LIVRE V, N. XXXIV
un signe d'un changement indubitable dans l'état de l'univers, et en particulier « de la ruine prochaine de Rome par le schisme » c'est ce qu'il écrit trés-sérieusement à Luther méme, en lui donnant avis que ce jour-là on présenteroit à l'Empereurla Confession d' Augsbourg. Voilà de quoi se repaissoient, dans une action si célébre, les auteurs de cette confession et les chefs de la Réforme : tout est plein de songes et de visions dans les lettres de Mélanchthon : et on. croit lire Tite-Live lorsqu'on voit tous les prodiges qu'il y raconte. Quoi plus? à foiblesse extréme d'un esprit d'ailleurs admirable, et hors de ses préventions si pénétrant! les menaces des astrologues lui font peur. On le voit sans cesse effrayé par les tristes conjonctions des astres : «un horrible aspect de Mars » le fait trembler pour sa fille, dont lui-même il avoit fait l'horoscope. Il n'est pas moins « effrayé de la flamme horrible d'une comète extrémement septentrionale?. » Durant les conférences qu'on faisoit à Augsbourg sur la religion, il se console de ce qu'on va si lentement, parce que « les astrologues prédisent que les astres seront plus propices aux disputes ecclésiastiques vers l'automne ?. » Dieu étoit au-dessus de tous ces présages, il est vrai; et Mélanchthon le répéte souvent, aussi bien que les faiseurs d'almanachs : mais enfin les astres régissoient jusqu'aux affaires de l'Eglise. On voit. que ses amis, c'est-à-dire les chefs du parti, entrent avec lui dans ces réflexions : pour lui, sa malheureuse nativité ne lui promettoit que des combats infinis sur la doctrine, de grands travaux et peu de fruit‘. Il s'étonne, né sur les coteaux approchans du Rhin, « qu'on lui ait prédit un naufrage sur la mer Baltique*; » et appelé en Angleterre et en Danemark, il se garde bien d'aller sur cette mer. A tant de prodiges et tant de menaces des constellations ennemies, pour comble d'illusion, il se joignoit encore des prophéties. C'étoit une des foiblesses du parti, de croire que tout le succès en avoit été prédit; et voici une des prédictions des plus mémorables qu'on y vante. En l'an 1516, à ce qu'on dit, et un an devant les mouvemens de Luther, je ne sais quel cordelier s'étoit
1 Lib. 1, ep. cxx; VI, rxix.— ? Lib. II, ep. xxxvii, CDXLV; lib. IV, ep. CxIx, CXXXV, CXXXVII, CXCV, CXCVIII, DCCLIX, DCCCXLIV, etc.; tbid., CXIX ; ?bid., CXLVI. — ? Lib. IV, xciJr, — * Lib. II, ep. cpxzvurr. — 5 Lib. II, ep. xcii.
avisé en commentant Daniel, de dire que « la puissance du Pape alloit baisser, et ne se reléveroit jamais!.» Cette prédiction étoit aussi vraie que ce qu'ajoutoit ce nouveau prophète, « qu'en 1600 le Turc seroit maitre de l'Italie et de l'Allemagne. » Néanmoins Mélanchthon rapporte sérieusement la vision de ce fanatique, et se vante de l'avoir en original entre les mains, comme le frère cordelier l'avoit écrite. Qui n'eüt tremblé à ce récit? Le Pape est déjà ébranlé par Luther, et on croit le voir à bas. Mélanchthon prend tout cela pour des prophéties; tant on est foible quand on est prévenu. Aprés le Pape renversé, il croit voir suivre de prés le Ture victorieux; et les tremblemens de terre qui arrivoient, le confirment dans cette pensée?. Qui le eroiroit capable de toutes ces impressions, si toutes ses lettres n'en étoient remplies? Il lui faut faire cet honneur, ce n'étoit pas ses périls qui lui causoient tant de troubles et tant de tourmens : au milieu de ses plus violentes agitations on lui entend dire avec confiance : « Nos périls me troublent moins que nos fautes?. » Il donne un bel objet à ses douleurs : les maux publics, et particulièrement les maux de l'Eglise : mais c'est aussi qu'il ressent en sa conscience, comme il l'explique souvent, la part qu'avoient à ces maux ceux qui s'étoient vantés d'en être les réformateurs. Mais c'est assez parler en particulier des troubles dont Mélanchthon étoit agité : on a vu assez clairement les raisons de la conduite qu'il tint dans l'assemblée de Smalcalde, et les motifs de la restriction qu'il y mit à l'article plein de fureur que Luther y proposa contre le Pape. * Mel., lib. I, ep. Lxv. — ? Ibid, — ? Lib. IV, ep. Lxx.