‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 142 sur 149 · LXVI: JOURNÉE · texte numérisé non relu

LXVI: JOURNÉE

Pére saint. Joan., xvn, 11.

« Mon Père saint : » mon « Père juste : » ce sont les deux seuls noms que le Fils de Dieu donne à son Pere, les deux seules qualités qu'il lui attribue; ce qu'elles renferment est inexplicable.

Il est parlé dans cette divine oraison de deux sortes de personnes, dont les unes sont sanctifiées par la connoissaifce de Jésus- Christ; les autres n'ont point cette connoissance , et sont privées de l'effet de sa sainte priére'. Nous avons vu que c'est par rapport aux premiers que Jésus appelle son « Pére saint, » parce qu'il est saint et sanctifiant, et auteur dans les ames saintes de toute leur sainteté. Et nous avons dit aussi que c'est par rapport aux seconds que le Pére est appelé « Juste, » parce que c'est par un juste et impénétrable jugement qu'ils sont privés de la sainteté que Jésus-Christ leur auroit donnée , s'ils l'avoient recu.

On voit donc quil n'y avoit rien de plus convenable que d'honorer ces deux attributs dans une prière dont ils contiennent tout l'effet. Mais si je viens maintenant à la contemplation particuliere de ces deux divines perfections , je m'y perds.

Je vois que ce qu'on loue, ce qu'on célébre principalement en Dieu dans le ciel, c’est sa sainteté. Les séraphins , c'est-à-dire les premiers et les plus sublimes de tous les esprits célestes, adorant Dieu dans son trône, n’en peuvent dire autre chose, sinon qu’il est saint, encore une fois qu'il est saint, pour latroisième fois qu'il est saint ?, c'est-à-dire qu'il est infiniment saint : saint dans sa parfaite unité, saint dans la Trinité de ses personnes : la première

1 Joan., XVII, 11. — ? Isa., v1, 3.

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comme le principe de la sainteté, les deux autres comme sorties par de saintes opérations du sein méme et du fond de la sainteté. Crions donc aussi : « Saint, saint, saint! » et adorons la sainteté de Dieu.

La sainteté dans les hommes, c'est une qualité morale qui leur donne toutes les vertus et les éloigne de tous les péchés. Rien n'est plus excellent dans les hommes que la sainteté : rien ne les rend si admirables, si vénérables. La sainteté les fait regarder comme quelque chose de divin, comme des dieux sur la terre : «J'ai dit : Vous êtes des dieux, et vous êtes tous les enfans du Trés-Haut ‘. » Quelle adoration ne doit donc pas attirer à Dieu sa sainteté infinie! La sainteté est en nous comme quelque chose d'accidentel, qu'on peut acquérir, qu'on peut perdre : Dieu est saint par son essence : son essence est la sainteté : le fond en est saint, il est sacré : tout y est sacré, tout y est saint. Profane, n'approchez pas, ne touchez pas : tout est saint, tout est la sainteté méme : « Dieu est lumière et il n'y a point de ténébres en lui *: Dieu est celui qui est *; » et par son étre il est infiniment éloigné du néant : il est saint, et par sa sainteté 1l est encore plus infiniment, si on peut parler ainsi, éloigné d'un autre néant plus vil et plus haissable, qui est celui du péché. Sa volonté est sa régle et celle de toute chose : qu'y aura-t-il d'irrégulier dans la règle méme? Il n'est pas le saint par grace; il est le saint par nature : il n'est pas le saint sanctifié; il est le saint sanctifiant : toutes sés œuvres sont saintes, parce qu'elles partent du fond de la sainteté et de sa volonté qui est toujours sainte , toujours droite, puisqu'elle est la droiture méme, la règle méme de toute droiture.

David se léve le matin, et il vient contempler la sainteté de Dieu : « Le matin je me présenterai devant vous, et je verrai que vous étes Dieu , qui ne voulez point l'iniquité *, » qui ne pouvez la vouloir, qui étes toujours saint, dont toutes les ceuvres sont inséparables de la sainteté. |

Demeurons avec David en silence devant la très-auguste sainteté de Dieu. On se perd en la contemplant, parce qu'on ne la

* Psal. Lxxxr, 6. — ? ] Joan., 1, 5. — 3 Exod., Ir, 14, — * Psal. v, 5.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LXVIe JOURNÉE. 659

peut jamais comprendre, non plus que la pureté avec laquelle il faut s’en approcher.

Isaie voit de loin le trône de Dieu : ce trône devant lequel sa sainteté est célébrée par les séraphins : J'ai vu, dit-il, « le Seigneur sur un tróne haut et élevé : » et tout étoit à ses pieds , et tout trembloit devant lui: et je vis les bienheureux esprits qui approchent le plus prés du tróne : et je n'entendis autre chose de leur bouche que cette voix : « Saint, saint, saint. Et je fus saisi de frayeur. Et je dis : Malheur à moi, parce que j'ai les lévres souillées, et que je demeure au milieu d'un peuple dont les lévres sont souillées aussi : et j'ai vu de mes yeux le Roi dominateur des armées !, » de toute l'armée du ciel, de toutes celles de la terre : la sainteté de Dieu le fait trembler : saisi à sa vue d'une sainte et ' religieuse frayeur, il s'en retire. Je ne m'en étonne pas : il voitles séraphins mémes dans l'étonnement : s'ils ont des ailes pour voler, ce qui montre la sublimité de leurs connoissances, ils en ont pour se couvrir les yeux éblouis de la lumiere et de la sainteté de Dieu : tout embrasés qu’ils sont du divin amour, ils sentent que leur amour est borné , comme tout ce qui est créé, et par conséquent quil y a en eux, pour ainsi parler, plus de non-amour que d'amour, comme il y a aussi toujours plus de non-étre que d'étre. Et c'est pourquoi ils se cachent, et ils voilent de leurs ailes leur face et leurs pieds, et se trouvent comme indignes de paroitre avec une sainteté finie devant l'infinie sainteté de Dieu. Et le cri qu'ils font pour se dire l'un à l'autre : « Saint, saint x saint, » fait voir l'effort dont ils ont besoin pour entendre et pour célébrer la sainteté de Dieu , laquelle demeure au-dessus de tous leurs efforts; en sorte qu'il n'y a que lui qui se puisse louer lui-même, et que c'est en lui qu'il faut trouver et connoitre sa digne louange.

Combien plus devons-nous trembler devant l'auguste et redoutable sainteté de Dieu avec nos péchés? Mais si un charbon de l'autel est appliqué à mes lèvres, si un de ces séraphins prend l'ordre de Dieu pour me toucher, comme [saie, de ce feu céleste, alors je louerai Dieu avec des lèvres pures, parce que je l'aimerai d'un pur amour.

1 Jsa., VY, AT:

Ne croyons pas néanmoins que les séraphins, ni que les ministres de Dieu, quels qu'ils soient, fussent-ils élevés à leur degré par la perfection de leur amour , puissent nous purifier. Ils peuvent bien nous toucher les lévres de ce feu divin par l'inspiration de quelques bonnes pensées; mais pour pénétrer dans le fond, pour nous embraser de l'amour qui nous sanctifie , c'est le coup réservé à Dieu, qui plus intime dans nos cœurs que le plus intime, allume et cache dans notre intérieur et dans la moelle de nos os cette flamme sanctifiante et purifiante. Et c’est ainsi que s'accomplit cette divine prière : « Mon Père saint, sanctifiez-les en vérité : je me sanctifie pour eux *. »

Séparons-nous donc des pécheurs et de toute iniquité , en contemplant la sainteté de Dieu notre Pére céleste : car c'est ainsi que David, aprés avoir vu et contemplé dés le matin que Dieu est saint et « ne veut point l'iniquité, » c'est-à-dire ne la veut jamais ni par quelque endroit que ce puisse étre, ajoute aussitót aprés : « Et le méchant n'habitera point auprès de vous; et les injustes, les pécheurs ne subsisteront point devant vos veux ?. » Encore un coup, séparons-nous donc des pécheurs : séparons-nous-en, non-seulement par une vie opposée à la leur ; mais encore autant qu'il se peut en nous retirant de leur odieuse et dangereuse compagnie , de peur d'étre corrompus par leurs discours et par leurs exemples, et de respirer un air infecté.

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LXVIF JOURNÉE.

Pére juste. Ibid.

Après avoir dit par Jésus-Christ et en Jésus-Christ : « Mon Père saint, » nous pouvons dire aussi en lui et avec lui : « Mon Père juste. »

Aprés avoir concu la grace par laquelle il nous sanctifie et avoir admiré le bonheur de ceux qui l'ont recue, nous viendrons à considérer ceux qui en sont justement privés; et nous adore-

1 Joan., xvit, 41, 47, 19, — ? Psal. v, 6.

rons les jugemens d'un Dieu juste , aprés avoir admiré les sanctifications d'un Dieu saint.

La vue de ces sanctifications n'a rien que de consolant ; mais quand il faut venir à considérer cette parole : « Le monde ne vous connoit pas !; » et celle-ci : « Je ne prie pas pour le monde ?, » c'est là que l'on tremble : l'esprit est confondu, le cœur s'abat, et il ne reste qu'à dire : « Mon Père juste, vous êtes juste, à Seigneur, et tous vos jugemens sont droits ?. »

Gardez-vous bien de vous jeter dans ces profondeurs : tant de nations qui ne connoissent pas Dieu et qu'il laisse, comme dit l'Apótre, « aller dans leurs voies *, » à qui Jésus-Christ n'a pas seulement été nommé; tant d'hérétiques, tant de schismatiques, àqui on óte dés leur enfance la connoissance de la vraie Eglise ; parmi les vrais chrétiens, tant d'ingrats, tant d'esprits bouchés, tant de cœurs durs, tant d'oreilles sourdes. O Dieu, je m'y perds. Que dirai-je ? « Mon Père juste, » c'est par votre juste et impénétrable jugement qu'ils sont endurcis. Qu'y a-t-il de plus juste que de laisser à eux-mémes ceux qui se cherchent? Quelle punition plus convenable que celle qui punit l'homme par sa propre faute? Seigneur , m'éléverai-je contre vous? Et parce que je vois périr dans un hôpital où m'a réduit ma misère, une infinité de malades, me rebellerai-je contre le médecin qui daigne m'apporter un remède qui me guérit? Lui dirai-je : Je n'en veux point que je ne voie tout le monde guéri de méme? Non, mon frère, prends le remède : pourquoi te troubler de ceux qui périssent , à qui tu vois quelquefois rejeter avec chagrin et aveuglement le secours qu'on leur présente? Ce n'est pas là ce que le céleste médecin demande de toi : recois humblement le remède, et laisse à la divine Providence ceux que tu en vois privés. Crois seulement que nul ne périt que par sa faute : que dans ce grand hópital de Dieu, dans le monde où tout est malade, il n’y a point de mal qui n'ait son remède; et que tous les secours qui se donnent dans l'univers, dans quelque lieu que ce soit, à qui que ce soit, dans quelque degré que ce soit, se dispensent avec équité et avec bonté, sans que personne se puisse plaindre.

1 Joan., xvii, 25. — ? Ibid., 9. — ? Psal. cxvii, 137. — * Act., XIV, 15.

Quand donc nous entendons ces paroles : « Le monde ne vous connoit pas, » ne demandons point comme fit saint Jude : « Seigneur, d’où vient que vous vous ferez connoitre à nous et non pas au monde!? » Car Jésus-Christ ne répond pas à cette demande , et il répond seulement : « Celui qui m'aime gardera ma parole. » C'est-à-dire : Ne soyez point curieux de savoir pourquoi Jésus-Christ est caché au monde : ce n'est pas là votre affaire : votre affaire est de profiter de la lumière qui vous est donnée : pour vous et pour tous ceux qui sont sanctifiés, adorez Dieu qui est saint : pour les autres qui sont justement privés de la grace qui vous sanctifie, adorez Dieu qui est juste. C'est à ces deux points qu'aboutit toute la prière de Notre-Seigneur.

En passant, où sont ceux qui veulent que ce soit déroger à la perfeetion de la contemplation que de s'attacher aux attributs divins, auxquels il faut, disent-ils, préférer la contemplation de son essence? En savent-ils plus que Jésus-Christ, qui dans la plus haute oraison qu'il ait daigné nous manifester, dit : « Mon Pére saint, mon Pére juste? » Qui sait ce que c'est que l'essence de Dieu? Mais qui ne sait, ou ne doit savoir que c'est son essence qu'on adore sous le nom de sainteté et de justice ? Célébrons donc sans fin ces deux divins attributs. Disons avec David : « O Seigneur, je vous chanterai miséricorde et jugement?, » parce que

c'est dire avec Jésus-Christ et en Jésus-Christ : «Mon Père saint, mon Père juste. »

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LXVIIE JOURNÉE.

La priére de Jésus-Christ aprés la Céne est l’abrégé du sermon qui la précéde.

En repassant sur la prière de Jésus-Christ, on verra qu'il y ramasse toute la substance du sermon de la cene. S'il dit dans sa priere que ses apótres « ne sont pas du monde, » c'est ce qu'il avoit

dit auparavant. S'il dit « qu'il quitte le monde, » il avoit dit : « Je 1 Joan., x1v, 22, 23, — 2 Psa[. (X IN

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LXVIIIe JOURNÉE. 663

suis sorti de Dieu pour venir au monde : et maintenant je quitte le monde pour retourner à Dieu. » Comme il avoit donné l'amour et l'union de ses disciples comme la marque de son école, il inculque la méme chose dans sa prière !. Ces paroles : « Vous connoitrez en ce jour-là que je suis dans mon Père et vous en moi, et moi en vous?, » reviennent à celles-ci : « Je suis en eux et vous en moi; » et à celles-ci : « Afin que l'amour que vous avez pour moi soit en eux comme je suis en eux *. » Ce qu'il promet par ces paroles : « Là où je suis, celui qui me sert y sera aussi *, » il le demande à son Père par celles-ci : « Là où je suis, je veux, mon Père, que ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi *. » Cela nous montre deux vérités : l'une, que ce qu'on enseigne aux bommes doit être aussi la matière de ce qu'on traite avec Dieu dans la prière ; la seconde, que la méme chose qui fait la matière du commandement et celle de la promesse, fait en méme temps la matière de la prière, parce qu'on doit demander à Dieu l'observation des commandemens et l'accomplissement de ses promesses : « Ce qu'il promet, dit saint Paul, il est puissant pour le faire *; » et saint Augustin disoit aussi en parlant des commandemens : « Accordez-moi ce que vous me commandez. » Il ne dit pas : Accordez-moi ce que vous me promettez, ce qui seroit naturel; mais: Accordez-moi ce que vous me commandez; qui est la méme chose que s'il disoit : Aceordez-moi ce que je dois faire, c'est-à-dire faites en moi mon action propre. Ce qui est conforme à la parole de Jésus-Christ, qui aprés avoir commandé la charité fraternelle et l'union de ses fidèles, demande à Dieu qu'il la fasse en eux, et qu'ils soient consommés en un.

Unissons-nous à la prière sainte de Jésus-Christ, rappelons en notre mémoire, et méditons devant Dieu les vérités qu'il nous enseigne, et surtout méditons-y ce qu'il nous promet et ce qu'il commande, pour obtenir en Jésus-Christ et par Jésus-Christ l'accomplissement de l'un et de l'autre, et autant de ce qui dépend de nous que de ce qui dépend de Dieu.

1 Joan., xviI, 16; xv, 48, 19; xvr, 33; XVII, 11; XVI, 28; xv, 12, 17; xi, 34, 35. — ? Joan., xiv, 20. — 3 Joan., xvit, 23, 26. — * Joan., xit, 26, — 5 Joan., XVII, 24, — 9 Rom., 1v, 21.

Apprenons la liaison sainte de la promesse, du commandement et de la prière : le commandement nous avertit de ce que nous avons à faire; la promesse nous avertit de ce que nous avons à espérer ; et l'une et l'autre nous avertissent de ce que nous avons à demander à celui sans lequel nous ne pouvons rien espérer, ni rien faire.

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