‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 118 sur 387 · LIVRE VI, N. XI · texte numérisé non relu

LIVRE VI, N. XI

tienne pour un malheureux pécheur, je vis pourtant en ma foi et en ma conscience devant lui d'une telle manière que mes confesseurs ne me tiennent pas pour un homme non chrétien. Je ne donne scandale à personne, et je vis avec la princesse ma femme dans une parfaite intelligence. » Tout cela étoit véritable selon sa pensée; ear il ne prétendoit pas que le mariage qu'on lui reprochoit füt non chrétien. La landgrave sa femme en étoit contente (a), et la consultation avoit fermé la bouche aux confesseurs de ce prince (b). Luther ne répond pas avec moins d'adresse : «On reproche, dit-il, au landgrave que c'est un polygame. Je n'ai pas beaucoup à parler sur ce sujet-là. Le landgrave est assez fort, et a des gens assez savans pour le défendre. Quant à moi, je connois une seule princesse et landgrave de Hesse, qui est et qui doit être nommée la femme et la mère en Hesse; et il n’y en a point d'autre qui puisse donner à ce prince de jeunes landgraves, que la princesse qui est fille de George duc de Saxe'. » En effet on avoit donné bon ordre que ni la nouvelle épouse ni ses enfans ne pussent porter le titre de landgraves. Se défendre de cette sorte, c'est aider à sa conviction, et reconnoitre la honteuse corruption qu'introduisoient dans la doctrine ceux qui ne parloient dans tous leurs écrits que du rétablissement du pur Evangile.

Aprés tout Luther ne faisoit que suivre les principes qu'il avoit posés ailleurs. J'ai toujours craint de parler de ces « inévitables nécessités » qu'il reconnoissoit dans l'union des deux sexes, et du sermon seandaleux qu'il avoit fait à Vitenberg sur le mariage : mais puisque la suite de cette histoire m'a une fois fait rompre une barrière que la pudeur m'avoit imposée, je ne puis plus dissimuler ce qui se trouve bien imprimé dans les œuvres de Luther. Il est done vrai que dans un sermon qu'il fit à Vitenberg pour la réformation du mariage, il ne rougit pas de prononcer ces infâmes et scandaleuses paroles : « Si elles sont opiniátres (il parle des femmes), il est à propos que leurs maris leur disent : Si vous ne voulez pas, une autre le voudra : si la maitresse ne veut pas venir, que la servante approche. » Si on entendoit un tel discours

1 Tom. VII, Jen,, fol. 425. — ?'fom. V, Serm. de Matrim., fol. 123. (a) La landgrave en étoit contente, — (5) A ses confesseurs.

Sermon scandaleux de

Luther sur le mariage

Le landgrave oblige Luther à suppriimer dans la messe l'élévation du Saint- Sacrement comment onse servit de cette occasion pour l’échauffer de nouveau contre les sacramentaires.

dans une farce et sur le théâtre, on en auroit honte. Le chef des réformateurs le préche sérieusement dans l'église; et comme il tournoit en dogmes tous ses excès, il ajoute : « Il faut pourtant auparavant que le mari amène sa femme devant l'église, et qu'il l'admoneste deux ou trois fois : aprés répudiez-la, et prenez Esther au lieu de Vasthi. » C'étoit une nouvelle cause de divorce ajoutée à celle de l'adultére. Voilà comme Luther a traité le chapitre de la réformation du mariage. Ill ne lui faut pas demander dans quel évangile il a trouvé cet article; c'est assez qu'il soit renfermé dans les nécessités qu'il a voulu croire au-dessus de toutes les lois et de toutes les précautions. Faut-il s'étonner aprés cela de ce qu'il permit au landgrave? Il est vrai que dans ce sermon il oblige à répudier la premiere femme avant que d'en prendre une autre, et dans la consultation il permet au landgrave d'en avoir deux. Mais aussi le sermon fut prononcé en 1522, et la consultation est écrite en 1539. Il étoit juste que Luther apprit quelque chose en dix-sept ou dix-huit ans de réformation.

Depuis ce temps le landgrave eut un pouvoir presque absolu sur l'esprit de ce patriarche de la Réforme; et aprés en avoir senti le foible dans une matière si essentielle, il ne le crut pas capable de lui résister. Ce prince étoit peu versé dans les controverses : mais en récompense il savoit en habile politique concilier les esprits, ménager les intéréts différens, et entretenir les ligues. Sa plus grande passion étoit de faire entrer les Suisses dans celle de Smalealde. Maisil les voyoit offensés de beaucoup de choses qui se pratiquoient parmi les luthériens, et en particulier de l'élévation du Saint-Sacrement que l'on continuoit de faire au son de la cloche, le peuple frappant sa poitrine et poussant des gémissemens et des soupirs !. Luther avoit conservé vingt-cinq ans ces mouvemens d'une piété dont il savoit bien que Jésus-Christ étoit l'objet, mais il n'y avoit rien de fixe dans la Réforme. Le landgrave ne cessa d'attaquer Luther sur ce point, et il le persécuta tellement, qu'aprés avoir laissé abolir cette coutume dans quelques églises de son parti, à la fin il l'óta lui-même dans celle de

! Gasp. Peuc., Nar. hist. de Phil. Mel. soceri sui, sentent. de Con. Dom., Amberg, 1596, p. 24.

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