XIV: JOURNÉE
Qu'est-ce que le trouble de Jésus? lbid.
Il me semble, à mon Sauveur, que vous me faites entendre en quelque facon ce que c'étoit que ce trouble dont il est si souvent parlé dans votre Evangile. C'est déjà, bien certainement, un trouble dans l'intérieur; autrement l'évangéliste ne diroit pas : «Il se troubla dans son esprit; » ni lui-méme : « Mon ame est troublée. » Mais qu'est-ce donc dans son intérieur que ce trouble, si ce n'est l'horreur d'un grand mal, d'un mal extrême, du plus grand de tous les maux, qui est le péché avec toutes les affreuses circonstances qu'on vient de voir que Jésus avoit en vue : horreur qui excitée dans son ame sainte, rejaillissoit sur le corps et y causoit des effets à peu prés semblables à ceux que nous éprouvons à la vue des objets les plus fácheux ; à quoi il faut ajouter
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XIVe JOURNÉE. 343
au temps de la passion, ce que je vais tàcher de pénétrer avec le secours de l'Ecriture ?
Le trouble de l'ame consiste principalement dans la diversité des pensées qui nous montent dans l'esprit à l'occasion des objets extraordinaires. « Pourquoi êtes-vous troublés , et pourquoi s'élève-t-il tant de différentes pensées dans votre cœur 1? » dit Jésus lui-même à ses disciples , lorsqu'il les vit si effrayés de ce qu'il leur apparoissoit aprés sa mort. Ces pensées , dont l'ame est distraite et agitée, en sorte qu'elle ne sait quel parti prendre et à quoi se déterminer, c'est ce qui la trouble : elle ne se possède plus, elle n'est plus maitresse d'elle-méme.
Oserons-nous dire qu'il y a eu quelque chose de semblable dans lame sainte de Jésus? « Maintenant, dit-il, mon ame est troublée : et que dirai-je? Dirai-je » à mon Pére : « Mon Pére, sauvez-moi de cette heure » affreuse oü j'aurai tant à souffrir? « Mais c'est pour cette heure-là que je suis venu : mon Père, glorifiez votre nom ?. »
Voilà cette diversité de pensées : on voit une espèce de perplexité dans ces paroles : « Que dirai-je? » une espéce d'irrésolution dans celles-ci : Que demanderai-je à mon Père? qu'il me délivre de tant de maux? Mais tout se termine enfin par s'abandonner tout entier à Dieu et n'avoir pour objet que sa gloire.
Y a-t-il eu une véritable irrésolution dans la sainte ame de Jésus? A Dieu ne plaise! car l'irrésolution ne venant que de la foiblesse de la raison, lorsqu'on ne voit pas assez clair pour se déterminer à ce qu'il faut faire, une telle disposition pouvoit- elle se trouver dans l'ame du Sauveur, à qui la sagesse éternelle étoit unie et ne cessoit de la diriger dans tous ses mouvemens? Mais encore qu'il n'y eüt point une véritable irrésolution dans une ame si ferme et si éclairée, il y a eu quelque chose de semblable, puisqu'il a souffert en lui-même ces différentes pensées que causent d'un côté l'horreur naturelle d’une mort accompagnée de tant de terribles circonstances , et de l'autre une parfaite détermination à
s'y livrer, parce que Dieu le vouloit ainsi.
1 Luc., XXIV, 38. — ? Joan., xir, 27, 28.
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XV* JOURNÉE
L'horreur du péché, cause du trouble de Notre-Seigneur. lbid.
Pour comprendre combien cet état est fàcheux et affligeant , il ne faut que se souvenir que ce qui faisoit l'horreur de Jésus-Christ n'étoit pas seulement la mort douloureuse qu'il avoit à souffrir : car encore que cette horreur de la mort et de la douleur soit naturelle au genre humain et que Jésus-Christ l'ait dû prendre avec toute sa vivacité en prenant notre nature tout entière, c'étoit le péché qu'il regardoit comme l'objet qui lui étoit le plus opposé et qui faisoit son aversion. Il regardoit la mort , ainsi qu'on l'a vu, comme l'effet, comme la peine du péché : la sienne étoit causée par mille énormes péchés : elle en augmentoit la grièveté et le nombre à la manière qui a été dite. Ah quel calice! combien grande, combien excessive en est l'amertume!
Un ancien Père raconte la disposition de trois solitaires dans les injures qu'on leur faisoit. L'un se recueilloit en lui-méme et examinoit en tremblant s'il ne s'étoit point emporté, s'il n'avoit point manqué de patience. L'autre regardoit celui par qui il étoit outragé comme un homme qui s'attiroit à lui-même de grands maux par les justes jugemens de Dieu, et il en étoit attendri jusqu'à en pleurer. Mais les larmes du dernier étoient bien plus abondantes et bien plus amères, parce qu'il s'attachoit à considérer que les outrages qu'on lui faisoit étoient autant d'offenses contre Dieu, dont encore il avoit été l'occasion , quoiqu'innocente. Laissons la première disposition, qui ne peut convenir au Sauveur; mais les deux autres étoient en lui d'autant plus vives qu'il avoit plus de tendresse pour les hommes, une impression beaucoup plus forte des jugemens de Dieu et une horreur du péché au-dessus de tout ce qu'on peut penser.
Quand done il lui plaisoit, quand il étoit convenable, et il l'étoit principalement dans le temps de sa passion, de se livrer tout entier à ce sentiment de compassion pour les pécheurs et d'horreur pour s péché méme, ce qu'il souffroit est inexplicable et il ne faut
pas s'étonner de lui avoir entendu dire: « Mon ame est troublée !; » ni de lui entendre dire bientôt : « Mon ame est triste jusqu'à la mort ?. »
Mon Sauveur, ce trouble de votre sainte ame étoit nécessaire, d'un cóté pour exciter et pour guérir l'insensibilité de la mienne, qui loin d'étre troublée de son péché, n'en sent ni le poids ni la blessure; et de l'autre pour expier ce trouble de mes sens émus parles diverses passions qui me tyrannisent tour à tour. Seigneur, guérissez-moi de tant de maux : que je cesse d'étre insensible au péché : que je cesse d'étre si sensible aux plaisirs et aux douleurs qui viennent du corps, où je me trouve plongé par l'acquisition et la perte des biens périssables.
VUVUVAVULL VV Vt VULT LUV VEUVE LULELE VULE LULU LE UULTULUULE LE UA UNA VUA UR LT LU UL LULU
XVI JOURNÉE
Ce trouble éloit volontaire en Notre-Seigneur et nécessaire pour nous. Ibid.
Comment s'accorde ce trouble, cette agitation et, pour tout dire à la fois, cette profonde tristesse de l’ame de notre Sauveur, avec la parfaite union du Verbe et la bienheureuse jouissance qu'elle attiroit avec elle? C'est un mystère qu'il ne faut pas espérer de pénétrer en cette vie. Il nous suffit de penser que comme l’union de l'ame avec le corps a ses règles qui font que l'ame , selon ses divers rapports et ses différens objets, a des sentimens, recoit des impressions , forme des pensées contraires en quelque facon les unes aux autres : ce qui donne lieu non-seulement aux philosophes, mais encore à l' Apótre même, de distinguer « l'ame d'avec l'esprit”, » c'est-à-dire de distinguer l'ame comme en deux parties, et la partie animale d'avec la spirituelle et la raisonnable : ce qui souffre encore plusieurs autres subdivisions , en sorte qu'il semble quelquefois qu'il y ait plusieurs hommes dans un seul homme, tant ces sentimens différens sont véritables et vifs des deux cótés : ainsi l'union du Verbe avec l'ame et par l'ame avec le corps, et encore celle du Verbe fait-homme avec les fidèles qui
1 Joan., x 21. — ? Matth., xxvi, 38. — 9 Hebr., 1v, 12.
sont ses membres, et avec tout le genre humain qu'il porte en luiméme, ont leurs règles prescrites par le Verbe méme, qui demeurant toujours immuable, excite dans l'ame qui lui est unie et appropriée de cette admirable manière qui la fait être véritablement l'ame d'un Dieu, des sentimens différens selon les divers rapports qu'elle a avec lui, avec son corps naturel, avec son corps mystique, avec tous ses membres et en un mot avec tous les hommes. En sorte qu'il a dü souffrir par rapport à nous et, comme parlent les Pères, par économie, par dispensation, par condescendance , ce qui n'eüt point convenu à son état s'il n’eût été qu'une personne ordinaire et particulière : d’où aussi il est arrivé que, sans aucune diminution de la force qui le tenoit invinciblement et inviolablement uni à la volonté de Dieu et au Verbe qui régloit tous ses mouvemens, par le ministère qu'il exercoit de chef, de victime, de modèle du genre humain, il a dà souffrir les délaissemens et les foiblesses que demandoient l'expiation de nos péchés, l'exemple qu'il nous devoit, et les graces qu'il falloit nous mériter par ce moyen. C'est pour nous que, sans déroger à la vérité de cette parole : « Je ne suis pas seul, car mon Père demeure avec moi!,» il n'a pas laissé de s'écrier : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé ?? » C'est pour nous que tout heureux qu'il étoit dans la haute partie de l'ame par la jouissance du Verbe qu'il ne pouvoit pas ne pas posséder, puisqu'il faisoit avec lui une seule et méme personne, il a fallu qu'il pût dire selon la partie inférieure : « Je suis triste jusqu'à la mort; » et encore : « L'esprit est prompt, mais la chair est infirme?; » et le reste que nous trouverons dans la suite. Car ces peines intérieures faisoient partie de ce qu'il devoit souffrir pour le péché : -ces foiblesses faisoient partie du remède qu'il devoit apporter aux nótres, et de l'exemple qu'il nous devoit donner pour les soutenir et pour les vaincre. ll falloit qu'il y eût en lui des infirmités, des détresses, des désolations, des délaissemens auxquels nous pussions nous unir pour porter les nôtres. C'est par là « qu'il est devenu ce pontife compatissant qui sait nous plaindre dans nos maux, à cause qu'il les a expérimentés et qu'il a passé par toute 1 Joan., xvi, 32. — 2 Matth, xxvir, 46, — 9 Matth., xxvi, 38, 44.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR , XVIe JOURNÉE. 341
sorte d'épreuves ; tenté, » comme dit saint Paul, « ainsi que nous en toutes choses, à la réserve du péché !. »
C'est pour toutes ces raisons, et sans doute pour beaucoup d'autres qui ne sont pas encore révélées , que l'ame de Jésus-Christ a été livrée par le Verbe aux horreurs, aux troubles, aux foiblesses, aux délaissemens que nous avons vus; qu'elle s'y est livrée elleméme volontairement, en s'appliquant aux objets capables de les exciter et se mettant dans des dispositions qui y étoient le plus convenables. Ce qui fait dire à saint Jean «qu'il étoit troublé » à la vérité, mais aussi « qu'il se troubloit lui-méme?, » n'y ayant rien de forcé dans le trouble qu'il souffroit, et au contraire tout y étant dirigé et ordonné par le Verbe qui présidoit dans cette personne adorable, et par l'ame qui s'abandonnoit à cette conduite de toute sa volonté et de toute sa pensée.
C'est par une intime participation de ces états du Sauveur que des ames saintes, au milieu du trouble des sens et parmi des angoisses inexplicables, jouissent dans un certain fond d'un imperturbable repos, où elles sont dans la jouissance autant qu'on y peut être en cette vie. Elles n'ont donc qu'à s'unir au trouble, aux infirmités, aux délaissemens de Jésus pour par ce moyen trouver leur soutien dans l'union intime qui le tenoit si inséparablement attaché à la divinité et aux ordres de la Sagesse incréée.
Ainsi le saint homme Job poussé en quelque facon de deux esprits opposés, pendant qu'il dispute avec Dieu pour soutenir devant lui son innocence, qu'il fulmine pour ainsi dire contre lui, et qu'il lui fait son procès, comme à celui qui l'a condamné par un jugement inique et par une espèce d'oppression et de calomuie*, pénétré en méme temps de sa souveraine justice , il lui demande pardon avec une humilité admirable, et reconnoit en tremblant qu'il n'y a point de sainteté irrépréhensible à ses yeux *. Et pendant que les objets affreux que Dieu lui met dans l'esprit méme durant son sommeil, sans lui vouloir laisser aucun repos, semblent lui faire perdre tout courage, jusqu'à dire « qu'il est au désespoir, qu'il en est réduit au cordeau et à se défaire lui-même *, » dans le
1 Hebr., 1v, 45; v, 2, 8. — ? Joan., xit, 27; X1, 33. — 8 Job, x, 3; XII, 35 XVI, 48; xviI, 2; xix, 65 XXI, 3-6. — * Job, 1x, 15 et seq. — 5 Job, vir, 14, 15.
fond de sa conscience il jouit du repos des justes et pousse la confiance jusqu'à dire: « Quand il me tueroit, j'espérerai en lui; » et encore : « Mon témoin est dans le ciel, et celui qui me justifie dans les lieux hauts ; mes amis sont des discoureurs; c'est devant vous que mes yeux répandent leurs larmes *. »
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XVIE JOURNÉE
J'ai désiré d'un grand désir de manger cette páque. Jésus - Christ notre páque. Luc., xxm, 15.
Pendant que Jésus parloit à ses disciples de celui qui le devoit trahir, ils continuoient le souper; et le Fils de Dieu voulant établir la nouvelle pâque par l'institution de l'Eucharistie, la commenca par ces paroles : « J'ai désiré d'un grand désir de manger cette pâque avec vous devant que de souffrir ?.» Ce qui fut suivi, comme on verra, de l'institution de l'Eucharistie : et cette institution et ce grand désir qu'il nous témoigne en ce lieu, de faire avec nous cette pâque avant que de souffrir, fait partie de l'amour immense dont Jésus, « qui avoit toujours aimé les siens, les aima, » comme dit saint Jean, « jusqu'à la fin *. »
Pour done entrer dans son dessein et dans des dispositions convenables aux siennes, souvenons-nous que la pâque, la sainte victime d’où devoit sortir le sang de la délivrance, devoit, comme beaucoup d'autres victimes de l'ancienne alliance, non-seulement être immolée, mais encore mangée; et que Jésus-Christ voulut se donner ce caractère de victime, en nous donnant à manger à perpétuité ce méme corps qui devoit étre une seule fois offert pour nous à la mort. Et c'est pourquoi il disoit : « J'ai désiré avec ardeur de manger avec vous cette pàque avant que de mourir *. » Ce n'étoit pas la pâque légale, qui alloit finir, que Jésus-Christ désiroit avec tant d'ardeur de manger avec ses disciples : il l'avoit souvent célébrée et mangée avec eux, et une autre pâque fai-
xri xur, 15; xvr, 20, 21. — ? Luc., XXII, 15. — 9 Joan., xil, 1. — * Luc., XXII, 45.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR , XVII* JOURNÉE. 349 soit ici l'objet de son désir. Et c'est pourquoi quand il dit: « Jai désiré avec ardeur de manger avec vous cette pàque, » la pàque de la nouvelle alliance, c'est de méme que s'il disoit : J'ai désiré d'être moi-même votre Pàque, d'être l'Agneau immolé pour vous, la victime de votre délivrance; et par la même raison que j'ai désiré d'être une victime véritablement immolée, j'ai désiré aussi d'être une victime véritablement mangée : ce qu'il accomplit par ces paroles: « Prenez, mangez, ceci est mon corps donné pour vous!:» c'est la pâque d’où doit sortir le sang de votre délivrance. Vous sortirez de l'Egypte, et vous serez libres aussitót aprés que ce sang aura été versé pour vous : il ne vous restera plus qu'à manger, à l'exemple de l'ancien peuple, la victime d’où il est sorti. C'est ce que vous accomplirez;dans l'Eucharistie, que je vous laisse en mourant, pour étre éternellement célébrée aprés ma mort. Manger les chairs de l'Agneau pascal , étoit aux Israélites un gage sacré qu'il avoit été immolé pour eux. La manducation de la victime étoit une manière d'y participer; et c'étoit en cette sorte qu'on participoit aux sacrifices pacifiques ou d'actions de graces, comme il est marqué dans la loi ?. Saint Paul dit aussi « que les Israélites qui mangeoient la victime, par là étoient rendus participans de l'autel et du sacrifice, et s'unissoient méme à Dieu à qui il étoit offert, de même que ceux qui mangeoient les victimes offertes aux démons, entroient en société avec eux ?. » Si donc Jésus est notre victime, s'il est notre pâque, il doit avoir ces deux caractères : l'un d’être immolé pour nous à la croix, l'autre d'étre mangé à la sainte table comme la victime de notre salut. Et c'est ce qu'il désiroit avec tant d'ardeur d'accomplir avec ses disciples. L'un et l'autre caractere devoit étre également réalisé en sa personne : comme il devoit être fimmolé en son propre corps et en sa propre substance, il falloit qu'il füt mangé de méme : « Prenez, mangez, ceci est mon corps livré pour vous : » aussi véritablement mangé qu'il est véritablement livré : aussi présent à la table où on le mange qu'à la croix où on le livre à la mort, où il s'offre épuisé de sang pour l'amour de vous.
« Entrons » donc, comme dit saint} Paul, « dans les mêmes dis- 1 Matth, XXVI, 265 Luc., xxit, 19. — ? Levit., 11, T. — 1 Cor., x, 18-21.
positions où a. été le Seigneur Jésus '. » S'il a désiré avec tant d'ardeur de célébrer cette pâque avec nous, ayons le méme désir de faire la pâque avec lui. Cette pàque est la communion; Jésus a faim pour nous decette viande céleste; il désire d’être mangé, et par ce moyen d’être en tout point notre victime. Ayons la méme ardeur de participer à son sacrifice, en mangeant ce divin corps immolé pour nous. S'il est notre victime, soyons la sienne : « Offrons nos corps, comme dit saint Paul, ainsi qu'une hostie vivante, sainte et agréable ?. Mortifions nos mauvais désirs : éteignons en nous toute impureté, toute avarice, tout orgueil*.» Humilions-nous avec celui « qui se sentant égal à Dieu, n'a pas laissé de s'anéantir luiméme, en se rendant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix *. » Prenons des sentimens de mort: « si nous sommes à Jésus-Christ, » si nous le mangeons , « crucifions notre chair avec ses vices et ses convoitises*. » C’est là notre pâque : notre pâque, c'est d'étre unis avec lui, pour passer de cette vie à une meilleure, des sens à l'esprit, du monde à Dieu. C'est à ce prix que nous pourrons nous rendre dignes de manger avec Jésus-Christ la
pâque qu'il a tant désirée, et de nous nourrir de la chair de son sacrifice.
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XVIIF JOURNÉE.
Jésus-Christ mange la pâque avec nous : nous devons la manger avec lui.
Lisez les mêmes paroles de saint Luc, xxu, 15, 16; et appuyez sur ces mots : «Avec vous : devant que de souffrir. »
Jésus, qui nous a institué un baptéme, a voulu le recevoir luiméme: Jésus qui nous a institué l'Eucharistie pour étrenotre pâque, a voulu avant toutes choses la recevoir avec nous. Il est notre Chef, comprenons-le bien. Car c'est là le grand mystère de notre salut. Il est notre Chef, et ce qui est fait pour nous il le prend luiméme. Il commence en sa personne l'usage du baptême : il com-
: 1 Philipp, n, 5. — ? Rom., xit, 4. — 3 Coloss., 11, 5. — ^ Phi: beUi 5 Galat., Y, 94. Phe EI T ibp., 11, 6, 8.
SERMONS DE NOTRE-SEIGNEUR, XVIIIe JOURNÉE. 351
menceaussien sa personne l'usage del Eucharistie. Quandil est baptisé, nous sommes baptisés en lui: nous recevons aussi en lui l'Eucharistie qu'il recoit. Il ne faut donc point douter qu'en l'instituant il ne la recoive : il ne faut, dis-je, point douter qu'il n'ait mangé ce qu'il a présenté à ses disciples. (uoi donc! aura-t-il mangésa propre chair? Cela fait horreur. Homme charnel , que craignez-vous, et jamais ne cesserez-vous d'écouter vos sens? Ignorez-vous le pouvoir de celui qui vous parle? S'il se donne lui-méme à manger aux siens d'une maniere qui, loin de leur faire horreur , leur inspire de la confiance, du respect et de l'amour , qui doute qu'il n'ait pu se manger lui-méme en cette sorte? Sans quoi il n'auroit pas dit : « J'ai désiré avec ardeur de manger avec vous cette pâque '.» Or cette pàque, cet agneau pascal , nous avons vu que c'étoit son propre corps:il le mange donc d'une manière aussi réelle et tout ensemble aussi élevée au-dessus des sens qu'il nous le donne , et c'est là sa pàque et la nôtre : c’est son passage et le nôtre. « Je m'en vais, dit-il, je monte vers mon Père et vers le vôtre, vers mon Dieu et vers le vôtre ?. » Je monte vers lui, parce qu'il est mon Père et mon Dieu : vous y monterez aussi avec moi, parce qu'il est, quoique d'une autre manière, votre Père et votre Dieu: nous avons donc vous et moi à accomplir ce passage où nous passons du monde à Dieu.
Mais quand Jésus retourne à Dieu, il retourne au sein de son Pére, au lieu de son origine, à son lieu natal pour ainsi parler, où il est toujours et qu'il ne peut jamais quitter : il retourne à son propre bien, à sa propre gloire : il retourne en quelque facon à lui-même : il vit de lui-même : la vie étoit en lui comme elle étoit dans le Père : il est lui-même la vie : il est la nôtre, il est la sienne : il est la nótre et nous avons besoin de le manger : il est la sienne et il n'a besoin, pour ainsi parler, que de se manger lui-même. C'est le mystère qu'il accomplit par cette pâque qu'il désiroit tant de manger avec ses disciples. Nous le mangeons, nous vivons de lui : il se mange, il vit de lui-même, et il retourne à son Père pour jouir dans son sein de cette vie. Et c'est pourquoi il ajoute: « Je vous dis en vérité que je ne mangerai point de cette.
1 Luc., XXIL, 15. — ? Joan., xx, 1T.
pâque si désirée, jusqu'à ce que le mystère en soit accompli dans le royaume de Dieu‘. » Dans ce bienheureux royaume ma pàque sera accomplie, parce que j'aurai passé du monde à mon Pére : mais ma páque, c'est aussi la vôtre; et parce que je suis votre Chef et que vous étes mes membres, il faut que vous fassiez le méme passage. Mangez donc la victime du passage : mangez mon corps et passez à Dieu avec moi : commencez à y passer en esprit : vous y passerez un jour en personne et selon le corps, lorsque vous ressusciterez par la vertu de mon corps, qui aura sanctifié le vótre. Alors la pàque sera accomplie en vous, comme elle le va étre en moi: vous passerez à ma gloire : votre corps y passera comme votre ame, et il sera revétu d'immortalité : et tous ensemble, le chef etles membres , nous jouirons de la gloire et de la félicité de notre passage, et il n'y aura plus rien à désirer pour le parfait accomplissement de notre pàque. Célébrons-en donc, en attendant, le sacré symbole dans l'Eucharistie, et mangeons avec Jésus-Christ la pàque si désirée. |
Mon Sauveur, par combien de prodiges y signalez-vous votre amour envers nous? C'est vous qui nous donnez ce sacré banquet. Vous étes la viande qu'on y mange : vous étes celui qui la mangez, puisque ceux qui la mangent sont vos membres, c'està-dire sont d'autres vous- mémes. Remplissons - nous done de Jésus-Christ. On lui est uni dans ce banquet corps à corps, ame à ame, esprit à esprit. Qui est digne de cette union, sinon celui qui est déjà en quelque facon un Jésus-Christ pour le devenir encore davantage en s'y unissant? Qu'il n’y ait donc plus rien d'humain en nous. « Revêtons-nous, comme dit saint Paul, de Notre-Seigneur Jésus-Christ *, » de sa bonté, de sa douceur, de son humilité, de sa patience, de son zéle, de son immense charité : ne respirons que le ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de son Père: qu'il n'y ait plus que notre corps qui soit sur la terre : mais que « nous vivions dans le ciel? » comme en étant citoyens : soyons affamés de Jésus-Christ, de son royaume, de sa justice, car il est aussi affamé de nous : «il désire d'un grand désir de manger avec nous cette pâque; » de nous unir à lui et d'agir sans cesse sur
1 Luc., xxi1, 16, — ? Rom., Xu, 14. — 3 Philipp., n1, 20.
nous et en nous par son esprit, pour nous rendre de plus en plus conformes à lui, jusqu'à ce qu'en nous mettant entièrement avec lui, nous lui soyons tout à fait semblables, « en le voyant face à face et tel qu'il est '. » Et c'est là cette pàque « qu'il accomplira dans le royaume de Dieu, » dans le texte que nous méditons. Amen. Amen.
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