LIVRE V, N. XIII
plupart et les principaux), il n'en avoit vu aucun qu'elle n’eût rendu plus mauvais, loin de le rendre meilleur. Quelle race évangélique est ceci ? disoit-il!, jamais on ne vit rien de plus licencieux ni de plus séditieux tout ensemble , rien enfin de moins évangélique que ces évangéliques prétendus : ils retranchent les veilles et les offices de la nuit et du jour. C'étoit, disent-ils, des superstitions pharisaiques; mais il falloit donc les remplacer de quelque chose de meilleur , et ne pas devenir épicuriens à force de s'éloiener du judaisme. Tout est outré dans cette Réforme : on arrache ce qu'il faudroit seulement épurer ; on met le feu à la maison pour en consumer les ordures. Les mœurs sont négligées; le luxe, les débauches, les adultéres se multiplient plus que jamais; il n'y a ni règle ni discipline. Le peuple indocile , aprés avoir secoué le joug des supérieurs, n'en veut plus croire personne ; et dans une licence si désordonnée, Luther aura bientót à regretter cette tyrannie, comme il l'appelle, des évêques. Quand il écrivoit de cette sorte à ses amis protestans des fruits malheureux de leur Réforme ?, ils en convenoient avec lui de bonne foi . « J'aime mieux, leur disoit-il, avoir affaire avec ces papistes que vous décriez tant. » Il leur reproche la malice d'un Capiton ; les médisances malignes d'un Farel, qu'OEcolampade , à la table duquel il vivoit, ne pouvoit ni souffrir ni réprimer; l'arrogance et les violences de Zuingle; et enfin celles de Luther, qui tantôt sembloit parler comme les apôtres, et tantôt s'abandonnoit à de si étranges excès et à de si plates bouffonneries , qu'on voyoit bien que cet air apostolique qu'ilaffectoit quelquefois, ne pouvoit venir de son fonds. Les autres qu’il avoit connus ne valoient pas mieux. Je trouve, disoit-il, plus de piété dans un seul bon évêque catholique que dans tous ces nouveaux évangélistes *. Ce qu'il en disoit n'étoit pas pour flatter les catholiques, dont il accusoit les déréglemens par des discours assez libres. Mais outre qu'il trouvoit mauvais qu'on fit sonner si haut la réformation sans valoir mieux que les autres, il falloit mettre grande différence entre ceux qui négligeoient les
1 Ep., p. 818, 822; lib. XIX, ep. 111; XXXI, xLvir. p. 2053, etc.; lib. VI, 1v; XVIII, vr, 24, 49; XIX, ur, 1v, 413; XXI, II; XXXI, xLvit, LIX, etc.— ? Lib. XIX, y; XXX, Lxii, — ? Lib. XIX, 111. — * Lib. XXXI, epist. LIx, col. 2118... /
Témoignage de Bucer.
bonnes œuvres par foiblesse, et ceux qui en diminuoient la nécessité et la dignité par maxime.
Mais voici un témoignage pour les protestans qui les serrera de plus prés : ce sera celui de Bucer. En 1542 et plus de vingt ans aprés la réformation, ce ministre écrit à Calvin que « parmi eux les plus évangéliques ne savoient pas seulement ce que c'étoit que la véritable pénitence t : » tant on y avoit abusé du nom de la Réforme et de l'Evangile. Nous venons d'apprendre la méme chose de la bouche de Luther ?. Cinq ans après cette lettre de Bucer et parmi les victoires de Charles V, Bucer écrit encore au méme Calvin : « Dieu a puni l'injure que nous avons faite à son nom par notre si longue et trés-pernicieuse hypocrisie ?. » C'étoit assez bien nommer la licence couverte du titre de réformation. En 1549 il marque en termes plus forts le peu d'effet de la réformation prétendue, lorsqu'il écrit encore à Calvin : « Nos gens ont passé de l'hypocrisie si avant enracinée dans la Papauté, à une profession telle quelle de Jésus-Christ, et il n'y a qu'un trèspetit nombre qui soient tout à fait sortis de cette hypocrisie *. » A cette fois il cherche querelle, et veut rendre l'Eglise romaine coupable de l'hypocrisie qu'il reconnoissoit dans son parti ; car si par l'hypocrisie romaine il entend , selon le style de la Réforme, les vigiles, les abstinences, les pèlerinages , les dévotiuns qu'on faisoit à l'honneur des saints et les autres pratiques semblables , on ne pouvoit pas en être plus revenu que l'étoient (a) les nouveaux réformés, puisque tous ils avoient passé aux extrémités opposées : mais comme le fond de la piété ne consistoit pas dans ces choses extérieures, il consistoit encore moins à les abolir : que si c'étoit l'opinion des mérites , que Bucer appeloit ici notre hypocrisie , la Réforme n'étoit encore que trop corrigée de ce mal, elle qui ótoit ordinairement jusqu'au mérite, qui étoit un don de la grace, bien que la force de la vérité le lui fit quelquefois reconnoitre. Quoi qu'il en soit, la réformation avoit si peu prévalu sur lhypocrisie, que trés-peu, selon Bucer, étoient sortis d'un si
1 Int. ep. Calv., p. 54. — ? Visit. Saz., cap. De doct.; cap. De lib. chr., ete. ; dessus, n. 9.— ? Int. ep. Calv., p. 100. — * Int. ep. Calv., p. 509, 510.
(a) 1re édit. : Qu'étoient.