II* POINT
Raisons des rigueurs de U Eglise.
Premiére raison tirée de la justice divine.
Le méme concile de Trente nous explique excellemment les raisons de cette rigueur, dont la première se tire de la justice divine en cette manière : « Et certainement, dit ce saint concile, il paroit que l'ordre de la justice de Dieu exige delui qu'il recoive d'une autre manière en sa grace ceux qui auront péché dans leur ignorance avant le baptéme (avant que d'avoir connu et goüté Dieu), que ceux qui, apres avoir été une fois délivrés de la servitude du péché et du démon et avoir recu le don du Saint-Esprit, n'ont pas craint de violer avec connoissance et de propos délibéré le temple de Dieu, et d'attrister son Saint-Esprit‘. »
Le saint concile nous propose en abrégé toutes les raisons qui aggravent le crime de ceux qui ont péché depuis le baptéme. Elles sont tirées de saint Paul *, qui nous apprend que ceux qui pèchent de cette sorte, « attristent le Saint-Esprit dont ils ont recu le sceau » par le baptéme, pour conserver l'esprit de grace « et de rédemption. » Qu'est-ce qu'attrister le Saint-Esprit, si ce n'est le chasser d'une ame dont il avoit pris possession en mettant son sceau dessus, et en disant : Elle est à moi; c'est mon bien. Mais celui qui péche aprés le baptéme viole ce sceau sacré, le rompt en lui-même, et en disant au Saint-Esprit : Je ne veux plus être à vous; il lui fait un outrage capable d'affliger cet Esprit, s'il n'étoit d'une nature inaltérable.
- C'est ce que le méme saint Paul exprime en disant « qu'on fait outrage à l'esprit dela grace?; » car par la grace de la rémission des péchés «on avoit été fait participant du Saint-Esprit*; » et par-
1 Sess. XIV, cap. vit. — ? Ephes., 1v, 30. — 3 Hebr., x, 29. — * Hebr., VI, 4,
le péché on repousse outrageusement cet Esprit de grace et de bonté qui avoit effacé nos crimes.
Les pécheurs qui ont violé leur baptême, passent plus avant selon le même saint Paul ; ils crucifient de nouveau et foulent aux pieds le Fils de Dieu ‘; ils profanent le sang de son Nouveau Testament, par lequel ils ont été sanctifiés, et tournent ses souffrances en dérision, comme ont fait les Juifs. Mais les Juifs ne le connoissoient pas; et «s'ils l'avoient connu, jamais ils n'auroient crucifié le Seigneur de gloire ?. » Et nous qui le connoissons, qui avons recu le baptéme en son nom, mais qui aprés en avoir perdu la grace, l'avons recouvrée par la pénitence, et qui avons recu tant de fois son sacré corps; nous avons violé tous les sacremens , le baptéme, la pénitence, l'Eucharistie : et nous avons traité notre Sauveur et notre Dieu, le sachant et le connoissant, avec plus d'indignité que ceux qui ne le connoissoient pas. Quelle augmentation de supplices nous sommes-nous attirée par notre ingratitude !
Telles sont donc les raisons qui aggravent le péché de ceux qui ont manqué à la grace, et l'ont volontairement perdue: voilà ce qui les rend si redevables à la justice de Dieu. D’où le concile conclut ?, « que l'Eglise a toujours cru qu'il n’y avoit point une voie plus süre pour détourner le coup de la main de Dieu, et les maux qui sont préts à fondre sur nous, que de subir humblement et nous rendre familières ces œuvres de pénitence avec une sincère douleur. »
PRIÈRES, AFFECTIONS ET RÉSOLUTIONS
Je me soumets donc, mon Sauveur, à ces œuvres de pénitence que votre Eglise veut qu'on m'impose en réparation de l'outrage que j'ai fait à votre grace: je souhaite de les subir avec un coeur percé de douleur. Mon Sauveur, je le reconnois, il n'est pas juste que vous me receviez comme ceux qui vous offensent dans leur ignorance : je confesse la vérité qu'a annoncée le Prince des apótres: « Il vaudroit mieux n'avoir point connu la voie de la justice que de retourner en arrière après l'avoir connue *, » Votre
1 Hebr., x, 29. — * I Cor., 11, 8.— ? Sess, XIV, Cap. vir. — k Il Petr., 11, 21,
Prophète a dit aussi à Jérusalem qui vous connoissoit : « Sodome et Samarie, tes sœurs, sont justifiées, à comparaison de tes abominations; tu les a surmontées par tes crimes ‘.» Faites-moi donc entrer, Ó Seigneur, dans les rigoureuses règles de votre justice, qui multiplie les châtimens à proportion de la connoissance qu'on a dela vérité. Faites-moi entrer dans votre sainte jalousie, qui vous fait punir l'épouse infidéle plus que celle que vous n'avez jamais admise à votre lit nuptial. O Seigneur, je reconnois mon péché : ma honte et ma confusion sont sur moi. Armez contre moi le zèle de votre Eglise; que vos ministres entrent avec vous dans cet esprit de jalousie contre les ames qui vous ont quitté et se sont prostituées à votre ennemi. De quelle pénitence ne suis-je pas digne? O Seigneur, je veux tout subir, et prendre contre moiméme le parti de votre justice, afin de la fléchir par ma soumission. Mais je ne puis rien sans vous; vous qui m'avez mis dans le cœur ces saintes pensées, donnez-moi la force de les accomplir.
ID BOINE Seconde raison de la rigueur de l'Eglise,
La miséricorde de Dieu.
Sil est digne de la justice de Dieu de recevoir autrement ceux qui l'ont offensé après le baptéme ( ajoutons après la pénitence et aprés la communion) que ceux qui n'avoient point encore recu de pareilles graces : «Il est digne de sa clémence, poursuit le même concile, de ne remettre pas les péchés sans satisfaction, de peur que les croyant trop légers, nous ne tombions dans de plus grandes fautes, et ne fassions de nouveaux outrages au Saint-Esprit, nous amassant un trésor de colére pour le jour de la vengeance, par notre endurcissement et notre impénitence ?. »
Ge n'est done pas seulement par un effet de sa justice, mais c’est encore par un effet de sa miséricorde, que Dieu veut qu'on soit rigoureux aux pécheurs, parce qu'ajoute le méme concile : «Il n’y a point de doute que ces peines satisfactoires ne nous relirent du péché; qu'elles ne nous soient comme un frein, et ne ,. M Ezech., XVI, 48, — ? Sess, XIV, cap. VIII.
nous rendent à l’avenir plus attentifs sur nous-mêmes. Elles remédient aussi, dit le saint concile, aux restes des péchés, et ôtent les mauvaises habitudes que nous avons contractées par une mauvaise vie, en nous faisant pratiquer les vertus contraires. »
PRIÈRES, AFFECTIONS ET RÉSOLUTIONS
O Seigneur, les saintes rigueurs que vous inspirez à votre Eglise contre les pécheurs pénitens, ne sont donc pas seulement un effet de votre justice, mais encore un exercice de votre miséricorde paternelle. O sage et bon médecin! c'est un régime que vous prescrivez à vos malades pour achever leur guérison et déraciner tous les principes du mal. C'est une sage et miséricordieuse précaution que vous prenez contre nos foiblesses, pour exciter notre vigilance dans les occasions qui nous font tomber. Appliquez-moi donc, ó Sauveur, par un conseil de miséricorde, les salutaires rigueurs de votre Eglise. Qu'on fasse durer longtemps le souvenir de mon péché; qu'on le rende horrible à mes yeux en m'imposant des œuvres vraiment pénales, qui mortifient ma chair, qui la crucifient, qui humilient mon esprit, qui m'impriment la crainte de la rechute , et ne me permettent pas de me relâcher dans l'exercice de la pénitence. O rigueur, que vous êtes douce! O peines, qui êtes un frein à la licence et aux emportemens, que vous êtes aimables! O saintes précautions qu'on me fait prendre contre moi-même, je vous embrasse de tout mon cœur, et j'adore la miséricorde qui me les impose !
IV* POINT. | Troisième raison des rigueurs de l'Eglise.
La. conformité avec Jésus-Christ.
«Il faut encore considérer, poursuit le concile, qu'en souffrant et satisfaisant pour nos péchés, nous sommes rendus semblables à Jésus-Christ, qui a satisfait pour nos crimes, et de qui vient toute notre force et tout le pouvoir qui nous rend capables du bien! : ee qui nous est un gage certain qu'ayant part à ses souffrances,
1 IT.Cor., Ir, 5°
nous aurons partà sa gloire. Mais il ne faut pas penser que cette satisfaction que nous faisons à lieu pour nos péchés, soit tellement nótre, qu'elle ne soit point par Jésus-Christ, puisque nous qui ne pouvons rien de nous-mêmes, comme de nous-mêmes, pouvons tout avec la coopération de celui qui nous fortifie *. Ainsi l'homme n’a pas de quoi se glorifier*; mais toute notre gloire est en Jésus- Christ, en qui nous vivons, en qui nous méritons, en qui nous satisfaisons, faisant de dignes fruits de pénitence, qui tirent leur force de lui, qui sont offerts par lui-même à son Père, et en lui sont acceptés par son Père ?. »
PRIÈRES, AFFECTIONS ET RÉSOLUTIONS
Je crois, mon Dieu, la sainte doctrine que votre Eglise catholique a si bien expliquée par ces paroles : j'adore la vérité que vous y avez imprimée, et je reconnois qu'elle vient uniquement de vous. Que votre Eglise est sainte! Que sa foi est pure! Que l'Esprit qui la conduit est véritable !
Je crois donc, ó mon Dieu, avant toutes choses, que je suis obligé à m'unir aux satisfactions de Jésus-Christ, en les imitant selon ma foiblesse. A Dieu ne plaise que je croie qu'une indigne et criminelle créature puisse satisfaire comme lui. Il a satisfait comme un Dieu, et je satisfais comme un pécheur. Il a satisfait pleinement et infiniment, et moi je satisfais, comme je puis, en vous offrant mon néant, qui n'a aucune valeur que celle que lui donnent le sang, les souffrances , la satisfaction et le sacrifice infiniment digne de votre Fils. Recevez donc de ce Fils, qui est votre égal, la juste satisfaction qui vous est due : et recevez d'un vil esclave le peu qu'il fait, qu'encore il ne fait point de lui-même, et qu'il ne peut espérer que vous acceptiez, qu'à cause qu'il est uni à ce que fait votre Fils unique, mon Sauveur, mon Médiateur, mon sacrificateur, et ma victime tout ensemble.
Faites-moi donc, à mon Dieu, faites-moi trouver dans la pénitence , non pas de la complaisance, de la flatterie, des peines légères; mais puisqu'il faut ici me rendre conforme à la passion de Jésus-Christ, faites-moi trouver une croix, des clous qui me per-
1 Philipp., 1v, 13. — * I Cor., 1, 29. — ? Conc. Trid., sess. XIV, Cap. VIII.
cent, une flagellation qui me déchire, du vinaigre, du fiel dont l'amertume me dégoüte des pernicieuses douceurs que j'ai trop goütées en suivant ma volonté, en flattant mes sens, en me plaisant en moi-même. Mon Sauveur, je tends le dos aux flagellations, je présente mon visage aux crachats; qu'on me reprenne avec force, qu'on me confonde; plongez-moi par la pénitence dans votre passion et dans vos douleurs.
Ve POINT.
On en revient aux saintes rigueurs de la justice divine.
Le saint concile de Trente, aprés avoir exposé des vérités si solides et si touchantes, conclut en cette manière : « Il faut donc que les prétres du Seigneur, autant que le Saint-Esprit et la prudence le suggéreront, imposent des pénitences salutaires et convenables, selon la qualité des crimes et le pouvoir des pénitens : de peur que, s'ils connivent aux péchés, et traitent leurs pénitens avec trop d'indulgence , en leur imposant, pour de très-griefs péchés , des peines et des œuvres très-légères , ils ne participent aux péchés d'autrui et ne s'en rendent complices. Qu'ils aient donc devant les yeux la nécessité d'imposer une satisfaction qui ne serve pas seulement de précaution contre les péchés à venir et de remede à la foiblesse, mais encore de vengeance et de chátiment aux péchés passés, puisque les anciens Péres croient et enseignent que les clefs qui sont mises entre les mains des ministres de Jésus-Christ, ne leur sont pas seulement données pour absoudre, mais encore pour lier ! ; » et on ne doit pas penser pour cela que le sacrement de pénitence soit un tribunal de colére ou de peine : ce que le concile ajoute , parce qu'on a vu selon sa doctrine précédente, que ces peines que l'on subit avec une humble et sincère obéissance , sont au fond un trésor de grace et un gage de la divine miséricorde.
Le concile de Trente ajoute encore : « Que Dieu par un témoi-
gnage admirable de son amour, veut iia nous puissions le satisfaire par Jésus-Christ, non-seulement par les peines que l'on
1 Conc. Trid., sess. XIV, Cap. vIIT.
s'impose à soi-même et par celles que les prêtres nous ordonnent selon la mesure de nos péchés, mais encore par les fléaux temporels que sa justice nous envoie ' : » ce qui est pour les pécheurs -pénitens un dernier trait de miséricorde, puisqu'il change les supplices en remédes.
PRIÈRES, AFFECTIONS ET RÉSOLUTIONS
" Malheur à moi, mon Dieu, si je cherche dans le sacrement de pénitence un flatteur et un complice plutôt qu'un juge! 0 mon Dieu, inspirez des paroles fortes à vos ministres, afin de confondre mon orgueil : inspirez-leur une sainte et invincible rigueur, de peur qu'ils ne connivent à mon péché : donnez-leur le zèle d'Elie, celui de saint Jean-Baptiste, celui de Jésus-Christ méme; qu'ils aient à son exemple, le fouet à la main pour chasser tout ce qui profane la maison de Dieu, qui est mon ame et mon corps même. Mon Sauveur, si Tyr et Sidon avoient su ce que nous savons, elles “auroient fait pénitence dans le sac et dans la cendre ?. Mais aussi avez-vous dit que Tyr et Sidon seront traitées plus doucement que nous au jugement. Et vous n'avez pas seulement prononcé cette sentence contre les villes qui vous ont vu en personne; vous avez dit à vos disciples : « Qui vous recoit, me recoit; qui vous méprise, me méprise. Si l'on ne vous recoit pas dans une ville, allez dans une autre; mais je vous le dis en vérité, le traitement que recevront Sodome et Gomorrhe, dans le jugement de Dieu, sera plus supportable que celui de cette ville?. » Qu'y a-t-il là à répondre? Rien, mon Dieu; je suis confondu : il faut se taire. Et comme disoit Esdras : « Seigneur, vous étes juste : nous sommes devant vous dans notre péché, et il n'y a pas moyen de soutenir votre face *. »
Mais, à Seigneur, soyez loué à jamais de la manière dont vous nous aidez à vous satisfaire. O Dieu! nous n'avons pas le courage de nous imposer à nous-mêmes des austérités; au contraire le peu d'abstinences et le peu de jeünes que votre Eglise nous ordonne nous est à charge, et nous ne cessons de nous en plaindre; nous
: ie XIV, cap. 9, — ? Matth., x1, 21, 22. — Matth., x, 14, 15. — *I Esdr., [x95 :
transgressons ses observances , et nous ne marchons point dans ses préceptes. Nos confesseurs nous trouvent si lâches, qu'ils craignent de nous accabler par les moindres pénitences; mais vouss Seigneur, qui avez pitié de notre foiblesse, vous nous envoyez des peines plus proportionnées à votre justice. Vous avez multiplié vos fléaux d'une manière terrible. La guerre vient contre nous avec toutes ses suites funestes (a) : nous n'avons jamais vu tant d'ennemis aussi acharnés à notre perte : vous nous soutenez toutefois de votre bras tout-puissant; mais cependant le sang coule comme l'eau autour de Jérusalem : nos familles sont désolées : le nombre de nos parens et de nos amis diminue tous les jours : et celui des morts qui nous étoient chers, s’accroît sans mesure. Nous avons vu la famine : ó Dieu! avec quelle horreur nous apparut-elle il y a quelques années. La mortalité est venue à sa suite : nos villes et nos campagnes pleurent la perte de leurs habitans : la rareté nous en étonne : combien de villages sont ravagés, et en combien de manières la diminution du peuple se faitelle sentir! Vous étes juste, Seigneur! Les prospérités aveuglent les hommes, et vous leur ouvrez les yeux par vos fléaux et par tant de coups redoublés. Mais que ces peines qui nous font pousser vers le ciel de si grandes plaintes, sont douces en comparaison de «elles que vous réservez dans vos trésors! Vous nous épargnez, Seigneur, et vous ne déployez pas toutes vos vengeances. Car aussi qui les pourroit supporter? Adoucissez encore vos justes rigueurs : donnez-nous la paix tant désirée, que vous seul pouvez nous donner. Mais puisque la saine doctrine vient de nous apprendre qu'il n’y a point de plus sûr moyen de détourner vos coups que de subir les peines de la pénitence, faites-nous pratiquer cet admirable moyen de vous apaiser : faites-nous d'humbles, de véritables, de courageux pénitens, qui sachent s'irriter implacablement contre eux-mémes et ne se rien pardonner, afin que vous leur pardonniez.
(a) Au lieu de la guerre dont Dieu affligeoit son peuple lorsque M. Bossuet écrivoit ces Méditations, comme elle a cessé, les chrétiens doivent s'occuper devant Dieu d'autres fléaux qu'il leur envoie pour les punir de leurs péchés et
les exciter à la pénitence, par exemple la peste, les maladies, etc. (Note de l'édit. de 1741.) D
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