LIVRE VI, N. XIII
Vitenberg qu'il conduisoit *. Ces charigemens arrivèrent en 1542 et 1543. On en triompha parmi les sacramentaires : ils crurent à ce coup que Luther se laissoit fléchir; on disoit méme parmi les luthériens, qu'il s'étoit enfin relàché de cette admirable vigueur avec laquelle il avoit jusqu'alors soutenu l'ancienne doctrine de la présence réelle, et qu'il commencoit à s'entendre avec les sacramentaires. Il fut piqué de ces bruits, car il souffroit avec impatience les moindres choses qui blessoient son autorité *. Peucer, gendre de Mélanchthon, dont nous avons pris ce récit, remarque qu'il dissimula quelque temps : car «son grand cœur, dit-il, ne se laissoit pas aisément émouvoir. » Nous allons voir néanmoins comment on lui faisoit prendre feu. Un médecin nommé Vildus, célèbre dans sa profession, et d'un grand crédit parmi la noblesse de Misnie où ces bruits se répandoient le plus contre Luther, le vint voir à Vitenberg, et fut bien recu dans sa maison. Il arriva, poursuit Peucer, que dans un festin où étoit aussi ? Mélanchthon , « ce médecin échauffé du vin ( car on buvoit comme ailleurs à la table des réformateurs, et ce n'étoit pas de pareils abus qu'ils avoient entrepris de corriger) « ce médecin, dis-je, se mit à parler avec peu de précaution sur l'élévation ótée depuis peu; et il dit tout franchement à Luther que la commune opinion étoit qu'il n'avoit fait ce changement que pour plaire aux Suisses , et qu'il étoit enfin entré dans leurs sentimens. » Ce grand cœur ne fut pas à l'épreuve de ce discours fait dans le vin : son émotion fut visible, et Mélanchthon prévit ce qui arriva.
Luther fut animé par ce moyen contre les Suisses, et sa colère devint implacable à l'occasion de deux livres que ceux de Zurich firent imprimer dans la méme année. L'un fut une version de la Bible faite par Léon de Juda, ce fameux Juif qui embrassa le parti des zuingliens : l'autre fut les œuvres de Zuingle soigneusement ramassées avec de grands éloges de cet auteur. Quoiqu'il n'y eüt rien dans ces livres contre la personne de Luther, aussitôt aprés leur publication il s'emporta à des excès inouis, et ses transports n'avoient jamais paru si violens. Les zuingliens pu-
1 Peuc., Nar. hist. de Phil. Mel. soceri sui, sentent. de Coen. Dom., Amberg, 1596, p. 24; Sultzeri, ep. ad Calv. int. Calv. ep. p. 52. — ? Peuc., ibid.
L'ancienne
jalousie de
Luther contre Zuingle et ses disciples se réveille.
Luther ne veut plus qu'on prie pour les sacramenlaires, et les eroit damnés sans ressource.
blièrent, et les luthériens l'ont presque avoué, que Luther ne put souffrir qu'un autre que lui se mêlât de tourner la Bible *. Il en avoit fait une version très-élégante en sa langue ; et il crut qu'il y alloit de son honneur que la Réforme n'en eüt point d'autre, du moins où l'allemand étoit entendu. Les œuvres de Zuingle réveillérent sa jalousie ?, et il crut qu'on lui vouloit toujours opposer cet homme pour lui disputer la gloire de premier des réformateurs. Quoi qu'il en soit, Mélanchthon et les luthériens demeurent d'aecord qu'aprés cinq ou six ans de tréve, Luther recommenca le premier la guerre avec plus de fureur que jamais. Quelque pouvoir que le landgrave eüt sur l'esprit de Luther, il n'en pouvoit pas retenir longtemps les emportemens. Les Suisses produisent des lettres de la propre main de Luther, oü il défend au libraire qui lui avoit fait présent de la version de Léon, de lui rien envoyer jamais de la part de ceux de Zurich; « que c’étoit des hommes damnés, qui entrainoient les autres en enfer; que les églises ne pouvoient plus communiquer avec eux, ni consentir à leurs blasphèmes, et qu'il avoit résolu de les combattre par ses écrits et par ses priéres jusqu'au dernier soupir ?. »
Il tint parole. L'année suivante il publia une explication sur la Genèse, où il mit Zuingle et OEcolampade avec Arius, avec Muncer et les anabaptistes, avec les idolàtres qui se faisoient « une idole de leurs pensées, et les adoroient au mépris de la parole de Dieu. » Mais ce qu'il publia ensuite fut bien plus terrible : ce fut sa petite Confession de foi, où il les traita « d'insensés, de blasphémateurs, de gens de néant, de damnés pour qui il n'étoit plus permis de prier * : » car il poussa la chose jusque-là, et protesta qu'il ne vouloit plus avoir avec eux aucun commerce, « ni par lettres, ni par paroles, ni par œuvres, » s'ils ne confessoient « que le pain de l'Eucharistie étoit le vrai corps naturel de Notre-Seigneur; que les impies, et même le traitre Judas, ne recevoient pas moins par la bouche que saint Pierre,et les autres vrais fidèles. »
1 Hosp., part. Il, fol. 183; Calix., Jud., n. 72, 121, 122. — Ibid., fol. 184. — 3 Ibid, fol. 183. — * [bid., fol. 186, 187; Calix., Jud., n. 13, p. 123 el seq.; Luth., Parv. Conf.