‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 61 sur 149 · LIX: JOURNÉE · texte numérisé non relu

LIX: JOURNÉE

Docteurs juifs, conducteurs aveugles et insensés. Ybid., 16 et suiv.

Jusqu'ici il ne les a appelés « qu'hypocrites, » parce qu'ils mettoient la piété dans l'extérieur seulement. Voici une autre qualité qu'il leur donne : « conducteurs aveugles ; » et encore : « insensés et aveugles ?. »

Marquez la liaison de ces deux paroles : « conducteurs et aveugles : guides aveugles et insensés : » Hélas! en quels abimes tomberez-vous et ferez-vous tomber les autres? Car tous deux tombent dans l'abime, et l'aveugle qui mène et celui qui suit.

L'aveuglement qu'il reprend ici est lorsque l'intérét fait oublier les maximes les plus claires et les plus certaines.

Il est bien manifeste que « le temple et l'autel qui sanctifient les présens ?, » sont de plus grande dignité que le don qu'on met dessus pour les sanctifier. Et cependant ces guides aveugles étoient assez insensés pour dire que le serment qu'on faisoit par le don, et par l'or qu'on avoit consacré dans le temple et sur l'autel, étoit plus inviolable que celui qu'on faisoit par le temple et par l'autel méme. Pourquoi? parce qu'ils vouloient qu'on multipliát les dons et l'or dont ils profitoient : et c'est pourquoi ils en relevoient le prix, et ils poussoient leur aveuglement jusqu'à préférer le présent au temple et à l'autel, où on le consacroit. -

Lorsqu'il dit que le temple et l'autel sanctifient le don , il parle pour l'ancienne loi, où en effet tous les dons et toutes les victimes, qui n'étoient que choses terrestres, étoient bien au-dessous du

1 Psal. Lit, 6. — ? Matth., xxi, 16 et suiv. — 3 Ibid., 48, 19.

temple et de l'autel, qui étoient le manifeste symbole de la présence de Dieu. Mais dans la nouvelle alliance, il y a un don qui sanctifie le temple et l'autel. Ce don c'est l'Eucharistie, qui n'est rien de moins que Jésus-Christ et le Saint des saints : et ce don est en méme temps un temple. « Détruisez ce temple, dit-il : et il parloit du temple de son corps !, où la divinité habitoit corporellement ?. » Il est done le temple et plus que le temple : «Celui-ci est plus grand que le temple méme *. »

Il est l'autel, en qui et par qui nous offrons « des victimes spirituelles, agréables par Jésus-Christ *,» comme dit saint Pierre.

Ceux qui estiment le don plus que le temple et plus que l'autel, sont encore ceux qui, donnant quelque chose à Dieu, le font valoir en eux-ménes, au lieu de songer qu'on ne peut rien donner à Dieu qui ne soit beaucoup au-dessous de la majesté de son temple et de la sainteté de son autel.

Comme il élève l'esprit! Du don à l'autel et au temple : du temple au ciel dont il est l'image : du ciel à Dieu qui y est assis, qui y regne, qui y tient l'empire de tout l'univers.

Apportez votre don : apportez-vous vous-méme à l'autel : et ne faites cas de vous-même qu'à cause que vous êtes consacré à Dieu : tirez de là tout votre prix : attendez de là tout ce que vous espérez de sainteté.

0 le grand don que vous avez à offrir à Dieu! son corps et son sang que tous les jours vous pouvez offrir à Dieu en sacrifice : don qui sanctifie l'autel et le temple, et ceux qui s'offrent dans le temple.

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LX* JOURNÉE

Guides aveugles, attachés aux petites choses et méprisant les grandes. Ibid., 23 et 24.

Par quelle erreur de l'esprit humain arrive-t-il qu'on observe la loi en partie, et qu'on ne l'observe pas tout entière : qu'on en ! Joan., 11, 19, 21. — ? Coloss., 11, 9. — 3 Matth., xir, 6. — * I Petr., 11, 5. —

observe les petites choses, comme de payer la dime des plus vils herbages , et qu'on omet les plus grandes, la justice, la miséricorde, la bonne foi *? Il y a là une ostentation et un air d'exactitude qui s'étend jusqu'aux moindres observances. Mais il faut encore remarquer ici quelque chose de plus intime. On observe volontiers dans la loi ce qui ne coüte rien à la nature : oü les passions ne souffrent point de violence. On le sacrifie aisément à Dieu : on ne veut pas avoir à se reprocher à soi-méme qu'on est sans loi, qu'on est un impie ; on s'acquitte par de petites choses, et on se flatte d'avoir satisfait : mais la lumiere éternelle vous foudroie : « Il falloit s'attacher à ces grandes choses, mais sans omettre » les moindres ?. Il ne faut pas s'y attacher comme aux principales, ni les mépriser non plus à cause qu'elles sont petites.

Voyez ce que Jésus estime : « la justice, la miséricorde, la bonne foi. » ;

« Guides aveugles, qui coulez le moucheron et qui avalez un chameau ?. » Que le monde est plein de ces fausses piétés! Ils ne voudroient pas qu'il manquât un Ave Maria à leur chapelet. Mais les rapines, mais les médisances, mais les jalousies, ils les avalent comme de l'eau : scrupuleux dans les petites obligations, larges sans mesure dans les autres.

C'est encore la méme chose que ce qui est dit au verset 5 : « Ils étendent les parchemins *,» où ils écrivoient des sentences de la loi de Dieu, conformément au précepte du Deutéronome 5. Soit que ce füt une espéce d'allégorie, ou une obligation effective, ils vouloient bien avoir ces sentences roulantes et mouvantes devant les yeux : mais ils ne se soucioient pas d'en avoir l'amour dans le cœur. Il étoit commandé aux Israélites, pour se distinguer des autres peuples, d'avoir des franges au bord de leurs robes , qu'ils nouoient avec des rubans violets *. Ce qui leur étoit un signal qu'ils devoient être attentifs à la loi de Dieu, et ne laisser pas errer leurs yeux et leurs pensées dans les choses qu'elle défendoit. Les pharisiens se faisoient de grandes franges, ou dilatoient ces bords de leurs robes, comme gens bien attentifs à la loi de Dieu , qui

1 Matth., xxur, 93. — 2 Ibid, — 3 [b

id. FE WMIbA USES Vi, 8. — * Numer, id., 23, 24 Ibid., 5. — 5 DONS

» XV, 38; Deuter., xxi, 12.

dilatoient ce qui étoit destiné à en rappeler la mémoire. C'est tout ce que Dieu en aura : une vaine parade, une ostentation, un exactitude apparente aux petits préceptes aisés, un mépris manifeste des grands, et un eceur livré aux rapines et à l'avarice.

Prenez garde dans les religions : un voile, l'habit de l'ordre, les jeünes de règle. Mais que veut dire ce voile? Pourquoi est-il mis sur la tête, comme l'enseigne de la pudeur et de la retraite? C’est à quoi il falloit penser, et ne mépriser pas les petites choses, ‘qui sont en effet la couverture et la défense des grandes : mais aussi ne se pas imaginer que Dieu se paie de cette écorce et de ces grimaces.

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LXI JOURNÉE

Suile. Sépuleres blanchis. Ibid., 26 et 27.

« Aveugle pharisien, qui nettoies le dehors d’une coupe et laisses dans la saleté le dedans » où l'on boit. « Nettoie le dedans afin que le dehors soit pur ‘ : » car la pureté vient du dedans et se doit répandre de là sur le dehors : autrement, malgré ton hy pocrisie, l'infection du dedans se produira par quelque endroit : ta vie se démentira : ton ambition cachée sera découverte : tu paroitras de couleurs et de figures différentes; et avec l'infamie de ton ambition, celle de ton hypocrisie attirera la haine du genre humain. |

Quelle affreuse idée d'un hypocrite! « C'est un vieux sépulcre : » tout s'y démentoit : « on l'a reblanchi et il paroit beau au dehors : » il peut méme paroitre magnifique. Mais qu'y a-t-il au dedans? « Infection, pourriture, des ossemens de morts ?, » dont l'attouchement étoit une impureté selon la loi. Tel est un hypocrite : il a la mort dans le sein : que sera-ce et où se cachera-t-il, lorsque Dieu révélera le secret des cœurs, et qu'on verra «ces choses honteuses qui se passoient dans le secret et qu'on a honte méme de prononcer ?? »

1 Matth., xxu, 25, 26. — ? Ibid., 21. — 9? Ephes., v, 12. E

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LXIIF JOURNÉE.

Docteurs juifs persécuteurs des prophètes : leur punition. TIbid., 29-36.

Voici le comble de l'hypocrisie : des actions de piété pour donner couleur au crime, comme de bâtir les sépulcres des prophètes. Qu'il est aisé de les honorer après leur mort, pour acquérir la liberté de les persécuter vivans! Ils ne vous disent plus mot, et vous pouvez les honorer sans qu'il en coûte à vos passions. On fait aisément les actes de piété qui ne leur font point de peine. On parera un autel : on y placera les reliques : tout y sera propre et orné : on bâtira des églises et des monastères : les actions de piété éclatantes, loin de rebuter, on s’en fait honneur. Venons à la pratique de la piété et à la mortification des sens : on n'y veut pas entendre.

Les Juifs étoient prêts à faire mourir le Prophète par excellence et ses apôtres ; et ils disoient : « Si nous eussions été du temps de nos pères, nous n'eussions pas persécuté les prophètes. Vous êtes leurs vrais enfans !, » puisque vous voulez faire comme eux, et vous voulez avoir tout ensemble et la gloire de détester le crime, et le plaisir de vous satisfaire en le commettant. Mais vous né tromperez pas Dieu : au lieu de recevoir les vaines excuses que vous semblez vouloir faire aux prophètes , il vous punira de tous les crimes que vous aurez imités, à commencer par celui de Caïn, dont vous avez imité la jalousie sanguinaire ?. Le moyen de dés- &vouer vos péres est de cesser de les imiter. Que si vous les imitez, les tombeaux que vous érigez aux prophètes serviront plutót de monument pour conserver la mémoire des crimes de vos ancêtres que de moyen de les éviter. C'est pourquoi il y a dans saint Luc : En bâtissant leurs sépulcres, pendant que dans votre cœur vous désirez d'en faire autant aux prophètes que vous avez parmi vous, vous montrez bien que cet extérieur de piété ne tend

qu'à couvrir vos noirs desseins, et à les exécuter plus sürement en les cachant ?,

1 Matth., xxu, 30,.31.,—.2 Ibid., 35. — 3. Luc., xt; 48.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LXIIIe JOURNÉE. 911

« Remplissez la mesure de vos peres : et que tout le sang juste vienne sur vous depuis Abel !. » On mérite le supplice de ceux qu'on imite : Dieu n'impute pas seulement le péché des pères aux enfans, mais encore celui de Cain, quand on en suit la trace : et il y aura parmi les méchans qui se seront imités les uns les autres une société de supplices, comme parmi les bons qui auront vécu en unité d'esprit, une société de récompenses.

Il prédit un supplice affreux aux Juifs, et en effet le monde n'en avoit jamais eu de semblable.

« Sur cette génération ? : » le temps approchoit, et ceux qui étoient vivans le pouvoient voir.

Appliquons-nous à nous-mémes ce que nous venons de voir. Chacun persécute le juste, lorsqu'on le traverse, lorsqu'on en médit, lorsqu'on le tourmente en cent facons. Et on dit en lisant la Vie des Saints, où l'on voit la persécution des justes : Je ne ferois pas comme cela : et on le fait, et on ne s'en apercoit pas : et on attire sur soi la peine de ceux qui ont persécuté les gens de bien.

« Tout est écrit devant moi : je ne m'en tairai pas : je vous ren drai » la juste punition de vos péchés : « je mettrai dans votre sein vos péchés et ensemble les péchés de vos pères, et je mettrai dans leur sein à pleine mesure leur ancien ouvrage ?. »

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LXIII*: JOURNÉE

Lamentations, pleurs de Jésus sur Jérusalem. lbid., 37, 39.

Comme il a pleuré Jérusalem ! Avec quelle tendresse il a présenté ses ailes maternelles à ses enfans qui vouloient périr ! « Une poule, » c'est la plus tendre de toutes les mères. Elle voudroit reprendre ses petits, non pas sous ses ailes, mais dans son sein s’il se pouvoit : digne d’être le symbole de la miséricorde divine.

Je trouve trois lamentations de notre Sauveur, dont celles de Jérémie n'égaleront jamais la tendresse. A son entrée : « Ah! E Matth., xxur, 35. — ? Ibid., 36. — ? Isa., LxV, 6, 1.

si tu savois ! : » [ci : « Jérusalem, Jérusalem ?! » Allant au Calvaire : « Filles de Jérusalem, pleurez sur vous-mémes : Heureuses les stériles : heureuses les entrailles qui n'ont point porté d'enfans, et les mamelles qui n'en ont point allaité ?! » O malheureuse Jérusalem! O ames appelées et rebelles! que vous avez été amèrement pleurées! Revenez donc aux cris empressés de cette mère charitable : ses ailes vous sont encore ouvertes : « Ah! pourquoi voulez-vous périr, maison d'Israél *? »

« Vous ne me verrez point jusqu'à ce que vous disiez : Bienheureux, etc *. »

Ces dernières paroles, depuis ces mots : « Jérusalem , Jérusalem, » ont déjà été dites avant l'entrée du Sauveur 5: et alors il vouloit dire qu'on ne le reverroit plus jusqu'au jour de cette entrée. Ici l'entrée étoit faite; et il veut dire qu'il s'en alloit jusqu'au dernier jugement, qui n'arriveroit pas que les Juifs ne fussent retournés à lui et ne le reconnussent pour le Christ.

Le Sauveur a achevé ce qu'il vouloit : il a établi l'autorité de la chaire de Moïse : il a fait voir les abus : il a expliqué le châtiment: il n'a pas tenu àsa bonté qu'ils ne l'aient écouté, et ils ont voulu périr. Oh quel regret pour ces malheureux! oh quelle augmentation de leur supplice !

Apprenons à louer la miséricorde divine dans les jugemens les plus rigoureux : ear ils ont toujours été précédés par les plus grandes miséricordes.

« Combien de fois ai-je voulu! » Ce n'est pas pour une fois que vous m'avez appelé, «à la plus tendre de toutes les mères : et je n'ai pas écouté votre voix.

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LXIV* JOURNÉE

Vices des docteurs de la loi; ostentation; superstition; corruption ; erreurs

marquées par saint Marc et par saint Luc. Marc., xu, 38-40; Luc., xx, 46, 47.

Ils remarquent tous deux principalement l'affectation des pre-

"1 Luc. xix, 42. — ? Matth., xxur, 37. — 3 L : , 2; 5 . — 9 Luc., xx, 28, 29. — * Ezech.

xvii, 31. — 5 Matth., xxi, 39, — 6 dui. XIII, 34, 35. Er 3i

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR , LXIVe JOURNÉE. 219

mières places et cet artifice de piller les veuves sous prétexte d'une longue oraison, comme les choses les plus odieuses, comme les plus ordinaires dans la conduite des pharisiens, dont aussi il se faut le plus donner de garde. Dieu nous en fasse la grace.

Tout ce que Jésus-Christ blàme se réduit à ostentation, superstition, hypocrisie, rapine, avarice, corruption, en un mot jusqu'à altérer la saine doctrine, en préférant le don du temple et de l'autel au temple et à l'autel même.

Mais comment donc vérifier ici ce qu'il a dit : « Faites ce qu'ils vous diront? » Car ilsleur disoient cela qui étoit mauvais : et ils avoient encore beaucoup de fausses traditions, que le Fils de Dien reprend ailleurs. Tous ces dogmes particuliers n'avoient pas encore passé en décret public et en dogmes de la synagogue. Jésus- Christ est venu dans le moment que tout alloit se corrompre. Mais il étoit vrai jusqu'alors, que la chaire n'étoit pas encore infectée, ni livrée à l'erreur, quoiqu'elle füt sur le penchant. Qui nous dira, sil n'en arrivera peut-étre pas à peu prés autant à la fin des siècles ? Qui sait où Dieu permettra que la séduction aille dans les docteurs particuliers? Mais avant que ces mauvais dogmes aient passé en déeret public, le second avénement se fera. Prenons garde cependant à ce levain des pharisiens, et ne le faisons pas régner parmi nous.

Oh combien disent dans leur cœur ! Le temple n'est rien : l'autel n'est rien : le don, c'est à quoi il faut prendre garde, et non-seulement ne le retirer jamais, mais l'augmenter, comme ce quil y a de plus précieux dans la religion.

Prenons un esprit de désintéressement, pour éviter ce levain des pharisiens.

Prenons garde, tout ce que nous sommes de supérieurs , de ne nous réjouir pas de la prélature, mais de craindre d'imiter les pharisiens dans ce point, que saint Marc et saint Luc ont observé comme le plus remarquable.

Nous porterons la peine de tout le sang juste répandu, de tous les canons méprisés, de tous les abus autorisés par notre exemple.: et tout sera imputé à notre ordre depuis le premier relâchement.

La prodigieuse révolte du luthéranisme a été une punition

visible du relâchement du clergé, et on peut dire que Dieu a puni sur nos peres et qu'il continue de punir sur nous tous les relàchemens des siècles passés, à commencer par les premiers temps où lon a commencé à laisser prévaloir les mauvaises coutumes contre la régle. Nous devons craindre que la main de Dieu ne soit sur nous, et que la révolte ne dure jusqu'à ce que, profitarit du châtiment, nous ayons entièrement banni du milieu de nous tout ce levain pharisaique, cet esprit de domination, d'intérêt, d'ostentation; cet esprit qui fait servir la domination au gain et à l'intérét, soit que ce soit celui de l'ambition, soit que ce soit celui de l'argent.

Pour mieux entendre notre devoir et notre péril, considérons le méme sermon de Notre-Seigneur, déjà fait dans saint Luc une autre fois et avant son entrée.

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