PREMIER POINT
On peut suppléer aux rigueurs de la pénitence par sa ferveur ei par un amour ardent.
Il pourroit sembler qu'après ces sévères et saintes maximes que le concile de Trente a tirées de l'Ecriture et de la plus pure antiquité, il n’y a plus de lieu àl'indulgence : mais le contraire paroit par des exemples admirables, et premièrement par ceux du Sauveur,
PREMIÈRE CONSIDÉRATION
Indulgence de Jésus, et premièrement envers celle qui oignit ses pieds.
Parabole de Notre-Seigneur, en saint Luc, chap. vir, 41, 47,
Considérez à ses pieds la sainte pécheresse, et voyez comme elle y recoit en un instant une entière rémission de ses péchés : c'est que sa ferveur et un amour ardent lui avoit fait souffrir tout d'un coup dans le cœur tout le martyre de la pénitence : vous le voyez par ses pleurs et par ses regrets, par la honte où elle s'expose et par la bassesse de ses humbles prosternemens. — Jésus lui « remet beaucoup parce qu'elle a beaucoup aimé : » et il nous assure en méme temps que recevant beaucoup par un grand amour, elle apprenoit à aimer encore plus. « De deux débiteurs, demande Jésus, lequel est-ce qui aime le plus? Celui à qui on remet cinq cents deniers, ou celui à qui on en remet cinquante?» Celui à qui on remet une plus grande dette , ou celui à qui on en remet une moindre? On lui répond : « C'est celui à qui on donne le plus : » et Jésus dit: « Vous avez bien jugé. » Ainsi cette pécheresse aimoit d'autant plus , qu'elle attendoit une plus grande grace; et après
POUR LE JUBILÉ. 371 l'avoir reçue, elle redoubla son amour. C'est là le vrai caractère et le propre effet de l'indulgence , à proportion qu'elle est grande , de préparer le cceur à la recevoir avec un plus grand amour , et d'étre suivie encore d'un plus grand amour, aprés que la grace est accordée. Jésus-Christ confirme l'un et l'autre: Beaucoup de péchés lui sont remis , parce qu'elle a beaucoup aimé : voilà un grand amour, qui précède la grace du pardon : Celui à qui on donne le plus, aime le plus : voilà un plus grand amour, qui suit une plus grande rémission et une grace plus abondante.
PRIÈRES, AFFECTIONS ET RÉSOLUTIONS
Sur la première partie de la parabole.
Mon Sauveur, permettez-moi d'écouter encore une fois à vos pieds, avec la sainte pécheresse, l'instruction admirable que vous y donnez à Simon le pharisien pour la consolation de vos serviteurs.
Simon, j'ai une chose à vous dire. — Maitre, dites. — « Un créancier avoit deux débiteurs ; l'un lui devoit cinq cents deniers, et l'autre cinquante ; comme ils n'avoient pas de quoi le payer, il leur quitta la dette à tous deux '. »
Je m'arréte à cette parole, pour considérer premiérement que lun devoit cinq cents deniers et l'autre cinquante : l'un devoit beaucoup, et l'autre peu; mais cependant ils étoient tous deux également insolvables. Ainsi étoit tout le genre humain. Il y a de plus grands pécheurs les uns que les autres : les uns doivent moins, les autres plus. Ceux qui doivent moins, sont ceux qui pèchent dans leur ignorance, sans connoitre Dieu : ils ont péché en Adam, et leurs péchés se sont accrus à mesure que la convoitise dont ils avoient apporté le fond en naissant s'est déclarée : ils périssent dans leur péché, et ils sont entièrement insolvables. Tels sont les Gentils, les Juifs et tous les infidéles : les uns plus, les autres moins, selon les degrés de lumière qu'ils ont recus; mais tous sont dans l'ignorance, parce qu'ils n'ont pas connu le Père céleste, ni Jésus-Christ qu'il a envoyé. Lorsque vous les appelez,
1 Luc., VIT, #1.
mon Sauveur, à la grace du saint baptême, vous leur quittez tout ce qu'ils doivent : mais il y a de bien plus grands débiteurs, et ce sont ceux qui ont recu de plus grandes graces. Ceux quiont été baptisés et illur:inés, comme parle saint Paul *, qui ont cru en l'Evangile , qui ontrecule Saint-Esprit, qui ont été lavés plusieurs fois dans le sacrement de pénitence, qui ont goüté le don céleste et les délices de votre table sacrée, et aprés cela ont péché et multiplié leurs iniquités par-dessus hor téte : ceux-ci doivent cinq cents deniers , au lieu que les autres n'en doivent que cinquante : cependant, Ô Seigneur, et grandset petits pécheurs, s'il y en a de petits, si l'on peut parler de cette sorte, nous sommes tous insolvables; et si vous ne nous quittez tous, nous périssons tous également.
Sur la seconde partie de la parabole.
Passons outre dans la lecture de cet évangile : « Comme ils n'avoient point de quoi payer, il leur remit la dette à tous deux : lequel des deux l'aime le plus? C'est celui à qui on remet davantage *.» 0 mon Dieu, je suis du nombre des grands débiteurs, moi qui ai recu tant de graces et qui suis coupable de tant de péchés ! Il faut donc que je vous aime davantage. Plus vous exercez envers moi vos miséricordes, plus il faut que je vous donne mon cœur : et dans une indulgence plénière, si je n'ai pour ainsi parler un amour plénier, je ne réponds pas aux desseins de votre bonté.
Application de la parabole.
Mon Sauveur, je n'attendrai pas à vous aimer que j'aie recu la grace et l'indulgence. L'attente de vos bontés m'attendrit le cœur. Tout le monde est étonné de cette admirable facilité avec laquelle vous vous laissez approcher d'une pécheresse. Elle touche vos pieds sacrés : elle pleure dessus aussi longtemps qu'il lui plait; elle les oint de ses parfums : elle les essuie de ses cheveux : elle
1 Hebr., v1, 4-6. — ? Luc. vit, 42, 43.
les baise tant qu'elle veut : « Elle n'a cessé, dites-vous , de baiser mes pieds !. » Le pharisien en murmure, et toute la compagnie en est surprise. Mais personne n'en est plus surpris qu'elle. Votre bonté, vos facilités, lui percent le cœur : elle fond en larmes : elle n'a pasla force de prononcer une parole : ses larmes, ses cheveux épars, ses parfums répandus, ses humbles et tendres baisers parlent assez : plus son amour est vif, plus ses regrets sont amers; car qui ne sait que plus on vous aime, plus on regrette de vous avoir offensé? Si l'indulgence augmente l'amour, elle augmente par conséquent la douleur. Ne parlons plus à cette sainte pécheresse des rigueurs et du martyre de la pénitence, son amour et sa douleur lui font tout sentir : elle souffre plus dans le cœur, que les plus austères pénitens.
L'amour pénitent comprend toutes les peines satisfactoires.
Donnez-moi, mon Sauveur, comme à cette sainte pécheresse, un cœur pénétré d'amour à la vue de votre indulgence : je ramasserai avec elle en un instant toute l'action de la pénitence : la confusion, la confiance, la réparation du mal, celle du scandale. Pénitens des premiers siècles, vous fondiez en larmes à l'entrée de l'église ; notre pécheresse fond en larmes aux pieds de Jésus. Vous baisiez les pieds des fidèles, elle baise ceux du Sauveur; et ce sont les pieds que les pénitens cherchent encore dans ceux de leurs frères. Pénitens des siècles passés, vous quittiez toutes les marques de la vanité; voilà notre pécheresse qui répand tous ses. parfums. Vous paroissiez les cheveux épars, négligés , couverts de cendre et de poussière; notre pécheresse n'estime les siens qu'à cause qu'elle en essuie les pieds du Sauveur, et les lui consacre. Heureuse l'indulgence, si elle produit tout son effet! elle augmentera l'amour de Dieu; car celui à qui on remet plus, doit plus aimer : si elle augmente l'amour de Dieu, elle augmente la douleur de l'avoir offensé. Ah! que cette douleur est douce, puisque c'est l'amour qui l'excite! Mais cependant, qu'elle est vive,
1 Luc., Vir, 45.
qu'elle est pénétrante, qu'elle est déchirante et percante, si l'amour qui la fait naitre est véritable! Mon Sauveur, que je coure donc à l'indulgence : mon extrême misère a besoin de la plus grande; mais que j'y coure comme à un moyen d'augmenter en mon cœur votre saint amour, et par mon amour la douleur d'avoir péché contre le ciel et contre vous.
TESBOENT,
Autres exemples de l'indulgence du Sauveur.
PREMIÈRE CONSIDÉRATION
Le Paralytique.
Je vois ce paralytique que quatre hommes portent à peine sur son grabat : ils ne savoient par où aborder Jésus qu'un grand peuple environnoit. On ne pouvoit entrer dans la maison oü il s'étoit retiré : on découvre le toit, et on descend ce pauvre impotent avec des cordes aux pieds de Jésus. «Et Jésus voyant leur foi, dit au paralytique : Mon fils, prenez confiance : vos péchés vous sont remis *. » Il ne lui impose point de pénitence, content de la foi avec laquelle il se fait porter àses pieds.
” 11° CONSIDÉRATION
La femme adultère.
Jésus n'est pas moins indulgent envers la femme adultère, « Femme , personne ne vous a condamnée? Personne , Seigneur: je ne vous condamnerai pas non plus : allez, et ne péchez plus ?*. » Il venoit de la délivrer du dernier supplice (car on l'alloit lapider); combien fut-elle touchée de cette grace! Sa pénitence fut faite en un moment. La douceur de Jésus-Christ lui inspira plus de confusion et de douleur que n'auroient fait les plus rigoureuses corrections, les plus longs jeünes et les plus insupportables austérités. On ne passe point d'une si grande frayeur à une si grande paix , sans une extréme reconnoissance.
1 Matth., 1x, 25 Marc., 11, 3; Luc., v, 18. — ? Joan., vir, 10, 41.
III CONSIDÉRATION
Saint Pierre.
Mais que dirohs-nous de saint Pierre aprés qu'il eut renié trois fois? « Jésus se retournant de son côté le regarda ‘.» Quelle force dans ce regard? Combien renfermoit-il de doux reproches de Jésus! Combien étoit-il puissant pour émouvoir son foible et infidéle disciple? Pierre aussi « se ressouvint de la prédiction de Jésus; etse retirant, il pleura amérement.» Nous voyons ici deux effets de sa pénitence : le premier est de se retirer de la maison qui lui avoit été une occasion de péché; il ne dit plus comme auparavant à Notre-Seigneur : « Pourquoi dites-vous que je ne puis’ pas vous suivre? J'exposerai ma vie pour vous?. » Il confesse sa foiblesse en se retirant de l’occasion du mal. C'est par où il faut commencer, et c'est le premier effet de la pénitence : et le second, c'est «que s'étant retiré, il pleura amérement. » Admirons la douceur de Jésus après sa résurrection; il reproche à Pierre aussi bien qu'aux autres son incrédulité : mais il ne lui reproche plus ses reniemens. C'étoit assez qu'il eût pleuré, qu'il eût été attendri au seul regard de Jésus : ce bon Sauveur a oublié sa faute.
IV* CONSIDÉRATION. à
Réflexions des saints Pères sur les exemples précédens.
Je ne sais s'il est permis de penser que Jésus-Christ ait usé de quelque réserve dans les rémissions qu'on vient de voir. Je ne puis croire que l'indulgence sortie de la propre bouche de ce grand Pontife, de ce Pontife tout-puissant dont le sacerdoce est éternel et incomparable, qui ne succède à personne, à qui personne ne succede; de ce Pontife miséricordieux et compatissant : je ne puis croire, encore un coup, que son indulgence ait pu n'avoir pas été très-parfaite et sans aucune réserve de peine. Néanmoins ce Pontife tout-puissant a pu faire ce qu'il a voulu ; et quoi qu'il en soit, je ne doute point que ceux à qui il a pardonné, sans leur imposer
1 Luc., xxII, 61, 62. — ? Joan., xi, 37. VPE
aucune peine, n’aient été dans la suite d’autant plus rigoureux envers eux-mêmes pour mortifier leur corps et leur esprit, que le Sauveur les aura épargnés. Mais de quelque manière qu'il faille entendre des indulgences dont l'effet a été si prompt, les saints Péres ne veulent pas qu'on les tire à conséquence. Car Jésus- Christ, disent-ils, est le maitre qui peut tout : les régles ordinaires auxquelles il a astreint ses ministres, ne sont pas pour lui. Il voit: et met dans les cœurs des dispositions que nul autre que lui, je: ne dis pas n'y peut mettre, mais n'y peut voir quand elles y sont. Ce que nous apprennent ces exemples, c'est que Dieu peut tout d'un coup inspirer aux hommes la foi et la charité dans un si haut : degré, qu'elle suffiroit pour obtenir en un moment la totale rémission et de la coulpe et de la peine. Telle est l'indulgence de Jésus, que nul que lui ne peut donner. Ne laissons pas de recevoir celle qu'il donne par son Eglise, et servons-nous-en pour obtenir : de Jésus-Christ du moins un commencement de cette haute disposition de l'amour de Dieu, qui feroit en nous un parfait renouvellement.
V* CONSIDÉRATION
L'indulgence accordée au bon larron.
Ne disons rien du bon larron: celui-là est à la croix avec Jésus- Christ, et il satisfait quoiqu'en un moment, lorsqu'il dit au compagnon de son crime et de son supplice, qui ne le fut pas de sa pénitence : « Vous ne craignez pas Dieu, quoique vous vous trouviez condamné au méme supplice? Encore pour nous, c'est avec justice, puisque nous souffrons la peine que nous avons méritée; , mais celui-ci n'a rien fait'.» Il fut ahsous à l'instant par la bouche de Jésus-Christ, et le paradis lui fut promis dans le méme jour. Que Jésus pardonne aisément à ceux qui souffrent avec lui, et qui | font un sacrifice volontaire de leurs maux quoique forcés!
PRIÈRES, etc.
Sur l'exemple du paralytique et de la femme adultère.
Qui ne seroit touché de cette parole del'Evangile: «Jésus voyant. , 1 Luc., xxur, 40, 41,
leur foi » (celle de ceux qui descendirent le paralytique par le toit), il lui dit: « Aye confiance, mon fils, tes péchés te sont remis. »
ll pardonne au malade : mais il est expressément marqué que.
c'est à la considération, non-seulement de sa foi, mais encore de celle des autres.
À quelque prix que cesoit, Ó mon Sauveur, je veux vous aborder pour obtenir votre indulgence : si je ne puis entrer par la porte, je me ferai descendre par le toit : je tenterai les voies les plus difficiles : je ne vous aborderai pas seul : j'aurai avec moi des intercesseurs semblables à ceux qui descendirent ce paralytique aux pieds du Sauveur, et dont la foi le toucha.
« Tous les saints, disoit David, prieront au temps convenable pour la rémission de mon péché ?. » Prions donc les uns pour les autres; ce temps convenable est le temps de l'indulgence et de la miséricorde, et c'est alors plus que jamais que les saints prient pour les pécheurs. Ah ! si je ne puis approcher moi-méme, je me ferai porter au Sauveur par mes frères et par les saints : peut-être qu'ayant égard à leur foi plutôt qu’à la mienne, il me fera miséricorde.
Si je puis jamais concevoir de quelle mort Jésus retire mon ame infidèle, plus touché de reconnoissance et de la douleur de mon crime que cette femme adultère, j'obtiendrai un prompt pardon par l'excés de ma douleur.
Sur l'exemple de saint Pierre et du bon larron.
Jésus, vous me regardez. Vous me reprochez secrètement que, .
comme saint Pierre, par un excès de témérité, je me suis jeté dans le péril malgré vos menaces et vos défenses, et malgré le juste
sentiment que vous vouliez m'inspirer de ma foiblesse. Je veux ,
toujours croire, en me flattant, que ces entretiens, que ces occasions qui m'ont si souvent été funestes, ne me nuiront pas: je de-
meure dans ces conversations dangereuses où règnent la corrup- :
tion, la médisance, le libertinage et l'impiété, et je croirai ne brüler :
1 Matth., 1x, 25 Luc., v, 20. — ? Psal. xxxi, 6. .
pas en me jetant au milieu des flammes ? 0 mon Sauveur, je fuirai à l'exemple de saint Pierre, quoi qu'il m'en coûte, le dangereux commerce de ceux avec qui je me suis perdu. Je le fuirai avec cet apôtre, et pour éviter les occasions du mal, et pour pleurer seul en liberté mon ame perdue et mon innocence souillée. Puisse ce baptéme de larmes étre si abondant, que tous mes péchés y soient noyés et que j'y expie la peine, comme j'espere y effacer la coulpe.
- Seigneur, vous m'attachez à votre croix par ces pertes de biens, par ces afflictions, par ces maladies: faites dans mon cœur une si vive impression de votre. justice, que j'obtienne par une sainte société avec vos souffrances une pleine miséricorde.