LIVRE V, N. XXXIL
puissance spirituelle mise par les autres entre les mains des princes; la doctrine chrétienne combattue en tous ses points ; des chrétiens nier l’ouvrage de la création et celui de la rédemption du genre humain; anéantir l'enfer; abolir l'immortalité de l'ame; dépouiller le christianisme de tous ses mystères , et le changer en une secte de philosophie toute accommodée aux sens : de là naître l'indifférence des religions, et ce qui suit naturellement , le fond méme de la religion attaqué ; l'Ecriture directement combattue ; la voie ouverte au déisme, c'est-à-dire à un athéisme déguisé; et les livres oit seroient écrites ces doctrines prodigieuses sortir du sein de la Réforme, et des lieux où elle domine? Qu'auroit dit Mélanchthon, s'il avoit prévu tous ces maux, et quelles auroient été ses lamentations? ll en avoit assez vu pour en être troublé toute sa vie. Les disputes de son temps et de son parti suffisoient pour lui faire dire qu'à moins d'un miracle visible, toute la religion alloit étre dissipée.
Quelle ressource trouvoit-il alors dans ces divines promesses , où, comme il l'assure lui-même, Jésus-Christ s'étoit engagé à soutenir son Eglise jusque dans « son extréme vieillesse , » et à ne la laisser jamais périr'? S'il avoit bien pénétré cette bienheureuse promesse, il ne se seroit pas contenté de reconnoitre, comme il a fait, que ia doctrine del'Evangile subsisteroit éternellement malgré les erreurs et les disputes : maisil auroit encore reconnu qu'elle devoit subsister par les moyens établis dans l'Evangile ; c'est-à-dire par la succession toujours inviolable du ministère ecclésiastique. IL auroit vu que c’est aux apôtres et aux successeurs des apôtres que s'adresse cette promesse : « Allez, enseignez, baptisez; et voilà je suis avec vousjusqu'à la fin du monde ?. » S'il avoit bien compris cette parole, jamais il n'auroit imaginé que la vérité püt étre séparée du eorps où se trouvoit la succession et l'autorité légitime; et Dieu méme lui auroit appris que, comme la profession de la vérité ne peut jamais être empèchée par l'erreur, la force du ministère apostolique ne peut recevoir d'interruption par aucun relâchement de la discipline. C’est la foi des chrétiens: c'est ainsi qu'il faut croire
1 Lib. 1, ep. cvi; lib. IV, LxxvI, etc.; voy. ci-dessus, n. 28. — ? Matth., xxvi, 20.
Causes de erreurs de Mélanchthon. Il
ne s'y fie pas assez.
à la promesse avec Abraham, « en espérance contre l'espérance !;» et croire enfin que l'Eglise conservera sa succession et produira des enfans méme lorsqu'elle paroitra le plus stérile, et que sa force semblera le plus épuisée par un long âge. La foi de Mélanchthon ne fut pas à cette épreuve. Il crut bien en général à la promesse par laquelle la profession de la vérité devoit subsister : mais il ne crut pas assez aux moyens établis de Dieu pour la maintenir. Que lui servit d'avoir conservé tant de bons sentimens? L'ennemi de notre salut, dit le pape saint Grégoire ?, ne les éteint pas toujours entièrement ; et comme Dieu laisse dans ses enfans des restes de cupidité qui les humilient, Satan son imitateur à contre-sens laisse aussi, qui le croiroit? dans ses esclaves, des restes de piété, fausse sans doute et trompeuse, mais néanmoins apparente, par où il achève de les séduire. Pour comble de malheur ils se croient saints, et ne songent pas que la piété qui n'a pas toutes ses suites n'est qu'hypocrisie. Je ne sais quoi disoit au cœur à Mélanchthon. que la paix et l'unité, sanslaquelle il n'y a point de foi ni d'Eglise, n'avoit point d'autre soutien sur la terre que l'autorité des anciens, pasteurs. Il ne suivit pas jusqu'au bout cette divine lumière; tout son fond fut changé ; tout lui réussit contre ses espérances. Il aspiroit à l'unité : illa perdit pour jamais, sans pouvoir méme en trouver l'ombre dans le parti où il l'avoit été chercher. La réformation procurée ou soutenue par les armes lui faisoit horreur : il se vit contraint de trouver des excuses à un emportement qu'il détestoit. Souvenons-nous de ce qu'il écrivit au landgrave de Hesse, qu'il voyoit prét à prendre les armes : « Que V. A. pense, dit-il, qu'il vaut mieux souffrir toutes sortes d'extrémités, que de prendre les armes pour les affaires de l'Evangile *. » Mais il fallut bien se dédire de cette belle maxime, quand le parti se fut ligué pour faire la guerre, et que Luther lui-même se fut déclaré. Le malheureux Mélanchthon ne put méme conserver sa sincérité naturelle : il fallut avec Bucer tendre des piéges aux catholiques dans des équivoques affectées *; les charger de calomnies dans la
1 Rom., 1v, 18. — ? Pastoral., part. 111, cap. xxx, tom. II, col. 87. — ? Lib. III, ep. Xv1; lib. IV, ep. cx, cxt. — * Voyez ci-dessus, lib. IV, n. 2 et suiv.; ióid., n. 25.