IV: JOURNÉE
Il taille la branche chargée de fruit. Ibid.
Mais le céleste laboureur ne tranchera-t-il que le mauvais bois incapable de produire du fruit? Non : il a une seconde opération sur le bon bois; il le taille, il le purifie, il coupe dans le vif; et non content de retrancher le bois sec, il n'épargne pas le vert. Ainsi en est-il du chrétien : que de choses à retrancher en toi, chrétien ? Veux-tu porter un fruit abondant, il faut qu'il t'en coüte : il faut retrancher ce bois superflu, cette fécondité de mauvais désirs, cette force qui pousse trop et se perdroit elle-méme en se dissipant : tu erois qu'il faut toujours agir, toujours pousser au dehors, et tu deviens tout extérieur. Non, il faut non-seulement óter les mauvais désirs, mais Óter le trop qui se trouve souvent dans les bons : le trop agir, l'excessive activité qui se détruit et se consume elle-méme, qui épuise les forces de l'ame, qui la remplit d'elle-méme et la rend superbe. Ame chrétienne, abandonnetoi aux mains, au couteau, à l'opération de ce céleste vigneron : laisse-le trancher jusqu'au vif : «le temps de tailler est venu : » tempus putationis advenit?. Dans le printemps, lorsque la vigne commence à pousser, on lui doit óter méme jusqu'à la fleur, quand elle est excessive : coupez, céleste ouvrier : et toi, ame chrétienne,
1 Jud., 3x, 13. — 2 Matth. XXV, 30. — 9 Cantic., 11, 12.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, IVe JOURNÉE. 549
coupe aussi toi-méme : car Dieu t'en donnera la force, et c'est par toi-méme qu'il te veut tailler. Coupe non-seulement les mauvaises volontés, mais le trop d'aetivité de la bonne qui se repait d'elleméme. Ame toute pleine d'Adam et du vieux levain, que ne doistu pas craindre de tes vices, si tu as tant à craindre de tes vertus mémes ?
Qui nous dira ce que c'est que cette ame qui ne cesse point d'agir et de pousser, qui en poussant néanmoins ne pousse pas trop et en agissant n'agit pas trop; qui sait retenir cette force qui se dissiperoit au dehors et ne garderoit rien pour le dedans; qui à force de se contenter elle-même, en agissant comme une autre Marthe avec trop d'activité et d'inquiétude méme sur un bon objet, s'óte le repos et le veut encore óter à Marie assise aux pieds de Jésus comme sans action et mettant son action dans le repos, avec lequel elle prête son attention tout entière au Sauveur qui parle au dedans? C'est ainsi que doit étre l'ame chrétienne : ni oisive ni empressée , mais tranquille aux pieds de Jésus, écoutant Jésus. O qu'elle s'est utilement taillée, qu'elle a fait une salutaire blessure à son trop d'activité! Quand il faudra agir, elle trouvera ses forces entières, et son action d'autant plus ferme qu'elle sera plus paisible; non plus comme ces torrens qui bouillent, qui écument, qui se précipitent et se perdent ; mais comme ces fleuves benins, qui coulent tranquillement et toujours. Tel est «le fleuve qui réjouit la cité de Dieu : » il a une « impétuosité *, » une force, un mouvement ferme et durable, mais en méme temps doux et tranquille : l'ame se remplit d'une céleste vivacité qui ne sera plus d'elle-méme, mais de Dieu.
Voyez ce cheval ardent et impétueux : pendant que son écuyer le conduit et le dompte, que de mouvemens irréguliers! C'est un effet de son ardeur; et son ardeur vient de sa force, mais d'une force mal réglée. Il se compose, il devient plus obéissant sous l'éperon, sous le frein, sous la main qui le manie à droite età gauche, le pousse, le retient comme elle veut. A la fin il est dompté : il ne fait que ce qu'on lui demande : il sait aller le pas , il sait courir, non plus avec cette activité qui l'épuisoit, par laquelle son obéis-
1 Psal. XLV, 5
sance étoit encore désobéissante. Son ardeur s'est changée en force ; ou plutôt, puisque cette force étoit en quelque facon dans cette ardeur , elle s'est réglée. Remarquez : elle n'est pas détruite, elle se regle; il ne faut plus d'éperon , presque plus de bride : car la bride ne fait plus l'effet de dompter l'animal fougueux : par un petit mouvement, qui n'est que l'indieation de la volonté de l'écuyer, elle l'avertit plutôt qu'elle ne le force , et le paisible animal ne fait plus pour ainsi dire qu'écouter : son action est tellement unie à celle de celui qui le mène, qu'il ne s'en fait plus qu'une seule et méme action. Ame chrétienne , écoute l'Epoux qui te dit : « Je t'ai comparée à une belle cavale * » et entièrement domptée. Et s'il faut t'atteler à un chariot, te faire agir en concours avec d'autres ames également soumises, ce ne sera pas de ces chariots mal assortis, où l’un tire et l'autre demeure sans action ; ce qui épuise et accable ceux qui sont de bonne volonté et se donnent de bonne foi àl'ouvrage. Sous le fouet du conducteur, ou pour mieux dire non tant sous le fouet que sous sa voix , et avec la légère indication d'un coup benin qui avertit, qui réveille quelquefois , les deux chevaux sont unis, parce qu'ils sont tous deux également soumis à la sage main qui les mène. Ame chrétienne , agis ainsi : et change ton ardeur , ton activité en gravité, en douceur, en règle : noble animal fait pour être conduit de Dieu et le porter pour ainsi dire, c'est là ton courage, c'est là ta noblesse.
Revenons donc à la vigne : il faut non-seulement retrancher le sec, mais encore tailler dans le vert et dans le vif.
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V* JOURNÉE
C'est une opération de la grace que de conserver la justice. Joan., xv, 3, 4.
« Vous étes déjà purs à cause de la parole (selon la parole) que je vous ai dite, Vous êtes purs, mais non pas tous. Demeurez en moi et moi en vous ?. » Vous n'avez pas seulement besoin de moi pour étre purifiés; mais quand vous étes purs, vous avez encore
1 Cantic., 1, 8. — ? Joan., xv, 3, 4.
besoin de moi pour demeurer dans votre pureté : car l'opération de la grace n'est pas seulement à purifier, mais encore plus à conserver la pureté et la justice une fois donnée. Le soleil avance et dissipe les ténèbres : l'air illuminé conservera-t-il de lui-même la lumière? Non certainement. On ne doit pas dire, dit saint Augustin : I1 a été une fois illuminé, mais il l'est continuellement, et de nouveau à chaque moment : autrement il retomberoit dans les ténèbres : la lumière diminue par tous les obstacles qu'on met entre le corps illuminant et le corps illuminé. C'est ce qui fait les ombres et les diverses teintes de lumière plus ou moins vives. Combien plus l'ame raisonnable, pour conserver la justice, dépend-elle de Dieu qui l'éclaire, et du vrai soleil de justice qui est Jésus-Christ? Tiens-toi donc toujours exposée à cette lumière : demeure dans cette lumiere, et cette lumiere en toi, sans t'en détourner un seul moment. Il ne suffit pas qu'elle t'ait fait juste une fois : il faut que continuellement elle te le fasse. Entendez-vous, - ame chrétienne? Ne vous détournez done jamais pour peu que ce soit : tenez-vous le plus que vous pouvez sous le coup direct de la lumière : car c'est par là que vous serez vivement éclairée. Ce n'est pas qu'il ne vienne de la lumière de côté et d'autre, et les corps illuminés se la renvoient mutuellement; mais se tenir sous ce coup direct et demeurer toujours en plein soleil, c’est la perfection de l'ame pour étre éclairée.
On dira : Je suis ébloui; mais c'est le propre de la lumière extérieure, qui affoiblit l'organe par lequel elle est apercue. La vérité, quand elle est parfaite et parfaitement vue, n'éblouit pas : elle fortifie son organe, c'est-à-dire l'intelligence, et lui donne à la fin une éternelle force : c'est ce qui fait notre bonheur dans la vie future. Il est vrai qu'en cette vie nos foibles yeux qui se purifient et ne sont pas entièrement purs, ne peuvent porter la vérité tout entière; mais elle s'est tempérée elle-même dans la foi : tournetoi done toujours à elle, ame chrétienne, sans craindre qu'elle te blesse : la foi te la présente, te l'applique de la manière qu'il faut; sa douce obscurité tient ton esprit en état : s'il sort de temps en temps quelque rayon de ce doux nuage, il ne sera jamais trop fort: Dieu qui l'envoie, sait ta mesure et ne porte qu'oü il faut.
Pour toi, tiens les yeux ouverts et le cceur soumis : la lumière se changera en ardeur, et le cœur gagné vivra de Dieu.