‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 115 sur 149 · LUC EXT · texte numérisé non relu

LUC EXT

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LXXIIIe JOURNÉE. 483

et qui ne seroit ravi en admiration de voir tout l'état de votre Eglise, depuis sa première origine jusqu'à la consommation des siècles, si clairement renfermé (a), prédit et promis dans deux lignes de votre Evangile! Que reste-t-il, à Seigneur, sinon que nous vous priions de remplir la chaire de saint Pierre de dignes sujets, de leur ouvrir les yeux pour entendre le grand mystére de Dieu sur le siége qu'ils occupent? Faites, Seigneur, qu'à travers la pompe et le faste qui les environnent, ils considèrent le fond qui les soutient: qu'ils songent toujours que leur vraie gloire est de succéder à un pêcheur : que la nacelle où ils sont portés et dontils tiennent le gouvernail, seroit couverte de flots et abimée par la tempête sans les promesses faites à Pierre : et que devant confirmer leurs frères dans la foi, ils les doivent aussi affermir dans la règle de la discipline.

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LXXIIF JOURNÉE.

Soin de Jésus pour les apôtres. Il est mis au rang des scélérats. Luc., xxu, 35, 36; Marc., xv, 28.

Et il leur dit : « Quand je vous ai envoyés sans sac, sans bourse, sans chaussure, vous a-t-il manqué quelque chose? — hien, Seigneur. — Mais maintenant, que celui qui a un sac ou une bourse les prenne, et que celui qui n'en a point vende sa robe pour acheter une épée !. »

Rien ne vous a manqué. Tel a été le soin du Sauveur : il n'a pas voulu que ses disciples aient manqué de rien. Mais quoi! n'ont-ils pas été dans le besoin ? Qu'étoit-ce done que d'être réduits à rompre des épis dans leurs mains pour se nourrir? N'étoit-ce pas là une assez pressante nécessité ? Jésus-Christ ne dit pas qu'ils n'aient jamais souffert, jamais été dans le besoin; mais

-il dit que jamais ils n'ont manqué absolument et qu'ils ont été bientôt secourus : non que Jésus-Christ ait fait des miracles pour

1 Luc XXII, 35, 26.

(a) Var. : Expliqué.

cela; car nous ne lisons pas qu'il ait multiplié les pains plus de deux fois en faveur de tout un grand peuple, et la conduite de sa famille alloit par des voies plus naturelles. Apprenons donc à nous fier à cette conduite douce et imperceptible de Jésus-Christ, par laquelle au milieu des besoins et des souffrances il conserve pourtant aux siens les provisions nécessaires.

La suite du discours fait voir l'attention qu'avoit le Sauveur à accomplir les prophéties. C'en étoit une bien particulière, que le Christ düt être mis au rang des scélérats !, et elle devoit être parfaitement accomplie, lorsqu'il fut crucifié entre deux voleurs. Mais c’étoit un préparatoire, qu'il parüt comme un voleur se défendre contre les ministres de la justice : — « Vous étes venus à moi, dit-il, comme à un voleur, me prendre avec force ?. » —Ón le représentoit donc comme un homme dont la violence étoit à craindre, et qu'il falloit attaquer avec armes. Il étoit du dessein de Dieu et de l'ordre des prophéties, qu'il parüt environné de gens de main et qui usassent de l'épée pour le sauver. On sait pourtant ce qu'il fit pour réparer cette violence des siens, et il suffit aujourd'hui de considérer comme il falloit qu'il y eüt quelque sorte de fondement à la calomnie qu'on devoit faire contre lui.

Ne nous étonnons donc pas, lorsque par la secrète disposition de la divine Providence il se trouve dans notre vie quelque chose qui affoiblisse notre gloire et qui donne lieu àla médisance. Dieu saura en tirer sa gloire, pourvu que nous soyons sans faute, et que nous subissions avec soumission ce qu'il ordonne. « Il faut, dit-il, que tout s'accomplisse; et ce qui est écrit de moi, tire à sa fin *. » Ainsi les choses alloient s'accomplissant peu à peu et l'une après l’autre. On lui dit qu'il y avoit deux épées dans la compagnie : il le savoit bien ; mais il vouloit qu'il füt marqué qu'il n'y arrivoit rien par hasard dans sa passion. Il répondit : « C'est assez *;» et après avoir tout accompli et donné tous ses ordres, avant que d'aller selon sa coutume dans le jardin des Olives, il commenca son dernier adieu et ses dernieres instructions que nous allons voir dans saint Jean.

! Marc., xv, 28. — ? Matth., xxv1, 55. — 9 Luc., xxii, 37, 38. — ^ Ibid., 39.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LXXIVe JOURNÉE. 485

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LXXIV* JOURNÉE

Glorification de Jésus. Joan., xm, 31, 32.

« Maintenant, » remarquez la circonstance : maintenant que la fin approche; que le perfide disciple qui a machiné ma mort est parti pour exécuter ce complot, qu’il le conclut et que je vais être livré à mes ennemis pour souffrir de leur violence les dernières extrémités : « Maintenant le Fils de l'homme va étre glorifié ! : » mais ce n'est pas là, poursuit-il, à quoi je m'arréte : la gloire de Dieu fait tout mon objet; «et Dieu va être glorifié en lui» par son obéissance, par son sacrifice le plus parfait qui fut jamais et d'un mérite infini. Sa justice, sa vérité, sa miséricorde va éclater dans la rémission des péchés, dans la peine que j'en porterai, dans l'expiation que j'en ferai par mon sang. Ma doctrine va étre confirmée par ma mort : je tirerai tout à moi, et je retournerai à la gloire que j'ai eue dès l'éternité auprès de mon Père.

« Si Dieu est glorifié en lui, ille glorifiera en lui-même, et il ne tardera pas à le glorifier ?. » Car ceux en qui Dieu est glorifié par leur obéissance et leurs humiliations, il ne manque pas de les glorifier et de les glorifier en lui-même : et il ne tardera pas à les glorifier : à plus forte raison glorifiera-t-il son Fils bien-aimé, qui ne respire que la gloire de son Pére, et par là a mérité que son Pére songeát à la sienne et sans tarder.

Que de gloire! mais considérons d'oü elle vient et dans quelles cireonstances Jésus-Christ en parle. C'est au moment que Judas part pour aller consommer son crime, et livrer son Maitre au dernier supplice : c'est done du plus grand de tous les crimes que doit naître cette gloire de Dieu la plus grande qui fut jamais : c'est des plus grandes extrémités oü Jésus püt étre poussé que sortira sa plus grande gloire. Chrétien, ne perds pas courage, lorsque le crime et les injustices abondent : Dieu ne permettroit jamais le mal, s'il n'étoit puissant pour en tirer le bien, et un

1 Joan., xit, 31. — ? Ibid., 32.

plus grand bien : et lorsque l'iniquité abonde le plus, c'est alors qu'il trouve moyen d'aceroitre sa gloire. Ne perds pas courage nón plus, quand tu es livré à tes ennemis et aux plus terribles angoisses : c’est encoré de cette source que doit naitre ta grande gloire et la grande gloire de Dieu, à laquelle tu dois étre plus sensible qu'à la tienne.

Chrétiens, membres de Jésus, apprenez d’où vient la gloire à votre Chef: c'est ainsi qu'elle doit aussi se répandre sur les membres. « Quand je suis foible, dit saint Paul, c’est alors que je suis puissant !: » quand je suis méprisé, c'est alors que je dois étre glorifié en Dieu : non point dans les hommes ni dans le monde qui n'est rien, mais en Dieu oü est la gloire, parce qu'en lui est la vérité.

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LXXV* JOURNÉE

Commandement de l'amour. Joan., xiu, 1, 33-35.

Lisez avec attention les versets 13, 14, 15, et entrez dans les sentimens de la tendresse du Sauveur.

« Mes petits enfans ? : » souvenez-vous de cette parole da Sauveur. «Ayant toujours aimé les siens, il les aima jusqu'à la fin ?. » Et maintenant il va ramasser toute sa tendresse, pour leur donner le précepte de la charité fraternelle. Car pour établir cette loi d'amour, il vouloit faire ressentir à ses disciples des entrailles toutes pénétrées de tendresse. « Mes petits enfans: » il ne les avoit jamais appelés de cette sorte: jamais il ne les avoit nommés ses enfans : et pour dire quelque chose de plus tendre : « Mes petits enfans, » dit-il, comme s'il eût dit : Voici le temps que je vais vous enfanter : j'ai été toute ma vie dans les douleurs de l'enfantement ; mais voiei les derniers efforts et les derniers cris par lesquels vous allez naître : « Mes petits enfans. » Ecoutez donc cette parole paternelle : «Je serai encore avec vous un peu de temps : » profitez. done de ce temps pour entendre mes dernières volontés. « Vous.

! I1 Cor., xir, 10. — ? Joan., xii, 33 et seq. — 3 Ibid. 1.

me chercherez : » viendra le temps que vous rachèteriez de beaucoup la consolation d'entendre ma parole; et comme j'ai dit aux Juifs: « Vous ne pouvez pas venir où je vais, je vous le dis aussi présentement : » profitez donc encore un coup du temps que j'ai à être avec vous : car « je m'en vais en un lieu où vous ne pouvez pas venir, » ainsi que j'ai dit aux Juifs. Avec ce préparatif et cette démonstration d'une tendresse particulière, où en veut-il enfin venir? Ecoutons, profitons, croyons.

«Je vous donne un commandement nouveau, de vous aimer les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous devez aussi vous entre-aimer les uns les autres !. » Pourquoi est-ce un commandement nouveau? Parce que l'esprit de la loi nouvelle, c'est d'agir avec amour, et non pas avec crainte : parce qu’encore que le précepte de la charité fraternelle soit dans l'Ancien Testament, il n'avoit jamais été si bien expliqué que dans le Nouveau; et sur cela vous pouvez voir le chapitre x de saint Luc, où Jésus- Christ explique et décide que tous les hommes sont notre prochain , et qu'il n'y a plus d'étranger pour nous : depuis le verset 29 jusqu'au 37. En troisième lieu ce commandement est nouveau, parce que Jésus-Christ y ajoute cette circonstance importante , de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés : il nous a prévenus par son amour, lorsque nous ne songions pas à lui : il est venu à nous le premier : il ne se rebute point par nos infidélités, par nos ingratitudes : il nous aime pour nous rendre saints, pour nous rendre heureux, sans intérét, car il n'a pas besoin de nous ni de nos services, avec un amour qui coule de source et ne s'est jamais rebuté. « Allez done, et faites de méme ?. »

Pourquoi vois-je parmi vous des haines bizarres, des oppositions dhumeur à humeur et de personne à personne, des inimitiés, des jalousies, de l'aigreur, de l'emportement , des répugnances cachées? Est-ce en cette sorte que Jésus-Christ nous a aimés? Mais pourquoi vois-je d'un autre côté des flatteries , des complaisances ou excessives ou fausses? Est-ce ainsi que Jésus- Christ nous a aimés? Et pourquoi vois-je parmi vous des liaisons particulières , des partis et des cabales les uns contre les autres ?

1 Joan., Xii, 34, — ? Luc. x, 31.

Est-ce ainsi que Jésus-Christ nous a aimés? Mais pourquoi avancer ou reculer les personnes selon l'inclination que vous avez pour elles? Est-ce ainsi que Jésus-Christ nous a aimés ? Il a témoigné plus d'inclination , si l'on ose parler de cette sorte, pour saint Jean : « c’étoit le disciple que Jésus aimoit; » mais cette inclination , qu'étoit-ce autre chose, selon la tradition des saints docteurs, qu'un amour particulier pour la chasteté virginale qu'il avoit trouvée et qu'il conserva en saint Jean? Et pour venir aux autres qualités de ce bien-aimé disciple, l'amour qu'il avoit pour lui, qu'étoit-ce autre chose que l'amour de la bonté, de la douceur , de la simplicité, de la candeur, de la cordialité, de la tendresse, de la contemplation, par lesquelles il avoit une convenance particulière avec son Maitre? Aimez donc en cette sorte. Et cet amour particulier dont il honora saint Jean, lui fit-il avoir de lindulgence pour lui, quand il avoit tort? Et l'empécha-t-il de lui dire aussi bien qu'à son frère saint Jacques : « Vous ne savez ce que vous demandez ! ; » et dans une autre occasion : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes ?? » Faites donc de méme. Mais sa tendresse lui fit-elle préférer saint Jean aux autres? N'est-ce pas Pierre qu'il mit à la tête du collége apostolique et de toute l'Eglise? A la fin il confia à saint Jean sa sainte Mére : qui convenoit davantage avec elle, comme avec lui, par toutes les qualités que nous avons vues, et en particulier par la virginité? Il s'agissoit de sa famille, de son domestique; et il préfère saint Jean, qui outre les autres choses que nous avons vues, étoit encore son proche parent. Aimez donc de méme : ayez les égards que le sang demande, mais réglez le fond de vos affections par la vertu. Et jusqu'où est-ce que Jésus a porté son amour? Jusqu'à donner sa vie pour ceux qu'il aimoit. Ne doutez pas qu'il n'y ait des occasions où vous en devez faire autant pour votre frère : « Aimez comme j'ai aimé : » voilà mon nouveau précepte : le modèle de votre amour, c'est le mien. Ecoutez, « mes petits enfans : » faites comme moi.

Mais voici le dernier mot qui presse plus que tous les autres : «En cela tous connoitront que vous êtes mes disciples, si vous vous 1 Matth., xx, 22, — ? Luc., 1x, 55,

aimez mutuellement !. » Voilà le caractère de chrétien et de disciple de Jésus-Christ. Qui renonce à la charité renonce à la foi, abjure le christianisme, sort de l'école de Jésus-Christ, c'est-à-dire de son Eglise. Tremblez done, cœurs endurcis ; tremblez , insensibles; tremblez, vous tous dont les aversions sont implacables, les inimitiés irréconciliables : vous n'étes plus disciples de Jésus- Christ, vous n'étes plus chrétiens; vous renoncez à votre baptéme. Voyez l'Eglise naissante : « Un cœur et une ame : tout commun : et ils étoient tous unanimement assemblés dans la galerie de Salomon ? : » sans dissension : sans envie : sans intérêt : rendant le bien pour le mal : « Et tout le peuple les admiroit *. » Et on disoit : Voilà les disciples de Jésus : c'étoit là leur caractère particulier : l'envie, l'intérét, la haine règnent dans tout le reste des hommes : l'innocent troupeau de Jésus ne connoissoit point ces maux. Mon Sauveur, où sont vos disciples maintenant? où est la charité? où est l'amour fraternel? Qu'il est rare! Aussi avezvous dit que « le temps viendroit, que les scandales , que l'iniquité abonderoit, que la charité seroit refroidie dansla multitude *; » et que, « quand vous viendriez sur la terre, à peine y trouveriez-vous de la foi ?, » de cette foi animée de la charité. Pleurons, mes freres, pleurons la charité refroidie : refroidie dans la multitude, dans la plupart de ceux qui se disent chrétiens, mais refroidie en nous-mêmes. Réchauffons-la : venons à Jésus : écoutons avec tendresse son dernier discours, avec tendresse ce qu'il dit si tendrement : la charité fraternelle nous devient recommandable par ces raisons, par la tendresse avec laquelle Jésus- Christ nous la recommande, par le temps qu'il choisit pour nous la recommander, par le modèle qu'il nous donne de la charité fraternelle en sa personne, par le caractère de chrétien qu'il attache à cette divine vertu. Soyons disciples de Jésus-Christ, soyons chrétiens, c'est-à-dire aimons nos fréres : et comment? « Comme Jésus-Christ nous a aimés. » À ces mots il se tut; et nous laissa à goûter ce nouveau commandement de la loi de grace. 1 Joan., xitt, 35. — ? Act, 1v, 32; v, 12.— 5 Act. 11, 12; v, 13.— * Matth., xxiv, 12. — 5 Luc., XVIII, 8.

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LXXVF JOURNÉE.

Présomption et chute de saint Pierre. Joan., xnr, 33 et seq.

Comme Jésus-Christ se fut tu, saint Pierre frappé de cette parole: « Vous me chercherez ; et ainsi que j'ai dit aux Juifs , vous ne pouvez pas venir où je vas ! :» car elle paroissoit rude et il sembloit les avoir rangés avec les Juifs, qui ne croyoient point à sa parole; frappé donc de ce discours , il dit au Sauveur : « Seigneur, où allez-vous? » Et Jésus lui dit : « Vous ne pouvez maintenant me suivre où je vas, mais vous me suivrez après ?. » Jésus console ses apôtres.en la personne de Pierre, et leur donne espérance de le suivre un jour où il alloit. Mais il leur déclare en méme temps qu'ils ne le pouvoient pas encore. Et Pierre, dont le zèle n'étoit pas content de cette explication, lui répondit tout ému: « Pourquoi ne puis-je pas vous suivre maintenant? » Il entendit bien que son Maitre alloit à la mort, et il ajouta : « Je donnerai ma vie pour vous. Vous donnerez votre vie pour moi? Le coq ne chantera point que vous ne m'ayez renié trois fois ?. »

La faute , la grande faute, la cause de son reniement, de son crime, et déjà peut-être un terrible commencement de ce crime, c'est que Jésus-Christ lui disant : « Vous ne pouvez pas, » au lieu de reconnoitre son impuissance et de lui dire : Il est vrai, Seigneur; je ne le puis : je devrois bien le sentir et me connoitre mieux moi-même; mais je veux du moins vous en croire, m'humilier devant vous et confesser , non pas ma foiblesse, mais mon impuissance. Mais vous qui étes tout-puissant, aidez-moi : donnez-moi la force. Au lieu donc de répondre ainsi et de dire comme il avoit dit autrefois avec les autres apótres : «Seigneur, augmentez - moi la foi *, » rendez-la forté, rendez-la ardente, rendez-la toute-puissante; ou avec cet autre : « Je crois, aidez mon incrédulité *; » en un mot au lieu de s'humilier et de prier, il s'éléve contre Jésus-Christ; et avec une témérité pitoyable, mais punis-

1 di XI, 33. — ? Ibid,, 36. — 8 Ibid., 31, 38. — * Luc., xviz, 5, — 5 Marc. Ix, 3; I

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR , LXXVI* JOURNÉE. 491. sable, il dit qu'il peut à celui qui sait tout et qui lui dit qu'il ne peut pas.

Quand Jésus demande à Pierre par trois fois : « M'aimez-vous, m'aimez-vous, m'aimez- vous plus que ceux-ci? » il sut bien lui dire : « Seigneur, vous savez tout ; vous savez que je vous aime! ; » il devoit done dire ici : Seigneur, vous savez tout : vous savez ce que je puis mieux que moi-méme : aidez-moi donc, afin que je puisse ce que je vous promets de faire.

Faute d'avoir fait cette réponse, il tombe d'une maniére déplorable; mais plutót il est déjà tombé bien bas, faute de la faire : car ilest tombé dans la présomption ; faute qui mérite qu'on soit livré à tous les crimes , et qui en effet livra saint Pierre au reniement par trois fois.

O mon Dieu, qui ne trembleroit, qui nese défieroit de soi-même, qui ne reconnoitroit humblement son impuissance? Avouons-la : n'attendons pas que Notre-Seigneur nous dise : « Tu ne peux pas : » prévenons sa face par la confession ? de notre impuissance, de peur qu'il ne nous la fasse connoitre par notre chute.

Mais encore, qu'est-ce qui trompe saint Pierre? (Qu'est-ce qui le trompe , sinon cette aveugle estime qu'on a de soi-même, qui nous fait croire que nous pouvons ce que nous ne pouvons pas?

Mais enfin qu'est-ce qui fait croire à saint Pierre qu'il pouvoit ce qu'il ne pouvoit pas, si ce n'est qu'il le vouloit, et qu'il eroyoit avoir son pouvoir dans sa volonté ?

En effet, en cette occasion qu'étoit-ce que pouvoir, sinon vouloir? Il ne s'agissoit pas de suivre Jésus-Christ par les pas du corps : il s'agissoit dele suivre par une ferme résolution de mourir pour lui: et cette ferme résolution , qu'est-ce autre chose qu'un vouloir? Ainsi saint Pierre qui le vouloit et le vouloit sincèrement, car il n'avoit pas dessein de tromper son Maitre; et le vouloit ardemment à ce qu'il lui sembloit, et en vérité, car il étoit en effet tout plein de ferveur et il aimoit Jésus-Christ jusqu'à vouloir mourir aveé lui s'il étoit besoin, croyoit (4) qu’il le pouvoit, parce qu'il le vouloit de cette sorte.

1 Joan., XXI, 15-17. — ? Psal. xciv, 2, (a) Var. : Et il croyoit.

Il ne savoit pas ce que c'étoit que la volonté de l'homme. Car en effet, quandil s'agit de prendre la résolution de marcher aprèsJésus- Christ, de l'imiter , de le suivre, pouvoir c'est vouloir; mais c'est vouloir fortement, c'est vouloir invinciblement, c'est avoir une volonté à l'épreuve de tous les périls et capable d'affronter la mort.

La volonté de saint Pierre n'en étoit pas encore à ce degré : et c'est pourquoi Jésus-Christ lui dit qu'il ne pouvoit, parce qu'il ne vouloit pas encore assez : et lui, au lieu de sentir qu'une volonté foible ne peut rien et qu'elle cesse pour ainsi parler d'étre volonté dans une tentation qui la passe, disoit hardiment qu'il pouvoit tout ce qu'il sentoit qu'il vouloit, et qu'il vouloit avec force jusqu'à un certain point, mais non pas jusqu'au point qu'il falloit pour accomplir sa promesse. C'est pourquoi Jésus lui disoit, non pas simplement : « Vous ne pouvez pas, » mais, « vous ne pouvez pas me suivre maintenant ; » et il ajoutoit : « Vous me suivrez un jour ! : » qui étoit lui dire, comme dit saint Augustin ? : Vous ne le pouvez pas encore, parce que votre volonté est foible; mais vous le pourrez , quand vous aurez recu une volonté assez forte.

Saint Pierre étoit juste; car Jésus-Christ lui avoit dit comme aux autres : « Et vous, vous êtes purs, mais non pas tous *, » en n'exceptant que Judas. Mais sa justice tenoit encore beaucoup de cette justice de la loi, qui croit qu'il n'y a rien qu'à vouloir et qu'à faire, sans songer par qui on veut et par qui on fait. Saint Pierre vouloit; mais il ne vouloit pas assez fortement ; et il devoit avoir entendu que ce commencement de bonne volonté ne lui venoit pas de lui-même, mais de Dieu. S'il l’eût entendu, s'il l'eüt cru aussi vivement qu'il falloit, il auroit commencé par confesser que le peu qu'il pouvoit venoit de la grace : et que par conséquent pour pouvoir beaucoup , il falloit encore que la grace donnât ce pouvoir, c'est-à-dire qu'elle fortifiàt sa volonté foible et qu'elle lui en inspiràt une si forte, que toute crainte cédàt à sa puissance. Alors donc il auroit dit, non pas : Je puis ; non pas : Je voudrai ; non pas : J'irai, mais : Seigneur, aidez ma foiblesse; faites-moi vouloir de cette manière, à qui rien n'est impossible. Je veux déjà en quelque facon, et c'est un effet de votre grace : à vous la gloire

1 Joan., X111, 36, — ? Tract. in Joan. LXVI, n. 1. — ? Joan., xui, 10.

de ce foible et tel quel commencement de bonne volonté; mais achevez votre ouvrage : mettez-y la dernière main : vous qui avez commencé , achevez. Car vous seul pouvez achever en nous ce que vous seul vous y pouvez commencer de bien. « Celui qui a commencé en vous la bonne œuvre, y mettra la perfection *. »

Saint Pierre ne connoissoit pas encore parfaitement cette justice qui est la justice chrétienne, qui veut faire (car on n'est pas juste parce qu'on écoute, mais parce qu'on fait), mais qui songe par qui on fait et qui a continuellement recours à la grace. Cet apótre « étoit zélé » à la vérité « mais non pas encore selon la science, » parce que voulant établir sa propre justice et « ne connoissant pas encore que la véritable justice est celle qui vient de la grace, » il ne «s’étoit pas assujetti à la justice de Dieu ?. » Voilà ce que dit un autre apôtre, et c'est ainsi qu'il explique la justiee chrétienne. Saint Pierre ne l'avoit pas encore assez entendu. Ainsi étant juste, mais non encore parfaitement de la justice qui est en Jésus-Christ, c'est-à-dire de cette justice qui rapporte entièrement à Dieu tout ce qu'elle a de bien; zélé à la vérité, mais non pas encore comme il falloit : que lui sert ce foible commencement de vertu et de justice, sinon à présumer, à l'engager, àl'égarer, à le mener au lieu où il devoit renier, au lieu où sa justice et sa fidélité fit un si horrible naufrage?

Vraiment le Sage a raison de dire : « Bienheureux l'homme qui est toujours en crainte?, » qui se craint toujours lui-même! Si saint Pierre eüt eu cette crainte, il n'auroit pas présumé de ses forces : il n'auroit pas suivi Jésus-Christ dans la maison de Caïphe : car personne ne le lui avoit ordonné , et rien ne lui demandoit cette action téméraire, si ce n'étoit sa présomption. Il auroit craint, il auroit prié : sa foi se seroit fortifiée, et il se seroit rendu capable de résister à la crainte de la mort. Mais il va, croyant tout pouvoir; il s'expose volontairement à un péril trop grand pour sa foiblesse : son zèle le trompe : son amour le trompe. Quoi! un faux zèle, un faux amour? Non, il n'étoit pas tout à fait faux; car il étoit vraiment juste, ainsi que nous l'avons vu : ilaimoit donc véritablement : il aimoit méme beaucoup ; mais

1 philipp., 1, 6. — ? Rom., x, 2, 3. — ? Prov,, xxvii, 14.

non pas encore assez pour ce qu'il vouloit entreprendre : il n'avoit done qu'à se tenir dans ses bornes, et demander humblement et persévéramment la perfection de cet amour. Mais au lieu de remercier, au lieu de prier, il présume : il n'entend pas encore la vérité de cette parole que son Maitre lui dira bientót : « Sans moi vous ne pouvez rien !. » Son propre zèle, sa propre vertu tourne en poison à sa présomption et lui sert de nourriture ; et il lui est si important de se bien connoitre et d'entendre qu'il ne peut rien de lui-même, que Jésus-Christ permet qu'il l'apprenne par sa chute.

Hélas ! hélas! pauvre cœur humain, qui ne te connois pas toiméme, à qui ta propre vertu, je dis méme la véritable, devient un piége, l'appát et la pâture de l'orgueil! Viens t'instruire par l'exemple d'un si grand apôtre : il présume : il s'engage : il renie : une servante fait trembler cet intrépide, qui se vantoit de ne rien craindre. Ce n'est pas assez pour rompre l'enchantement de son amour-propre, de renier une fois : il faut qu'il renie jusqu'à trois, et encore avec jurement, avec blasphème, avec exécration. Il le faut : qu'est-ce à dire, il le faut? Est-ce qu'il est poussé au crime? À Dieu ne plaise! il a présumé de lui-même : il est livré à luiméme. Pour lui ouvrir les yeux et lui faire sentir son mal, qu'il ne veut pas voir, il faut qu'il tombe, et son erreur est si grande qu'il n'en peut revenir que par là.

Jésus le regarde : il se réveille : il se retire : il commence à sentir qu'il ne falloit point aller au lieu d’où il ne peut se retirer irop tôt. Hélas! s'il y demeuroit, il renieroit peut-être encore. Mais quoi! Ne pleure-t-il pas sincèrement son péché? Sans doute; mais la partie la plus essentielle de la pénitence, c'est de sortir du péril, c'est de le fuir : autrement on tombe encore; et faute d'avoir profité de sa chute, on tombe sans ressource : on n'en reléve jamais.

Et voyez la foiblesse du cœur humain! Pierre pleure; mais voici pour lui une autre épreuve : le scandale de la croix. On lui vient dire comme aux autres que Jésus-Christ étoit ressuscité; et comme eux il est incrédule, quoique ceux qui lui venoient annoncer la résurrection de Jésus-Christ ne fissent que lui raconter

! Joan., xv, 5.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR , LXXVIe JOURNÉE. 495

l'aceomplissement de ce qu'il avoit dit lui-même à ses disciples, et à Pierre méme. Autre chute déplorable : autre preuve de l'infirmité humaine. Jésus-Christ nous instruit par ses exemples , et ne craint point d'étaler au monde toute la foiblesse de ses disciples et du chef de son Eglise, afin de nous apprendre à trembler, à être humbles. Et aprés sa résurrection, il parle encore à saint Pierre et lui demande : «Pierre, m'aimes-tu !? » Comme s'il eût dit : « Prends bien garde : » sonde bien ton cœur : tu as cru pouvoir ce que tu ne pouvois pas: pense donc bien si tu m'aimes : et à la troisième fois il le met encore à une plus grande épreuve : « M'aimes-tu plus que ceux-ci : » plus que tous les autres apótres ? Et Pierre lui répondit, comme on vient de voir : « Seigneur, vous savez tout : vous savez que je vous aime ?:» et il disoit vrai. Car Jésus récompensa son amour, et lui confia ses brebis et ses agneaux, et les grands et les petits de son troupeau; et le crut si élevé au-dessus de tous ses apôtres, qu'il le mit à leur tête et à la téte de tout le troupeau, de toute l'Eglise. Il semble done que son amour étoit alors àla perfection. Peut-étre done qu'il pouvoit alors suivre Jésus-Christ jusqu'à la mort? Non : connois ici, chrétien, par combien de degrés d'amour il faut parvenir à ce grand et parfait amour : à cet amour dont Jésus-Christ nous dira bientôt « qu'il n'y en a point de plus grand, et qui nous fait donner notre vie pour nos amis?. » Saint Pierre avec cet amour, qui lui a mérité sur ses fréres les apótres une si éminente prérogative, n'en est pas encore à ce point. Et qui oseroit le dire , si Jésus-Christ ne l'avoit dit le premier? « Je vous enverrai , dit-il, le Saint-Esprit* : mais vous : » vous : à qui parle-t-il? A ses apóires sans doute, parmi lesquels étoit saint Pierre: « vous donc demeurez dans la ville : » renfermez-vous dans le cénacle pour prier : et ne sortez pas, « jusqu'à ce que vous soyez revétus de la vertu d'en haut‘. » De quoi donc avoient-ils besoin? De vertu, de force, de puissance, pour étre capables de précher sans crainte l'Evangile et de goûter la joie de souffrir pour Jésus-Christ. Voilà de quoi ils avoient besoin : tous, et saint Pierre comme les autres,

1 Joan., XXI, 15. — ? [bid., 11. — 9 Joan., XV, 43. — 5 Joan., XVI, 1. — 5 Luc., XXIV, 49, 91

avoient besoin, par-dessus la foi et par-dessus l'amour qu'ils avoient déjà, de recevoir une vertu, une puissance d'en haut. Elle vint cette vertu, et le Saint-Esprit descendit : les voilà forts : Pierre ne craint plus : Pierre est pierre , c'est-à-dire un rocher contre qui se brisent tous les flots: et comment? Par la nouvelle vertu qui lui est venue d'en haut. Marche, Pierre : dis hardiment que tu suivras Jésus-Christ jusqu'à la mort. Tu le peux : et voici le temps que le Sauveur avoit marqué : « Tu ne peux me suivre à présent, mais après tu le pourras '. » Voilà ce temps arrivé : parlez, Pierre : allez à la téte du troupeau attaquer le monde, subjuguer le monde : vous avez expérimenté votre impuissance : vous avez connu la grace : vous l'avez recue : vous n'avez plus rien à craindre : vous pouvez tout.

Recueillons-nous un moment sous les yeux de Dieu : rentrons en nous-mêmes par une profonde connoissance de notre impuissance : confessons que nous ne pouvons rien sans Jésus-Christ. Ne nous fions point à notre ardeur, à notre zèle, à ces agréables transports de piété qui nous paroissent sinceres, qui le sont peutétre, mais non encore assez forts: ne nous exposons pas volontairement aux tentations, aux périls, à ce commerce, aux dangereuses compagnies du monde : ne disons plus: Je ferai, je puis, car c'est là ce qui a trompé saint Pierre; disons : Seigneur, aidez-moi : soutenez mon impuissance : donnez-moi la force : et s’il faut dire: Je puis, que ce soit comme saint Paul: « Je puis tout en celui qui me forlifie ?. »

LXVIE JOURNÉE.

Préparation à l'intelligence des plus hautes vérités par la soumission et par une sainte frayeur.

Lisez le chapitre xiv; vous y trouverez des profondeurs à faire trembler. Seigneur, j'en suis effrayé : ceux qui ne les sentent pas, n'entendent pas. Profitez de ce que vous entendez : adorez ce que 1 Joan., xim, 36, — 2 Philipp., 1v, 13. :

vous n'entendez pas, c’est une grande lecon. Voulez-vous être aidé par quelque pieuse explication des paroles de Jésus-Christ, aidez-vous vous-même : cherchez vous-même, demandez au grand Père de famille qu'il vous donne votre pain ; prenez toujours ce qu'il vous donnera par lui-même, et soyez disposé à recevoir ce qu'il vous donnera par ses ministres. Accoutumez-vous à cet exercice : c'est ainsi qu'on vient à entendre : les difficultés s'aplanissent peu à peu : quand elles demeureroient, que vous importe ? Ce n'est pas la curiosité que vous voulez satisfaire : vous voulez bien ignorer ce que Jésus-Christ ne vous veut pas découvrir. Tout ce que vous trouverez clair, c'est ce qu'il vous dit, c’est par là qu'il vous parle : et lorsque vous n'entendez pas , il vous parle d'une autre manière ; il vous dit : Crois : adore : humilie-toi : désire : cherche : heureux, soit que tu trouves, soit que Dieu réserve cette grace à un autre temps, puisqu'en attendant tu te soumets ; qui est plus que d'avoir trouvé et d'entendre, puisque c'est le principe pour entendre, et que c'est déjà entendre ce qu'il y a de meilleur.

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LXX VIII JOURNÉE

Confiance en Jésus-Christ notre intercesseur. Ibid,

« Que votre cœur ne se trouble pas, » qu'il ne craigne rien : «il y a plusieurs demeures dans la maison de mon, Père : je m'en vais vous préparer la place '. »

Les temps de trouble arrivoient : c'étoit l'heure dela puissance des ténèbres : les apôtres étoient déjà comme au milieu de ces troubles : Jésus-Christ leur avoit déclaré qu'il alloit étre trahi, et - par l'un d'eux : il avoit désigné le traître à quelques-uns , et ils lavoient vu partir de la table et de la maison : il venoit de leur dire le dernier adieu : « Mes petits enfans, je m'en vais et je ne serai plus avec vous? : » il leur faisoit voir la violence de ses ennemis prête à éclater : sa sainte cene ne leur avoit remis devant 1 Joan., XIV, 4, 2. — ? Joan., xi, 33.

les yeux que du sang répandu et un corps livré : etla tentation étoit tout ensemble et si terrible et si proche , que Pierre , le plus fervent, le plus hardi, le pius favorisé d'eux tous, y devoit succomber jusqu'à renoncer à son Maitre, et cela dans la nuit méme où ils alloient entrer. En cet état, il n'y avoit rien de plus nécessaire que de les précautionner contre tant de troubles : c'est aussi à quoi se termine tout ce discours, jusqu'à la fin de ce chapitre; et après avoir dit dès le commencement : « Ne vous troublez pas, » ne craignez rien, il finit encore par les mêmes mots : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix : que votre cœur ne se trouble pas, ne craigne pas! : » après quoi il termine ce discours, et se léve pour aller à la mort.

Il faut donc entendre et peser toutes ses paroles. Par rapport à celle-ci : « Ne vous troublez pas, » nous verrons qu'au lieu de trouble, tout inspirela confiance aux apótres. Ce qui leur causoit le plus de trouble, c'est qu'en leur disant : «Je m'en vais, » il sembloit ne leur laisser aucune espérance de le suivre : il les avoit mis au rang des Juifs, qui sembloient exclus de cette grace : «Je m'en vais; ei comme j'ai dit aux Juifs, vous ne sauriez venir où je vais ?. »

ll est vrai qu'il avoit dit à saint Pierre : « Vous ne pouvez pas encore me suivre, mais vous me suivrez aprés? : » par où il leur donnoit quelque espérance, puisque saint Pierre devoit le suivre un jour où il alloit, les autres sembloient aussi y être appelés. Mais pour ne leur laisser aucun doute : «Il y a , dit-il, plusieurs demeures dans la maison de mon Pére* : » il n'y en a pas seulement pour moi et pour Pierre; il y en a pour plusieurs : il y en a pour vous: « Je m'en vais, mais c'est pour vous préparer la place: ne vous troublez donc pas: » ne craignez rien : «vous croyez en Dieu ; » c'est dans son royaume que votre demeure vous est préparée : « Croyez aussi en moi; » car c'est moi qui vous y vais préparer la place. « Ne vous troublez donc pas, » ne craignez rien : « Croyez en moi» comme «vous croyez en Dieu, » et tout est en süreté pour vous.

«Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père; s'il

1 Joan. xiv, 27, 28. — ? Joan., xit, 33. — 3 Ibid., 36. — * Joan., xiv, 1, 2.

n'en étoit pas ainsi, je vous le dirois : » avec tant de bonté , avec tant d'amour, vous cacherois-je votre sort? Admirez et ressentez la tendresse de ces paroles : « S'il n'en étoit pas ainsi, je vous le dirois. » Ce n'est pas aux seuls apôtres qu'elles sont dites, c'est encore à nous. Répétons-les encore un coup, et laissonsnous-en pénétrer : « S'il n'en étoit pas ainsi, je vous le dirois : » je ne vous veux rien cacher, et avant que de partir je veux vous apprendre tous les secrets qui vous regardent. « Ayant aimé les siens , il les a aimés jusqu'à la fin‘, » et en s'en allant il leur veut ôter tout sujet de crainte.

« Si je m'en vais, » c'est que « je vais vous préparer la place ?. Jésus, notre avant-coureur , est entré pour nous; et c'est pour cela qu'il est appelé notre pontife selon l'ordre de Melchisédech *. Nous avons un grand Pontife qui a pénétré les cieux * : » Il est entré dans ce sanctuaire éternel dont l'entrée étoit interdite aux hommes à cause de leurs péchés : il a percé «au dedans du voile*:» et notre foi, notre espérance y entre après lui; car il nous est allé préparer la place, et c'est pour cela qu'il y entre.

Remettons-nous devant les yeux la structure de l'ancien temple, où étoit le lieu trés-saint,le Saint des saints, la partie du sanctuaire la plus intime, celle où étoit l'arche où Dieu méme avoit établi sa résidence ; lieu inaccessible à tout autre qu'au souverain Pontife, qui encore n'y pouvoit entrer qu'une fois l'an. Il étoit couvert d'un grand voile parsemé de chérubins , pour nous faire souvenir de ce chérubin qui, avec une épée flamboyante qu'il remuoit d'une manière menacante, gardoit la porte du paradis * pour empêcher nos premiers pères d'y rentrer, après qu'ils en eurent été chassés. Ce voile sacré et ces chérubins répandus dessus sembloient encore nous dire à l'entrée du sanctuaire : N'entrez pas : rien d'impur ne doit entrer en ce lieu : c'est la figure du ciel, oü personne ne doit entrer jusqu'à ce que le souverain Pontife en ait ouvert l'entrée.

C'est là ce voile qui nous cachoit la gloire de Dieu : c'est là ce voile qui nous rendoit le sanctuaire inaccessible : c'est le voile

4 Joan., Xii, 4. — ? Joan., XIV, 3. — ? Hebr., v1, 20. — * Hebr., 1v, 14, — $ Hebr., VI, 49. — 9 Genes., VI, 24.

qui nous marquoit que nous étions interdits, impurs, incapables d'entrer jamais dans le Saint des saints: c'est ce voile qui fut déchiré du haut en bas par le milieu et mis en deux parts, lorsque Jésus-Christ expira !. La terre trembla en méme temps; les tombeaux s'ouvrirent, et les morts ressuscitèrent, en témoignage que par la mort et par le sang de Jésus, le sanctuaire étoit ouvert, les morts recevoient la vie, l'interdit étoit levé, tout étoit changé pour les hommes.

Le pontife s'ouvroit l'entrée dans le sanctuaire par le sang des animaux ; mais Jésus-Christ y devoit entrer par son propre sang, par l'oblation de lui-même *. Le pontife, avant que d'entrer dans le sanctuaire, offroit pour ses péchés et pour ceux du peuple; mais le vrai souverain Pontife n'avoit pas besoin d'offrir pour lui? , et en qualité de Fils unique il entroit dans le ciel par son propre droit naturel. Et c'est pourquoi n'offrant que pour nos péchés, c'est à nous qu'il ouvre l'entrée : « Je m'en vais vous préparer la place *.»

Son sacerdoce s'exerce principalement dans le ciel : car « s'il n'eüt été sacrificateur que pour la terre, il ne l'auroit point été du tout 5, » puisqu'il y avoit pour la terre un autre sacerdoce et d'autres victimes. Mais celui-ci, dont le sang est non-seulement innocent et pur, mais encore infiniment précieux, commence à la vérité l'exercice de son sacerdoce sur la terre, où il falloit qu'il mourüt pour les pécheurs; « mais il le consomme dans le ciel, où il paroit pour nous devant la face de Dieu, » où «assis à la droite de la majesté de Dieu, il opère » continuellement «la rémission des péchés ”, en intercédant pour nous? » et nous ouvrant la porte du ciel par «le sang du Nouveau Testament répandu pour la rémission de nos péchés ?. »

Ne soyons donc point troublés, ne craignons rien. Que peut faire le monde contre nous, que de nous chasser de notre pays, de notre maison, de toute la terre et dela vie? Mais quand nous perdrons tout cela, il y a plusieurs demeures dans le ciel: nous y avons notre place et une retraite assurée, où le monde et la puis-

* Matth., xxvii, 51, 52; Luc., xxi, 45. — ? Hebr., IX, 1, 12, 25. — ? Levit. XVI, 6, 11; Hebr., vir, 27. — * Joan., xiv, 2. — * Hebr., vit, 4. — 6 Hebr., I, 21. — Hebr., 1, 2. — 8 Hebr., vit, 95. — ? Matth., xxvi, 98. à

sance des ténèbres ne peut plus rien. Croyons done en Dieu , qui nous y recoit; mais croyons aussi en Jésus- Christ, qui nous y va préparer la place : adorons le sang de l'alliance par lequel il y est entré : adorons ses plaies, par lesquelles il intercéde pour nous et nous ouvre l'entrée du ciel. « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi: » car je suis Dieu, mais un Dieu-homme, un Dieu qui a été votre victime, un Dieu qui ai offert pour vous ce que j'ai pris de vous-mémes : « Croyez en Dieu, croyez en moi : » après cela «ne vous troublez pas, ne craignez rien ?. » Si vous aviez quelque chose à craindre et capable de vous troubler, ce seroient vos péchés qui crient contre vous et ne vous permettent pas le repos de la conscience; mais ils sont purgés : Jésus- Christ a levé l'interdit, et il vous tend les bras du haut du ciel pour vous y recevoir. Quittez donc comme lui la chair et le sang : sacrifiez vos passions et vos désirs sensuels : c'est le sang qu'il vous faut répandre pour vous conformer à Jésus-Christ : ne craignez rien, ne vous troublez pas : encore un coup « nous avons un souverain Pontife qui a pénétré les cieux : présentons-nous donc avec une entière confiance devant le trône de la grace, pour en être secourus dans nos besoins : devenons inébranlables dans la confession ? » de son saint nom. Mais ne soyons pas de ceux « qui le confessent de bouche, et le renoncent par leurs œuvres * : si nous le renoncons , il nous renoncera : et si nous lui sommes infidèles, » la faute en sera en nous : car pour lui « il est ferme dans ses paroles, et il ne se peut renoncer lui-même *. » Ne craignez donc rien , ne vous laissez troubler de rien : croyez en Dieu, croyez en Jésus-Christ, « par qui vous avez accès auprès de Dieu * »

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LXXIX* JOURNÉE

Jésus-Christ est notre assurance et notre repos. Joan., xiv, 3-6.

« Après que je m'en serai allé et que je vous aurai préparé la

1 Joan., XIV, 4. — ? Ibid., 28. — * Hebr., 1v, 14, 16. — * Tit., 1, 16. — II Tímoth., 11, 12, 13. — 9 Ephes., 11, 18.

place, je reviendrai pour vous prendre et vous emmener avec moi, afin que vous soyez où je suis !. »

Voici le dernier degré d'assurance et du repos que Jésus-Christ pouvoit donner à ses fidèles. Quand il reviendra au dernier jour, que « tous les hommes sécheront de frayeur dans l'attente de ce qui devra arriver à tout l'univers : Alors, dit-il, levez la téte, parce que votre rédemption approche*. » Je ne viens point vous juger : je viens vous querir et vous emmener avec moi. Le jugement n’est que pour le monde et pour ceux qui aiment le monde : « Celui qui croit en moi » de cette foi vive et véritable « qui fructifie en bonnes œuvres, n’est pas jugé; il ne vient point en jugement, parce qu'il est déjà passé de la mort à la vie *. »

Sans attendre ce dernier jour, Jésus-Christ nous visite tous les jours, lorsqu'il nous appelle à son repos éternel : il nous visite par les maladies : il est ce grand Père de famille qui frappe à la porte : alors il vient nous querir, afin que là où il est, nous y soyons avec lui.

C'est là done la grande parole : c'est la parole de consolation et de tendresse, où Jésus-Christ nous fait voir qu'il ne veut pas étre sans nous, qu'il ne veut pas que nous soyons longtemps sans lui. C'est done alors que bien loin d'étre effrayés, nous devons nous mettre en état de lever la téte, parce que le moment arrive oü nous allons étre oü est Jésus-Christ, dans son royaume, dans son tróne. C'est là ce qui fait dire à saint Paul que ce corps mortel lui est à charge, qu'il désire d'en étre dégagé pour « étre avec Jésus-Christ *, » qu'il désire d'étre défait « de cette demeure terrestre,» et de quitter ce séjour où il est «éloigné du Seigneur’, » pour aller habiter où il est.

Si nous aimons Jésus-Christ, rien ne nous doit être plus cher que cette parole: « Je m'en vais et je reviendrai vous querir, afin que vous soyez où je suis. » Etre loin de Jésus-Christ, c’est être dans la peine, dans la mort, dans la tentation, dans le péché : être avec Jésus-Christ, c’est être dans la gloire, dans la paix, dans la justice parfaite. Voilà ce qu’il nous promet : voilà où il

! Joan., XIV, 3. — ? Luc., xxt, 26, 28. — ? Joan., 111, 183 v, 24; Coloss., 1, 10 — * Philipp, 1, 29, 23. — SII Cor., V, 1, 4,6, 8. — ^ “x

appelle les apótres, en leur disant le dernier adieu. Cet adieu n'est done que pour un peu de temps : Jésus-Christ leur promet de revenir pour les emmener avec lui; c’est la dernière marque de son amour, et le plus puissant motif pour les rassurer.

Et afin de leur ôter toute incertitude, il ajoute : « Vous savez où je vais et vous en savez la voie! : » c'est en quoi est la différence entre eux et les Juifs. Car les Juifs ne savoient ni oü il alloit, ni par où il y falloit aller : leur infidélité, leur aveuglement les empéchoient de le suivre; mais il dit au contraire à ses apôtres : « Vous savez où je vais, et vous savez le chemin par où il y faut aller. » Et ce chemin c'est moi-même : «Je suis la voie, la vérité etla vie?. » Pourquoi donc seriez-vous troublés de mon départ, puisque je vous montre la voie pour venir où je suis?

Seigneur, lui avoit dit saint Thomas, « nous ne savons oü vous allez et comment en pouvons-nous savoir la voie?? — Je suis la voie, la vérité et la vie : » je suis celui où il faut aller : car c'est avec moi qu'il faut être : je suis la voie où il faut aller : parole haute et impénétrable au sens humain. Quelle est la fin de tous les désirs, si ce n'est la «vérité et la vie? » C'est, dit-il, ce que je suis : et quand on en a trouvé le chemin, que reste-t-il à chercher? «Je suis » encore « ce chemin : je suis la voie. » Comment peut-on être à la fois, et le terme où l'on va et le chemin pour y aller? Mon Sauveur unit l'un et l'autre ; et dans ce peu de paroles : « Je suis la voie, la vérité et la vie, » il renferme toute sa doctrine et tout le mystère de la piété. O Seigneur , faites-moi la grace de goûter cette parole, de vous y trouver, de vous y goüter tout entier.

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LXXX° JOURNÉE

Jésus-Christ est la voie, la vérité et la vie. Joan., xiv, 6.

«Je suis la vérité et la vie:» Je suis «le Verbe qui étoit au commencement, » la parole du Père éternel, sa conception, sa sagesse, «la véritable lumiere qui éclaire tous les hommes qui

1 Joan., XIV, 4. — ? Ibid., 6. — ? Ibid., 5.

viennent au monde ! : » la vérité méme; par conséquent le soutien, la nourriture et la vie de tout ce qui entend, celui en qui est la vie et la méme vie qui est dans le Père. Il faut entrer par la foi dans toutes ces choses : car si elles n'étoient pas nécessaires pour notre salut, Jésus-Christ ne nous les auroit pas révélées.

« Je suis donc, dit-il, la vérité et la vie, » parce que je suis Dieu; mais en méme temps je suis homme. Je suis venu enseigner le genre humain, et lui apporter des paroles de vie éternelle: avec la doctrine, je lui ai donné l'exemple de bien vivre. Mais comme tout cela n'étoit qu'au dehors, il falloit encore apporter la grace aux hommes, et je me suis fait leur victime pour leur mériter cette grace. «Je suis donc la voie : » on ne peut approcher de Dieu, ni de la vie éternelle que par moi. Il y faut venir par ma doctrine : il y faut venir par mes exemples : il y faut venir par mes mérites et par la grace que j'apporte au monde. « La loi a été donnée par Moise : la grace et la vérité a été donnée par Jésus-Christ. Et nous avons vu sa gloire comme celle du Fils unique, plein de grace et de vérité?. » Entrons par cette voie, et nous trouverons la vérité et la vie.

C'est ce que l'Eglise nous enseigne tous les jours par la formule perpétuelle dont elle finit ses oraisons. Qu'on adore Dieu ; qu'on leloue, qu'on lui sacrifie, qu'on se consacre soi-méme à lui, qu'on le prie, qu'on lui demande; tout se fait par Jésus- Christ. Voilà la voie; mais en méme temps on ajoute qu'étant Dieu, il vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit : il vit de la même vie, il règne avec la même souveraineté. Voici donc tout le mystère de Jésus-Christ : « Nous savons que le Fils de Dieu est venu , et nous a donné l'intelligence pour nous faire connoitre le vrai Dieu et être dans son vrai Fils : c'est lui-même qui est le vrai Dieu et la vie éternelle?. » C'est lui qui est venu pour nous faire connoître le vrai Dieu : c’est par lui que nous y allons : il est lui-même le vrai Dieu, la vérité méme et la vie éternelle : « Il est la voie, la vérité et la vie. »

! Joan., 1, 9. — ? Ibid., 14, 41. — 3T Joan., v, 20.

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LXXXFE JOURNÉE.

Jésus-Christ est notre lumière. Ibid.

Nous nous étonnions tout à l'heure comment on pouvoit être tout ensemble le moyen et la fin, «la vérité et la vie, » qui sont le terme et en méme temps la voie pour y aller. Mais Jésus-Christ nous explique ce mystère. Qui nous peut mener à la vérité, si ce n'est la vérité elle-méme ? Cette vérité est souveraine : nul ne la force : nul ne l'attire, et il faut qu'elle se donne elle-méme. Mais cela méme c'est la vie : car on vit quand on possède la vérité, c'est-à-dire quand on la connoit, quand on l'aime, quand on l'embrasse. A Dieu ne plaise que nous nous imaginions des bras pour la tenir et pour la serrer : on en jouit comme on jouit de la lumière en la voyant; mais elle gagne tous ceux qui la voient telle qu'elle est : car elle nous découvre tout ce qui est beau, et elle est elle-méme le plus beau de tous les objets qu'elle nous découvre.

Mais que peut-on entendre entre nos yeux et la lumière pour nous la découvrir? Rien du tout : il n'y a qu'à ouvrir les yeux, et la lumière s'introduit par elle-même. Il n’y a point d'autre voie pour aller à elle : la vérité est plus lumière que la lumière : rien ne peut nous amener à la vérité qu'elle- méme. Il faut qu'elle vienne, qu'elle s'approche, qu'elle s'abaisse, qu'elle se tempère. Et qu'est-ce que Jésus- Christ, si ce n'est la vérité qui s'avance vers nous, qui se cache sous une forme accommodée à notre foiblesse, pour se montrer autant que nos yeux infirmes le peuvent porter? Ainsi pour étre la voie, il faut qu'il soit encore la vérité. Que craignons-nous davantage que d’être trompés? Ceux qui veulent tromper les autres et sont de ce côté-là ennemis de la vérité, ne veulent pas qu'on les trompe, et la vérité ne laisse pas d’être leur plus cher objet. Venez done, à vérité : en vous-même vous êtes ma vie : et en vous approchant de moi, vous êtes ma voie. Qu'ai-je donc à craindre, et de quoi puis-je être troublé ? Ai-je à craindre de ne pas trouver la voie pour aller à la vérité ?

La voie méme, dit saint Augustin, se présente à nous d'elle-méme: la voie elle-même vient à nous. Viens donc vivre de la vérité, ame raisonnable et intelligente. Quelle lumière dans la doctrine de Jésus! Cette lumiere est d'autant plus belle, qu'elle luit au milieu des ténèbres. Mais prenons garde d’être de ceux dont il est écrit : « La lumiere est venue au monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étoient mauvaises !. » Que me servira une lumière, qui ne fera que découvrir ma laideur et ma honte? Lumière, retirez-vous; je ne vous puis souffrir : sainte doctrine de l'Evangile, éternelle vérité, miroir trop fidéle, vous me faites trembler. Changeons-nous done : nous ne pouvons pas changer la vérité; et qui seroit le malheureux qui voudroit que la vérité ne füt pas? Nous ne subsistons nousmémes que par un trait de la vérité qui est en nous.

Aimons donc la vérité : aimons Jésus qui est la vérité méme : changeons-nous nous-mémes, pour lui étre semblables. Mettonsnous en état de n'étre point obligés à hair la vérité. Celui qu'elle condamne la hait et la fuit. Qu'il n'y ait rien de faux dans celui qui est le disciple de la vérité. Vivons de la vérité : nourrissonsnous-en. C'est pour cela que l'Eucharistie nous est donnée; c'est dans le corps de Jésus et dans son humanité sainte, le pur froment des élus, la pure substance de la vérité, le pain de vie; c'est donc en méme temps la voie, la vérité et la vie. Si Jésus-Christ est notre voie, ne marchons point dans la voie du siècle : entrons dans la voie étroite où il a marché. Surtout soyons doux et humbles : le faux de l'homme, c'est la fierté et l'orgueil, parce qu'en vérité il n'est rien et que Dieu est seul. Bien connoitre qu'il est seul : c’est la pure et seule vérité.

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LXXXII JOURNÉE

Nul ne vient à son Pére que par Jésus-Christ. Ybid.

« Nul ne vient à mon Père que par moi?. » Il entre avec ses apótres dans un secret plus profond ; et pour les rendre tout à fait

l'Joan., ur 419--— à Joan., XIV, 6.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LXXXIIe* JOURNÉE. 507

imperturbables, il leur apprend tout le bien qu'ils trouveront en lui. Ce bien sera qu'en le trouvant, par lui ils posséderont son Pére méme, qui devoit étre tout l'objet de leurs désirs, comme c'étoit le terme de tous les siens.

« Nul ne vient à mon Pére que par moi. » Si le Sauveur est «la voie, la vérité et la vie, » il ne faut point qu'il nous mene à autre qu'à lui-même, pour être heureux. Comment est-ce donc qu'il est la vole pour nous mener à son Pére? Que voulons-nous davantage que la vérité et la vie, que nous trouverons en lui? Il nous explique lui-même ce profond secret, en disant : « Si vous me connoissiez , vous connoîtriez aussi mon Père : et vous le connoitrez bientôt, et vous l'avez déjà vu‘. » Ne croyez pas qu'en vous élevant à la eonnoissance de mon Père, je vous mène à quelque chose qui soit hors de moi : c'est en moi qu'on connoit le Père, et vous l'avez dejà vu. Quel est ce nouveau mystère ? Comment est-ce qu'on connoit le Pére en connoissant Jésus-Christ? Quand les apôtres ont-ils vu le Père? où l'ont-ils vu? C'est ce qu'il dira dans la suite; mais auparavant il nous faut entendre ce que lui dit saint Philippe : « Seigneur, montrez-nous votre Pére, et il nous suffit ?. »

A ces mots et pour ainsi dire au seul son de cette parole, l'ame chrétienne ressent quelque chose de grand, mais quelque chose de tendre, mais quelque chose d'intime. « Seigneur, montrez-nous votre Père, et il nous suffit. » Montrez-le-nous : c'est par vous que nous le voulons voir : « il nous suffit; » vous nous ordonnez de n'avoir ni crainte ni trouble : pour cela il ne nous faut qu'une seule chose : «votre Père nous suffit. » Comprenons bien cette pleine satisfaction de notre esprit en voyant Dieu : ce sera le remède à tous les troubles. Car nous avons trouvé un bien que rien ne nous peut Ôter; et ce bien nous suffisant seul, rien ne pourra troubler notre repos.

1 Joan., XIV, T. — ? Ibid., 8.

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LXXXIII* JOURNÉE

Dieu seul nous suffit. Joan., xiv, 8.

« Montrez-nous votre Père, et il nous suffit’. » Dieu seul nous suffit : et il ne faut que le voir pour le posséder, parce qu'en le voyant, on voit « tout le bien?, » comme il l'explique lui-méme à Moise : on voit donc tout ce qui peut attirer l'amour : on l'aime sans bornes : et tout cela c'est le posséder. Disons done de tout notre cœur avec saint Philippe : « Seigneur, montrez-nous votre Pére, et il nous suffit : » lui seul peut remplir tout notre vide, remplir tous nos besoins, contenter éternellement tous nos désirs, nous rendre heureux.

Vidons donc notre cœur de toute autre chose: car si le Père seul nous suffit, nous n'avons pas besoin des biens que nos sens goütent par eux-mêmes, encore moins des richesses qui sont hors de nous, encore moins des honneurs qui ne consistent qu'en opinion. Nous n'avons pas méme besoin de cette vie mortelle : encore moins avons-nous besoin de tout ce qui est nécessaire pour la conserver : nous n'avons besoin que de Dieu : il nous suffit : en le possédant nous sommes contens.

Que cette parole de saint Philippe est courageuse! Pour la dire en vérité, il faut aussi pouvoir dire avec les apótres: « Seigneur, nous avons tout quitté pour vous suivre ?. » Il faut du moins tout quitter par affection, par désir, par résolution; je dis par une invincible résolution de ne s'attacher à rien, de ne chercher de soutien en rien qu'en Dieu seul. Alors on peut dire avec saint Philippe : « Montrez- nous le Père, et il nous suffit : » tout est content. Heureux ceux qui poussent à bout ce désir, qui le poussent jusqu'au dernier, actuel et parfait renoncement ! Mais qu'ils ne se laissent done rien; qu'ils ne disent pas : Ce peu à quoi je m'attache encore, n'est rien. Ne connoissez-vous pas le génie et la nature du eceur humain? Pour peu qu'on lui laisse, il s'y ramasse tout

1 Joan., xiv, 8. — ? Exod., xxxii, 19. — 3 Matth., xix, 27.

entier, et y réunit tout son désir. Arrachez tout, rompez tout, ne tenez à rien. Heureux, encore un coup, ceux à qui il est donné de pousser à bout ce désir, de le pousser jusqu'à l'effet! Mais il y a obligation pour tous les chrétiens de le pousser à bout du moins dans le eceur, en vérité, sous les yeux de Dieu; d'avoir du bien comme n'en ayant pas, d'étre marié comme ne l'étant pas, d'user de ce monde comme n'en usant pas, mais comme n'en étant pas, mais comme n'y étant pas. C'est à ce vrai bien qu'il nous faut tendre; et nous ne sommes pas chrétiens, si nous ne disons sincèrement avec saint Philippe : « Montrez-nous le Père, et il nous suffit. »

C'est donc le fond de la foi qui dit cette parole; c'est en quelque facon le fond méme de la nature: car il y a un fond dans la nature qui sent qu'elle a besoin de posséder Dieu; et que lui seul étant capable de la rassasier, elle ne peut que s'inquiéter et se tourmenter elle-même loin de lui. Quand donc au milieu des autres biens nous sentons ce vide inévitable, et que quelque chose nous dit que nous sommes malheureux, c'est le fond de la nature qui crie en quelque facon : « Montrez-nous le Pére, et il nous suffit. » Mais que sert au malade de désirer la santé, pendant que tous les remèdes lui manquent, et que souvent méme il a la mort dans le sein, sans le sentir? Tel est l'état de toute la nature humaine. L'homme abandonné à lui-méme ne sait que faire ni que devenir. Ses plaisirs l'emportent; et ces mêmes plaisirs le tuent ; il se tue par autant de coups que l'attrait des sens lui fait commettre de péchés; et il ne tue pas seulement son ame par son intempérance, il donne la mort au corps qu'il veut flatter : tant il est aveugle, tant il sait peu ce qu'il lui faut. L'homme depuis le péché est né pour étre malheureux. Il est malheureux par toutes les infirmités du corps, où il met son bonheur. Combien plus est-il malheureux par un si grand amas d'erreurs, de déréglemens, d'inclinations vicieuses, qui sont les maladies et la mort de l'ame! Quelle mal- ' heureuse séduction règne en nous! Nous ne savons pas même désirer, ni demander ce qu'il nous faut. Saint Philippe nous apprend tout, en disant : « Seigneur, montrez-nous votre Pére, et il nous suffit. » Car il se réduit à la chose que Jésus-Christ nous

a enseigné étre la seule nécessaire. Seigneur, vous étes la voie: je viens à vous pour me retrouver moi-méme, et dire enfin avec votre Apôtre : « Montrez-nous le Père, et il nous suffit. »

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LXXXIVe JOURNÉE.

C’est dans le Pére qu'on voit le Fils. Joan., xiv, 9.

Comme il ne nous paroit point dans tout l'Evangile de demande plus haute que celle de saint Philippe, il ny a aussi rien de plus haut que la réponse de Notre-Seigneur. Nous avons vu que saint Philippe avoit bien connu deux choses: l'une, que pour étre heureux, c'étoit assez de voir le Père; l'autre, que c'étoit au Fils à nóus le montrer. Le Fils lui va donc apprendre ce que c'est que voir le Pére, et que c'est dans le Fils méme qu'on le voit.

Remarquez avant toutes choses cette espèce d'étonnement avec lequel le Sauveur parle : «Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connoissez pas? Philippe, qui me voit voit mon Père *. » Je ne parle pas de celui qui me voit seulement des yeux du corps: celui-là en me voyant ne me voit point. Car si celui qui regarde l'homme par ces yeux mortels n'en voit que le dehors et pour ainsi parler que l'écorce, combien est-on éloigné de voir le Fils de Dieu, quand on n'apporte que les yeux du corps à cette vue! Les apótres avoient passé beaucoup au delà, puisqu'ils avoient eru et confessé par la bouche de saint Pierre qu'il étoit « le Christ, le Fils du Dieu vivant ?; » et le méme apótre lui avoit encore dit au nom de tous : «Nous avons cru, et nous avons connu que vous étes le Christ, le Fils de Dieu *. »

Ils l'avoient done connu, et ils avoient en méme temps connu son Père; puisqu'ils avoient très-distinctement et trés-véritablement connu de qui il étoit fils.

Cependant ils n'étoient pas encore contens et ils avoient raison, parce que comme ils n'avoient pas encore connu parfaitement Jésus-Christ, ils n'avoient pas encore parfaitement connu son

1 Joan., xiv, 9. — ? Matth., XVI, 16. — ? Joan., VI, 70.

Père. Et c'est pourquoi il leur avoit dit : «Si vous m'aviez connu,» leur faisant entendre qu'ils ne l'avoient pas encore parfaitement connu, et que c'étoit la raison pourquoi ils ne connoissoient pas encore parfaitement son Père : et c’est pour expliquer à fond cette vérité qu'il dit maintenant : « Qui me voit, voit mon Père. »

Il y a une certaine manière de me voir qui ne laisse plus rien à désirer, parce que celui qui me voit de cette sorte, c'est-à-dire celui qui me voit à découvert et tel que je suis, il voit mon Pére : je suis moi-méme par mon fonds et par ma naissance la manifestation de mon Pére, parce que je suis son image vivante, l'éclat de sa gloire, l'empreinte, l'expression de sa substance. Prenez done garde, Philippe; ne souhaitez pas de voir mon Père, comme si mon Pére étoit quelque chose hors de moi: c'est en moi qu'il le faut voir : c’est en lui aussi qu'on me voit: « Ne croyez-vous pas que je suis dans mon Père, et mon Père dans moi ?? » Quand donc on le voit, on me voit dans mon principe : et quand on me voit, on le voit dans son image, dans son expression, dans son éclat, dans le rejaillissement de sa gloire, et la vue du Père et du Fils est inséparable. Prenez donc garde, Philippe, que vous n'ayez pas encore entendu ce que c'est que de voir mon Pére : vous l'entendrez parfaitement, lorsque vous entendrez que qui me voit le voit aussi, et que qui le voit me voit en méme temps; et à mesure qu'on croit en la connoissance de l'un, on croit aussi en celle de l'autre.

Il venoit de dire : « Si vous me connoissiez, vous connoitriez aussi mon Père; et vous le connoitrez bientôt, et vous l'avez vu ?. » Car il faut toujours revenir à cette parole comme au principe d’où naît tout ce qui suit. « Vous le connoitrez : » vous ne le connoissez done pas encore parfaitement: « Vous l'avez vu » néanmoins : mais vous l'avez vu imparfaitement. Viendra le temps que vous le verrez à découvert, et ce sera dans ce méme temps que je me manifesterai moi-méme à vous. « Celui qui m'aime, dit-il, il sera aimé de mon Pére, et je l'aimerai, et je me manifesterai moiméme à lui * : » je me découvrirai tout entier; et en me montrant à lui à découvert, en méme temps je lui montrerai mon Pére.

1 Joan., XV1, 7, 9. — ? Ibid., 44. — ? Ibid., 1. — * Ibid., 21.

Quand sera-ce, Ô Seigneur, que vous m'admettrez à ce secret, à cette vue intime et parfaite de votre Pére et de vous? Quand vous verrai-je, Ô Père et Fils, Ô Fils et Père? Quand verrai-je votre parfaite unité et la manière admirable dont vous demeurez lun dans l'autre : lui en vous, et vous en lui? Quand vous verraije, 0 Dieu qui sortez de Dieu, et qui demeurez en Dieu? O Dieu Fils de Dieu, ce n'est pas assez de vous prier de me montrer votre Père, si je n'entends en méme temps que montrer le Fils, c'est montrer le Pére; que montrer le Père, c'est montrer le Fils; qu'on les doit aimer du méme amour, et les voir d'une méme vue. O Père, je serai heureux, quand je verrai votre face ! Mais votre face, votre manifestation, c'est votre Fils : « C'est le miroir sans tache de votre » incompréhensible « majesté, » de votre beauté immortelle, « l'image de votre bonté parfaite, la douce vapeur, l'émanation de votre clarté et l'éclat de votre éternelle lumière‘ : » en un mot votre pensée , votre conception, la parole substantielle et intérieure par laquelle vous exprimez tout ce que vous étes parfaitement et exactement un autre vous-méme, qui sort sans diminution, sans interruption, sans retranchement du fond de votre substance. Je me perds : je crois : j'adore : j'espére voir: je le désire : c'est là ma vie.

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