‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 75 sur 149 · LXXXIX: JOURNÉE · texte numérisé non relu

LXXXIX: JOURNÉE

Vierges sages, et folles. Matth., xxv, 1-13.

C'est sous une autre figure, un autre avertissement de se tenir prét. Combien Jésus le répéte-t-il? Et cependant nous sommes sourds : il semble n'avoir destiné les derniers jours de sa vie qu'à nous préparer à la mort, et que ce soit là son unique affaire : c'est en effet celle d’où tout dépend.

«Dix vierges *. » C'est un état saint, qui n'est pas donné à tout le monde : ainsi qu'il le dit ailleurs : « Tous n'entendent pas cette parole, mais ceux à qui il a été donné *. » En voici dix qui ont

m rp Xt, 4T. — ? Luc., xir, 48. — 9 Ibid. — * Matth., xxv, 4. — 5 Matth., xix

entendu cette haute parole, à qui ce don excellent a été donné : et néanmoins il y en a cinq qui périssent. Tremblez donc, vous tous qui avez recu ce don, et apprenez à le faire valoir.

« Cinq étoient folles ! : » sans précaution, sans prévoyance.

« Ces folles ne prirent pas de l'huile. » Elles disent : « L'huile nous manque, nos lampes s'éteignent. » La charité leur manque : les bonnes œuvres leur manquent :la charité, le plus excellent de tous les dons, sans quoi tous les autres et méme celui de la prophétie, et même celui du martyre, n'est rien : ni par conséquent celui de la virginité.

« Elles sommeillèrent et elles dormirent ?. » Celles qui ont de l'huile leur provision, peuvent demeurer tranquilles : mais les autres, elles doivent profiter du temps pour acheter de l'huile et amasser de bonnes œuvres.

« Donnez-nous de votre huile? : » ainsi parlent ceux qui, sans se soucier de faire eux-mémes de bonnes ceuvres, mettent toute leur espérance aux prières et aux mérites des saints.

Remarquez : « Elles s'éveillent toutes : toutes elles se lèvent : toutes elles préparent leurs lampes* : » et néanmoins cinq périssent et sont exclues du festin. Ce ne sont point des personnes vicieuses, ni insensibles, ni tout à fait sans bonnes œuvres : elles commencent beaucoup, et n’achèvent rien. O combien périront par ce défaut !

« Nous n'en avons pas pour nous et pour vous * : chacun de nous portera son fardeau » au tribunal de Jésus-Christ. « Que chacun s'éprouve soi-même : car en cette sorte il aura sa gloire en lui-même et non dans les autres * : » car encore qu'en un autre sens « nous devions par la charité porter les fardeaux les uns des autres, » néanmoins en ce dernier jugement chacun sera jugé, non selon les ceuvres des autres, « mais selon les siennes ". »

« Allez à ceux qui en vendent ?:» Vous à qui l'huile manque : vous qui ne méritez pas de véritables louanges , allez à ceux qui les vendent: allez aux flatteurs, qui par un bas intérét vous feront accroire avec tous vos vices que vous êtes vertueux.

1 Matth, xxv, 3, 8. — ? Ibid., 1. — 9 Ibid., 8. — * Ibid., 1. — 5 Ibid., 9. — 6 Galat., v1, 2, 4, 5. — * Matth., XVI, 21. — 8 Matth., xxv, 9.

« Pendant qu'elles alloient acheter: » pendant que leurs flatteurs les amusoient par la vaine opinion qu'ils leur donnoient de leur sainteté : « l'Epoux vint : elles vinrent tard etla porte leur fut fermée *. »

Elle est fermée pour ne s'ouvrir plus, et votre exclusion est sans remède.

« Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous ? : » voyez qu'elles ne sont pas de celles qui n'ont point de soin de bien faire, ou qui négligent entierement leur salut : ce sont des vierges, séparées des sens et des plaisirs : il n'est pas dit qu'elles souillent leur chasteté : elles ont des lampes : elles dorment à la vérité et ne sont pas sans beaucoup de langueur : mais enfin elles s'éveillent : elles vont avec diligence acheter de l'huile : elles font imparfaitement quelques bonnes œuvres : enfin elles accourent et avancent jusqu’à la porte : elles frappent méme et disent : « Seigneur, Seigneur. » Mais «tous ceux qui m'appellent, Seigneur, Seigneur, n'entreront point pour cela dans le royaume des cieux?. Je n'ai pas trouvé tes ceuvres pleines devant mon Dieu *. »

La pénitence tardive frappe vainement, parce qu'elle n'est pas pleine ni sincère. Viendra le temps -qu'encore qu'on frappe, on n'entrera point. C'est ce que disoit saint Jacques : « Vous demandez et vous n'obtenez pas, parce que vous demandez mal : » ce qui arrive à ceux qui demandent la prolongation de leurs jours, non pour faire pénitence, mais « pour les employer à leurs convoitises. » Vient enfin le dernier moment, et les hommes croient qu'on demande bien : mais celui qui sonde les cœurs sait le contraire, et il nous renvoie «avec les hypocrites et les infideles, où il y aura des pleurs et un » éternel « grincement de dents *. »

« En vérité, je vous le dis: Je ne vous connois pas ? : » c'est la vérité éternelle qui vous parle, et qui se prend elle-même à té- : moin. Vos flatteurs vous promettent tout; mais moi je vous tiens un autre langage : et quel langage? «Je ne vous connoiïs pas : » malgré vos bons désirs, vos volontés imparfaites, vos commencemens de vertu, je ne connois en vous ni mon image que j'y avois

1 Matth, xxv, 10. — 2 Ibid., 11. — 3 Matth., vi, 21. — ^ Apoc., IH, 9. — 5 Jacob., 1v, 3. — 6 Math., xxiv, 54. — 7 Matth., xxv, 12.

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XC* JOURNÉE. 269 formée, ni le caractère de chrétien, ni celui d'homme raisonnable, ni rien enfin de solide ni de véritable. Allez, « je ne vous connois point : » vous n'étes donc pas de mes brebis ; « car je connois mes brebis et je leur donne la vie éternelle ‘. » Vous n'avez donc rien à prétendre, vous que je ne connois pas. O que me serviront tant d'amis, tant de connoissances? Tout le monde, toutes les cours vous louent, vous connoissent; de grandes entrées partout ; mais que vous sert tout cela, si Jésus-Christ ne vous connoit pas?

Cherchez pourquoi Jésus-Christ ne connoit pas ceux qui semblent le connoitre si bien, et qui l'appellent deux fois, « Seigneur, Seigneur. » C'est que «celui qui dit qu'il le connoit, et ne garde pas ses commandemens, est un menteur ?. » Mais il en garde une partie : «Je ne vous connois pas : soyez parfait comme votre Père céleste est parfait ?: » autrement il ne vous connoit pas.

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XC* JOURNÉE

Parabole des dix talens et des dix mines. Matth., xxv, 14-30; Luc.; xix,.12-21.

La parabole des talens, et celle des mines semble avoir été prononcée en confirmation des dernières paroles que nous avons lues de saint Lue : « Celui à qui on donne beaucoup, on lui redemande beaucoup. |

« À chacun selon sa vertu * : » il parle ici des graces qui sont données en récompense ou du moins en conséquence d’autres graces : mais il faut toujours se souvenir qu'il y a les premières graces qui ne sont pas données de cette sorte et qui sont absolument gratuites : ce qui paroit en d'autres lieux de l'Evangile. Ici nous avons à considérer la distribution des graces qui sont les suites des autres et l’ordre des récompenses. Et ce qu’il y a premièrement à observer, c'est la proportion et les convenances. « On donne à chacun selon sa vertu: » chacun travaille et profite à proportion de ses talens : chacun est récompensé selon son travail : « Celui qui a cinq talens gagne cinq talens : celui qui en re-

1 jo x, 44, 18. — ? [ Joan., 11, 4. — ? Matth., v, 48. — * Matth., xxv, 25.

coit deux en gagne deux ! : celui dont la mine en a produit dix recoit dix villes : » et «celui dont la mine en a produit cinq recoit cinq villes ?: » et il ne reste qu'à admirer l'exactitude de la divine justice par rapport à l'exaetitude et à la fidélité d'un chacun.

- Celui qui enfouit son talent et sa mine, « est jeté lui-même dans le cachot et dans les ténèbres ; » et non-seulement il ne recoit rien, ce qui lui étoit dà trop visiblement , mais encore il est puni de sa négligence.

Outre la récompense particulière que chacun recoit à proportion de son travail, tous recoivent la commune récompense; « d'entrer dans la joie de leur Seigneur?,» et d’être rendus participans de sa fidélité.

Tout est donc ici dans une entiére proportion : la peine, la récompense. Il y en a une commune à tous pour la fidélité qui l'est aussi : il y en a de particulières selon la diversité du travail et tout l'ordre de la justice est accompli : à Dieu, je chanterai vos louanges sur votre justice et sur votre vérité.

Il paroit par la méme raison de proportion et d'égalité , que si celui qui avoit recu cinq talens ou deux talens avoit été paresseux, il auroit été plus puni que celui qui n'en avoit recu qu'un, et il n'y a plus à chacun qu'à examiner ce qu'il a recu pour voir ce qu'il a à craindre. O mon Dieu, que vous ai-je rendu pour la foi que vous m'avez donnée: pour tant de saintes instructions : pour tant de lumières : pour tant de crimes pardonnés : pour tant de temps et pour votre longue patience? O Dieu, que vous ai-je rendu? et ne vous ayant rien rendu, que dois-je craindre?

« Entrez dans la joie de votre Seigneur : jetez ce mauvais serviteur dans les ténèbres extérieures *. » L'un est mis dedans, l'autre dehors : l'un dans la joie et dans la lumière, l'autre dans le désespoir et dans les ténèbres : Óó heureux sort de l’un, 6 cruel partage de l'autre!

« Entrez dans la joie de votre Seigneur. » « La joie entre en nous, lorsqu'elle est médiocre : mais nous entrons dans la joie, » dit saint Augustin, » quand elle surmonte la capacité de notre

1 Matth., xxv, 20, 22. — ? Luc., xix , 16, 17, 19. — 3 Matth., xxv, 21, 23, — 4 Ibid., 22, 30.” ? ^ pr 5 05 t| > 41, 29.

ame, qu'elle nous inonde, qu'elle regorge, et que nous en sommes absorbés : qui estla parfaite félicité des saints. »

Ce qui fait le malheur de ces ténèbres, c'est qu'elles sont extérieures : la seule séparation rend le malheur des réprouvés extréme et insupportable : delà ce pleur éternel, de là ce grincement de dents. Si vous n'étes mis dedans, si vous n'entrez dans la joie, toutes sortes de maux tombent sur vous et la seule séparation vous les attire.

Chassez le serviteur inutile, et mettez-le où règne le désespoir. S'il n'avoit rien recu, il n'auroit pas tant à s'affliger : mais il a eu le talent : il l'a négligé : c’est pourquoi son déplaisir n'a point de mesure.

« Pleur et grincement de dents! : » profonde tristesse dans l'un et rage dans l'autre : il est en fureur contre lui-méme, parce qu'il n'a à imputer qu'à lui-même le malheur dont il est accablé.

« Je sais que vous étes un homme difficile : vous moissonnez où vous n'avez point semé : vous ramassez où vous n'avez point répandu ?. » À Dieu ne plaise que Dieu soit ainsi! car où n'a-t-il pas semé, et quels dons n'a-t-il pas répandus ? Mais Jésus-Christ nous veut faire entendre par cette espèce d’excès combien est grande la rigueur de Dieu dans le compte qu'il redemande : car il n'y a rien qu'il n'ait droit d'exiger de sa créature infidéle et désobéissante, dont le fonds étant à lui tout entier, il a droit de punir son ingratitude des plus extrémes rigueurs.

« Serviteur mauvais et paresseux ? : mauvais, » parce qu'il est « paresseux * » qui doit tout à la divine justice, seulement pour n'avoir rien mis à profit pour elle.

« Tu seras jugé par ta bouche * : » la lumière de la vérité qui parle en nous prononcera notre sentence : chacun avouera son crime et ordonnera son supplice : on aura d'autant moins de consolation, qu'il ne restera aucune excuse : ni par conséquent aucune espérance : aucun adoucissement : car on prononcera cela méme contre soi, qu'il n'y en doit avoir aucun. De là cette profondeur et cet abime de tristesse. O mon Dieu, la seule vue m'en fait horreur : que sera-ce du sentiment et de l'effet ?

1 Matth., xxv, 30. — ? Ibid., 94. — ? Ibid., 26. — 4 Luc., xix, 22.

« Otez-lui son talent : ótez-lui sa mine et donnez-la à celui qui en a dix‘. » Comment est-ce que les élus profitent des graces que les réprouvés auront perdues? « Tiens bien ce que tu as, dit-il, de peur qu'un autre ne recoive ta couronne ?. » Les justes profitent de tout, et autant de la négligence des autres qui les instruit que de leur propre travail.

« À celui qui n'a pas, ce qu'il semble avoir lui sera Óté?. Ce qu'il semble avoir : » il n'a rien en effet, parce qu'il ne garde rien. Un panier, un vaisseau percé n'a jamais d'eau, parce que celle qu'il recoit, il la perd dans le méme instant : ame cassée et brisée , où l'eau de la grace ne tient pas, elle n'a jamais rien de propre : et cependant ce qu'elle semble avoir lui sera encore ôté : elle demeurera sèche, dépouillée, sans bien, sans lumière, sans aucune consolation même passagère : et il est juste : car il falloit lui ôter tout ce qu'elle gardoit mal. O mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! puis-je souffrir la vue de ma pauvreté, de ma douleur, de mon désespoir en cet état malheureux ? Il faut done prévenir ce mal pendant qu'il est temps.

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XCF JOURNÉE.

Jugement dernier. Matth., xxv, 31 jusqu'à la fin.

Après avoir préparé ses fidèles au jugement dernier avec tant de soin, il est temps qu'il nous fasse voir ce jugement; et c'est ce qu'il fait dans le reste de ce chapitre.

« Quand le Fils de l'homme viendra en sa majesté et tous ses anges avec lui“. » Quelle majesté ! quelle suite! que d'exécuteurs de sa justice ! Mais comment viendra-t-il ? « dans une nuée éclatante? : » du plus haut des cieux : de la droite de son Père : « avec ses anges : » il est donc le Seigneur des anges comme des hommes. «Il s'assiéra dans le siége de sa majesté, et toutes les nations seront assemblées devant lui? : » quelle journée ! quelle séance ! Qui ne

! Luc., Xix, 24. — ? Apoc., nr, 41. — 3 Matth., xxv, 29. — 4 Ibid., 31. — 5 Luc., xxt, 27. — * Matth., xxv, 32.

tremblera alors : « devant ce grand Roi assis dans le trône de son jugement : » qui « dissipera tout le mal par un coup d'œil? Qui osera alors se glorifier d'avoir le cœur pur; et qui osera dire : Je suis innocent'? » Qui pourra paroitre devant celui « qui a les yeux » comme un flambeau ardent : « comme la flamme du feu » le plus pénétrant et le plus vif : « qui sonde les cœurs et les reins et qui donne à chacun selon ses œuvres ?? » Toutes les consciences seront ouvertes en un instant, et tout le secret en sera manifesté à tout l'univers : où se cacheront ceux qui mettoient toute leur confiance à se cacher : « dont les actions étoient honteuses même à dire et à penser?, » et qui verront tout à coup leur turpitude révélée devant tous les anges, devant tous les hommes; et ce qui renferme en un mot toute confusion et toute honte, devant le Fils de l'homme, dont la présence, dont la sainteté, dont la vérité convaincra et confondra tous les pécheurs? Voilà celui que vous nommiez votre Maitre : pourquoi ne gardiez-vous pas sa parole ? Voilà celui que vous appeliez votre Sauveur : quel usage avezvous fait de ses graces? Voilà celui que vous attendiez comme votre Juge : comment ne trembliez-vous pas à son approche et à la seule pensée de son jugement? Vous croyez avoir tout gagné en vous cachant, en détournant vos yeux, en gagnant du temps : vous y voilà maintenant devant ce tribunal : la sentence va étre prononcée : sans délai : en dernier ressort, et elle sera suivie d'une prompte et inévitable exécution.

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