‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 159 sur 387 · LIVRE VII, N. LIV-LVII · texte numérisé non relu

LIVRE VII, N. LIV-LVII

faisoit connoitre par là que ce mariage n'étoit pas de ceux que la

nature rejette; et c'étoit sur ce fondement que la dispense de Jules II étoit appuyée.

Il faut rendre ce témoignage aux protestans d'Allemagne : Henri n'en put obtenir l'approbation de son nouveau mariage, ni la condamnation de la dispense de Jules II. Lorsqu'on parla de cette affaire dans une ambassade solennelle que ce prince avoit envoyée en Allemagne, pour se joindre à la ligue protestante, Mélanehthon décida ainsi: « Nous n'avons pas été de l'avis des ambassadeurs d'Angleterre : car nous croyons que la loi de ne pas épouser la femme de son frére est susceptible de dispense, . quoique nous ne croyions pas qu'elle soit abolie ‘. » Et encore plus briévement dans un autre endroit: « Les ambassadeurs prétendent que la défense d'épouser la femme de son frére est indispensable; et nous soutenons au contraire qu'on en peut dispenser ?. » C'étoit justement ce qu'on avoit prétendu à Rome, et Clément VII avoit appuyé sur ce fondement sa sentence définitive contre le divorce.

Bucer avoit été de méme avis sur le méme fondement; et nous apprenons de M. Burnet que selon cet auteur l'un des réformateurs de l'Angleterre, « la loi du Zévitique ne pouvoit être une loi morale ou perpétuelle, puisque Dieu méme en avoit voulu dispenser ?. »

Zuingle et Calvin avec leurs disciples furent favorables au roi d'Angleterre, et je ne sais si le dessein d'établir leur doctrine dans ce royaume-là ne contribua pas un peu à leur complaisance : mais les luthériens n'y entrèrent pas, encore que M. Burnet les fasse un peu varier. « Leur premiére pensée, dit-il, fut que les ordonnances du Lévitique n'étoient pas morales, et qu'elles n'avoient nulle force parmi les chrétiens. Ensuite ils changèrent de sentiment , lorsque la question eut été un peu agitée; mais ils ne convinrent jamais qu'urt mariage déjà fait püt être cassé *. »

Ce fut à la vérité une étrange décision que la leur, telle que nous la rapporte M. Burnet, puisqu'aprés avoir reconnu que « la

1 Lib. IV, ep. CLXXXY. — ? Lib. IV, ep. czxxxir, — ? Burn., lib. IJ, p. 142. — * [bid., p. 14^.

Les protestans d'Allemagne favorables à la dispense de Jules II et au premier mariage de Henri.

Bucer de même avis,

Zuingle et Calvin d'avis contraire.

Bizarre décision

dés luthériens.

LVIII, Remarques sur la conformité du sentiment des protestans avec la sentence de Clément VII.

Henri corrompl quelques docteurs catholi-

ques.

loi du Zévitique est divine, naturelle et morale, et doit être gardée comme telle dans toutes les églises, en sorte que le mariage contracté contre cette loi avec la veuve d'un frère est incestueux 1: » ils ne laissent pas de conclure qu’on ne doit pas rompre ce mariage, avec quelque doute d’abord, mais à la fin par une dernière et définitive résolution, de l'aveu de M. Burnet ? : de sorte qu'un mariage incestueux, un mariage fait « contre les lois divines, morales et naturelles, » dont la vigueur est entière dans l'Eglise chrétienne, doit subsister selon eux, et le divorce en ce cas n'est pas permis.

Cette décision des luthériens est rapportée par M. Burnet à l'an 1530. Celle de Mélanchthon, que nous venons de produire, est postérieure et de l'an 1536. Et quoi qu'il en soit, c'est un préjugé favorable pour la dispense de Jules II et pour la sentence de Clément VII, que ces papes aient trouvé des défenseurs parmi ceux qui ne cherchoient, à quelque prix que ce füt, qu'à censurer leurs actions.

Les protestans d'Allemagne furent si fermes dans ce sentiment, qu'avec toutes les liaisons que Cranmer avoit dès lors avec eux, il n'en put engager aucun dans les sentimens du roi d'Angleterre, que le seul Osiandre son beau-frére , dont nous verrons dans la suite que l'autorité ne devoit pas étre fort considérable.

Al'égard des catholiques, M. Burnet nous raconte que Henri VIII corrompit deux ou trois cardinaux. Sans m'informer de ces faits, je remarquerai seulement qu'une cause est bien mauvaise, lorsqu'elle a besoin d’être soutenue par des moyens si infâmes. Et pour les docteurs dont M. Burnet nous vante les souscriptions, quelle merveille dans un siècle si corrompu , qu'un si grand roi en ait pu trouver qui n'aient pas été à l'épreuve de ses sollicitalions et de ses présens? Notre historien ne veut pas qu'il soit permis de révoquer en doutele témoignage de Fra-Paolo, ni celui de M. de Thou ?. Qu'il écoute donc ces deux: historiens. L'un dit que Henri « ayant consulté en Italie, en Allemagne et en France, il trouva une partie des théologiens favorable et l'autre contraire.

. iRec. des Pièces, 1re part., liv. II, n. 35. — ? Jbid,, liv. LI, p. 144, — 3 Tom. I, Préf.

Page 1