LIVRE VII, N. XCIV, XCV
« l'opinion de la présence de Jésus-Christ dans chaque miette de pain a donné lieu au retranchement de la coupe‘. Et en effet, poursuit-il, si cette hypothése est juste, la communion sous les deux espèces est inutile ?. » Ainsi la question de la nécessité des deux espèces dépendoit de celle de la présence réelle. Or en 4548 l'Angleterre eroyoit encore la présence réelle, et le Parlement déclaroit que «le corps du Seigneur étoit contenu dans chaque morceau, et dans les plus petites portions de pain *. » Cependant on avoit déjà établi la nécessité de la communion sous les deux espèces, c'est-à-dire qu'on avoit tiré Ja conséquence avant que de s'étre bien assuré du principe.
L'année d'aprés on voulut douter « de la présence réelle; et la question n'étoit pas encore décidée *, » quand on supprima par provision l'adoration de Jésus-Christ dans le sacrement : de méme que si on disoit en voyant le peuple dans un grand respect comme en présence du roi: Commencons par empécher tous ces honneurs; nous verrons aprés si le roi est là, et si ces respects lui sont agréables. On óta de même l'oblation du corps et du sang, encore que cette oblation dans le fond ne soit autre chose que la consécration faite devant Dieu de ce corps et de ce sang comme réellement présens avant la manducation; et sans avoir examiné le principe, on en avoit déjà renversé la suite infaillible.
La cause d’une conduite si irrégulière, c'est qu'on menoit le peuple par le motif de la haine, et non par celui de la raison. Il étoit aisé d'exciter la haine contre certaines pratiques dont on ne montroit ni la source ni le droit usage, surtout lorsqu'il s'y étoit mélé quelques abus : ainsi il étoit aisé de rendre odieux les prétres qui abusoient de la messe pour un gain sordide; et la haine une fois échauffée contre eux, étoit tournée insensiblement par mille artifices contre le mystère qu'ils célébroient, et méme, comme on a vu *, contre la présence réelle qui en étoit le soutien.
On en usoit de méme sur les images; et une lettre francoise que M. Burnet nous a rapportée d'Edouard VI à son oncle le Protecteur, nous le fait voir. Pour exercer le style de ce jeune prince,
1 Burn., p. 251. — ?* Ie part., p. 61. — 5 P. 97e — ^ p. 191, — & Ci-dessus, liv. VI, n. 21 et suiv.
Suite.
Comment on excitoit la haine publique
contre la doctrine catholique Exemple dans l'instruction du jeune Edouard, et sur les images.
Si l'on peut lirer avan-
lage du
soudain progrés de la Réforme prétendue.
ses maîtres lui faisoient recueillir tous les passages où Dieu parle contre les idoles. « J'ai voulu, disoit-il, en lisant la sainte Ecriture, noter plusieurs lieux qui;défendent de n'adorer ni faire aucunes images , non-seulement de dieux étrangers, mais aussi de ne former chose, pensant la faire semblable à la majesté de Dieu le Créateur *. » Dans cet âge crédule il avoit cru simplement ce qu'on lui disoit, que les catholiques faisoient des images, pensant «les faire semblables à la majesté de Dieu, » et ces grossières idées lui causoient de l'étonnement et de l'horreur. « Si m'ébahis, poursuit-il dans le langage du temps, veü que luy-mesme et son Saint-Esprit l'a si souvent défendu, que tant de gens ont osé commettre idolàtrie, en faisant et adorant les images. » Il attache toujours, comme on voit, la méme haine à les faire qu'à les adorer; et il a raison, selon les idées qu'on lui donnoit, puisque constamment il n'est pas permis de faire des images dans la pensée de faire quelque chose « de semblable à la majesté du Créateur. » « Car, comme ajoute ce prince, Dieu ne peut estre veû en choses qui soient matérielles, mais veut estre veü dans ses œuvres. » Voilà comme on abusoit un jeune enfant: on excitoit sa haine contre les images paiennes, où on prétend représenter la Divinité : on lui montroit que Dieu défend de faire de telles images; mais on n'avoit garde de lui enseigner que celles des catholiques ne sont pas de ce genre, puisqu'on ne s'est pas encore avisé de dire qu'il soit défendu d'en faire de telles, ni de peindre Jésus- Christ et ses Saints. Un enfant de dix à douze ans n'y prenoit pas garde de si prés : c'étoit assez qu'en général et confusément on lui décriât les images. Celles de l'Eglise, quoique d'un autre ordre et d'un autre dessein, passoient avec les autres : ébloui d'un raisonnement spécieux et de l'autorité de ses maîtres, tout étoit idole pour lui; et la haine qu'il avoit contre l'idolàtrie se tournoit aisément contre l'Eglise.
Le peuple n'étoit pas plus fin, et il n'étoit que trop aisé de l'animer par un semblable artifice. Après cela on ose prendre les progrés soudains de la Réforme pour un miracle visible et un témoignage de la main de Dieu *! Comment M. Burnet l'a-t-il
1 Rec., Ile part., liv. Il, p. 68. — ? [re part., liv. 1, p. 49, ete.