corps , en y excitant divers accidens de maladie : ils se trouvent quelquefois en foule , et d’espèces différentes dans le même sujet. Chacun y garde son caractère spécifique, et il en résulte des accidens plus ou moins compliqués. Quelquefois l’un des miasmes naturels , comme la bile, manque, ainsi que la semence dans les eunuques. Ce sont autant de causes ou de raisons de la complication et du mélange des maladies , si souvent difficiles à débrouiller et à réduire. C’est dans la pratique journalière que se rencontrent ces difficultés : au reste on ne peut, en parlant des allures des miasmes morbifiques, s’empêcher de rap-
(i) Pxecherclies sur les glandes.
oi3
peler qne les n-eclecins avoieiit telleraent senti à quel poiii!; ces miasmes approchent de l’état vivant , qu’ils eu avoient fait, des animaux qui viennent par essains s’emparer des corps ; ainsi les dartres et la vérole ont été considérées comme des familles d’insectes qui viennent se nicher dans les parties,, s’y nourrir et s’y lepioduire. Cetie idée paroît plus près de la nature animale que et e des mouyeniens chimiques, des dissolutions, des précipitations et des affinités que d’autres ont voulu mettre en jeu , détournant les yeux , soit par inattention , soit de propos délibéré , des phénomènes qui réclament pour l’action de la sensibilité vitale , pour 1 existence d’une chimie vivante, génératrice des corps organisés, si différente de celle qui travaille sur la combinaison des corps sans ame. Ce n’est pas qu’il n’y ait des poisons qui , de leur nature , ne sont Cjue des masses de matière brute : il y a aussi quelques médicamens de cette espèce ; mais quelle que puisse être leur constitution , on a toujours recours pour expliquer leur action , à la force de la vie qui s’irrite plus ou moins contre eux , qui unit ses forces aux leurs pour les faire ressortir. On peut mettie dans cette classe les odeurs et les autres corpuscules, les émanations et les Aenins animaux et végétaux, on pourroit aussi 1 appeler les émanations propres à porter les ressemblances des peies et mères aux enfans. Les phénomènes de tous ces corpuscules , sur lesquels on croit superflu d’entrer dans quelque détail , démontrent entièrement l’existence de notre petit monde animal , invi^ble , reconnoissable par ses effets, inconnu et irréductible à la chimie : ce monde n’est fait que pour les spéculations des médecins. Ils n ont pas besoin de savoir, par exemple , si le venin de la vipère ou celui des cantharides sont acides ou alkalis : ils se contentent de connoître les effets qu’ils produisent sur le corps vivant , en observant que si ces effets étoient de pure et simple leimentation ou putréfaction , ces venins agiroient sur le cadavre , ce qui n’est point : ce corps a perdu le sentiment qui veilloit sur les \enins, et qui excitoit des révolutions particulières par leur presence , etc. Je rappellerai aussi en passant l’existence de certains sels dans le sang; les chimistes se sont donné tant de peines pour les y découvrir , sans être convenus de leurs faits ! Hippocrate avoit pourtant dit qu’il y a dans le coiqrs du salé, de l’anier, de 1 aigre, du doux. S’ensuit-il que ces sels soient le principe des fonctions animales ? Ils doivent , à mon avis , être regardés comme une infinité d’émanations qui vont et viennent dans le corps sans tirer à conséquence , on en y excitant seulement des changeniens passagers. Ce seroit ici le lien d’examiner ce que les mécaniciens ont publié de Faction des médicamens, sur leur théorie des petites masses longues, obtuses, pesantes, rondes,, aigiies, et autres de cette espèce; mais j’en ai parlé ailleurs (i) , et je dois finir par deux cachexies importantes, dont il n’a pas ete question jusqu’ici, la cachexie purulente ou la suppuration, et la cachexie gangréneuse ou la pourriture.
(i) Recherches sur la colirjue des potiers.
ioî4 ■ ANALYSE MÉDICINALE
CV. La suppuration tient aux flux muqueux et séreux : elle est îe produit de la surabondance de suc nourricier qui , s’étant cantonné dans une partie , ne peut se dégager par les voies ordinaires , et forme un dépôt dont le travail, plus ou moins inflammatoire (Partie F®, 'Théorème xxvii ) , entame les chairs. Dans les maladies qui se guérissent le plus complètement qu’il soit possible y la matière du pus s’échappe par les urines et par les autres excrétions ; elle fournit aux fontes de coction , intestinales, critiques ( Lxviii). Il y a long-temps que j’ai comparé cette sorte de dépuration à la clarification des liqueurs par le blanc d’œuf ) et je ne doute point que la suppuration n’emporte toujours avec elle le résidu des miasmes malfaisans , surpris et invisqués dans îe pus^ afin d’être expulsés. Cette manœuvre de la nature se voit évidemment dans la petite-vérole et d’autres éruptions et maladies humorales. Mais qu’est-ce que le pus en soi? N’est-il pas le produit d’un travail qui paroît être du ressort de la chimie? Les chimistes ont-ils analysé cette substance? Le pus n’a pas été bien analysé : il en est de cet excrément comme de ceux du ventre ( Lxvi). On s’est borné à en annoncer la fétidité et les autres cfualités malfaisantes. Je l’ai autrefois examiné par des lotions et des coctions dans l’eau, par l’addition de divers réactifs, en le faisant cuire seul à un feu lent : je l’ai surtout travaillé avec nos eaux de Barèges : il m’a paru se réduire, quant à sa partie grossière et visible , à de la vraie mucosité plus ou moins glaireuse et albumineuse. Épaissi dans l’eau bouillante et ensuite lavé , il ressembloit à du blanc d’œuf : enfin j’en ai fait manger à des chiens après l’avoir épaissi au feu ; ils ne le rebutèrent point. On sait qu’étant mêlé avec l’eau froide , il la trouble plus ou moins ÿ qu’ensuite cette ea,u dépose des filandres , des glaires , lesquelles ne donnent aucun signe notable de vraie acidité , ni de pourriture : enfin la graisse , qui paroit être un des matériaux du pus , ne peut ordinairement être découverte dans ce composé singulier; sa masse ou son fond n’est que de la mucosité qui contient les miasmes morbifiques qu’on ne peut saisir. Ainsi la principale portion du pus , son caractère spécifique , ou son âme , si on peut parler ainsi, échappe à la chimie : d’ailleurs l’organisme et les efforts de la nature sensible et vigilante, jouent un grand rôle dans la formation , l’évacuation et le transport du pus. Il fut tant question du mécanisme de la suppuration à Montpellier , du temps de Fizes ! J’en parlai si souvent avec Quesnay avant qu’il publiât sa dissertation sur cette matière î Quoi qu’il en soit , le reflux du pus dans le sang , fait pour ainsi dire autant de cachexies particulières qu’il y a d’organes diiîérens, par la raison que chaque partie organique donne au pus qui se forme dans son sein quelque qualité particulière. Les médecins sont sans cesse à la suite du pus dans la phthisie pulmonaire et autres , ils le voient inonder tout îe corps. Mais jamais les chimistes , maigre leurs promesses, n’ont pu trouver un spécifique qui arrête et modère ces fontes purulentes. C’est à la nature seule à se débarrasser et à saisir rexcrément purulent , pour le porter au dehors.
Le pus, tant qu’il existe dans le corps, est, à plusieurs égards, soumis à la partie sensible, à moins que celle-ci ne soit vaincue par la quantité : c’est le cas des colliqnations et des derniers eliorts de la vie : c’est le passage de l’état médicinal à l’état chimique ou physique.
CVL Nous ne pensons point que des sucs tels que la partie rouge du sang et la blanche , s’étant une fois arrêtes dans leurs couloirs , puissent rentrer dans la masse sans avoir éprouve aucune sorte d’altération ; au moins ces phénomènes n’ont lieu que dans des cas de spasmes passagers , qui occasionnent des étraiiglemens passagers aussi , et font mouvoir en tout sens les humeurs contenues dans les vaisseaux; mais les humeurs faisant obstruction , faisant matière d’inflammation , faisant corps avec les membranes des vaisseaux, ne conservent jamais toutes leurs qualités : concentrées dans un foyer particulier pour former un noyau in» fiammatoire, elles sont brûlées , dissoutes , épaissies , surtout mal mêlées; elles ne peuvent plus désormais reprendre leur liant et leur vie : elles deviennent la matière nécessaire des excrétions générales; ce sont les fuliginosités des anciens, produites par la brûlure de l’inflammation. Oui , l’observation bien suivie apprend aux médecins que le plus petit engorgement inflammatoire ou seulement capable d’oter aux humeurs le mouvement , la chaleur et la liquidité dont elles jouissent, fournit une matière étrangère qui doit s’échapper par les excrétions urmeuses et autres. Il n est point de résolution sans coction , et il n’est pas de coction sans l’altération des sucs. La coction chyleuse que la nature tourne à son profit , toutes les autres codions ont leurs excremens. Il y a dans tous les cas de maladie , dans toute inflammation une coction dénaturante , l’humeur qui croupit : vient ensuite le transport de cette humeur par les couloirs excréteurs. La coction prétendue , qui , suivant quelques théoriciens , remet les parties dans leur état parfait et naturel , auroit été un être de raison pour les anciens : je l’ai expliqué dans un autre endroit (i). Ils ne connoissoient pas ces petites maladies idéales et de cabinet, qu’on dit être la suite de l’engorgement d’une humeur qui vient à reprendre toutes ses qualités naturelles. Au moins est— il incontestable que dans toute suppuration un peu notable , et qui doit être l’expression ou l’image en grand de celles qui sont d’une moindre conséquence, les urines , les évacuations du ventre , tous les couloirs souffrent , et les excrémcns qu’ils devroient mettre dehors , sont entraînés sur la partie qui va s’abcéder ou suppurer. Un abcès n’est donc qu’un amas de mucosité surabondante , de sérosité et de sucs graisseux : l’excrément uriiieux y domine surtout, et c’est lui qui fait la portion la plus notable par ses qualités particulières. C’est ce qui se prouve par la raison que dans les cas de résolution, les urines ont coutume d’évacuer les produits et les débris de l’infLammation ; et en cas d’abcès au contraire, les urines ne charient rien , et il se combine une partie de leur excrément
(r) Reclierclies sur les crises.
loïC ANALYSE MÉDICINALE
naturel avec les autres matières de la suppuration. L^efifort des parties sensibles amené un état nevreux qui concentre , retient et combine ces sucs hétérogènes : ensuite ce dépôt devient lui-même un centre d’émanations malfaisantes, qui portent le désordre dans les fonctions. Telle est la cachexie purulente.
CVJI. Quant à la cachexie gangréneuse, elle est , pour ainsi parler, le dernier terme de la vie , celui où le corps passant de l’état vivant à celui de l’état de mort, n’est presque plus préservé par la nature des atteintes des causes physiques propres à exciter une fermentation cadavéreuse. C’est un état pareil à celui de l’œuf non fécondé que la chaleur va pourrir , tandis qu’au même degré d’intensité , elle organise et développe celui que la semence vivifie. La gangrène est encore moins vivante que la suppuration : la vie rayonne pourtant encore dans une partie qui tombe en gangrène. C’est un fait utile à remarquer , pour ne pas confondre la gangrène avec la pourriture cadavéreuse. Le sphacèle lui-même , qui est le dernier période de la gangrène , est ordinairement entouré d’un cercle vivant qui semble être le rempart par lequel la nature cherche à préserver le vif de l’action méphitique diî mort. C’est une ligne de démarcation entre le corps qui végète encore et celui qui a perdu toute végétation et toute animalité. De plus , la gangrène est souvent une sorte de dépôt critique. Ï1 y a enfin toute apparence que l’affection gangréneuse , presque toujours dépendante de cause interne ( hors les cas où les chairs sont , par des contusions et des poisons rongeans, dénaturées et séparées du tout), dépend aussi de quelque mauvaise émanation qui n’a pu sortir par les couloirs généraux. Les anciens pensoient que ces émanations tiennent à l’atrabile , à des dépôts sourds formés dans les entrailles. Ce qu’il y a de certain , c’est que jamais on ne voit de gangrène, surtout par cause interne, qu’on ne découvre en y regardant de près , que les entrailles sont engorgées et imprégnées d’humeurs noires , et de cette partie excrémentitielle , stercorale que la nature chasse journellement (N° lxxviii) , et qui , n’ayant pas été expulsée à propos , vient détruire la partie qui se gangrène. Malheureuse et perfide cachexie qui se retrouve souvent dans les maladies aiguës et chroniques , et qui laisse , pour ainsi dire , germer dans le corps, surtout ceux des vieillards dont les organes sont flétris, usés, dominés par l’atrabile , des émanations, des miasmes qui , ainsi que le feu et les poisons, ont la vertu de tuer la partie sensible , en détruisant et décomposant le lissu nerveux. C’est aux praticiens à noter et à évaluer les phénomènes de la partie sensible , qui accompagnent la formation de la pourriture gangréneuse : c’est à eux à voir par quels efforts la vie cherche à chasser la mort. On retrouve dans ces combats l’activité vitale et animale qui se débat contre les excrémens urineux , stercoraux , l’atrabile , la mélancolie , comme elle le fait contre les poisons extérieurs. Au reste , je dois remarquer que la privation pure et simple de mucosité dans le sang , éclaire sur ce qu’on appelle la dissolution de cette liqueur. Cette dissolution n’est que le défaut de mucosité assez
p-pparent dans certaines fièvres malignes et dans îe scorLiit (i) : c’est la cacliexie qui approche le plus de la gangrène et de la surabondance des sucs qui amènent la pourriture xxxi) , la cachexie excrémentitielle , stercorale.
CVin. Il y a donc à rabattre des prétentions des chimistes , qui croient qu’au moins les derniers instans de la vie d’une partie qui se gangrène , sont de leur ressort. Ils ont confondu la gangrène avec la fermentation putride cadavéreuse, et établi de proche en proche l’existence d’une acrimonie du sang alcaline ou alcales— cente (2) , produit de cette fermentation putride. Joubert de Montpellier avoit déjà combattu avec beaucoup de sagacité ceux des galéiiistes qui donnoient trop à la pourriture. Les chimistes ont, à l imitation de ces galénistes , singulièrement insisté sur cette même pourriture. Elle est, il faut en convenir, bien souvent rappelée! Ce seroit un petit maiheur si les écoles n’étoient parties de là pour établir le dogme et la théorie des remèdes antiseptiques , comme spécialement destinés à corriger l’alcalescence , qui joue un si grand rôle dans la médecine moderne. Les acides ont été consacrés comme les principaux correctifs de ces acrimonies. Mais ces remèdes pour lesquels plusieurs auteurs ont eu un attachement trop tendre et trop peu réfléchi (3) , ne tiennent pas ce qu’on en attend dans la pratique. J’aurois plusieurs preuves à donner de cette assertion. Voici la dernière observation que je viens de faire avec le confrère aussi savant que célèbre dont j’ai déjà invoqué la décision (N” lxxx). Lue jeune femme accusée par un chimiste -d’une disposition putride et alcalescente des humeurs , fut mise à l’usage des végétaux et des laitages. Il n’est acide végétal ni minéral cjui ne frit mis en œuvre. Le chimiste bannit tout bouillon, toute viande, toute boisson qui ne frit point muqueuse , farineuse , acescente , acide, antiputride, et souvent antiscorhutique. Ce traitement rigoureux et chimique dura dix-huit mois , au bout desquels la malade est attaquée d’une sorte de fièvre pourprée , compliquée avec la petitevérole. Cette dernière maladie eut à peine le temps de faire son éruption. Le corps se remplit d’échymoses , de taches violettes qui couvroient le visage et tout le reste du corps : la gorge , les yeux , le nez en furent infectés : la matrice n’en fut point exempte ; cç qui se prouvoit par l’écoulement des règles sanieuses et fétides ; les cracl\a(s devinrent noirs, sanguinolens , bruns j les évacuations étaient de la plus mauvaise odeur. La malade dans cet état, fut traitée suivant le système moderne. Il n’est aucun des moyens réputés antiputrides qui ne fut employé. Les acides , les boissons miellées et aigrelettes, le quinquina, l’air f. oid et même glacé (car il geloit beaucoup en ce temps-là , et la malade étoit exposée nuit et jour à l’air le plus froid), les boissons froides, les vins légers, le vinaigre , en un mot , tout ce qu’il y a de plus vanté pour arrêter
(r") V oyez Part. IV, Théor. exiv. Voyez aussi E.ecliercîies sur le pouls, à l’article de la Fièvre maligne.
(2) Dénomination t’oilde , indécise, vague , autant et plus q^ue tant, d’autres.
(.p V oyez les îlcclierches sur le pouls.
Jto
ANALYSE MEDICINALE
ia pourriture fut mis en usage. La malade mourut vers le septième jour complètement gangrenée , sphacelée , violette : tout le corps , rembruni en bien des endroits , livide et d’une infection à laquelle les gardes ne pouvoient tenir, plein d’écorchures, d’ulcérations icboreuses. A quoi servirent donc et dix-huit mois de préparations antiputrides , et une semaine d’un traitement le plus chargé qu’il fût possible des remèdes fondés sur la théorie de nos jours?
CIX. Je dirai aussi que dans une maladie à peu près pareille , il m’arriva de prononcer, comme par manière de conversation, à côté du lit de la malade , que cette cachexie gangréneuse avoit l’air d’un scorbut aigu ; il n’en fallut pas davantage pour décider un amateur de la chimie qui m’écoutoit à faire tout de suite empaqueter la malade dans des cataplasmes de cresson et de beccabunga , arrosés de vinaigre et d’eau-de-vie camphrée : la malade mourut affaissée sous ce poids inutile. J’ai vu des malades ayant la petite-vérole, avec soupçon de gangrène, nourris de limonade, sans bouillon, sans aucun aliment, à l’air glacé, la tête nue , Je corps à peine couvert d’un drap : on prétendoit encore les préserver de la pourriture , avec des lavemens de vinaigre et autres ingrédiens de cette espèce. Tout aboutit à assurer et peutêtre à accélérer le moment de la mort. Ces malades mouroient précisément comme ceux que je voyois dans ma jeunesse traiter par des théoriciens aheurlés dans leurs opinions excessives , et par une méthode bien contraire à celle des acides. C’étoient des remèdes chauds, alcalis, cordiaux, sudorifiques, appuyés par un grand feu dans la chambre , par des couvertures multipliées. Ces exemples m’ont fait penser que la gangrène n’est point précisément une altération des humeurs , tendant à la putréfaction que les acides et les remèdes froids doivent arrêter, et que des remèdes^ d’une autre nature doivent accélérer. J’ajouterois , s’il falloit ici nous occuper du traitement de ces maladies , que le grand point est d’évacuer les humeurs nuisibles , puisque les urines , les crachats, les évacuations du ventre , bien disposées par la nature et Tart, délivrent quelquefois les corps de ces poisons ou de ces excrémens répandus dans la masse. Telle est la marche de la nature à laquelle il paroît que l’usage des acides n’est pas aussi favorable que notre méthode châtiée des légers cordiaux , échauffans , relâchans , aqueux, aromatisés, laxatifs, fondans , nourrissans et fortifians , tenant d’ailleurs les malades dans un degré de chaleur qui soit favorable aux coctuans, comme la chaleur de l’incubation Test à la formation du poulet, et comme ia chaleur de la mère l’est à la formation de l’enfant qu’elle porte (i); en attendant toujours les spécifiques que le sort pourroit amener.
ex. C’est , j’ose le répéter , en évacuant le superflu des humeurs contenues, surtout dans les entrailles, que le sang se purifie : il se dépouille de cette cachexie stercorale, mélancolique , urineuse, excrémentitielle qui quelquefois prend le dessus. C’est à cette sura-
(i) Voyez l’IIistoire des sueurs , Recherches sur le pouls.
bondance quo paroît due la cachexie putride quelquefois si domiliante, que le sang en a perdu son liant, sa mucosité; il paroît s’étre entièrement dépouillé de la partie muqueuse et albumineuse qui en unit les parties lxxx) ; je le disois en parlant du scorbut et de certaines fièvres malignes (i). Ces deux maladies sont quelquefois au point que le sang n’est plus propre au travail inflammatoire par où commence toute dépuration, toute coction. Fernel remarquoit , d’après Aristote , que les excrémens eux-mémes sont subordonnés au principe vital , quais en sont , pour ainsi dire, animalisés. Jn illis calorein esse diciinus et principiiun 'iiitale (2) : cet état les éloigne de la disposition inerte et passive dans lesquels les chimistes les réduisent en traitant leurs^ acrimonies. Leur expulsion arrête la putridité, leur présence constitue la gangrène et la putridité médicale. On verra auprès des malades que cette manière de considérer leur état met plus à portée de suivre les accidens et la marche des maladies, que tout ce qui se débite sur les altérans , et qui fait la base d’une doctrine trop incertaine. Un trait singulier de l’histoire d’un des plus fameux chimistes de ce siècle , va nous éclairer. Je veux parler de Meyer. Voici ce que son historien lui fait dire dans l’éloge funèbre qu’il a publié : « J’étois depuis vingt-huit ans incommo|lé d’un vomisse- » ment hypocondriaque très-fâcheux qui me faisoit rejeter tous » les jours plus de deux pintes de pituite et d’acide... Je dirai seu- )' lement, comme une chose peut-être inouïe dans l’histoire de la » médecine , que pour adoucir mon cruel acide , j’ai pris plus de » douze cents livres d’yeux d’écrevisses en poudre , pendant vingt- » huit ans — , en employant une livre dans chaque semaine ». JVÎeyer emporta son acide au tombeau. Fiez-vous aux altérans, et dirigez les opérations chimiques dans le corps vivant. Mânes du savant Meyer, le flux pituiteux cju’il éprouva tenoit à un établissement organique qu’il falloit détruire , et à la cachexie pancréatique dont j’ai parlé I (N® Lxxii.)
CXI. On peut ajouter que les médecins-chimistes ont singulièrement varié dans leurs opinions ; au point même que les uns ont accusé les acides là où d’autres ont accusé les alcalis. Le sage Michel a déjà fait là-dessus des remarques fort judicieuses (3) ; et chaque jour voit naître des contradictions entre les partisans de ces opinions chimiques , eu égard à l’état des humeurs : plusieurs d’entre eux reviennent aux pratiques qui furent préconisées par l’école de Silvius-Deleboé. L’usage des alcalis prend journellement faveur ; ce qui ne peut manquer d’étonner ceux qui étoient voués aux acides , comme au principal correctif des acrimonies , et compile directement opposés à tout alcali qui ne peut (suivant eux) que fomenter la disposition à la pourriture, qui est l’acrimonie la plus ordinaire , la pins pourrissante. Voici la preuve de ce que j’avance ; je la prends dans un ouvrage des plus modernes. Frappés
(1) Recherches sur le pouls, et ci dessus IV‘’ Partie.
(2) De abd. rer. caus. Voilà le principe vital dont je parlois.
(3) Nouvelles observations sur le pouls.
ANALYSE MÉDICÎNALE
cîe l’éclat cju on a donné au remède de mademoiselle Stepliens ^ quelques chimistes ont essayé de le simplifier : ils ont prétendu le réduire : ils lui ont substitué la lessive des savonniers, la dissolution d’un sel alcali dans de l’eau de chaux. Le docteur Blackrie a publié l’ouvrage que je viens d’indiquer (i) : il rapporte (pour prouver la vertu lithontriptique de cette dissolution d’alcali dans
I eau de chaux) des expériences par lesquelles il paroît que des calculs mis à infuser dans cette liqueur s’y sont fondus ; il conclut que ce remède agit par ses qualités ou sa vertu alcaline. Le sagetraducteur de cet ouvrage, qui est un de nos docteurs de Paris, commence parprevenir u qu’il faut du tâtonnement pour apprendre >' à quelle dose il faut administrer ce remède ». Il ajoute expressément que la lessive des savonniers neutralisée fond aussi les pierres.
II s’en est assuré en dissolvant un fragment de pierre de la vessie dans K le mélange de quatre cuillerées de bon vinaigre et de deux » ciiillei 'ées de lessive ». Il cite la guérison parfaite de M. Narcisse; elle fut due « au savon et à la limonade du sieur Fascio , » qui est un sel neutre avec excès d’acide ». Voilà des expériences' chimiques qu’on peut regarder comme contradictoires sur le meme fait , sur la meme maladie. L’un fond les pierres , et iî prétend les fondre dans la vessie , guérir ou soulager les pierreux avec une lesssive alcaline : l’autre fond les pierres, et il prétend les fondre dans la vessie , guérir ou soulager les pierreux avec des sels neutres , contenant un excès d’acide avec la limonade. A qui faut-il s’en rapporter? Dans quelle classe ranger l’acrimonie qui accompagne la formation de la pierre? Si tous les faits qu’on énonce sont vrais, n’est-il pas évident qu’ils ne doivent pas s’expliquer par les vertus acides ou alcalines des dissolvans , et que ces opérations chimiques n’ont pas lieu , ou ne sont d’aucune conséquence , d’aucune valeur dans le corps humain ?
CXII. L’ouvrage de la Blackrie a reçu des éloges et trouvé des protecteurs. J’ai meme vu que de fort honnêtes gens , trop peu instruits, en prenoient occasion de blâmer les médecins françois, qui ne s’occupoient pas à faire des découvertes Cette attaque mé met dans le droit de rappeler nos travaux et ceux de nos confrères , précisément sur l’article des pierreux. Il y a long-temps que, suivant les traces de nos Litre, de nos Dessault, Jussieu et autres, je parlois ainsi (2) : « Nos eaux fournissent, à mon avis, le dissolvant » de quelque espèce de calcul — , car je suis persuadé qu’il y en a
» de différentes espèces qu’on ne connoît pas bien encore Qu’on
» prenne une pierre de la vessie , qu’on la plonge dans une certaine
» quantité d’eau Bonne — , ou de Barèges et de Cauteret ^ qu’on
» examine avec exactitude cette pierre; qu’on la pèse avant de la » mettre dans l’eau • qu’arrivera- t-il si ces eaux sont le dissolvant » du calcul? Il perdra de son poids et de son volume; il sera » presque réduit à rien — C’est aussi ce qui arrive : je l’ai vu,
(i) Recherches sur les renacdes capables de dissoudre la pierre et la gr.ixelle, 1770.
(3) Lettres ou Essais sur l’iiistorre des eaux du Réara et du Bigorrc , 174Ô.
non point une fois , mais trente , et je l’ai vu avec admiration : î) j’alîois examiner chaque jour le calcul plongé dans Feau miné- » raie ; il étoit environné d’un nuage glaireux et comme du blanc S) d’œuf : pour peu que je secouasse le vaisseau qui contenoit Feau , »> ces glaires se détachoient en lames , en feuillets , et le calcul >> diminuoit d’autant ; je trouvois le même effet le lendemain : ainsi la pierre disparoissoit , ou il ne restait qu’un grain qui aurait » facilement passé par toutes les voies — Je ne sais point si cela » arriveroit dans toute sorte de calcul.... Peut-on s’empêcher de » tenter ce remède?... Si j’avais à traiter un pierreux, je le ferois
» baigner dans nos eaux , je lui en ferois boire en abondance ; je
» lui ferois prendre des douches sur les parties affectées, et si la j> pierre étoit dans la vessie, j’j ferois souvent injecter de Feau mi* » nérale — ; je joincfi ois à l’usage des eaux quelques prises de savon » et de coquilles d’œufs calcinées — Nous avons des observations » sur cette matière — : celles de Dessault paroissent concluantes ». Î1 n’y a donc pas tant à se plaindre de notre négligence, ^-oilà des I expériences faites dans le goût de celles de Blackerie , et sur la i maladie dont il a parlé, sans rappeler ce qu’on avoit dit avant ! lui (i). J’ajoute qu’il n’est pas d’eau minérale en France oh l’on I ne conserve la mémoire de quelques guérisons de colique népliréî tique graveleuse , et oh Fon ne montre plus ou moins de graviers rendus par la boisson des eaux. Le traitement par les injections auroit sans doute eu plus de vogue , sans celle qu’on a donnée en France à l’operation de la taille. La mode s’en est aussi mêlée , et I le public agité a décidé. Ainsi l’opération de la fistule, à laquelle i Louis XIN se livra, en fit risquer des milliers. Le temps pourra ; apprendre aux pierreux à se vouer à la patience de nos pères, et : à ne pas se décider à des ojiérations , à cause du bruit que font les opérateurs, et à cause des applaudissemens du public, qui aime ! Fhistoire des plaies et des dissections comme celle des sauts péril- I leux. Mais puisque nos eaux ont fait jtisqu’ici rendre plus de gra- I viers et soulage plus de vessies que tous les prétendus spécifiques : anglois , pourquoi notre méthode innocente et non dangereuse ne I trouve-t-elle pas des approbateurs comme celle qui vient du pays : étranger? Y a-t-il^ donc tant à vanter les découvertes angloises sur : ce sujet? Ne parlons que de la théorie chimique. Y a-t-il à la tant I préconiser après toutes ces observations contradictoires? Oh est sa I certitude, puisque nos eaux, qui ne sont ni acides ni alkalines,
1 donnent au sujet des calculs les mêmes produits que la lessive des i savonniers? Oh est la nécessité et Futilité de son apjilication aux ; phénomènes du corps vivant?
CXIV. Le docteur Black rie, qui tient beaucoup à la crainte : que Falkali de la lessive des savonniers ne donne au sang une tourrmre alkalescente , remarque que bien d’autres ont eu la même : crainte , et surtout Jhro Excellentz hoch^wohl-edel-geboren ,
' hoch-gelehrt der Artznef - TVissenschaft Doctor de Haen (2).
(r) Le titre de sou ouvrage l’y obligeoit pourtant. Voyez ce titre ci-dessus, N°cir. (p) Excellentissimvs , prœnobilicer naCiis , maxime eruditus dominus Medicinæ 1 ariis dector de Uaen.
ANALYSE MEDICINALE
Ce grand homme parle dans ses ouvrages, « d’un cordonnier at- » laqué de la pierre , qui prit depuis le mois de novembre lySô ,
H jusqu’au mois de juin 1757 , dix-sept livres de savon, et quinze » cents livres d’eau de chaux , avec autaiit de lait ; qu’il conserva » toujours la pierre ^ qu’on la lui trouvoit avec la sonde , malgré
» cette quantité de savon et d’eau de chaux que sa constitution
» fort foible fut changée en mieux; qu’il devint bientôt si plé- « thorique , qu’il fallut le saigner; et que le professeur ( de Haen ) )) démontra à son auditoire , que le sang de ce malade étoit , à
» tous égards, extrêmement bon Cependant ( ajoute M. de
5» Haen ) l’usage d’une aussi grande quantité à’ alkali ne pou-
voit-il pas communiquer aux humeurs une dissolution putride? î) U sus ALKALINORUM ail solulioiiem humorum putri dissiinam
» non minitetur? (i) d Blackrie se tire de cette difficulté comme il peut. Son traducteur rapporte que le docteur Huxam avoit publié des observations bien différentes de celles du docteur de Haen. ïl met ces deux médecins en opposition : ce qui diminue la valeur de tous ces faits plus ou moins chimiques. Nous nous contenterons de remarquer, par rapport à M. de Haen , qu’il s’est un peu oublié , sans doute à cause de ses grandes occupations, en avançant que son cordonnier avoit pris une grande quantité d’alkaîi. « Une » si grande quantité d’alkali ne pourroit-elle pas communiquer » aux humeurs une dissolution putride ? » Certes le cordonnier îi’en avoit pas pris un grain î Le savon n’est pas un alkaîi ; l’eau de chaux n’est pas un alkali. Ainsi les remarques de M. le professeur ne portent sur rien : ce qui est un peu fâcheux. Nous pourrions prendre la liberté de lui parler d’un charlatan de Paris , auquel nous avons vu donner l’alkali à poignées dans des hydropisies. Nous avons vu boire la dissolution des cendres , la lessive , pour toute boisson; on en mettoit dans la soupe; on y trempoit les aiimens. Voilà ce qui s’appelle donner des aikalis. C’est sur des sujets ainsi martyrisés , que M. de Haen pourroit proposer à son auditoire l’examen du sang. Ce seroit peut-être avec quelque fruit. Ceux qui l’ignorent pourroient au moins apprendre que ces dissolutions alkalines n’agissent pas plus sur les humeurs que sur les solides; qu’elles brûlent , qu’elles scarifient, qu’elles cautérisent tout ce qu’elles touchent : c’est par là qu’elles sont à craindre , et non par l’acrimonie qu’elles peuvent procurer au sang.
CXV. Puisons la doctrine chimique des humeurs dans des sources plus célèbres. On l’a fondée sur la distinction et la combinaison des vices simples et spontanés des humeurs. C’est de là que sont nées; I®. la viscosité glutineuse; 2°. l’acrimonie mécanique (ou la fracture et l’éclat des globules du sang); 3". l’acrimonie saline sous-divisée ; 4°- muriatique ; 5®. ammoniacale ; 6®. acide ; 7®. alkalescente ; 8®. fixe j 9®. volatile; 10°. simple; ii®. ou composée ; 12®. l’acrimonie huileuse, qui, à force d’être brisée, peut se réduire en esprit; î3®. l’huileuse saline; i4°- l’huileuse ter-
(i) Ratio Med, Part. //, cap. 12, et le corcîoauier revient sur la scène deux ou trois lois dans les autres parties du Ratio Med.
>^'Stre ; i5°. rhuüeiise âcre produite par une calcination du salin et du terrestre^ 16^^. l’acrimonie savonneuse compai’abîe aux velîins des animaux et des végétaux; 17°. enfin l’acrimonie composée des quatre précédentes; et 180. le résultat des mauvaises tournures des liumeiirs qui proviennent de l’acrimonie acide et de l’acrimonie alkalescente. Voilà le grand nombre des classes auxquelles ont été réduites les maladies des humeurs. Mais , j’en dois faire l’aveu, je n’ai pas encore trouvé un seul médecin accoutumé à voir des malades et à les suivre autrement qu’on ne le fait en leur donnant quelques consultations vagues et de cabinet, qui ne soit convenu avec moi que ce système des acrimonies ne fut point établi d’après les observations faites sur le corps vivant , mais imaginé et calculé d’après quelques expériences chimiques faites sur les liqueurs livrées à des mouvemens spontanés auxquels elles n’arrivent pas pendant la vie. J’ai soutenu et je soutiens encore que ces diverses acrimonies sont impossibles à saisir; que leurs symptômes se confondroient , si elles existoient telles qu’on les annonce; cjue l’aigre, l’amer , l’âcre, le salé se trouvent souvent exister dans le meme malade , sans que cela tire à conséquence. J ai demandé et je demande encore dans quelle classe d’acrimonies on doit, suivant ce système artificiel, placer les dartres, la vérole , la gale, le cancer, la goutte, etc. , qui se présentent journellement , et auxquelles il semble que les théoriciens qui établirent les acrimonies artificielles n’eussent pas pensé ? J ai autrefois essaye de ramener les écrouelles à l’acrimonie acide qui tient , à quelques égards , à la cachexie laiteuse. Je ne pouvois tout dire alors (i). Comment me serois-je fait entendre à travers les préjugés qui sont aujourd’hui un peu moins forts ? Mais je n’en étois pas moins convaincu qu’à présent de l’existence d’une semence écrouelleuse , laquelle ne peut être rangée dans aucune I classe des acrimonies artificielles ; quoiqu’il soit vrai de dire que cette semence germe plus aisément avec la cachexie laiteuse I qu’autrement ( ce qui arrive à proportion à chaque semence î morbifique germant aisément lorsqu’elle trouve la cachexie qui peut lui servir de matrice ). J’ai cherché et je cherche encore t quelque remède décidément spécifique et destiné à combattre ces prétendues acrimonies. On se flatte de posséder ces remèdes ; mais les altérans n’atteignent pas le but ou l’objet auquel on les destine :
! ce qui prouve que ces âcretés artificielles qu’on prétend masquer, combiner et corriger à volonté, n’existent point telles qu’on les imagine. J’ai pensé et je pense encore que la partie sensible et vivante joue le premier rôle dans l’histoire de ces âcretés , dont les partisans avoient trop négligé l’action nerveuse, qui s’oppose aux changemens spontanés et purement chimiques du sang. J’en î appelle , sur tous ces points , aux médecins exercés. J’espère qu’ils conviendront q^ue nos cachexies, exactement puisées dans j le corps vivant, et décrites d’après nature, sont préférables pour
(i) Recherclies sur les écrouelles.
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la théorie comme pour îa pratique , à tous les systèmes nouveaux (i) : car les anciens étoient moins éloignés du but.
CXVI. Il est temps de conclure et de .terminer ce volume. Les cinq premières parties contiennent l’iiistoire des solides , celle de leur mobilité , de leur sensibilité, V organisme du corps vivant. La sixième partie roule sur Thistoire des liqueurs , celle de leurs propriétés séminales, coopératrices de la sensibilité des organes. Attachés à la logique timide et conjecturale de la médecine ; fixés à l’étude et à la peinture de l’état sam y spécialement occupés de î’état de maladie dans lequel les ressorts et le jeu de l’économie animale se montrent plus à nu , nous avons essayé de profiter des découvertes et des vérités connues. Il a fallu ajouter quelque chose à la parure simple et modeste des anciens; il a fallu retrancher du luxe des modernes. On le sait , ils se partagèrent (les anciens et les modernes ) en deux grandes sectes , les humoristes et les solidistes. Ceux-ci , distingués et très-connus dans les temps brillans de Lvonie , donnèrent à la doctrine du strictum et cîu laxiim toute l’étendue dont elle est susceptible. Ils négligèrent l’étude des humeurs , et se perpétuèrent d’une génération à l’autre : leur méthode a trouvé des approbateurs jusqu’à nous. Ils se lièrent peu à peu aux anatomistes , aux mécaniciens , aux sectateurs éi A scié j)i a de , qui ont tant fait de bruit avec leurs automates ^ leurs calculs et leurs expériences phj''siques. Les humoristes , dont l’origine remonte aux temps reculés de la Grèce , reprirent de nouvelles forces parmi les pneumatiques , et dans les écoles de Galien, Ils se joignirent enfin aux chimistes. Nous avons respecté ces deux sectes et profité de leurs leçons , en les combinant et en les adoucissant l’une par l’autre. Il étoit important d’éviter les écueils des systèmes outrés et excessifs. Nous sommes demeurés
attachés à ce dogme mixte et composé , qui a été du goût de beaucoup de bonnes têtes , et qu’on désigna autrefois par le nom de secte éclectique. Nous nous sommes restreins à la considération du monde animal, invisible inaccessible aux phj'siciens , oh se préparent et s’exécutent les opérations de la vie , par l’action , le concours et les accords réciproques des parties solides, nerveuses, sensibles, primitives, avec les miasmes, les semences, les élémeiis des humeurs. Nous avons essayé de nous rapprocher le plus qu’il est possible , des méthodistes mitigés par les pneumatiques j en nous préservant des décisions tranchantes et hasardées des hj’’-^ drauliciens y des chimistes , des mécaniciens , des asclépiadiens anciens et nouveaux qui dédaignèrent ou méconnurent l’étude et les phénomènes de la vie et de la sensibilité animale ; ceux de l’existence, de la germination , de la fructification des humeurs dans leurs couloirs propres oh se décident les fonctions. Cette vie et cette sensibilité des solides , nous ne pouvions que la lier aux principes des naturalistes , qui remontent jusqu’à l’école de Cos ,
(i) V ojez 1 ouvrage de M. Minvielle (chez Rnnuît , 1774) t oà il prouvé que ces acrimonies ont paru suspectes il y a long-temps.
et qui firent de la nature un être particulier , veillant à la conservation du corps. Les animistes qui se retrouvent parmi les derniers galénistes , les sthaliens surtout, ont fixé et mérité notre attention ; comme les plus éloignés de tout soupçon de matérialisme , et de ces puériles et vains systèmes asclépiadiens , épicuriens , enfans d’une imagination détraquée et libertine. L^etude de 1 ame , les notions morales , nietapliysiques , tliéolo— giques et révélées sur sa spiritualité, et son influx dans les opérations animales, et dans les efïets des passions, nous ont servi de guide et de fondemens en bien des points. Trop heureux de pouvoir nous appuyer sur des dogmes aussi généralement avoués des sages , et auxquels la pratique et l’exercice journalier de notre art ramènent à tout moment! Mêlant donc et combinant les faits et les assertions avérées dans chaque secte , dans chaque opinion principale , dans chaque parti , nous avons tâché d’arriver à une suite de principes propres à expliquer les phénomènes de la vie , et à faire un corps de doctrine suivi , sur l’état de la santé et celui des maladies. « Nous avons essaye d’imiter l’abeille qui com- » pose son miel des sucs combinés de différentes fleurs (T) ». Telle fut de bonne heure notre manière de traiter les matières de notre art : elle est la meme depuis trente ans , et surtout « soumise à » nos maîtres, à nos égaux, dont nous n’avons cessé de respecter » les décisions, en admirant ceux qui peuvent répandre des agré- » mens sur ce qu’ils écrivent, et en demandant toujours grâce » 230ur notre foiblesse (2) ». Nous avons tenté de nous faire lire et entendre , pour nous instruire nous-mêmes , et non pour endoctriner les autres.
(i) Essais sur l’iiistoire des eaux du Béaru et du Bigorre , 1746.
{é)îbid.