LIVRE V, N. XV
grand mal. « C'est pourquoi, poursuit-il, nos gens ont été plus soigneux de paroitre disciples de Jésus- Christ que de l'étre en effet; et quand il a nui à leurs intéréts de le paroitre , ils se sont encore défaits de cette apparence. Ce qui leur plaisoit, c'étoit de sortir de la tyrannie et des superstitions du Pape, et de vivre à leur fantaisie. » Un peu aprés : « Nos gens, dit-il , n'ont jamais voulu sincèrement recevoir les lois de Jésus-Christ : aussi n'ontils pas eu le courage de les opposer aux autres avec une constance chrétienne.... Tant qu'ils ont cru avoir quelque appui dans le bras de la chair, ils ont fait ordinairement des réponses assez vigoureuses : mais ils s'en sont très-peu souvenus, lorsque ce bras de la chair a été rompu, et qu'ils n'ont plus eu de secours humain. » Sans doute jusqu'alors la réformation véritable, c'est-à-dire celle des mœurs, avoit de foibles fondemens dans la Réforme prétendue, et l’œuvre de Dieu tant vantée et tant désirée ne s'y faisoit pas.
Ce que Mélanchthon avoit le plus espéré dans la Réforme de Luther, c'étoit la liberté chrétienne et l'affranchissement de tout joug humain : mais il se trouya bien décu dans ses espérances. Il a vu près de cinquante ans durant l'église luthérienne toujours sous la tyrannie, ou dans la confusion. Elle porta longtemps la peine d'avoir méprisé l'autorité légitime. Il n'y eut jamais de maitre plus rigoureux que Luther, ni de tyrannie plus insupportable que celle qu'il exercoit dans les matières de doctrine. Son arrogance étoit si connue, qu'elle faisoit dire à Muncer qu'il y avoit deux papes, l'un celui de Rome et l'autre Luther, et ce dernier le plus dur. S'il ny eût eu que Muncer, un fanatique et un chef de fanatiques, Mélanchthon eüt pu s'en consoler : mais Zuingle, mais Calvin, mais tous les Suisses et tous les sacramentaires, gens que Mélanchthon ne méprisoit pas, disoient hautement, sans qu'il les pût contredire, que Luther étoit un nouveau pape. Personne n'ig nore ce qu'écrivit Calvin à son confident Bulinger, « qu'on ne pouvoit plus souffrir les emportemens de Luther, à qui son amour-propre ne permettoit pas de connoître ses défauts, ni d'endurer qu'on le contredit*. » Il s'agissoit de doctrine, et c'étoit principalement sur 1 Ep., p. 926.
Tyrannie insupportable de Luther :
ce que Calvin en écrivit à Mélanchthon.
Mélanchihontyrannisé par Luther, songe à la
fuite.
la doctrine que Luther se vouloit donner cette autorité absolue. La chose alla si avant, que Calvin s'en plaignit à Mélanchthon méme : « Avec quel emportement, dit-il, foudroie votre Périclés 1? » C'étoit ainsi qu'on nommoit Luther , quand on vouloit donner un beau nom à son éloquence trop violente. « Nous lui devons beaucoup, je l'avoue, et je souffrirai aisément qu'il ait une trés-grande autorité, pourvu qu'il sache se commander à luiméme, quoiqu'enfin il seroit temps d'aviser combien nous voulons déférer aux hommes dans l'église. Tout est perdu lorsque quelqu'un peut seul plus que tous les autres, surtout quand il ne craint pas d'user de tout son pouvoir.... Et certainement nous laissons un étrange exemple à la postérité, pendant que nous aimons mieux abandonner notre liberté, que d'irriter un seul homme par la moindre offense. Son esprit est violent, dit-on, et ses mouvemens sont impétueux, comme si cette violence ne s'emportoit pas davantage pendant que tout le monde ne songe qu'à lui complaire en tout. Osons une fois pousser du moins un gémissement libre. » |
Combien est-on captif quand on ne peut pas méme gémir en liberté! On est quelquefois de mauvaise humeur, je l'avoue, quoiqu'un des premiers et des moindres effets de la vertu soit de se vaincre soi-même sur (d) cette inégalité : mais que peut-on espérer quand un homme, et encore un homme qui n'a pas plus d'autorité, ni peut-étre plus de savoir que les autres, ne veut rien entendre et qu'il faut que tout passe à son mot?
Mélanchthon n'eut rien à répondre à ces justes plaintes, et luiméme n'en pensoit pas moins que les autres. Ceux qui vivoient avec Luther ne savoient jamais comment ce rigoureux maitre prendroit leurs sentimens sur la doctrine. Il les menacoit de nouveaux formulaires de foi, principalement au sujet des sacramentaires, dont on accusoit Mélanehthon de nourrir l'orgueil par sa douceur. On se servoit de ce prétexte pour aigrir Luther contre lui, ainsi que son ami Camérarius l'écrit dans sa Vie ?. Mélanchthon ne savoit point d'autre remède à ces maux que celui de la
1 Calv., Ep. ad Mel., p. 12. — ? Cam., in Vit. Phil. Mel. (a) 1re édit. : Se vaincre sur.
LIVRE V, N. XVII. 187 fuite, et son gendre Peucer nous apprend qu'il y étoit résolu *. Il écrit lui-même que Luther s'emporta si violemment contre lui sur une lettre recue de Bucer, qu'il ne songeoit qu'à se retirer éternellement de sa présence ?. Il vivoit dans une telle contrainte avec Luther et avec les chefs du parti, et on l’accabloit tellement de travail et d'inquiétude , qu'il écrivit, n'en pouvant plus, à son ami Camérarius : «Je suis, dit-il, en servitude comme dans l'antre du Cyclope; car je ne puis vous déguiser mes sentimens; et je pense souvent à m'enfuir?. » Luther n'étoit pas le seul qui le violentoit. Chacun est maitre à certains momens parmi ceux qui se sont soustraits à l'autorité légitime, et le plus modéré est toujours le plus eaptif. *
Quand un homme s'est engagé dans un parti pour dire son sentiment avec liberté, et que cet appàt trompeur l'a fait renoncer au gouvernement établi, s'il trouve après que le joug s'appesantisse ét que non-seulement le maitre qu'il aura choisi, mais encore ses compagnons le tiennent plus sujet qu'auparavant, que n'a-t-il point à souffrir? et faut-il nous étonner des lamentations continuelles de Mélanchthon? Non, Mélanchthon n'a jamais dit tout ce qu'il pensoit sur Ja doctrine, pas méme quand il écrivoit à Augsbourg sa Confession de foi et celle de tout le parti. Nous avons vu qu'il « accommodoit ses dogmes à l’occasion * : » il étoit prêt à dire beaucoup de choses plus douces , c'est-à-dire plus approchantes des dogmes reçus par les catholiques , « si ses compagnons l'avoient permis. » Contraint de tous cótés et plus encore de celui de Luther que de tout autre, il n'ose jamais parler et se réserve « à de meilleurs temps, s'il en vient, dit-il, qui soient propres aux desseins que j'ai dans l'esprit 5. » C'est ce qu'il écrit en 1537 dans l'assemblée de Smalcalde, où on dressa les articles dont nous venons de parler. On le voit cinq ans aprés, et en 1542, soupirer encore apres une assemblée libre du parti 8 5911 l’on explique « la doctrine d'une manière ferme et précise. » Encore après et vers les dernières années de sa vie, il écrit à Calvin
1 Peuc., Ep. ad Vit. Theod., Hosp., part. Il, fol. 193 et seq. — ? Mel., lib. IV, ep. cccxv. — ? Lib. IV, ep. ccLv. — *^ Ci-dessus, liv. HII, n. 63. — 5 Lib. IV, ep. cciv. — 9 Lib. I, ep. cx, col. 141. |
Tl passe sa vie sans oser jamais s'expliquer tout à fait sur la docirine.
Nouvelle tyrannie dans les églises luthériennes après celle de Luther,
et à Bulinger, qu'on devoit écrire contre lui sur le sujet de l'Eucharistie et de l'adoration du pain : c'étoit les luthériens qui devoient faire ce livre : «S'ils le publient, disoit-il, je parlerai franchement ‘. » Mais ce meilleur temps, ce temps de parler franchement et de déclarer sans crainte ce qu'il appeloit la vérité, n'est jamais venu pour lui; etil ne se trompoit pas quand il disoit que, «de quelque sorte que tournassent les affaires , jamais on n'auroit la liberté de parler franchement sur les dogmes ?, » Lorsque Calvin et les autres (a) l'excitent à dire ce qu'il pense, il répond comme un homme qui a de grands ménagemens, et qui se réserve toujours à expliquer de certaines choses * que néanmoins on n'a jamais vues : de sorte qu'un dés maîtres principaux de la nouvelle Réforme , et celui qu'on peut dire avoir donné la forme au luthéranisme, est mort sans s'étre expliqué pleinement sur les controverses les plus importantes de son temps.
C'est que durant la vie de Luther il falloit se taire. On ne fut pas plus libre aprés sa mort. D'autres tyrans prirent la place. C'étoit Illyric et les autres qui menoient le peuple. Le malheureux Mélanehthon se regarde au milieu des luthériens ses collègues comme au milieu de ses ennemis, ou, pour me servir de ses mots, comme au milieu de guépes furieuses , et « n'espere trouver de sincérité que dans le ciel *. » Je voudrois qu'il me füt permis d'employer le terme de démagogue, dont il se sert : c’étoit dans Athènes et dans les Etats populaires de la Grèce certains orateurs, qui se rendoient tout-puissans sur la populace, en la ilattant. Les églises luthériennes étoient menées par de semblables discoureurs : « gens ignorans, selon Mélanchthon, qui ne tonnoissoient ni piété, ni discipline. Voilà, dit-il, ceux qui dominent, et je suis comme Daniel parmi les lions *. » C'est la peinture qu'il nous fait des églises luthériennes. On tomba de là dans « ane anarchie , » c'est-à-dire, comme il dit lui-méme, « dans un éta! qui enferme tous les maux ensemble *. » il veut mourir, et ne voit plus d'es-
* Ep. Mel., int. Calv. Ep., p. 218, 236. — ? Lib. IV, ep. cxxxvI. — 8 Ep. Mel., int. Calv. Ep., p. 199; Calv., resp. 211. — ^ Mel., Epist. cd Calv., int. Cab. Epist., p. 144.— 5 Lib. IV, ep. DCCCXXXVI, DCCCXLII, DCCCXLV. — 6 Lib. IV et lib. I, ep. cvir; IV, LXXVI, DCCCLXXVI, etc.
(a) 1re édit. : Et d'autres.