‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 110 sur 387 · LIVRE V, N. XXX · texte numérisé non relu

LIVRE V, N. XXX

de toute bonne œuvre et de tout accomplissement de la loi, même de celui que le Saint-Esprit fait en nous, comment et à quoi les bonnes œuvres sont-elles nécessaires? Mélanchthon se tourmentoit en vain à parer ce coup, et à éluder cette terrible conséquence : « Les bonnes œuvres, selon vous, ne sont donc pas nécessaires ? » Voilà ce qu’il appeloit « les calomnies des adversaires, » qui l'empéchoient dans l’Apologie de dire nettement tout ce qu'il vouloit. C'est la cause de « ce grand travail » qu'il avoit à soutenir, et des « précautions » avec lesquelles il parloit. A un ami on disoit tout le fond de la doctrine; mais en public, il y falloit prendre garde; encore ajoutoit-on à cet ami qu'au fond cette doctrine ne s'entendoit bien « que dans les combats de la con- Science. » C'étoit-à-dire que lorsqu'on n'en pouvoit plus, et qu'on ne savoit comment s'assurer d'avoir une volonté suffisante d'accomplir la loi, le reméde pour conserver malgré tout cela l'assurance indubitable de plaire à Dieu, qu'on préchoit dans le nouvel évangile, étoit d'éloigner ses yeux de la loi et de son accomplissement, pour croire qu'indépendamment de tout cela Dieu nous réputoit pour justes. Voilà le repos dont Mélanchthon étoit flatté , et dont il ne vouloit pas se défaire.

Il y avoit à la vérité cet inconvénient, de se tenir assuré de la rémission de ses péchés sans l'étre de sa conversion, comme si ces deux choses étoient séparables et indépendantes l'une de l'autre. C'est ce qui causoit à Mélanchthon ce « grand travail, » et il ne pouvoit venir à bout de se satisfaire; de sorte qu'aprés la Confession d'Augsbourg et tant de recherches laborieuses de l' Apologie, il en vient encore , dans la Confession qu'on appelle Saxonique, à une autre explication de la grace justifiante , où il dit de nouvelles choses que nous verrons dans la suite. C'est ainsi qu'on est agité, quand on est épris d'une idée qui n'a qu'une trompeuse apparence. On voudroit bien s'expliquer; on ne peut: on voudroit bien trouver dans les Péres ce qu'on cherche: on ne ly trouve nulle part. On ne peut néanmoins se défaire d'une idée flatteuse dont on s'est laissé agréablement prévenir. Tremblons, humilions-nous; avouons qu'il y a dans l'homme une source profonde d'orgueil et d'égarement, et que les foiblesses de l'es-

Déchirement de Mélanchthon. Il prévoit les maux horribles du renversement de l'autorité de l'Eglise.

prit humain, aussi bien que les jugemens de Dieu, sont impénétrables.

Mélanchthon crut voir la vérité d'un côté, et l'autorité légitime de l'autre. Son cœur étoit déchiré, et il ne cessoit de se tourmenter à réunir ces deux choses. Il ne pouvoit ni renoncer aux charmes de sa justice imputative, ni faire recevoir par le collége épiscopal une doctrine inconnue à ceux qui jusqu'alors avoient gouverné l'Eglise. Ainsi l'autorité qu'il aimoit comme légitime lui devenoit odieuse, parce qu'elle s'opposoit à ce qu'il prenoit pour la vérité. En méme temps qu'on lui entend dire « qu'il n'a jamais contesté l'autorité aux évéques, » il accuse «leur tyrannie, » à cause principalement qu'ils s'opposoient à sa doctrine , et croit « affoiblir sa cause en travaillant à les retablir :. » Incertain de sa conduite, il se tourmente lui-même et ne prévoit que malheurs. « Que sera-ce, dit-il, que le concile s'il se tient, si ce n'est une tyrannie ou des papistes, ou des autres, et des combats de théologiens plus eruels et plus opiniâtres que ceux des Centaures ?? » Il connoissoit Luther, et il ne craignoit pas moins la tyrannie de son parti que celle qu'il attribuoit au parti contraire. Les fureurs des théologiens le font trembler. 1l voit que l'autorité étant une fois ébranlée, tous les dogmes, et méme les plus importans, viendroient en question l'un après l'autre, sans qu'on süt comment finir. Les disputes et les discordes de la Cène lui faisant voir ce qui devoit arriver des autres articles : « Bon Dieu, dit-il, quelles tragédies verra la postérité, si on vient un jour à remuer ces questions, si le Verbe, si le Saint-Esprit sont (a) une personne?! » On commenca de son temps à remuer ces matières : mais il jugea bien que ce n’étoit encore qu'un foible commencement; car il voyoit les esprits s'enhardir insensiblement contre les doctrines établies, et contre l’autorité des décisions ecclésiastiques. Que seroit-ce s’il avoit vu les autres suites pernicieuses des doutes que la Réforme avoit excités : tout l’ordre de la discipline renversé publiquement par les uns, et l'indépendance établie , c'est-à-dire, sous un nom spécieux et qui flatte la liberté, l'anarchie avec tous ses maux ; la

1 Lib. IV, ep. cexxvin. — ? Lib. IV, ep. cxL. — ? Ibid. (a) 1re édit. : Est.

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