‹ Œuvres complètes de Bordeu (volume 2)Chapitre 7 sur 25 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES MÉDECINS ANTΓSYStÉMATIQUES , PYRRHONIENS, PRATICIENS.

l." Bon mot d’Ipkicrate , général des Athéniens , qui fait entendre ce que c'est que les médecins anti-sjstématicjues ^ les sectes nommées éclectique et pneumatique ^ Archigene , Are-iée , les pyrrhoniens ; on accuse mal à propos qatelques iné- ^cins d'être pjrrhoniens.

« Tétois dogmatique *à vingt ans, observateur à trente - à î> quarante je fus empirique ^ je n’ai point de système à cinquante » . Ainsi parloit un médecin qui passoit sa vie dans l’étude de l’art. La matière que je traite exige d’abord quelques éclaircissemens sur cette déclaration d’un homme instruit.

Je dois expliquer ce que j’entends par les médecins que je place dans cette quatrième classe : on ne poiirroit sans cela juger du poids que doit avoir la voix de cette espèce de médecins au sujet de l’inoculation.

Jphicrate , général des Athéniens , fut un jour vivement pressé par un orateur sous les yeux de l’aréopage. « Qu’es-tu , disoit ie » rheteur , pour oser faire le vain ? Es-tu soldat , es-tu cavalier , » es-tu capitaine , es-tu ingénieur, es-tu espion, pionnier? » « Je » ne suis rien de tout cela , répondit Iphicrate ; mais je suis celui qui commande aux autres ».

Si on demandoit à un médecin de ceux dont il est question , êtes-vous empirique ? êtes-vous dogmatique? êtes-vous observateur , anatomiste , chimiste ? je ne suis rien de tout cela , répondroit-il • mais je suis de ceux qui jugent tous les autres.

Cet exemple indique ce qu’on doit entendre par un médecin praticien ou anti-systématique • ceux qui connoîtront la nature de la médecine et son histoire , ne prendront point cette classe de médecins pour un être de raison ; je montrerai bientôt de quelle utilité elle a toujours été dans la société.

Les anciens ont parlé d’une secte de médecine nommée éclectique ou choisissante , dont ils prétendent qu’Archigène fut l’inventeur y Archigène vivoit vers le deuxième siècle de l’Église , et exerça la medecine à Rome avec beaucoup de réputation : il se distingua dans la connoissance du pouls j fatigué sans doute des disputes perpétuelles entre les dogmatiques , les empiriques et les méthodistes , il voulut les mettre d’accord , et devint , pour ainsi dire , leur conciliateur.

Je ne puis croire qu’il ait été le premier à tacher d’accorder tous les partis , ou essayé de choisir le meilleur de chaque secte ; certainement Hippocrate, Galien, et quelques méthodistes, de même que Asclépiade et une foule d’autres , doivent , à certains

SUR L’HISTOIRE DE LA MÉDECINE. 6i5

égards, être mis dans la classe des conciliateurs ou des éclectiques.

On pourroit aussi les placer dans celle des mixtes qui firent pourtant une petite secte particulière , de même que ceux qu^on appela pneumatiques ou spirituels : ces derniers attribuoient les phénomènes de la santé et des maladies à certains corps invisibles et singulièrement affinés, connus en ces temps-là sous les noms d^esprits , dénomination qui s’est conservée , même depuis qu’on a exactement défini les bornes de l’esprit et de la matière.

Le Clerc a le premier découvert dans les ouvrages d’Aretée que ce médecin étoit attaché à la secte des pneumatiques. H j a toute apparence qu’il vivoit vers le second siècle de l’Lglise ; il étoit Cappadocien. Ses ouvrages , estimés des connoisseurs , prouvent qu’il étoit fort instruit sur toutes les parties de l’art. Le goût qu’il montre pour la saignée est très-favorable aux amateurs de ce remède. Il est même à craindre qu’Aretée n’ait été un peu trop loin à cet égard.

Ï1 semble s’être laissé emporter à des raisonnemens pris dans le fonds de la doctrine des dogmatiques , avec laquelle la secte des pneumatiques fraternisoit. Comment imaginer, par exemple, que la lèpre peut , ainsi qu’Aretée paroît s’en être flatté , être guérie par les saignées réitérées?

Quoi qu’il en soit, ce médecin parle souvent des esprits, comme étant la cause de la plupart des phénomènes dans le corps. Hippocrate avoit aussi dit bien des choses sur les esprits. Galien , Fernel et beaucoup de modernes en ont parlé de même.

On sait combien il y a eu de dis|)utes au sujet des esprits animaux , dont la matière électrique a pris la place en dernier lieu. Toutes ces idées ressemblent beaucoup à celles des pneumatiques , de même que celles sur la chaleur qu’on trouve éparses dans les ouvrages des anciens et dans ceux des modernes. Willis , médecin anglois , est un de ceux qui a donné le plus de besogne aux esprits | il joue un grand rôle parmi les pneumatiques de notre siècle.

Faut-il mettre dans la classe des anti- systématiques dont il est question les médecins pyrrhoniens ou sceptiques? Est-il possible ([u’il y ait des médecins de cette espèce? On entend dire tous les jours que tel et tel ne croient point à la médecine ; je ne vois point sur quel fondement on peut avancer de pareilles imputations : fju’on en charge quelques philosophes^ par exemple, ceux qui' peuvent penser comme Montagne écrivoit , à la bonne heure ; mais il ne faut pas hasarder ces reproches sur des médecins que rien ne pourroit obliger de cacher leur pyrrhonisme , s’ils en étoieiit en effet imbus.

Ceux qui sèment sourdement ces bruits contre leurs confrères ne prennent pas garde, premièrement, qu’ils exposent la certitude des principes de l’art; chacun peut conclure que s’il est vrai que des médecins puissent eux-mêmes parvenir à être persuadés du peu de fond qu’on doit faire sur ces principes , il faut qu’ils soient en effet bien frêles et bien aventurés.

En second lieu, ceux qui veulent faire passer leurs confrères ' pour des sceptiques , font, sans s’en douter, un raisonnement dont

KEGHERCHES

faussefe ti ecliappe point aux jeux les moins clairvoyans^ ils accusent leurs confrères 4e ne pas croire ce qu’ils font profession ne cioire eux-memes , ou ce qu’ils croient réellement en médecine.

^ Gela ne \eut point dire que ceux qu on taxe de pyrrhonisme n aient point leurs principes à eux , puisqu’il y en a de dilTérens en medecine ; puisque la raison et les lois accordent à chaque médecin la liberté de penser ce qui lui semble le plus probable

sur la nature de sa p>rofession.

II n en est donc aucun qui puisse dire d’un de ses confrères qu’il ne croit point à la médecine. S’il en étoit autrement j cliacjne médecin seroit en droit d accuser de pyrrhonisme tout ceux qui ont d’antres jpimcipes que les siens : ainsi tout ce que peut avancer un médecin sur la façon de penser d’un de ses confrères se réduit à ceci:

I ne pense pas comme moi , je ne pense pas comme lui ; et l’autre peut en dire autant de son côté.

Encore une fois, il n’y a dans le métier que nous exerçons que tres-peu de dogmes fixés et déterminés par la religion j il y en a jpeut-etre trop peu sur lesquels les lois aient prononcé de manière a.gener la croyance ou la manière de pratiquer d’un particulier.

II passercit pour fou et non pour pyrrlionien ÿ il devroit etre dénoncé^ à la justice comme coupable s’il afiichoit l’incrédulité sur

des vérités palpables , évidentes , consacrées par la religion et par la justice

Mais tandis qu’il se contiendra dans des bornes sages et où il puisse se défendre par la raison , ou par l’autorité de quelque grand personnage sur des matières indécises et dans lesquelles on ])eut soutenir le pour et le contre , il ne pourra point être taxé de pyrrhonisme : cette imputation ne sera qu’injurieuse , et, pour ainsi dire , une sorte d’appât pour surprendre les esprits foibles.

§. II. Les pj''?TJioniens peuvent-ils pratiquer la médecine ? Il n est ni inutile ni dangereux d^éxam.iner la certitude de la médecine : propos de quelques médecins modernes qui semblent favoriser le pjxrhonisme : les pjTrhoniens ne pourraient être défavorables à V inoculation.

Je demande s’il seroit possible qu’un pyrrlionien exerçât ou pratiquât la medecine ? Un homme qui prétendroit connoître la valeur des principes de l’art et qui les rédiiiroit à des choses d’usage généralement adoptées sans fondement, pourrait-il, en partant de cette façon de penser, pratiquer la médecine , voir des malades , leur conseiller de prendre médecine, de se faire saigner ou de se baigner ?

Cette façon d’agir sans principes fixes , si elle étoit possible , ne seroit-elle pas préférable aux disputes vives et trop souvent réité-, rées qui se sont élevées entre les diverses sectes et les divers sec-, taires de médecine?

Vaut-il mieux pour un médecin qui vent prendre un parti sur une matière de l’art , de suivre l’autorité ou la pluralité des voix , ou bien les lumières de sa raison et de sa propre expérienee ?

On demandoit à un médecin s’il pensoit que la médecine , ses

[ sectes , ses dogmes oppose's , la grande quantité d’épreuves aux- ■ quelles elle a donné lieu n’avoient pas produit autant de mal que de bien à l’espèce humaine ? Il répondit qu’un médecin ne pouvoit faire de pareilles questions , et que ceux qui les faisoient I n’étoient pas en état d’en entendre la réponse.

Je ne pense point qu’il puisse y avoir de médecin vraiment I pyi rlionien • je crois certaines matières de physique beaucoup plus i susceptibles des arguties des pyrrhoniens que celles de la vraie I médecine • je la regarde comme étant fort à l’abri des coups de i ces philosophes qui bouleversèrent tout sans rien édifier.

Je ne crois point qu’un pyrrhonien puisse faire autre chose en 1 médecine que se faire plaindre de ceux qui la cultivent avec soin ^

: à moins qu’il ne voulût se faire traiter. C’est ainsi qu’un médecin , ancien donne une leçon bien parlante à un philosophe grand I sophiste , et qui nioit la possibilité du mouvement. Ce philosophe j fit une chute et se luxa l’épaule * il est impossible que votre épaule ! soit luxée , lui dit le médecin , puisqu’il eût fallu un mouvement i l^our opérer cette luxation.

Je suis assuré , pour l’avoir éprouvé par ma propre expérience ,

I que ceux qui crient le plus contre nous sont des plus pressés à : chercher dans notre art un soulagement qu’ils ne trouvent pas I ailleurs ÿ et cela doit nous suffire.

Mais je suis bien éloigné de croire que la diversité d’opinions l dans notre profession , et même les disputes , pour ainsi dire ,

: îiiétaphysiques sur le degré de certitude de nos principes puissent ! être nuisibles^ au contraire, je les crois très-utiles.

En vain me diroit-on que la gravité de la médecine ne corn- : porte pas de pareilles disputes, et que c’est l’avilir que de l’analyser avec si peu de ménagement 3 je ne pense pas de même ^ je î ne crains point qu’on ébranle ses principes et ses dogrnes en les soumettant au jugement de la multitude et en les examinant de toutes les façons possibles * elle ne peut que gagner à cet examen.

Un médecin disoit à un de ses confrères « qu’il avoit changé de I î> pratiques quatre ou cinq fois en sa vie » , <« et moi de méthode » , répondit l’autre.

Coazet , médeçin de Toulouse , fit un discours public dans lequel il avança « que, dans les maladies ordinaires , les gardes-malades ' » en savoient autant que les médecins, et que dans les extraor- < 3> dinaires les médecins n’en savoient pas plus que les gardes- I i) malades. »

J’ai ouï Didier, professeur de Montpellier, disant à plusieurs : médecins, dont j’étois du nombre , « qu’il travailloit un ouvrage » dans lequel il vouloit faire l’aveu et une sorte d’amende hono- 3> rable de toutes les fautes qu’il avoit faites en médecine. »

Silva disoit « que nous sommes des aveugles qui marchons â » lâtons comme les quinze-vingts. »

Tout cela ne me fait point peur, et je crois pouvoir assurer que notre art eût résisté aux atteintes de Bayle et de ses pareils. Pline, Montaigne et quelques autres philosophes ne nous ont pas plus ébranlés que Pétrarque et que Molière.

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Il n’est ancun de nous qui n’eut vivement désiré pouvoir guérir Jean-Jacques Rousseau, et lui donner autant de santé qu’en avoit son Eiiiile , en lui ôtant pourtant les principes de ce même Emile , avec lesquels une bonne santé ne pourroit être de durée parmi les hommes.

Tout cela ne sert qu’à distinguer les vrais médecins de ceux qui ne le sont point ^ ceux-ci toujours tremblans , toujours inquiets , et sur le point d’honneur au sujet de leur art, ne voient point combien ses racines sont profondes dans le cœur des hommes ^ combien la médecine est dans la nature , et combien il seroit inutile d’essayer de la détruire : ils ne voient pas qu’il ne faut pas la confondre avec les rêveries de mille cerveaux creux qui ont Infecté notre état , et sur lesquelles on peut s’égayer.

S’il étoit quelque chose qui put nuire à la médecine , il me semble que ce ne pourroit être que la roideur et la dureté des médecins , s’ils l’étendoient également sur toutes les parties et sur toutes les décisions de l’art : cette roideur montreroit une logique très-mauvaise et très-dangereuse.

Pouvons-nous cacher que nos principes ne sont pas aussi assurés que ceux des géomètres? Et qu’avons-nous de plus à faire auprès de nos malades et de tous les hommes , que de leur montrer ce qui nous paroît le plus raisonnable , le plus utile ! Ne nous engageons pas plus avant ; évitons de nous faire tyranniser en promettant plus que nous ne pouvons tenir : ne désirons point de tromper le monde ; mais tâchons de le guérir.

Le médecin qui disoit qu’il avoit changé de méthode quatre ou cinq fois en sa vie pouvoit parler vrai • il n’est pas surprenant que l’âge et la pratique développent de nouvelles idées.

Goazet pouvoit dans son discours avoir pour principal objet de simplifier la médecine , ce qui fut le vœu de tous les grands médecins ; il pouvoit avoir en vue de démasquer certains médecins qu’il n’est pas mal de faire connoître.

Didier auroit écrit des choses fort utiles s’il eut tenu sa parole. On peut assurer qu’en général les médecins oublient trop aisément les malheurs qui leur sont arrivés. Je ne sais quelle fatalité nous conduit toujours , malgré nous , à nous rappeler et à nous grossir le nombre des malades que nous avons guéris.

Silva exprimoit en homme d’esprit ce qu’il vouloit faire entendre : mais tout cela n’est pas du pyrrhonisme.

Est-il quelque profession purement humaine dont les fondemens soient plus certains dans la pratique que ceux de la nôtre? Ecoutons donc patiemment les pyrrhoniens éplucher les vérités de la médecine^ profitons des bons avis qu’ils peuvent nous donner; ils paroissent faits pour purifier les sciences et les purger de toutes leurs vanités : soyons assurés qu’ils viendront toujours à se diriger jiiar nos décisions tout comme le peuple qui ne raisonne point.

Si le problème sur l’inoculation leur étoit confié , il y a tout lieu de croire que , puisqu’il faut se déterminer pour ou contre l’inoculation , ils concluroient à en demander la tolérance , ne fut -ce que parce que également indécis sur tous les partis à

prendre, tons les partis leur sont égaux • mais venons à des médecins plus utiles et plus à notre portée.

ÎIÎ. Des vrais praticiens de Paris et des provinces : leur logique : leurs systèmes au lit des malades. Dumoulin connoissoit une espece de petite-vérole mortelle par elle-niêine : un praticien doit tolérer V inoculation.

Que ne puis-je nommer plusieurs médecins vivans parmi nous ,

■ que je voudrois imiter, et que je regarde comme les sages de l’art ! s éiralement éloignés de tout excès et de toute secte , iis sont ton- : jours prêts à recevoir les expériences des empiriques , les oliseri votions détaillées des naturistes, et les raisonnemens évidens des

dogmatiques.

■ Utiles à l’état et aux particuliers, iis supportent tout le fardeau I de la médecine^ leurs mœurs, leur conduite, leur doctrine les 1 rendent les consolateurs et les vrais amis des malades : ils veillent

il ^ t, •

I sur la patrie et les sujets du roi par des travaux suivis et que i n’iii-tcr rompt point l’éclat des passions ni le bruit des dissensions.

Ils sont les pères du peuple qui les honore , les consolateurs I des grands qui respectent leur vertu , les protecteurs des pauvres,

I et les confidens des riches qui font un bon usage de leurs richesses;

( la ressource des orphelins et de ces malheureux forcés de cacher 5 leur misère et leurs maladies ; ils portent partout la confiance et 5 la paix.

Ils cormoissent les ressources de l’art et jugent ceux des artistes trop célèbres accablés des faveurs ou des dédains de la fortune et de la renommée, et qui ne peuvent jouir dans le tumulte d’une vie agitée, du repos qu’exige l’exercice de la médecine. Tels sont les praticiens répandus dans Paris et dans nos provinces : voilà la vraie souche des médecins , et voilà les vrais éclectiques , nos modèles et nos maîtres.

On apprend parmi etix , Cjui ne raisonnent qu’auprès des mas lades , non point à disserter longuement ni à critiquer avec aigreur, non point à faire des essais ni à cacher des remèdes; i mais on apprend à connoître , à suivre, à traiter le mieux qu’il ! est possible les maladies. Ici l’empirisme est consulté avec can- I deur toutes les ^is que le dogme manque ; les observations sont

On y juge que les raisonnemens trop guindés ne guérissent de ' rien ; que le grand nombre de drogues est au moins inutile ; que les deux tiers des remèdes vantés par les diverses sectes sont indifférons , et même nuisibles ; que cependant il faut quelquefois : essayer des plus singuliers; que la nature a besoin d’être aidée et . que le plus souvent on l’aide à très-peu de frais; que, lorsque les I accidens sont graves et que la maladie va mal , il est prudent et sage d’avoir recours à des remèdes extraordinaires ; qu’enfin le : génie de la nation , de la ville , de la famille et du malade qu’on traite doivent être ménagés et respectés.

On y rit également du théoricien qui lorgne au microscope les

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dernières petites fibrilles du corps, qui mesure la force du cœur et des artères, qui juge du degré de ténacité des diverses parties du sang J du dogmatique qui disserte avec sa persuasive et impérieuse gravité^ de l’observateur timide qui n’ose rien tenter, qui croit déranger le cours d’une maladie même avec une infusion de fleurs cordiales , comme si tous les remèdes bouleversoient la marche fixe et immuable de la nature ^ on y rit de l’empirique qui , lorsqu’il a épuisé ses recettes ordinaires, accourt avec ses amulettes et ses topiques , ses cataplasmes et ses gouttes.

Mânes de nos célèbres sectaires, ouvrages volumineux de nos doctes professeurs, brillans théoriciens, ardens réformateurs de notre art, les praticiens vous jugent journellement auprès du lit des malades : eux seuls coiinoissent à certains égards le fort et le foible de vos travaux.

Je crois que ces praticiens sages auxquels je rends ici l’hommage qui leur est du , conviennent à l’égard de la petite-vérole que si pour l’ordinaire elle obéit à leurs remèdes , et s’ils la traitent souvent avec succès , ils la trouvent aussi quelquefois terrible , opiniâtre , orageuse , irré'ductible , mortelle.

Dumoulin disoit qu’il y a une espèce de petite-vérole qui n a pas besoin de médecin , une autre que les médecins guérissent , et une troisième qui est entièrement incurable. Dumoulin n’oublioit point qu’il avoit quelquefois été surpris par cette maladie traître et perfide.

il n’y a sans doute aucun praticien assez déraisonnable sur ce point pour oublier les malheurs qui peuvent lui être arrivés au sujet de cette maladie. En faut-il davantage pour faire souhaiter à ces médecins que l’inoculation puisse prendre faveur? Ne sere>ient-ils pas dans le cas de faire des reproches terribles aux ennemis de l’inoculation dans toutes les occasions oh ils rencontreroient des petites-véroles mortelles?

Les praticiens les plus expérimentes ne sont pas de meme avis sur le traitement général de la petite-vérole * on sait que les uns veulent rafraîchir, et les autres prétendent qu’il faut échauffer ^ il faudroit donc qu’un médecin praticien pour rejeter l’inoculation et traiter la petite-vérole suivant son opinicÿi particulière , eut le courage , d’un côté , de ne faire aucun cas de Eopinion contraire à la sienne , et de l’autre , de résister aux prétentions des inoculateurs.

Il faudroit qu’il aimât mieux traiter un malade suivant un système condamné par des praticiens comme lui , que d’essayer de l’inoculation en faveur de laquelle le système des empiriques, celui des théoriciens et des observateurs se réunissent, et que l’expérience de nos voisins paroît approuver.

Qu’un praticien réponde exactement, et suivant ses principes, k l’exemple que je lui propose ici , et je consens à condamner l’inoculation sans la connoître. Voilà un malade qui vient de mourir sans aucun secours d’une apoplexie sanguine ; en voilà un autre qui meurt d’une pleurésie sans avoir été saigné , malgré un très-y iolent point de côté, beaucoup de fièvre et de chaleur

SUR L’mSTOIRE DE LA MÉDECINE. Car

un troisième qui étoit en convalescence , et qui au lieu de prendre médecine , mange , et meurt d’une indigestion.

Je demande à un praticien s’il ne croit pas qu’une saignée faite la veille ou le jour de l’attaque eut sauvé l’apoplectique ^ s’il n’est pas persuadé que le pleurétique ne seroit pas mort s’il eut été saigné , et s’il n’est pas certain que le convalescent seroit encore en vie, s’il eut été purgé au lieu de manger.

Au moins il n’est pas dor<teux que le praticien ne fit saigner l’apoplectique et ne le fît vomir ^ il feroit de même saigner le pleurétique , et il purgeroit le convalescent plutôt que de le laisser manger; il auroit, pour procéder ainsi, ses raisons fondées sur sa théorie et sur ce qu’il auroit observé ; toutes ses décisions portent et doivent porter sur cette double base.

Appliquons ces exemples à celui d’un malade qui vient de mourir de la petite-vérole ; c’est à ce moment terrible que j’interroge un praticien : croyez-vous que ce malade fût mort aujourd’hui s’il eut été inoculé , au lieu d’avoir la petite-vérole sans inoculation ? Eussiez-vous désiré , le voyant expirer la victime d’une maladie dont vous ne l’avez point guéri, qu’il eût été inoculé? Parlez; c’est la justice qui vous interroge auprès de ce corps que vous n’avez pu arracher à la mort.

Pourquoi eussiez-vous souhaité que l’apoplectique, le pleurétique et le malade mort d’une indigestion eussent été traités autrement qu’ils ne l’ont été? parce, dites-vous sans doute, que l’expérience démontre et la raison dicte qu’on sauve la vie à des personnes attaquées de ces maladies , en les saignant et les purgeant. Eh bien ! l’expérience démontre qu’on inocule sans danger de mort, et la raison dicte que cela doit être ainsi.

Prenez garde de vous trop avancer , pour vous sauver de la gêne à laquelle cet argument doit voust mettre; n’allez pas faîr$ des réponses imprudentes : elles pourroient ébranler les raisons sur lesquelles vous vous déterminez à faire des remèdes à un apo- })lectique et à un pleurétique , et à désapprouver ceux qui n’en fcroient point.

On pourroit en elTet raisonner contre ces médecins que vous adoptez comme vous raisonneriez contre l’inoculation si vous vouliez la combattre , en demeurant cependant attaché aux principes , à la théorie et à la pratique qui ont fait votre réputation.

5. IV. Cas dans lesquels la tolérance de V inoculation paroti né-^ cessaire : épidémie funeste à Montpellier en 1744 • Barhei’-^ rac , médecin de Montpellier ; Sjdenham , médecin anglois.

Je ne puis quitter mes praticiens , qui sont les principaux témoins et les acteurs principaux de toutes ces choses de détail , sans leur remettre encore sous les yeux des exemples frappans qu’ils ont vus tout comme moi.

Les femmes grosses ; il y a à trembler pour la mère et pour Fenfant lorsqu’il est question de la petite-vérole.

Les femmes en couches : que d’exemples funestes sur cet article I Les jeunes femmes pcndaiil la première année de leur mariage ,

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au sortir du couvent pour entrer dans le monde , ou elles ciiangent de vie et prennent la petite-vérole.

Des jeunes gens qui viennent de finir leur académie ou leurs études, et qui sont livrés à eux-mêmes. Des enfans uniques, le seul espoir d’une famillé.

Les petites-véroles épidémiques : elles font périr une quantité prodigieuse d’enfans , même dans des lieux où la petite-vérole est ordinairement fort bénigne^ ou pour le plus favorable, elles sont mortelles dans les premiers qui en sont atteints , parce que , disoit Sydenham , le médecin n’a pas eu le temps de connoître la nature de la maladie à laquelle il a affaire.

Par quelle fatalité un praticien attaché , comme il doit l’être , aux père et mère qui ont confiance en lui , s’opposeroit-il à l’inoculation d’une jeune fille? Est-ce pour l’immoler tranquillement à la petite-vérole lorsqu’elle sera mariée , lorsqu’elle sera enceinte , lorsqu’elle sera en couches?

Pourquoi s’opposeroit-il à l’inoculation de ce jeune homme qui entre dans le monde? Est-ce pour se donner le cruel spectacle de voir une famille éteinte? Seroit-elle éteinte cette famille si on eut inoculé ce jeune homme avant l’âge de puberté? Cette jeune mère et l’enfant étoiilfé dans son sein seroient-ils morts si la mère eut été inoculée dans son couvent?

J’ai vu mourir à Montpellier plus de deux mille enfans de la petite-vérole en 1744 1745- Cette maladie connue à Montpel-

lier, comme dans tout le reste de la Gascogne, sous le nom de picotte , n’est le plus souvent pour les enfans qu’une très-forte incommodité sans danger de mort ; mais ceux qu’elle a enlevés pendant l’épidémie de 1744 seroient-ils tous morts s’ils eussent été inoculés ?

Quelqu’un dira sans doute que tous ces exemples le conduiroient à adopter l’inoculation s’il étoit certain qu’on n’est plus sujet à la petite-vérole lorsqu’on l’a eue par l’inoculation. Mais ce n’est pas là la question que je traite , et elle ne peut l’être que lorsque l’inoculation sera permise } ce n’est que par des exemples qu’on peut décider si la petite-vérolë revient ou non après l’inoculation : il faut donc pouvoir recueillir ces exemples , et par conséquent il faut tolérer l’inoculation.

Or, je ne parle ici que de cette tolérance pour laquelle je désire^ et j’espère la protection des praticiens qui n’ont d’autre passion ni d’autre étude que celle d’être utiles chacun à leurs amis , à leurs compatriotes et à tous les hommes.

C’est de ce désir dominant que dépend , à mon avis, le zèle des praticiens dans l’exercice de la profession. Lui seul peut les soutenir contre les désagrémens infinis attachés à cet exercice • et voilà sous quel point de vue Virgile n’avoit pas tort de traiter la médecine d’art muet ou de peu d’éclat. Elle est en effet , entre les mains des praticiens , moins brillante , moins tumultueuse que bien d’autres professions; mais elle est journellement utile ^ elle fait l’appui des familles ; elle porte la confiance jusqu’au fond des cœurs : les hommes dénués de cet appui nécessaire flottei'oient

dans de perpétuelles incertitudes et au gré de mille vaines passions.

Heureux les états , heureuses les villes qui comptent parmi leurs concitoyens des médecins de cette espèce ! J’en fais une classe à part à la tête desquels je placerais , parmi les modernes , Barbeirac y médecin de Montpellier; et Sydenham, médecin anglois.'

Ces deux honnêtes et sages praticiens vivaient en même temps et dans le dernier siècle^ on a dit qu’ils se ressemhloient par leurs physionomies autant que par leurs moeurs douces , honnêtes , simples , et pleines de candeur : ils étoient l’un et l’autre gentilshommes , et avaient apporté dans l’exercice de leur profession , qu’ils faiscient par goût et non par nécessité , la noblesse de leur extraction.

Ils surent l’un et l’autre réduire la médecine à sa plus grande simplicité, et en saisir, pour ainsi dire, le plus pur esprit an milieu des querelles et des factions excitées par l’ardeur des chimistes et les curieuses recherches des théoriciens. Ils aperçurent le vide de toutes les discussions scholastiques. Ils ne furent point professeurs, par conséquent ils furent plus à l’abri du ton qu’on prend dans les écoles.

On ne peut sans doute les mettre au rang des génies supérieurs et distingués qui ont fait fleurir la médecine 3 mais ils occupent le premier rang parmi les médecins du second ordre , qui est assurément le plus utile. Ils n’étoient pas savans , au contraire^ mais ils étoient sages 3 ce qui vaut beaucoup mieux pour l’exercice journalier de l’art.

Leur esprit semble avoir été formé d’une étincelle de celui fl’llippocrate , avec quelque mélange de celui d’Asclépiade , un peu de ressemblance avec celui de Vanhelmont , non sans quelque légère teinture de la physique des modernes.

Leur doctrine fut un composé de toutes les sectes dont îe^ couleurs trop fortes étoient adoucies par le mélange. Semblables à l’abeille , ils composoient leur miel du sucre choisi sur toutes les fleurs.

On dit que Boerhaave ôtoit toujours son chapeau en parlant de Sydenham, pour lequel il étoit pénétré de vénération. Chirac se glorifioit d’être le disciple*de Barbeirac. L’Angleterre nomma Sydenham son Hippocrate , et l’école de Montpellier prétend que Barbeirac dispute à Chirac le titre d’Hippocrate françois.

L’école de Paris n’eut point d’égal à opposer à Barbeirac ; celle de Montpellier eut besoin de ce médecin de même que de Rivière, professeur très-distingué de cette faculté , parce que Fernel et Duret avoient, un siècle^ auparavant , fait pencher la balance du côté de l’école de Paris. Les Leméri , les Geoffroi et autres grands hommes de Paris, furent plus savans, plus érudits, plus lettrés que Barbeirac et Sydenham ’ mais l’heureux* génie de ces derniers les conduisit mieux au but que la science des autres.

Baglivi, médecin de grande réputation en Italie, légitime disciple d’Hippocrate et de Duret, plus grand à bien des égards qoe Sydenham et Barbeirac, à peu près ses contemporains, h’atteiguiî pas au point de perfection auquel ils arrivèrent; il s’égara et

se laissa emporter après l’honneur de la decouverte de Faction des libres.

Heccjuet , docteur de Paris , et très-connu par ses écrits , s’égara encore plus que Baglivi • il se perdit dans un labyrinthe de raisonneinens et de petites discussions trop légères même pour les élèves de Fart. Bellini, médecin italien, fut à peu près dans le même cas.

Ne pourroit-on pas avancer que Solano , médecin espagnol , eut quelque ressemblance avec Barbeirac et Sydenham? Ses découvertes sur le pouls ont déjà excité quelque mouvement; ses observations ont paru aussi paradoxes que celles de Sydenham sur la petite-vérole.

Nos successeurs jugeront tous ces procès : ils nous jugeront tous tant que nous sommes. Puissent-ils suivre à jamais les traces des Sydenham , des Barbeirac , et de Solano , sur lesquels je vois que beaucoup de nos contemporains se modèlent !

Il me semble même qu’il y en a qui donnent un peu dans l’excès. On vous dit que Sy4enham et Barbeirac n’étoient pas savans , non plus que le bon-homme Solano ; qu’ils manquoient de ce brillant qui caractérise tant de célèbres médecins; on conclut de là qu’il faut bien se garder de trop étudier et de trop savoir.

Eh bien ! soit : é(;udions peu , ne sachons pas grand’chose; mais est-ce là la voie de devenir bon médecin? Si cela est, brûlons nos livres , détruisons nos facultés , retournons à l’empirisme de nos pères.

On aura beau me contrarier là-dessus , je le dirai comme je le pense , je crois entrevoir que les praticiens ont la plupart un penchant plus ou moins décidé pour l’empirisme. Cette secte absorbera toutes les autres ; mais il faut espérer que la nature produira de temps en temps un génie , un réformateur, un Hippocrate , un Asclépiade , un Vanhelmont , un Stahl , un Fernel , un Chirac ; les écoliers de ces hommes rares perpétueront la race des Sydenham et des Babeirac.

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