‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 2)Chapitre 97 sur 149 · XIII: JOURNÉE · texte numérisé non relu

XIII: JOURNÉE

Trouble de Jésus. Un de vous me trahira. Joan., xm, 24.

« Jésus ayant dit ces choses, se troubla en son esprit, » et se déclara en disant : « Un de vous me trahira. » Ce trouble dans l'ame sainte et dans l'esprit de Jésus, est digne d'une attention extraordinaire. Ce qui se présente d'abord à notre esprit, c'est la cause de ce trouble : « Un de vous me trahira. » Le crime, la trahison, la perfidie d'un des disciples de Jésus, c’est ce qui lui cause ce trouble intérieur. Ce qui le trouble done en général, c'est le péché : c’est en particulier les péchés de ceux qui lui étoient le plus unis, comme Judas qu'il avoit mis au nombre de ses apótres. Quand il songeoit que sa passion, par laquelle il venoit détruire le péché, devoit introduire dans le monde tant de nouveaux crimes : des crimes si énormes, si singuliers, si inouis, : la trahison d'un Judas, les inhumanités des Juifs, leur ingratitude , en un mot le déicide, c'est là ce qui lui causoit plus que tout le reste ce trouble intérieur; et on ne se trompera pas en croyant que c'étoit là la partie la plus amère de son calice.

Nous voyons trois endroits prineipaux oü il est parlé du trouble de la sainte ame de Jésus; celui-ci, au chapitre xiu du méme Evangile, verset 27, lorsqu'il dit : « Mon ame est troublée; » et dans le chapitre xr, verset 33, où voyant les larmes des Juifs et de Marie, sœur de Lazare, qui pleuroient sa mort, « il frémit en son esprit et se troubla lui-méme. »

Il n’y a nul doute, dans l'endroit où nous sommes, que le sujet de son trouble ne fût le crime de Judas et de tous ceux qui devoient coopérer à sa mort. Car l'évangéliste le remarque, lorsqu'il dit « qu'il se troubla, » et qu'il dit en méme lemps : « Un de vous me trahira. » On doit croire aussi que lorsqu'il dit à la veille de sa passion : « Mon ame est troublée, » c’étoit là prinvipalement ce qui le troubloit : c'étoit, dis-je, le péché, puisque rien ne méritoit tant de l'émouvoir. Enfin s'il a paru si troublé

SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XIIIe JOURNÉE. 341

à la mort de Lazare et aux larmes qu'elle fit verser, il ne faut pas croire que la seule mort du corps lui causât ce frémissement et ce trouble : c'est qu'il regardoit la mort de l'ame dans celle du corps qui en étoit la figure. Il regardoit que c'est le péché qui a amené la mort dans le monde : Lazare étoit l'image du pécheur et du pécheur dans son état le plus funeste et le plus affreux, qui est celui où l'on est par le péché d'endurcissement et d'habitude, lorsqu'on pourrit dans son crime.

Ainsi ce trouble que Jésus ressentit ici dans son esprit, c'est l'horreur dont il fut saisi, en considérant le péché : c’est ee qui lui causa ce saisissement qu'il fit paroitre en frémissant. Et s'il nous est permis de pénétrer dans ses sentimens les plus intimes, ce qui le troubla le plus vivement en cette occasion, c'est qu'il regarda le mauvais effet que sa mort et le mérite de son sang répandu devoient produire dans les pécheurs , en leur étant une occasion de sabandonner au péché par l'espérance qu'elle leur donnoit d'en obtenir le pardon. C'est là ce qu'il y a de plus horrible dans le péché, d'y faire servir la bonté de Dieu et la grace de la rédemption. Si c'est là ce que le péché a de plus horrible, c'est là aussi par conséquent ce qui causoit au Sauveur le plus d'horreur, le plus de saisissement, le plus de trouble.

Et pour venir au trouble qu'il ressentit aux approches de sa mort, il n'étoit pas seulement causé par les crimes, par les eruautés, par les injustices et les perfidies qui devoient le mener au dernier supplice : mais encore parce qu'il voyoit qu'il en seroit en quelque facon l'occasion innocente. Car encore que bien éloigné de donner lieu à la jalousie et aux injustices des Juifs , il n'ait rien omis pour les corriger et que leur malice seule fût la cause de leurs fureurs, néanmoins il ne laissoit pas d'étre véritable, que la sainteté de Jésus, sa doctrine, ses miracles, ses vives et pressantes répréhensions , qui devoient opérer leur salut, excitèrent cette jalousie et cette haine implacable contre Jésus-Christ: et que Judas prit occasion de s'éloigner de lui, des paroles qu'il avoit dites en faveur de Marie, lorsqu'elle avoit épanché sur lui tant

de parfums précieux.

Il faut ajouter à tout cela qu'il avoit à souffrir la mort comme

la juste punition de tous les péchés dont il étoit chargé , et il y alloit en quelque facon comme coupable. Ainsi l'horreur du péché le saisissoit : il s'en voyoit tout environné, tout pénétré. Il voyoit, 0 cruel spectacle pour le Sauveur du genre humain! il voyoit eroitre le péché par le mauvais usage qu'on feroit de sa mort. Elle faisoit dire à plusieurs qu'il n'étoit pas le Fils de Dieu, que tous les miracles par lesquels il l'avoit prouvé, n'étoient qu'illusion. Elle étoit scandale aux Juifs et folie aux gentils, et aux fidèles mêmes. Quelle occasion de vengeance, puisqu'en général tous ceux qui ne voudroient pas en profiter en devenoient plus coupables, plus punissables, plus damnés! Combien étoit touché de leur malheur ce bon Sauveur, qui aimoit si tendrement tous les hommes, particulièrement ses fidèles, et qui ne s'étoit fait homme que pour les sauver ! O Jésus, c'est ce qui troubloit principalement votre sainte ame : c'est ce qui lui causa cette émotion et les autres que nous verrons dans la suite. Ayons donc horreur du péché, et voyons dans le trouble de Jésus combien notre conscience en devroit étre troublée.

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