LIVRE I, N. IV
dit que ceux-ci sont le plus à craindre , parce qu'ils gagnent le dedans, et remplissent toute l'Eglise de corruption : d'où ce grand homme conclut que l'Eglise peut dire avec Isaie que « son amertume la plus amère et la plus douloureuse est dans la paix ! ;» lorsqu'en paix du côté des infideles, et en paix du côté des hérétiques, elle est plus dangereusement combattue par les mauvaises mœurs de ses enfans. Mais il n'en faut davantage pour montrer que ce qu'il déplore n'est pas, comme ont fait nos réformateurs , les erreurs où l'Eglise étoit tombée, puisqu'au contraire il la représente comme étant à couvert de ce cóté-là , mais seulement les maux qui venoient du relâchement de la discipline. D'où
il est aussi arrivé que, lorsqu'au lieu de la discipline , des esprits
inquiets et turbulens comme uu Pierre de Bruis, un Henri, un Arnaud de Bresce , ont commencé à reprendre les dogmes : ce grand homme n'a jamais souffert qu'on en affoiblit aucun, et a combattu avec une force invincible tant pour la foi de l'Eglise que pour l'autorité de ses prélats ?.
Il en est de méme des autres docteurs catholiques, qui dans les siècles suivans ont déploré les abus, et en ont demandé la réformation. Gerson est le plus célèbre de tous, et nul n'a proposé avec plus de force la réformation de l'Eglise dans le chef et dans les membres. Dans un sermon qu’il fit après le concile de Pise devant Alexandre V, il introduisit l'Eglise demandant au Pape la réformation et le rétablissement du royaume d'Israél : mais pour montrer qu'il ne se plaignoit d'aucune erreur qu'on püt remarquer dans la doctrine de l'Eglise, il adresse au Pape ces paroles : « Pourquoi, dit-il, n'envoyez-vous pas aux Indiens, dont la foi peut être facilement corrompue , puisquils ne sont pas unis à l'Eglise romaine, de laquelle se doit tirer la certitude de la foi ?*? » Son maitre, le cardinal Pierre d'Ailly, évéque de Cambrai , soupiroit aussi apr?s Ja réformation : mais il en posoit le fondement sur un principe bien différent de celui que Luther établissoit, puisque celui-ci écrivoit à Mélanchthon « que la bonne doctrine ne pouvoit subsister, tant que l'autorité du Pape seroit conservée * : »
1 Jsai., XXXVUII, 17. — ? Bern., Serm. rxv, Lxvi, in Cant, — ? Gers., Serm, de Ascens, Dom., ad Alex. V. — ^ Sleid., liv. VII, fol. 412.
Ly?
Témoignages de Gerson et du cardinal Pierre d'Ailly, évêque de Cambrai.
Deux manières de désirer la réformation de l'Eglise.
et au contraire ce cardinal estimoit que « durant le schisme les membres de l'Eglise étant séparés de leur chef, et n'y ayant point d'économe et de directeur apostolique , » c’est-à-dire n’y ayant point de Pape que toute l'Eglise reconnüt, « il ne falloit pas espérer que la réformation se püt bien faire ‘. » Ainsi l'un fai- Soit dépendre la véformation de la destruction de la Papauté, et l’autre du parfait rétablissement de cette autorité sainte, que Jésus-Christ avoit établie pour entretenir l'unité parmi ses membres, et tenir tout danse devoir.
Il y avoit done de deux sortes d'esprits qui demandoient la réformation : les uns vraiment pacifiques et vrais enfans de l'Eglise, en déploroient les maux sans aigreur , en proposoient avec respect la réformation, dont aussi ils toléroient humblement le délai ; et loin de la vouloir procurer par la rupture, ils regardoient au contraire la rupture comme le comble de tous les maux : au milieu des abus ils admiroient la divine Providence, qui savoit selon ses promesses conserver la foi de l'Eglise : et si on sembloit leur refuser la réformation des mœurs, sans s'aigrir et sans s'emporter, ils s'estimoient assez heureux de ce que rien ne les empéchoit de la faire parfaitement en eux-mémes. C'étoient là les forts de l'Eglise, dont nulle tentation ne pouvoit ébranler la foi, ni les arracher de l'unité. Mais il y avoit outre cela des esprits superbes, pleins de chagrin et d'aigreur, qui frappés des désordres qu'ils voyoient régner dans l'Eglise, et principalement parmi ses ministres, ne croyoient pas que les promesses de son éternelle durée pussent subsister parmi ces abus : au lieu que le Fils de Dieu avoit enseigné à respecter «la chaire de Moïse » malgré les mauvaises œuvres « des docteurs et des pharisiens assis dessus?; » ceux-ci devenus superbes, et par là devenus foibles , succomboient à la tentation qui porte à hair la chaire en haine de ceux qui y président; et comme si la malice des hommes peuvoit anéantir l'œuvre de Dieu, l'aversion qu'ils avoient conçue pour les docteurs leur faisoit hair tout ensemble et la doctrine qu'ils enseignoient, et l'autorité qu'ils avoient recue de Dieu pour enseigner.
Tels étoient les albigeois et les vaudois; tels étoient Jean Vielef
1 Conc. 1, de S. Lud.— ? Matth., xxii, 2, 3.