LIVRE VI, N. XX-XXII
capable de frapper les sens? Le reste, c’est-à-dire le corps du Sauveur peut être cru, mais personne ne se vante ni de le voir ni de le toucher en lui-même, et les fidèles n'ont de ce côté-là aucun avantage sur les impies. Ainsi à son ordinaire Bucer ne fait que brouiller; et par ses subtilités il prépare la voie, comme nous verrons, à celles de Calvin et des calvinistes.
Mélanchthon durant ces temps prenoit un soin particulier de diminuer, pour dinsi parler, la présence réelle en tâchant de la réduire au temps précis de l'usage. C'est iei un dogme principal du luthéranisme; et il importe de bien entendre comment il s'est établi dans la secte.
L'aversion de la nouvelle Réforme étoit la messe, quoique la messe au fond ne füt autre chose que les prières publiques de l'Eglise consacrées par la célébration de l'Eucharistie, où Jésus- Christ présent honoroit son Père, et sanctifioit ses fidèles. Mais deux choses y choquoient les nouveaux docteurs , parce qu'ils ne les avoient jamais bien entendues : l'une étoit l'oblation, et l'autre étoit l'adoration qu'on rendoit à Jésus-Christ présent dans ses mystères.
L'oblation n'étoit autre chose que la consécration du pain et du vin pour en faire le corps et le sang de Jésus-Christ, et le rendre par ce moyen vraiment présent. Tl ne se pouvoit que cette action ne fût par elle-même agréable à Dieu; et la seule présence. de Jésus-Christ montré à son Père, en honorant sa majesté suprême, étoit capable de nous attirer ses graces. Les nouveaux docteurs voulurent croire qu'on attribuoit à cette présence et à l'action de la messe une vertu pour sauver les hommes indépendamment de la foi : nous avons vu leur erreur, et sur une si fausse présupposition la messe devint l'objet de leur aversion. Les paroles les plus saintes du canon furent décriées. Luther y trouvoit du venin partout, et jusque dans cette prière que nous y faisons un peu devant la communion : « O0 Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu vivant, qui avez donné la vie au monde par votre mort, délivrez-moi de tous mes péchés par votre corps et par votre sang. » Luther, qui le pourroit croire ? condamna ces dernières paroles, et voulut s'imaginer qu'on attribuoit notre délivrance au corps et
Mélanchthon Lravaille à rendre la.
présence réelle momentanée, et la met seulement dans l'usage.
Le vrai fondement de ce dog-
me est l’aversion
pour la
messe.
Deux choses que les protestans n'y peuvent souffrir,
La haine aveugle de
Luther pour l'oblation et pour le canon de la messe.
au sang indépendamment de la foi, sans songer que cette prière, adressée à Jésus-Christ « Fils de Dieu vivant, qui avoit vivifié le monde par sa mort, » étoit elle-méme dans toute sa suite un acte de foi trés-vif. N'importe; Luther disoit que les moines attribuoient « leur salut au corps et au sang de Jésus-Christ, sans dire un mot de la foi *. » Si le prêtre, en communiant, disoit avec le Psalmiste: « Je prendrai le pain céleste, et j'invoquerai le nom du Seigneur ?, » Luther le trouvoit mauvais et disoit que «mal à propos et à contretemps on détournoit les esprits de la foi aux œuvres. » Combien aveugle est la haine! combien a-t-on le cœur rempli de venin, quand on empoisonne des choses si saintes!
x. Il ne faut pas s'étonner après cela qu'on se soit emporté contre in qt
sens on ]es paroles du canon, où l'on disoit que « les fidèles offroient ce
olfre dans [ E . .
& mes sacrifice de louange pour la rédemption de leurs ames. » Les mipour Ja ré- : y " à ; we "Y dempion nistres les plus passionnés sont à présent obligés de reconnoitre
du genre
humain. que l'intention de l'Eglise est ici d'offrir pour la rédemption : non
Les minis-
“es con pas pour la mériter de nouveau, comme si la croix ne l'avoit pas
lrainls
ARE méritée, « mais en action de graces d'un si grand bienfait *, » et dans le dessein de nous l'appliquer. Mais Luther ni les luthériens ne voulürent jamais entrer dans un sens si naturel: ils ne vouloient voir qu'horreur et abomination dans la messe : ainsi tout ce qu'elle avoit de plus saint étoit détourné à de mauvais sens, et Luther concluoit de là qu'il falloit « avoir autant d'horreur du canon que du diable même. »
**. Dans la haine que la Réforme avoit conçue contre la messe (a),
Toute la
mes et on n'y désiroit rien tant que d'en saper le fondement, qui après
renfermée Aw ss. tout n'étoit autre que la présence réelle. Car c'étoit sur cette prése. sence que les catholiques appuyoient toute la valeur et la vertu
réelle :
qu'on de ]a messe : c'étoit là le seul fondement de l'oblation et de tout
peut
Aue p. Je reste du culte, et Jésus-Christ présent en faisoit le fond. Calixte, 7 sis Juthérien, demeure d'accord qu'une des raisons, pour ne pas dire moe pe Ja principale, qui fit nier la présence réelle à une si grande partie
hors de ^ de Ja Réforme, c’est qu'on n'avoit point de meilleur moyen de
réception.
1 De abomin. Miss. priv. seu Canonis., tom. lI, 393, 394. — ? Psal. cxv. — 8 Blond., Pref. in lib. Albert., de Euchar.
(a) 1re édit. : Dans la haine qu'on avoit conçue dans la Réforme contre la messe.