LIVRE VII, N. XIV, XV
ter’. L'archevéque, qui n'ignoroit pas ce secret, se signala en cette rencontre ?, et témoigna beaucoup de vigueur à flatter le roi. Par son autorité archiépiscopale il lui écrivit une grave lettre sur son mariage incestueux avec Catherine? : mariage, disoit-il, qui scandalisoit tout le monde; et lui déclaroit que pour lui, il n'étoit pas résolu à souffrir davantage un si grand scandale. Voilà un homme bien courageux et un nouveau Jean-Baptiste. Là-dessus il cite le roi et la reine devant lui : on procède : la reine ne comparoit pas : l'arcehevéque par contumace déclara le mariage nul dès le commencement, et n'oublia pas dans sa sentence de prendre la qualité de légat du Saint-Siége selon la coutume des archevéques de Cantorbéry. M. Burnet insinue qu'on crut par là donner plus de force à la sentence , c'est-à-dire que l'archevéque, qui en son cœur ne reconnoissoit ni le Pape, ni le Saint-Siége, vouloit pour l'amour du roi prendre la qualité la plus favorable à autoriser ses plaisirs. Cinq jours aprés il approuva le mariage secret d'Anne de Boulen, quoique fait avant la déclaration de la nullité de celui de Catherine, et l'archevéque confirma une procédure si irrégulière.
On sait assez la sentence définitive de Clément VII contre le roi d'Angleterre. Elle suivit de prés celle que Cranmer avoit donnée en sa faveur. Henri qu'on avoit flatté de quelque espérance du cóté de la cour de Rome, s'étoit de nouveau soumis à la décision du Saint-Siége , même depuis le jugement de l'archevéque. Je n'ai pas besoin de raconter jusqu'à quel excès de colère il fut transporté ; e& M. Burnet avoue lui-méme « qu'il ne garda aucune mesure dans son ressentiment *. » Dès là done il commenca de pousser à l'extrémité sa nouvelle qualité « de chef souverain de l'église anglicane sous Jésus-Christ. »
Ce fut alors que l'univers déplora le supplice des deux plus grands hommes d'Angleterre en savoir et en piété : Thomas Morus, grand chancelier, et Fischer, évêque de Rochestre. M. Burnet en gémit lui-méme, et regarde « la fin tragique de ces deux grands hommes » comme une « tache à la vie de Henri *. »
Ils furent les deux plus illustres victimes de la primauté ecclé-
1 Burn., tom. I, liv. IL, p. 191. — ? Ibid., p. 186. — ? Ibid., p. 193. — * [bid., p. 190. — 5 Jbid., p. 227, 229, etc.; liv. III, p. 483 et suiv. :
St.-Siége dans la sentence.
Sentence de Clé-
ment VII, et emportement de
Henri contre le St.-Siége.
Morus et Fischer condam-
nés à mort pour n’avoir pas voulu reconnoitre le roi comme
chef de l'Eglise, 1534,
Date mémorable du commencement des cruautés de Henri, et de ses autres excès.
siastique. Morus pressé de la reconnoitre , fit cette belle réponse, qu'il se défieroit de lui-même s'il étoit seul contre tout le Parlement : mais que s'il avoit contre lui le grand conseil d'Angleterre, il avoit pour lui toute l'Eglise, ce grand conseil des chrétiens *. La fin de Fischer ne fut pas moins belle ni moins chrétienne.
Alors commencèrent les supplices indifféremment contre les catholiques et les protestans, et Henri devint le plus sanguinaire de tous les princes. Mais la date est remarquable. « Nous ne voyons nullement, dit M. Burnet, que la cruauté lui ait été naturelle : il a régné, poursuit-il, vingt-cinq ans sans faire mourir autre personne pour crime d'Etat, » que deux hommes, dont le supplice ne lui peut être reproché. Dans les dix dernières années de sa vie, il ne garda, dit le même auteur, « aucunes mesures dans ses exécutions ? : » M. Burnet ne veut ni qu’on l'imite, ni aussi qu'on le condamne avec une extrême rigueur; mais nul ne le condamne plus rigoureusement que M. Burnet lui-même. C'est lui qui parle ainsi de ce prince : « Il fit des dépenses excessives qui l'obligérent à fouler ses peuples: il extorqua du Parlement par deux fois un acquit de toutes ses dettes : il falsifia sa monnoie, et commit bien d'autres actions indignes d'un roi : son esprit chaud et emporté le rendit sévère et cruel : il fit condamner à mort un bon nombre de ses sujets pour avoir nié sa primauté ecclésiastique, entre autres Fischer et Morus, dont le premier étoit fort vieux, et l'autre pouvoit passer pour l'honneur de l'Angleterre, soit en probité ou en savoir ?. » On peut voir le reste dans la préface de M. Burnet ; mais je ne puis oublier ce dernier trait : « Ce qui méritele plus de blàme, c'est, dit-il, qu'il donna l'exemple pernicieux de fouler aux pieds la justice et d'opprimer l’innocence, en faisant juger des personnes sans les entendre. » M. Burnet avec tout cela veut que nous croyions qu'encore que pour des « fautes légères il trainàt les gens en justice, » néanmoins « les lois présidoient dans toutes ces causes-là; les accusés n'étoient ni poursuivis ni jugés que conformément au droit* : » comme si ce n'étoit pas le comble de la cruauté et de la tyrannie de faire des lois [iniques , comme
, 1Tom. I, liv. III, p. 228. — ? Ibid., p. 242. — 3 Pref. — * Liv, III, p. 243;