‹ Œuvres complètes de BordeuChapitre 71 sur 96 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Du pouls «d’irritation compliqué avec le pouls critique.

Le pouls di irritation n’est pas toujours funeste , ou pour mieux dire , il ne l’est que par sa durée y s’il ne subsiste que pendant le premier temps des maladies , qui est plus ou moins long , selon la nature et le degré de ces mêmes maladies , si le pouls se développe ensuite , et qu’il n’y ait point de marques dé irritation pendant le temps du développement, cet état est ordinairement peu à craindre ; c’est celui qu’on trouve dans beaucoup de maladies qui guérissent «ssez bien. Le pouls dé irritation devient , au contraire , fort dangereux , à mesure qu’en s’étendant au-delà du premier temps des maladies , il empêche la coction et les évacuations critiques ^ on ne peut guère s’attendre alors qu’à des événemens fâcheux.

Ce même pouls dé irritation peut cependant subsister pendant tous les temps d’une maladie , sans être au point d’apporter un obstacle invincible aux mouvemens des crises , et aux changemens qui les précèdent : c’est alors que se compliquent entre eux le pouls critique et le non critique.

On voit aisément que les maladies dans lesquelles se trouve cette complication , doivent être d’un événement douteux , et

fp) Hipp. Apîlor. 2 secL i.

qu’il faut juger de leur terminaison , selon que le pouls critique ou le non critique 2)révalent plus ou moins l’un sur l’autre.

Voici à peu près la marche du pouls dans cette complica^ îion: il esX serré , convulsif àB.ns deux ou trois ou plusieurs pulsations^ développé , même excréteur dans quelques autres, et quelquefois la convulsion se fait sentir assez évidemment dans les mêmes pulsations qui paroissent se développer , ou qui annoncent quelque évacuation critique ^ mais il arrive aussi que quand le pouls cowu/^zy^subsiste éminemment pendant tous les temps d’une maladie , ce pouls change tout d’un coup , et ne se montre presque que sous l’apparence du pouls naturel , ou de quelques espèces de pouls critique , qui ne se soutiennent point pendant un certain temps 'j alors la maladie est très-dangereuse.

Ce phénomène ne doit être attribué qu’à un affaissement mortel qui commence à se faire dans quelque partie du corps. Le pouls èé irritation n’en existe pas moins dans le fond en ce moment ; c’est le dernier et le plus fâcheux degré de sa complication avec le pouls critique. Examinons ici un point fort important.

Les médecins ont été de tout temps fort partagés sur la vérité et l’application de ces fameux apophtegmes d’Hippocrate , par lesquels il subordonne absolument les vues de l’art aux mouvemens de la nature 5 il dit en plusieurs endroits , qu’zZ faut que le médecin suive la nature , et porte ses vues précisément au même but quelle ; que le médecin nest que le ministre de la nature , et que c’est elle qui guérit les maladies.

Ceux qui, parmi les anciens et les modernes, ont été contraires à la décision d’Hippocrate , ont prétendu qu’il étoit dangereux de se fier à la nature ^ que par conséquent il faut éviter les crises les empêcher , ou chercher à les déterminer suivant qu on le trouve convenable : il faut , continiienUils , diriger la nature, et regarder toujours la fevre et les autres maladies comme un état directement opposé au principe vital. " <

Les partisans de cette opinion accorderoient tout au plus , à ceux d’Hippocrate , que les incommodités légères , les maladies simples et bénignes , peuvent guérir aussi bien par le secours de la nature que par celui de l’art : mais dans les maladies graves et compliquées , oii les forces de la nature paroissent totalement déconcertées , puisqu’il n’y a aucune marque de coction , convient-il que les vues du médecin demeurent subordonnées à des mouvemens critiques qui n’existent point et qu’on ne voit pas? Vodà le point de la difficulté , et en même temps la plus grande objection qu’on puisse faire contre les opinions d’Hippocrate.

Il faut convenir que ceux qui suivroient aveuglément ces opi- . nions , auroient de la peine à se bien tirer de cette difficulté , et de plusieurs autres que les partisans de l’opinion contraire seroient en état de leur opposer ^ ils n’auroient certainement pas pour eux le grand nombre de malades , qui sont persuadés qu’on ne peut guérir que par les remèdes , non plus que les médecins , qui ont pour principe d’évaluer par le raisonnement la nature et la marche des maladies , ainsi que l’action des remèdes.

Voici les principales raisons par lesquelles les partisans crHip-* ^M>craie s’assurent dans leur façon de penser. Ils avancent d’abord , , d’après Hippocrate meme, qu'il y a des maladies aiguës mortelles* l^ar elles-mêmes , et au-dessus de toute espèce de secours^ qu’il y f il a de tout aussi fâcheuses parmi les chroniques , dans lesquelles ; êtes remèdes , si peu effectifs qu’ils soient , ne peuvent qu’accourcir la vie , ou diminuer les forces inutilement : ces maladies mortelles . et incurables, sont celles dont Hippocrate a dit qu’i7 ne faut pas‘ entreprendre de les traiter , parce quelles sont au-dessus des forces de V art (i) • aveu qui valut à Hippocrate et à ses partisans cette ëpigramme d’Asclëpiade , qui appeloit la médecine ancienne méditation sur la mort.

Ils disent ensuite qu’il y a des maladies dans lesquelles les symptômes paroissent effrayans , quoiqu’ils ne soient au fond que des efforts victorieux de la nature : c’est ainsi que les redoublemens qui précèdent les crises sont toujours fort considérables (2). Ce seroit une erreur funeste que de prendre ces efforts salutaires , qui annoncent la guérison , pour des symptômes auxquels il faudrait apporter de prompts remèdes.

Ils ajoutent enfin que les maladies dans lesquelles les remèdes semblent suivis des effets qu’on en doit attendre , ne sont pas pour cela soustraites aux efforts critiques de la nature ; un purgatif ou un émétique n’agissent jamais aussi parfaitement que lorsque la nature est disposée à les seconder; s’ils sont donnés hors de ce îemps-là , ils sont toujours nuisibles , ou tout au moins inutiles ou indifjérens (3).

L’attention d’un médecin se réduiroit donc , suivant Hippocrate, à bien distinguer les maladies mortelles par elles-mêmes, d’avec celles qui ne le sont point ; celles-ci comportent seules l’usage des remèdes , placés dans les dispositions favorables , formées et indiquées par les mouvernens critiques de la nature : c’est donc , suivant ce système , au médecin à savoir discerner dans les maladies graves quels sont les symptômes qui annoncent les efforts heureux de la nature, afin d’en profiter, au lieu de les craindre mal à propos : il faut s’attacher à connoître les voies que la nature tend à se frayer, et à les suivre par une méthode convenable de traitement; il faut aussi prendre garde de ne pas multiplier les remèdes dans les cas oii il ne seroit nécessaire que d’en employer un petit nombre.

C’est d’après ces raisons qu’un commentateur d’Hippocrate (4) a prétendu que « pour que les phénomènes des crises , presque » effacés , paroissent de nouveau sur notre horizon , il faut que la >» médecine revienne à ses anciens usages , libre du joug chimé- » rique et fabuleux des inventions humaines. Si on apprenoit à » révérer la nature , à l’observer scrupuleusement , à ne la point » traverser dans ses opérations, et à ne point interrompre ses

(i) Liv. de î’art.

(■>4 Vfipp. Aplioi’. i3 , secl. 2. .

(3) Voye;: cîiapitre XXILP/, aa sujet des remèdes indifférens.

(4) IIec(|nel , Aphor. 33 , sect. 2^

SUR LE POULS. 33i

M moiiyemens , mais à les suivre sans les pervertir , on verroit oe » nouveau paroîlre les crises , et les miracles qu’elles produisent , « que l’ancienne médecine a tant célébrés ».

Mais de pareilles réflexions peuvent-elles satisfaire ou convaincre un médecin qui a vu guérir d’anciennes dyssenteries par quelques prises d’ipécacuanîia , d’anciennes douleurs de tête par une saignée au pied , des cracliemens de sang pa.r des saignées ou des émétiques , le scorbut par des remèdes appropriés , etc. ? Ces maladies , et tant d’autres c]ui , livrées à elles-mêmes , ne guériroient au moins que très-rarement , on les voit céder promptement à des remèdes appropriés.

IN’est-il pas naturel , diroit ce médecin , de juger de la puissance de l’art par de pareils effets? et ne doit-on pas croire qu’au moyen des 'remèdes bien appliqués , il est possible d’emporter de même la plupart des maladies dans leur naissance? ne voit-on pas que presque tous lessympiômes graves ne sont fâcheux qu’autant Cju’ils nuisent aux fonctions des viscères? et quelle que soit la disposition du corps , doit-il y avoir d’indication plus grande que celle d’écarter des obstacles aussi pernicieux?

On n’a exposé ici ces deux opinions que pour avoir lieu de faire remarquer les avantages qu’elles pourroient tirer de l’histoire du pouls.

Les partisans des idées des anciens, fondés sur le pouls critique peuvent dire qu’à moins qu’une maladie ne soit mortelle par ellemême , auquel cas tout secours de l’art est inutile , il doit se faire nécessairement quelque effort critique dans un certain temps de la maladie ; que c’est alors qu’on peut employer avec succès des secours appropriés si on les juge nécessaires , ou laisser faire la nature , si on a lieu de croire , par la présence d’un pouls critique bien déclaré , que la crise puisse se terminer heureusement par elle-même.

Les partisans de l’opinion contraire ne manqueront pas d’alléguer que toute maladie n’est qu’un état irritation , toujours subsistant dans les parties affectées , et toujours remarquable dans le pouls , quels que soient les changemens qui lui arrivent ^ or, cet état di irritation ne cessant de menacer le principe de la vie , il ne doit y avoir rien de plus pressé que de chercher à détruire , ou au moins à détourner une disposition aussi dangereuse. Si la maladie se trouve insurmontable par elle-même , on a du moins la consolation d’y avoir opposé les secours possibles * s’il en est autrement , on ne sauroit douter que les effets des remèdes renouvelés à propos , ne prennent sur la cause de la maladie , et ne facilitent l’action des organes.

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