LIVRE I, N. I
et dès le temps du concile de Vienne un grand évéque , chargé par le Pape de préparer les matières qui devoient y être traitées, mit pour fondement de l'ouvrage de cette sainte assemblée qu'il y falloit « réformer l'Eglise dans le chef et dans les membres !. » Le grand schisme arrivé un peu aprés mit plus que jamais cette parole à la bouche, non-seulement des docteurs particuliers, d'un Gerson, d'un Pierre d'Ailly, des autres grands hommes de ce temps-là, mais encore des conciles , et tout en est plein dans le concile de Pise et dans le concile de Constance. On sait ce qui arriva dans le concile de Bâle, où la réformation fut malheureusement éludée, et l'Eglise replongée dans de nouvelles divisions. Le cardinal Julien représentoit à Eugéne IV les désordres du clergé, principalement de celui d'Allemagne. « Ces désordres, lui disoit-il, excitent la haine du peuple contre tout l'ordre ecclésiastique; et si on ne les corrige, on doit craindre que les laiques ne se jettent sur le clergé à la manière des hussites , comme ils nous en menacent hautement?. » Si on ne réformoit promptement le clergé d'Allemagne , il prédisoit qu'après l'hérésie de Bohème, et « quand elle seroit éteinte , il s'en élèveroit bientôt une autre» encore plus dangereuse; car «on dira, poursuivoit-il, que le clergé est incorrigible, et ne veut point apporter de reméde à ses désordres. On se jettera sur nous, continuoit ce grand cardinal, quand on n'aura plus aucune espérance de notre correction. Les esprits des hommes sont en attente de ce qu'on fera , et ils semblent devoir bientót enfanter quelque chose de tragique. Le venin qu'ils ont contre nous se déclare : bientót ils croiront faire à Dieu un sacrifice agréable , en maltraitant ou en dépouillant les ecclésiastiques comme des gens odieux à Dieu et aux hommes , et plongés dans la dernière extrémité du mal. Le peu qui reste de dévotion envers l'ordre sacré achévera de se perdre. On rejettera la faute de tous ces désordres sur la cour de Rome, qu'on regardera comme la cause de tous les maux *, » parce qu'elle aura négligé d'y apporter le remède nécessaire. Il le prenoit dans
1 Guill. Durand., Episc. Mimat., Speculator dietus; Tract. de modo Gen. Conc. celeb., tit. 1, part. 1; tit. 1, part. III; ejusd. part. tit. 33, etc. — ? Epist. I, Julian, card. ad Eug. IV, inter, Op. Æn. Silv., p. 16. — 3 Ibid., p. 61. — * Ibid., p. 68.
la suite d’un ton plus haut : « Je vois, disoit-il, que la coignée est à la racine : l'arbre penche ; et au lieu dele soutenir pendant qu'on le pourroit encore, nous le précipitons à terre. » Il voit une prompte désolation dans le clergé d'Allemagne *. Les biens temporels dont on voudra le priver, lui paroissent comme l'endroit par où le mal commencera : « Les corps, dit-il, périront avec les ames : Dieu nous ôte la vue de nos périls, comme il a coutume de faire à ceux qu'il veut punir : le feu est allumé devant nous, et nous y courons. »
Wu. C'est ainsi que dans le quinzième siècle ce cardinal, le plus main grand homme de son temps, en déploroit les maux et en pré- Sites. voyoit la suite funeste : par où il semble avoir prédit ceux que ava Luther alloit apporter à toute la chrétienté en commençant par ncn l'Allemagne ; et il ne s'est pas trompé, lorsqu'il a cru que la ré- "' formation méprisée, et la haine redoublée contre le clergé, alloit enfanter une secte plus redoutable à l'Eglise que celle des Bohémiens. Elle est venue cette secte sous la conduite de Luther; et en prenant le titre de Réforme , elle s'est vantée d'avoir accompli les vœux de toute la chrétienté, puisque la réformation étoit désirée par les peuples, par les docteurs et parles prélats catholiques. Ainsi pour autoriser cette réformation prétendue , on a ramassé avec soin ce que les auteurs ecclésiastiques ont dit contre les désordres et du peuple et du clergé méme. Mais c'est une illusion manifeste, puisque de tant de passages qu'on allègue, iln'y en a pas un seul oü ces doeteurs aient seulement songé à changer la foi del'Eglise; à corriger son culte, qui consistoit principalement dans le sacrifice de l'autel ; à renverser l'autorité de ses prélats , et principalement celle du Pape, qui étoit le but où tendoit toute
cette nouvelle réformation, dont Luther étoit l'architecte. n. Nos réformés nous alléguent saint Bernard, qui faisant le dé-
Témoi-
guse de nombrement des maux de l'Eglise, et de ceux qu'elle a soufferts ^ 7 dans son origine durant les persécutions, et de ceux qu'elle a sentis dans son progrés par les hérésies, et de ceux qu'elle a éprouvés dans les derniers temps par la dépravation des mœurs ?,
1 Epist. 1, Julian. card. ad Eug. IV, infer Op. Æn. Silv., p. 76. — 3 Bern, serm, xxxIIJ, in Cant., n. 10.