LIVRE V, N. XXIII
terminer la querelle de l'Eucharistie, qui déchiroit la Réforme naissante. Les conférences qu'on appeloit amiables n'en avoient que le nom, et ne faisoient qu'aigrir les esprits et embarrasser les affaires. Il falloit une assemblée juridique, un concile qui eüt pouvoir de déterminer et auquel les peuples se soumissent. Mais oü le prendre dans la nouvelle Réforme? La mémoire des évéques méprisés y étoit encore trop récente; les particuliers qu'on voyoit occuper leurs places n'avoient pas pu se donner un caractère plus inviolable. Aussi vouloient-ils de part et d'autre, luthériens et zuingliens, qu'on jugeât de leur mission par le fond. Celui qui disoit la vérité avoit selon eux la mission légitime. C'étoit la difficulté de savoir qui la disoit cette vérité dont tout le monde se fait honneur, et tous ceux qui faisoient dépendre leur mission de cet examen la rendoient douteuse. Les évéques catholiques avoient un. titre certain (a), et il n'y avoit qu'eux dont la vocation fût incontestable. On disoit qu'ils en abusoient, mais on ne nioit point qu'ils ne l'eussent. Ainsi Mélanchthon vouloit toujours qu'on les reconnüt; toujours il soutenoit qu'on avoit tort de ne « rien accorder à l'ordre sacré'. » Si on ne rétablissoit leur autorité, il prévoyoit avec une vive et inconsolable douleur, que « la discorde seroit éternelle, et qu'elle seroit suivie de l'ignorance, de la barbarie et de toute sorte de maux. »
Il est bien aisé de dire, comme font nos réformés, qu'on a une vocation extraordinaire; que l'Eglise n'est pas attachée comme les royaumes à une succession établie, et que les matières de-religion ne se doivent pas juger en la méme forme que les affaires sont jugées dans les tribunaux. Le vrai tribunal, dit-on, c’est la conscience, oü chacun doit juger des choses par le fond, et entendre la vérité par lui-même : ces choses, encore une fois, sont aisées à dire. Mélanchthon les disoit comme les autres ?; mais il sentoit bien dans sa conscience qu'il falloit quelque autre principe pour former l'Eglise. Car aussi pourquoi seroit-elle moins ordonnée que les empires? Pourquoi n'auroit-elle pas une succession légitime dans ses magistrats? Falloit-il laisser une porte
1 Lib. IV, ep. cxcvt. — ? Lib. I, ep. Lxix.
(a) 1re édit, : Plus certain.
L'autorité de l'Eglise.
absolument nécessaire dans les malières de Ja foi.
Sentiment de Mélanchthon sur la nécessité de reconnoiire le Pape
et les évêques.
ouverte à quiconque se voudroit dire envoyé de Dieu, ou obliger les fidèles à en venir toujours à l'examen du fond, malgré l'ineapacité de la plupart des hommes ? Ces discours sont bons pour la dispute: mais quand il faut finir une affaire, mettre la paix dans l'Eglise, et donner sans prévention un véritable repos à sa conscience, il faut avoir d'autres voies. Quoi qu'on fasse, il faut revenir à l'autorité, qui n'est jamais assurée, non plus que légitime, quand elle ne vient pas de plus haut, et qu'elle s'est établie par elle-méme. C'est pourquoi Mélanchthon vouloit reconnoitre les évéques que la succession avoit établis, et ne voyoit que ce remède aux maux de l'Eglise.
La manière dont il s'en explique dans une de ses lettres est admirable : « Nos gens demeurent d'accord que la poliee ecclésiastique, où on reconnoit des évêques supérieurs de plusieurs églises, et l'évéque de Rome supérieur à tous les évéques, est permise. Il a aussi été permis aux rois de donner des revenus aux églises : ainsi il n’y a point de contestation sur la supériorité du Pape et sur l'autorité des évêques; et tant le Pape que les évêques peuvent aisément conserver cette autorité : car il faut à l'Eglise des conducteurs pour maintenir l'ordre, pour avoir l'œil sur ceux qui sont appelés au ministère ecclésiastique et sur la doctrine des prétres, et pour exercer les jugemens ecclésiastiques : de sorte que s'il n'y avoit point de tels évêques, il en faudroit faire. La monarchie du Pape serviroit aussi beaucoup à conserver entre plusieurs nations le consentement dans la doctrine : ainsi on s’accorderoit facilement sur la supériorité du Pape, si on étoit d'accord sur tout le reste; et les rois pourroient eux-mémes facilement modérer les entreprises des Papes sur le temporel de leurs royaumes !. » Voilà ce que pensoit Mélanchthon sur l'autorité du Pape et des évêques. Tout le parti en étoit d'accord quand il écrivit cette lettre : « Nos gens, dit-il, demeurent d’accord : » bien éloigné de regarder l'autorité des évêques avec la supériorité et «la monarchie » du Pape, comme une marque de l'empire antichrétien, il regardoit tout cela comme une chose désirable, et qu'il faudroit établir si elle ne l'étoit pas. Il est vrai qu'il y mettoit
1 Resp, ad Bell.