LIVRE VII, N. XI
Mais enfin, ou ce serment est une illusion, ou il oblige à reconnoître la puissance spirituelle du Pape. Le nouvel archevêque la reconnut done, quoiqu'il n'y crüt pas. M. Burnet avoue que cet expédient « étoit peu conforme à la sincérité de Cranmer ! : » et, pour adoucir comme il peut une si criminelle dissimulation , il ajoute un peu après : «Si cette conduite ne fut pas suivant les règles les plus austères de la sincérité, du moins on n'y voit aucune supercherie. » Qu'appelle-t-on done supercherie? et y en a-t-il de plus grande que de jurer ce qu'on ne croit pas, et se préparer des moyens d'éluder son serment par une protestation concue en termes si vagues? Mais M. Burnet ne nous dit pas que Cranmer, qui fut sacré avec toutes les cérémonies du Pontifical, outre ce serment dont il prétendoit éluder la force , fit d'autres déclarations contre lesquelles il ne réclama pas : comme de « recevoir avec soumission les traditions des Pères et les constitutions du Saint-Siége apostolique; de rendre obéissance à saint Pierre en la personne du Pape son vicaire et de ses successeurs selon l'autorité canonique; de garder la chasteté * : » ce qui dans le dessein de l'Eglise expressément déclaré dés le temps qu'on y recoit le sous-diaconat, emportoit le célibat et la continence. Voilà ce que M. Burnet ne nous dit pas. Il nenous dit pas que Cranmer dit la messe selon la coutume avec son consacrant, Cranmer devoit encore protester contre cet acte et contre toutes les messes qu'il dit en officiant dans son église, du moins durant tout le règne de Henri VIII, c’est-à-dire trente ans entiers. M. Burnet ne nous dit pas toutes ces belles actions de son héros. Il ne nous dit pas qu'en faisant des prétres , comme il en fit sans doute durant tant d'années étant archevêque, il les fit selon les termes du Pontifical, où Henri ne changea rien, non plus qu'à la messe. Il leur donna donc le pouvoir « de changer par leur sainte bénédiction le pain et le vin au corps et au sang de Jésus-Christ , et d'offrir le sacrifice et. dire la messe tant pour les vivans que pour les morts ?. » IL eût été bien plus important de protester contre tant d'actes si contraires au luthéranisme , que contre le serment d'obéir au Pape.
1 Burn., tom. 1, liv. lI, p. 490. — ? Pont. Rom., in consec. Episc. — 3 Pont. Rom., in ord. Presbyt.
Réflexion sur la prétendue modération de Cranmer,
Cranmer procéde au divorce :
il prend la qualité de légat du
Mais c'est que Henri VIII, qu'une protestation contre la primauté du Pape n'offensoit pas, n'auroit pas souffert les autres : c'est pourquoi Cranmer dissimule. Le voilà tout ensemble luthérien, marié, cachant son. mariage, archevéque selon le Pontifical romain, soumis au Pape dont en son cœur il abhorroit la puissance, disant la messe qu'il ne croyoit pas, et donnant pouvoir de la dire ; et néanmoins, selon M. Burnet , un second Athanase, un second Cyrille, un des plus parfaits prélats qui fut jamais dans l'Eglise. Quelle idée nous veut-on donner, non-seulement de saint Athanase et de saint Cyrille, mais encore de saint Basile, de saint Ambroise, de saint Augustin et en un mot de tous les saints, s'ils n'ont rien de plus excellent ni de moins défectueux qu'un homme qui pratique durant si longtemps ce qu'il croit étre le comble de l'abomination et du sacrilége? Voilà comme on s'aveugle dans la nouvelle Réforme, et comme les ténèbres, dont l'esprit des réformateurs a été couvert, se répandent encore aujourd'hui sur leurs défenseurs.
M. Burnet prétend que son archevéque fit ce qu'il put pour ne pas accepter cette éminente dignité , et il admire sa modération. Pour moi je veux bien ne pas disputer aux plus grands ennemis de l'Eglise certaines vertus morales qu'on trouve dans les philosophes et dans les paiens, qui n'ont été dans les hérétiques qu'un piége de Satan pour prendre les foibles , et une partie de l'hypocrisie qui les séduit. Mais M. Burnet a trop d'esprit pour ne voir pas que Cranmer, qui avoit pour lui Anne de Boulen dont le roi étoit «i épris, qui faisoit tout ce qu'il falloit pour favoriser les nouvelles amours de ce prince, et qui aprés s'étre déclaré contre le mariage de Catherine, se rendoit si nécessaire pour le rompre, sentoit bien que Henri ne se pouvoit jamais donner un plus favorable archevéque : de sorte que rien ne lui étoit plus aisé que d'avoir l'archevéché en le refusant, et de joindre à l'honneur d'une si grande prélature celui de la modération.
En effet, dés que Cranmer y fut élevé, il commenca à travailler dans le Parlement à déclarer la nullité du mariage. Dès l'année d'auparavant, c'est-à-dire en 1532, le roi avoit déjà épousé Anne de Boulen en secret : elle étoit grosse, et il étoit temps d'écla-