LXXXV: JOURNÉE
Le Père est dans le Fils, et le Fils duns le Pére. Joan., xiv, 10.
Entrons encore une fois avec humilité et tremblement dans la profondeur des paroles de Jésus-Christ. Il nous déclare tout ce qu'il est par ces paroles, puisque le méme qu'on voit des yeux du corps et qui par là paroit homme, est le méme en qui on croit et qu'on voit des yeux de l'esprit, qui par là estle Fils de Dieu , et Dieu lui-même , le méme Dieu que son Père, parce que « le Seigneur notre Dieu est un ?, » parfaitement un, l'unité méme, mais non pas un autre Dieu que son Père, à Dieu ne plaise! Son Père
! Sapient., vit, 25, 26. — ? Deuter., VL, 4.
et lui sont inséparables : l'un est dans l'autre des deux côtés : le Père à sa manière dans le Fils, le Fils d'une autre manière dans le Père; qui voit le Père, voit le Fils ; qui voit le Fils, voit le Père; on ne les sépare point dans la vue, on ne les doit non plus séparer dans la foi, conformément à ce qu'il a dit : « Vous croyez en Dieu : croyez aussi en moi !. »
« Je m'en vais, et vous ne me verrez plus ?. » C'est ce qu'il nous dira bientót. Vous ne me verrez plus des yeux du corps : mais ne le verrons-nous plus des yeux de l'esprit? A Dieu ne plaise! Où seroit notre foi et notre espérance? Mais s'en va-t-il tellement quil ne demeure plus du tout avec nous? A Dieu ne plaise , encore un coup! Car où seroit la vérité de cette parole que nous entendrons bientót : « Nous viendrons en lui, et nous y ferons notre demeure *? » Il s'en va donc, et il demeure : comme quand il est descendu du sein de son Pére, il y est demeuré ; ainsi quand il y retourne, il ne demeure pas moins avec nous. De cette sorte l'homme qui disparoit est le méme que le Dieu qui demeure : celui qu'on voit est le méme que celui qu'on ne voit pas; et lui-méme est le méme avec son Père, afin que nous entendions que tout est à nous. Dans celui que nous voyons et qui s'est donné à nous en se faisant homme, nous pouvons posséder celui qui est éternellement avec le Père, qui est dans le Père, en qui le Père est, que nous verrons, que nous aimerons, que nous posséderons dans son Fils. C'est la parfaite explication de cette parole : « Je suis la vole » comme homme; comme Fils de Dieu « je suis, » ainsi que mon Père, «la vérité et la vie : » la méme vérité, la méme vie. Voilà le mystère, voilà l'espérance, voilà la foi des chrétiens : tenir le Fils qui s'est fait visible, pour s'élever par lui, et trouver en lui l'invisible vérité de Dieu. Ah! que Dieu est proche de nous! Que Dieu est en nous par Jésus-Christ! Vraiment il est notre Emmanuel , « Dieu avec nous! » Allons à sa table : mangeons : rassasions-nous : là est notre nourriture : là est notre vie.
1 Joan., XIV, 1. — ? Joan., XV1, 46. — ? Joan., XIV, 23.
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LXXXVI JOURNÉE
Jésus le Verbe éternel nous fait voir le Pére. lbid.
Quoique nous soyons bien éloignés de cette bienheureuse vision où nous verrons clairement le Père dans le Fils, comme le Fils dans le Père, le Fils de Dieu va nous apprendre que le Père commence déjà à se manifester en lui par deux moyens admirables :
-par sa parole, par les œuvres de sa puissance qui sont ses miracles.
« Ne croyez-vous pas que je suis dans mon Père , et que mon Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même !. » Si je ne suis pas de moi-même, je ne parle pas de moi-méme; si je suis la parole, je suis la parole de quelqu'un ; celui qui me prononce, me donne mon étre : et toutes mes paroles sont de lui, puisque la parole substantielle d’où naissent toutes les “paroles que je profère, est de lui-même.
Les paroles de Jésus-Christ ressentent quelque chose de divin par leur simplicité, par leur profondeur et par une certaine autorité douce avec laquelle elles sortent : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme ?, » parce que jamais homme n'a été Dieu comme lui , ni n'a eu sur tous les esprits cette autorité naturelle qui appartient à la vérité, qui fait que sans s'efforcer, sans -se guinder pour ainsi dire, elle y influe si doucement et si intimement qu'on lui céde sans violence.
Mais la merveille de cette parole, c'est que cet homme qui parle en Dieu parle en méme temps comme prenant tout d'un autre : « Ce que je dis, je le dis comme mon Pére me l'a dit ?, » et comme
-il me le dit toujours, parce qu'il me parle VN , comme toujours je suis sa parole.
« Ma doctrine n'est pas ma doctrine, mais celle de mon Père qui m'a envoyé. » Et quelle preuve nous en donne-t-il? « Celui qui parle de lui-même cherche sa propre gloire; mais celui qui
1 Joan., xiv, 40. — ? Joan., VII, 46. — 3 Joan., xit, 50.
cherche la gloire de celui qui l'a envoyé, est véritable et il n'y a point d'injustice en lui‘. »
Mon Sauveur, ne parlez-vous point trop comme une créature ? Qu'est-ce qu'une créature, sinon quelque chose qui n'a rien de soi (a), qui est toujours à l'emprunt? La différence est immense entre ce qui est produit de toute éternité et ce qui est produit dans le temps : ce qui est produit de toute éternité est toujours ; ce qui est produit dans le temps n'est pas toujours et peut n'étre point du tout. Il est donc tiré du néant : il est néant lui-même. Par conséquent quelle différence entre sortir de Dieu comme son ouvrage, et sortir de Dieu comme son Fils? L'un est créé, l'autre engendré; l'un tiré du néant et néant lui-même, l’autre tiré de la substance de Dieu et par conséquent l’être méme. Parmi les hommes mémes , quelle différence entre le fils et l'ouvrage? Tous deux néanmoins viennent d'un autre. Mais le Fils est de méme nature que son Pére et en cela n'est rien moins que lui; mais l'ouvrage n'a rien de son ouvrier, et lui est absolument étranger.
Mon Dieu, oserai-je suivre je ne sais quelle lumière sombre qui me paroit? Dieu est Père, Dieu est ouvrier : l'homme est père, l’homme estouvrier : mais avec une immense différence. L'homme est ouvrier : mais il trouve sa matière toute faite par un autre dont il l'emprunte. Dieu n'a besoin d'aucune matiére, et il tire tout du néant.
L'homme est père : est-il un vrai père, et que donne-t-il à son fils? Son fils, ilest vrai, est de méme nature que lui, mais est-ce lui qui lui donne cette nature? Non sans doute. Comment donc vient-il de lui? Combien imparfaitement! La véritable paternité est en Dieu, qui engendrant son Fils de tout son fonds, lui donne toute sa substance , tout son étre, par conséquent toute son éter-
' nité; et le fait être non- seulement son égal, mais encore « un avec lui ?. »
Ne dites pas qu'il emprunte : car son Père toujours fécond en lui communiquant tout ce qu'il est, ne se dessaisit de rien. Autre chose est préter ou donner par sa volonté ce qu'on peut ne donner
1 Joan., VII, 16, 18. — ? Joan., x, 30.
(a) Var. : Qui n'est pas de soi.
pas : autre chose est être fécond. Il faut entendre dans le Père l'abondance, la plénitude , la fécondité, une pleine effusion de soiméme, mais en soi-même pour engendrer un autre soi-même, qui recoit tout en naissant, et qui nait par conséquent à celui de qui il recoit tout : aussi grand, aussi éternel, aussi parfait que lui. Un Dieu ne vient pas d'un autre qui le tire du néant; mais un Dieu vient d'un autre qui le tire pour ainsi parler de sa propre essence, qui le produisant en soi-méme, se dégraderoit soi-méme, s’il le produisoit imparfait. C'est donc un Dieu qui vient d'un Dieu : Fils parfait d'un Pére parfait : parfaitement un avec lui, parce qu'il recoit sa nature dont l'unité fait l'essence. « Ecoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est un ! : » le Père est un, le Fils est un : le Père est Dieu, le Fils est Dieu, et tous deux ne peuvent étre qu'un seul Dieu : autrement , le Fils n'est pas Fils et il n'a point la nature de son Pére, s'il n'en a point la parfaite et souveraine unité.
Pourquoi se jeter dans ces abimes? Pourquoi Jésus-Christ nous les a-t-il découverts? Pourquoi y revient-il si souvent? Et pouvons-nous ne nous arréter pas à ces vérités, sans oublier la sublimité de la doctrine chrétienne ? Mais il faut s'y arréter en tremblant : il faut s'y arrêter par la foi : il faut en écoutant Jésus-Christ et ses paroles toutes divines, croire que c'est d'un Dieu qu'elles viennent; et croire aussi en méme temps que ce Dieu d’où elles viennent, vient lui-même de Dieu et qu'il est Fils; et à chaque parole que nous entendons, il faut remonter jusqu'à la source , contempler le Père dans le Fils et le Fils dans le Père.
Voici donc l'acte de foi que je m'en vais faire : le Fils n'est pas de lui-même, autrement il ne seroit pas Fils : il ne parle donc pas de lui-même : « Il dit ce que son Père lui dit? : » son Père lui dit tout en l'engendrant : et il le lui dit, non par une autre parole, mais par la propre parole qu'il engendre : il rapporte tout à son Père, parce qu'il sy rapporte lui-même : il rapporte sa gloire à celui de qui il tient tout son étre, mais cette gloire leur est commune : quelque chose manqueroit au Père, si son Fils étoit moins parfait que lui. C'est ce que je crois : car Jésus-Christ me le dit :
1 Deuter., V1, 4. — ? Joan., xit, 49, 50; XIV, 10.
c’est ce que je verrai un jour, parce que le méme Jésus me l'a promis.
Parlez done, parlez, Ó Jésus : parlez, vous qui êtes la parole méme. Je vous vois dans vos paroles, parce qu'elles me font voir et sentir en quelque facon que vous étes un Dieu : mais j'y vois aussi votre Père, parce qu'elles me font connoitre que vous êtes un Dieu sorti d'un Dieu, « le Verbe et le Fils de Dieu‘. »