LXX: JOURNÉE
Les marques de distinction de ces deux événemens expliqués encore plus en détail en saint Matthieu, en saint Marc et en saint Luc. Ibid.
En continuant la méme lecture, nous avons à considérer les marques de distinction des deux événemens, qui nous sont donnés dans l'Evangile. La distinction paroit assez clairement dans saint Luc. Ce qui regarde en particulier Jérusalem , commence au chapitre xxr, vers. 20, et se continue jusqu'au 25; et ce qui regarde le dernier jour de l'univers commence au vers. 25, et se termine au vers. 31. La méme chose paroit à peu prés en saint Matthieu, chap. xxiv, vers. 15, àces paroles : « Lorsque vous verrez l'abomination de la désolation, » d'oü se continue le récit des maux de Jérusalem jusqu'au vers. 27, où l'on commence à parler de l'avénement du Fils de l'homme : ce qui se continue principalement depuis le vers. 29, jusqu'au 34. On voit encore la méme chose en saint Marc, chap. xiu, depuis le vers. 14, où « l'abomination » nous est montrée «où elle ne doit point être : » d’où se continue la ruine de Jérusalem jusqu'au vers. 24 : et là commence la prédiction de la dernière catastrophe de l'univers jusqu'au vers. 30.
Il nous sera maintenant assez aisé d'arranger la suite des événemens, premièrement dans la ruine de Jérusalem, et ensuite dans celle du monde. « L'abomination de la désolation dans le lieu saint, » selon saint Matthieu, et « oü elle ne doit pas étre, » dans saint Mare, est visiblement la méme chose que « Jérusalem envi-
1 Apoc., XV, 3, 4. — ? Isa., XLv, 24.
ronnée d'une armée, » dans saint Luc, comme la seule suite le fera paroitre à un lecteur attentif. Mais ce qui ne laisse aucun doute, c'est le rapport de ces mots : « Quand vous verrez l'abomination de la désolation dans le lieu saint, » avec ceux-ci: « Quand Jérusalem sera investie d'une armée. L'abomination, » selon le langage de l'Ecriture, signifie des idoles. « L'abomination de la désolation, » ce sont donc des idoles désolantes, tant à cause de l'affliction qu'elles causent par leur seul aspect au peuple de Dieu, qu'à cause de la derniere désolation dont elles leur étoient un présage. Or on sait que les armées romaines portoient dans leurs étendards les idoles de leurs dieux, celles de leurs empereurs qui étoient du nombre de leurs dieux et des plus grands : l'aigle romaine qui étoit consacrée avec des cérémonies qui la faisoient adorer elle-méme. Ainsi investir Jérusalem d'une armée romaine et en porter les étendards aux environs de cette ville, c'étoit mettre des idoles dans le lieu saint : auprès du temple qui étoit appelé par excellence le lieu saint : dans la Judée dont la terre étoit consacrée à Dieu, sanctifiée par tant de miracles, et pour cela appelée la terre sainte. Selon les ordres de Dieu, les idoles n'y devoient jamais paroitre. Et c'est pourquoi ce que saint Matthieu exprime par ces mots : « L'abomination, » c'est-à-dire l'idole « dans le lieu saint; » saint Marc l'explique par ceux-ci : « L'abomination » et l'idole « où elle ne doit pas être : » c’est-à-dire dans un lieu et dans une terre dont la sainteté la devoit éternellement bannir de son enceinte : ce que saint Luc a expliqué plus particulièrement, lorsqu'il a marqué « une armée autour de Jérusalem : » une armée de gentils, puisque c'étoit « par les gentils que Jérusalem devoit être foulée aux pieds ! : » par conséquent une armée remplie d'idoles, puisque méme elle-les portoit dans ses étendards et en un mot une armée romaine.
Ainsi le premier présage de la ruine de Jérusalem, c'est d’être environnée d'idoles. Car auparavant on voit dans Josèphe, que lorsqu'une armée romaine traversoit la Judée, on obtenoit des princes qu'on n'y passàt point avec les étendards, de peur de souiller d'idoles une terre qui n'en devoit jamais voir aucune.
1 Luc., xx1, 20, 24.
Mais à cette fois l'armée étaloit ses idoles : on n'avoit plus de ménagement pour la terre sainte : c’étoit là le commencement de la dernière hostilité contre Jérusalem et le prochain présage de sa chute.
Chrétien, ton córps et ton ame sont la terre vraiment sainte, où jamais les idoles ne doivent paroitre. Toute créature mise à la place du Créateur, c'est une idole abominable, une idole désolante : tout ce que tu aimes plus que Dieu, ou avec Dieu, ou au préjudice de Dieu, renverse son tróne ou le partage : c'est là le premier présage de ta perte. Toute désobéissance, tout ce qui léve l'étendard contre Dieu, c'est le commencement de ton malheur. De quelle affreuse désolation sera suivi ce désordre! de quels maux ne sera-t-il pas le présage !
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LXXF JOURNÉE.
Deux siéges de Jérusalem prédits par Notre-Seigneur. Le premier en saint Matth., xxiv, 15, 16; Marc., xut, 14; Luc., xxr, 20. Le second en saint Luc., xix, 43, 44.
Ces paroles de saint Matthieu et de saint Marc : « L'idole dans le lieu où elle ne doit pas être; » et celles de saint Luc : « Jérusalem environnée d'une armée, » ne marquent pas encore le dernier siége de Jérusalem sous Tite, où elle périt sans ressource. Car les évangélistes disent ici : Quand vous verrez ces idoles, ce siége, « fuyez dans les montagnes. » Or depuis le siége de Tite, il n'y avoit pas moyen de fuir ni de sortir de la ville : car elle étoit tellement serrée de tranchées, de murailles et de forteresses, qu'il n’y avoit plus aucune issue. C'est ce siége que le Sauveur avoit prédit en entrant dans Jérusalem, lorsqu'il disoit avec larmes : Ville infortunée, « tes ennemis t'environneront de tranchées, et te fermeront de toutes parts!. » Aussi ne leur parle-t-il pas alors, comme ici, de prendre la fuite; car il savoit bien qu'en cet état il n'y en auroit plus aucune espérance : mais d'une perte
1 Luc., XIX, 43,
totale et « d'un entier renversement, et pour la ville et pour ses -enfans!. » Ici donc il parle d'un autre siége, qui arriva à Jéru- .salem quelques années avant celui de Tite, lorsque Cestius Florus linvestit. Ces deux siéges sont bien marqués dans Josèphe, et très-nettement distingués dans l'Evangile. Dans le premier, dont il est parlé dans les chapitres que nous méditons ?, on ne voit ni tranchées ni forts, mais seulement une armée qui se répand aux environs et ce qu'elle avoit de plus détestable, c'étoit ses idoles. Dans le second on voit des forts, des tranchées, et un siége dans toutes les formes. On pouvoit échapper dans la première occasion : car les troupes n'arrivent pas tout à coup et la garde n'est -pas si exacte : dans la seconde, il n'y a rien à attendre qu'à périr.
On voit là deux états de l'ame. Lorsque le péché commence à l'investir, pour ainsi dire, et à répandre de tous cótés comme des idoles les mauvais désirs : cette armée impure ne fait que nous entourer, de manière que nous pouvons encore échapper. Les tranchées, les forts, le siége en forme, c'est le vice fortifié par l'habitude. Fuyons dés le premier abord, dés que nous voyons paroitre l'étendard du péché : car si nous lui laissons élever ses forts et former ses habitudes, il n’y a presque plus rien à espérer.
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LXXII JOURNÉE
Réflexions sur les maux extrêmes de ces deux siéges. Ibid.
Si à ce premier abord de l’armée romaine, à cette première apparition de ses étendards et de ses idoles autour de Jérusalem, on ne prend la fuite vers les'montagnes; si sans en faire à deux fois, on n'emporte d'abord tout ce qu'on pourra et de la ville et -de la campagne; si l'on ne sort promptement de cette ville réprouvée, ou que ceux qui sont dehors osent y entrer : « on sera ravagé par l'épée : on sera trainé en captivité par toute la terre?. » La famine sera si horrible, que les mères malheureuses verront périr leurs enfans entre leurs bras. C'est en effet ce qui arriva à
Luc., xix, 4i. — * Matth., xxiv; Marc., Xi; Luc., XXI. — 9 Luc., XXL 24.
Jérusalem dans un si grand excés, que l'univers n'avoit jamais vu rien de semblable.
Jésus-Christ prédit encore la méme calamité allant au supplice : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous et sur vos enfans, parce qu'il viendra des jours où l'on dira : Bienheureuses les stériles : bienheureuses les entrailles qui n'ont pas engendré, et les mamelles qui n'ont pas nourri !! » Qui est précisément la méme chose qu'il marque ici par ces mots : « Malheureuses les mères : malheureuses les nourrices?! » Et pour montrer l'excés de cette misère, il finit par ces paroles : «Alors ils commenceront à dire aux montagnes : Tombez sur nous; et aux collines : Couvrez-nous : car si l'on fait ainsi au bois vert, » à la justice, à la sainteté, à Jésus-Christ même, « que fera-t-on au bois sec?, » qui n'est plus bon que pour le feu ; et aux pécheurs destitués de tout sentiment de piété, qui n'ont plus à attendre que le dernier coup?
Méditons ceci en tremblant, pécheurs malheureux ! Pesons les maux qui nous sont prédits. Tout l'univers renversé sur nous , en sorte que les montagnes nous écrasent et que les collines nous enterrent, ne sont rien en comparaison : ce renversement, qui en lui-même paroit si affreux, devient désirable à comparaison des maux qui nous attendent. Tombez sur nous, montagnes; enterrez-nous , coteaux. Plütà Dieu que nous en fussions quittes pour cela! De plus grands maux nous sont préparés : Dieu déploiera sa main vengeresse par des coups plus insupportables. Et en voici la raison : Si Jésus-Christ a tant souffert pour avoir seulement porté la ressemblance du péché, que sera-ce de nous, en qui il a versé tout son venin, qui en portons au dedans de nous toutes les horreurs ?
« 0 Seigneur, » chantoit le Psalmiste, « vous avez donné un signe à ceux qui vous craignent , afin qu'ils pussent éviter l'arc tendu contre eux *. » O Seigneur, vous avez aiguisé vos flèches, elles ne respirent que le sang : votre arc est prêt à tirer et nos cœurs seront percés de vos coups : mais avant que de lâcher la main, vous menacez, vous avertissez, afin qu'on fuie votre colère me- 4 Luc., xx, 28, 29.—? Ibid., xx1,.23.— 3 [bid., xx, 30,.31.—* Psal. 11x, 6.
nacante : c’est le signe de salut que vous nous donnez. Mais vous ne le donnez qu'à ceux qui vous craignent : les autres , endormis dans leurs péchés, ne veulent pas seulement vous entendre, ni écouter d'autre voix que celle qui les porte au plaisir : mais ceux à qui il reste encore quelque crainte de vos jugemens, ó Dieu, qu'ils tremblent à vos menaces, afin qu'ils évitent vos coups.
« Serpens, engeance de vipères, qui vous apprendra à fuir la colère qui vous poursuit!? » C'est ce que saint Jean disoit aux Juifs. Jésus-Christ leur en dit encore beaucoup davantage ; et il redouble ses menaces à la veille de sa mort, qui devoit causer tous ces maux à son;peuple ingrat. Il leur avoit montré tant d'amour: il avoit confirmé sa mission par tant de miracles : il leur dénonce encore le terrible châtiment qu'ils avoient à craindre, « pour n'avoir pas profité du temps où il les avoit visités ?. » Il leur prédit ces maux avec larmes, afin;de leur faire voir qu'il n'en faisoit pas seulement une sèche prédiction : ils sont insensibles : nous nous en étonnons ; mais notre étourdissement n'est pas moins grand que le leur : étonnons-nous de nous-mêmes.
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LXXIIF JOURNÉE.
Suite des réflexions sur les mêmes calamités. lbid.
« Ce sont ici les jours de vengeance pour accomplir tout ce qui a été écrit : Malheur aux femmes grosses, et à celles qui nourrissent! Car il y aura de grandes nécessités et une grande colère se déploiera sur ce peuple : ils passeront par le fil de l'épée : ils seront emmenés captifs par toutes les nations ; et Jérusalem sera foulée aux pieds par les gentils, jusqu'à ce que le temps des gentils soit accompli ?. » Après que cette ville aura été investie, après qu'elle aura été assiégée régulièrement et environnée de tranchées et de forteresses, trois plaies tomberont sur elle : l'épée, la famine, la captivité.
L'épée : c’est la blessure de l'ame : la division entre ses parties : i ! Matth, 1,71; xxi, 335 Luc., ut, 1.— ? Luc., XIX, 41-44.— 3 Ibid., xx1, 22-24,
nulle continuité : nulle union : le sang de l'ame s'écoulera par cette ouverture : toutes ses forces se dissiperont : elle n'aura plus de résistance. Ah quel état! On ne résiste plus aux tentations : le péché emporte tout : c’est la foiblesse de l'ame à qui tout échappe et qui s'échappe à elle-méme : les chutes sont continuelles et irréparables : on ne se peut plus relever. Telle est la plaie de l'épée: le cœur est ouvert, et ne retient plus ni la grace ni la vérité.
La famine : c’est la soustraction des alimens : non-seulement quand ils manquent ; mais encore, ce qui est bien pis, quand le principe pour en profiter manque tout à fait. Tout abonde autour du malade ; les restaurans sont tout préts : mais ou on ne peut les prendre; ou l'estomac contraint par force à les recevoir, ni ne les digère , ni neles distribue, ni n'en profite. Au milieu des sermons, des bons exemples, des saintes lectures, des observances d'une vie toute consacrée à Dieu, on périt, on demeure sans nourriture : la vérité ne fait plus rien à cette ame : elle ne s'en nourrit pas : elle n'en vit pas. Ses œuvres, qui sont les enfans qu'elle nourrit, tombent en langueur : tout y dépérit visiblement : ou elle ne produit rien de bon, ou si elle produit, ce bien ne se soutient pas. Hélas! hélas! qu'y a-t-il de plus déplorable que cette famine? A
La captivité : «Jérusalem sera foulée aux pieds par les gentils :» l'ame abattue par tous les vices : accablée de fers qu'elle ne peut porter ni rompre, elle est trainée en captivité d'objet en objet : toutes les passions la dominent et la tyrannisent tour à tour : elle pense étre en repos contre l'amour des plaisirs ; l'ambition la met sous le joug : l'avarice l’assujettit, et ne lui laisse pas le temps de respirer; tant elle l'aecable d'affaires, de sdins, de travaux. Hélas! hélas! où en es-tu, ame raisonnable, faite à l'image de Dieu? blessée, percée de tous côtés : outre cela affamée : pour comble de maux captive : sans force, sans nourriture pour te rétablir : sans liberté : ah, quel malheur est le tien !
Il faut remarquer ce dernier mot : « Jusqu'à ce que les temps des nations soient accomplis !. » Il y a un temps des nations : un temps que les gentils doivent persécuter l'Eglise : un temps
1 Luc., XXI, 24.
qu'ils y doivent entrer : aprés ce temps les Juifs que les nations devoient jusqu'alors fouler aux pieds, reviendront; «et aprés que la plénitude des gentils sera entrée , tout Israél, » tout ce qui en restera, « sera sauvé! : » l'aveuglement d'Israël n'a été permis que pour préparer les voies à l'accomplissement d'un si grand mystère.
Ame pécheresse, il y a pour toi, malgré tes péchés, une ressource infaillible : l'excès méme de ton malheur peut être, comme à Israël, le commencement de ton retour. Israël fatigué de ses révoltes, de ses malheurs , de sa vaine crédulité et de ses frivoles espérances : las de toujours attendre sans rien voir, de soupirer après un Messie qui ne vient point, parce qu'il est déja venu, se réveillera : il commencera à connoitre combien il avoit tort de se consumer en espérances frivoles, au lieu de jouir de son Christ, qu'il avoit si longtemps méconnu : et déplorant l'exces de son aveuglement, il ouvrira enfin les yeux à la véritable lumiere. Fais ainsi , ame chrétienne : le péché a eu son temps : le temps que tu
.y as consumé te suffit pour contenter des désirs frivoles, et nourrir des espérances trompeuses. En un mot, comme dit saint Pierre , « le temps passé est plus que suffisant pour accomplir la volonté des gentils? ; » pour mener une vie paienne selon les désirs de la chair, comme si on n'avoit point de Dieu et qu'on ne connüt pas Jésus-Christ. Nous avons passé assez de temps « dans la débauche, dans la convoitise , dans le vin, dans la bonne chère, dans l'ivresse, » dans le culte des idoles : non-seulement de celles que la gentilité adore, mais encore de celles que nos passions érigent dans notre cœur. Il est temps de revenir de si grands excès : l'égarement a été assez grànd, pour étre enfin apercu : il faut maintenant revenir à soi, et « qu'oü le péché a abondé, la grace surabonde? » à son tour.
1 Rom., x1, 25, 26. — 2 1 Petr., 1v, 3. — ? Rom., v, 20.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, LXXIVe JOURNÉE. 235
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