‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 82 sur 149 · CIII: JOURNÉE · texte numérisé non relu

CIII: JOURNÉE

Patience de Jérémie dans le cachot.

Mais l'endroit oà Jérémie fit le mieux paroitre l'image de la

douceur et de la patience qui devoit reluire dans la passion du Sauveur, fut celui où on le mit dans le cachot. Car alors sans murmurer, sans se plaindre, au milieu de tant de douleurs et de iant d'angoisses, il parla en cette sorte : « Mon ame a dit : Le Sei-

! Matth., xxii, 32, 33. — ? [bid., 34, 35. — * Ibid., 31.

JÉRÉMIE FIGURE DE JÉSUS-CHRIST, CIIIe JOURNÉE, 297

gneur est mon partage : j'attendrai ses miséricordes, sans lesquelles nous serions déjà tous consumés : le Seigneur est bon à celui qui espère en lui et à l'ame qui le cherche : il est bon d'attendre en silence le salut que Dieu envoie. » Loin de se plaindre de la longue suite des maux qu'il avoit eu à souffrir : « Il est bon à l'homme, disoit-il, de porter le joug » et d'étre exercé par les souffrances « dés sa jeunesse. Le solitaire s'assiéra et demeurera dans le silence ; » il ne s'agitera pas et ne criera pas dans ses douleurs, « parce qu'il lèvera » ce joug salutaire et le mettra «sur lui-même. » Quelque rebuté qu'il se sente par un Dieu qui semble le frapper sans miséricorde, il baisera la terre et « mettant sa bouche dans la poussière, » il attendra humblement «s’il y a encore quelque chose à espérer. » Loin de s'irriter contre ses persécuteurs, « il donnera sa joue à qui le voudra frapper et se rassasiera d'opprobres '. » C'est ainsi que ce solitaire, cet homme accoutumé à se retirer sous les yeux de Dieu et à répandre son cœur devant lui, porte en patience les injustes persécutions que lui fait son peuple et he se laisse aigrir par aucune injure.

Loin de s'arréter à la main des hommes qui , à ne regarder que l'extérieur, semble seule le frapper, il léve les yeux au ciel : « Et, dit-il, qui est celui qui osera dire que les maux puissent arriver autrement que par l'ordre du Seigneur? Et qui dira : Le bien et le mal ne sortent point de la bouche du Trés-Haut? Ou pourquoi l'homme murmurera-t-il de ce qui lui est imposé pour ses péchés? Recherchons nos voies dans le fond de nos consciences, et cherchons le Seigneur, et retournons à lui. Levons nos cœurs et nos mains au ciel vers le Seigneur, et disons-lui : Nous avons péché, et nous avons irrité votre colère : c'est pour cela que vous êtes inexorable : vous nous avez couverts de votre fureur : vous nous avez frappés sans miséricorde : et vous avez mis un nuage entre vous et nous, pour empêcher notre.prière de passer jusqu'à vous?. »

C'est ainsi que ce saint prétre, à la maniere des sacrificateurs infirmes, qui sont eux-mémes revétus de foiblesse, prioit pour ses péchés et pour ceux du peuple, laissant au vrai sacrificateur selon l'ordre de Melchisédech la gloire de ne i e et ne penur

1 Lament., 111, 22, 24-30. — ?' Ibid. , 31-44.

que pour les autres. Et pour imiter le « gémissement qu'il a fait pour nous à la croix avec un grand cri et beaucoup de larmes *, » ce saint prophète dans ce lac affreux , dans ce cachot plein de boue, oü le jour n'entra jamais, sous cette pierre qui le couvroit par en haut et au milieu de ces tristes et impénétrables murailles, où il avoit à peine la liberté de respirer : dans la faim qui le pressoit, prét à rendre les derniers soupirs, déploroit les calamités de son peuple plus que les siennes? : Hélas, disoit-il, « mes tristes prophéties nous sont devenues un lacet et un ravage inévitable : mon œil a ouvert des canaux sur mon visage à cause de la ruine de la fille de mon peuple : mes yeux affligés n'ont cessé de pleurer et n'ont eu de repos ni nuit ni jour, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous regarder en pitié du plus haut des cieux : mes regards ont livré mon ame en proie à la douleur, pendant que j'ai vu périr toutes les villes sujettes à Jérusalem *. »

C'est ainsi qu'il pleuroit les maux de ce peuple ingrat ; de ce peuple qui avoit tant de, fois machiné sa mort , et qui l'avoit enfoncé dans le cachot , dans le dessein de le faire mourir. Ainsi au milieu de sa passion, Jésus trainé au Calvaire parle méme peuple et portant sa croix, se retourna vers celles qui pleuroient ses douleurs, et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais sur vous et sur vos enfans *. » Lui-méme en regardant la ville où il devoit être crucifié dans peu de jours, pleura sur elle, en disant : « Ah! situ savois, » ville ingrate et malheureuse, «ce qui te pouvoit donner la paix! mais ton malheur est caché à tes yeux : viendront les jours, » et ils sont proches, « que tu seras ruinée de fond en comble, parce que tu n'as pas connu le jour où je te venois visiter. » Et enfin : « Jérusalem, Jérusalem, qui fais mourir les prophétes, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfans, comme une poule rassemble ses petits *? » Et le reste que nous venons de réciter. | . C'est ainsi que Jésus pleuroit Jérusalem ; et il n'a point de plus parfaite figure de ses douleurs que celles de Jérémie , et ces tristes lamentations où ila si amèrement déploré la ruine dé sa patrie H

» Pong Y, T. — ? Lament., 111, 6, 1 et seq. — ? Ibid., 41, 51. — * Luc., XXIII, Le > XIX, 41, 44, — 6 Matth. XXII, 37.

JÉRÉMIE FIGURE DE JÉSUS-CHRIST, CIV* JOURNÉE. 299 et pendant qu'il la prédisoit, et après qu'il l'eut vu accomplir, qu'encore aujourd'hui on ne peut refuser des larmes à des chants si lugubres.

Pleurons à cet exemple sur nous-mémes ; pleurons la perte de notre ame, et tàchons de la réparer en la déplorant.

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CIV* JOURNÉE

Jérémie priant avec larmes pour son peuple qui l'outrage, figure de Jésus-Christ.

Ces larmes de Jérémie étoient une continuelle intercession pour son peuple : « Que mes yeux deviennent une fontaine de larmes, et ne cessent ni jour ni nuit de verser des pleurs, parce que la fille de mon peuple est affligée d'une trés-mauvaise plaie. Si je vas aux champs, je ne trouve que des gens passés au fil de l'épée; etsi je rentre dans la ville, je n'y vois que des visages pâles et exténués par la faim : est-ce donc, Ó Seigneur, que vous avez rejeté Juda, ou que vous avez Sion en abomination ? Pourquoi donc les avez-vous frappés, en sorte qu'il n’y reste rien de sain? Nous avons attendu la paix, et il n'y a aucun bien à espérer : nous avons cru que le temps de notre guérison alloit venir, et il ne nous a paru que trouble. Seigneur, nous avons connu nos impiétés et les iniquités de nos pères : nous avons péché contre vous; Toutefois ne nous faites pas l'opprobre des nations à cause de votre saint nom : et ne renversez pas le trône de votre gloire! : si nos iniquités nous répondent » et s'opposent à la miséricorde que nous vous demandons, « faites-la-nous néanmoins, non point pour l'amour de nous et à cause de nos mérites, mais à cause de votre saint nom qui a été invoqué sur nous. Car souvenez-vous de l'alliance que vous avez contractée avec nous, et ne la rendez pas inutile. Hélas! Ô Seigneur, trouverons-nous un Dieu semblable à vous parmi les peuples où vous nous dispersez ? Quelqu'une de leurs idoles nous donnera-t-elle la pluie, où cette eau

1 Jerem., XIV, 17, 21.

bienfaisante tombera-t-elle du ciel toute seule et sans votre ordre? N'étes-vous pas le Seigneur notre Dieu, dont nous avons attendu les miséricordes ? C'est vous qui avez fait toutes ces choses '. » C'est ainsi que Jérémie prioit nuit et jour avec larmes et gémissemens pour un peuple qui ne cessoit de l'outrager et de le poursuivre à mort , en figure de Jésus-Christ notre grand pontife, « qui dans les jours de sa chair, de ses foiblesses, de ses souffrances, de sa vie mortelle, offrant des prières et des supplications à son Père, fut exaucé selon que le méritoit son respect ?; » et qui enfin à la croix où ce méme peuple l'avoit attaché, crioit à son Père : «Mon Père, pardonnez-leur, carils nesavent ce qu'ils font?. » Dieu lui apprenoit à accomplir le précepte que Jésus-Christ devoit un jour publier : « Priez pour ceux qui vous persécutent *. » Car il disoit : « Rend-on ainsi le mal pour le bien, puisqu'ils m'ont creusé une fosse pour m'y enterrer, » moi qui étois sans cesse occupé du soin de leur bien faire? « Souvenez-vous, Ô Seigneur, que j'étois toujours devant vous pour vous demander du bien pour eux, et détourner d'eux votre colère 5? » A la vérité, ce discours de Jérémie semble être suivi de terribles imprécations contre ce peuple; mais on sait que, selon le style des prophétes, cela méme sous la figure d'imprécation, n'est qu'une manière de prédire les malheurs futurs de ces ingrats. Et c'est pourquoi nous voyons le méme prophéte , quand il eut vu tomber sur eux les maux qu'il leur avoit prédits ; loin d'en ressentir de la joie, comme il auroit fait s'il leur avoit souhaité du mal, fond en larmes à la vue de leur désastre, et finit ses lamentations par cette priere : « Souvenez-vous, Seigneur, de ce qui nous est arrivé : regardeznous : voyez notre honte : pourquoi nous oubliez-vous à jamais? Vos délaissemens dureront-ils encore longtemps ? Convertisseznous à vous, et nous serons convertis, et vous nous pardonnerez : rendez-nous les jours où nous étions si heureux : rétablissez-nous en l'état où nous étions au commencement. Mais vous nous avez rejetés, et la colère que vous avez contre nous est extrême ©. »

! Jerem., xiv, 7, 21, 22, — ? Hebr., v, 1. — 3 Luc., XXII, 34. — * Matth., v, H. — 5 Jerem., xvin, 20. — 6 Lament., v, 1, 20-22. j

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