LIVRE I, N. IX
fidèle : car il ne pouvoit, lui disoit-on , ni invoquer Dieu, ni se confier en lui seul, tant qu'il avoit le moindre doute , non-seulement de la bonté divine en général, mais encore de la bonté particulière par laquelle Dieu imputoit à chacun de nous la justice de Jésus-Christ ; et c'est ce qui s'appeloit la foi spéciale.
Il s'élevoit ici une nouvelle difficulté, savoir si pour être assuré de sa justification, il falloit l'étre en méme temps de la sincérité de sa pénitence. C'est ce qui d'abord venoit dans l'esprit à tout le monde ; et puisque Dieu ne promettoit de justifier que les pénitens, si l'on étoit assuré de sa justification, il sembloit qu'il le falloit être en méme temps de la sincérité de sa pénitence. Mais
be Selon Lither, on et assuré le sa justiication sas létre desa pénitence,
cette dernière certitude étoit l'aversion de Luther; et loin qu'on .
fût assuré de la sincérité de sa pénitence, « on n'étoit pas méme assuré, disoit-il, de ne pas commettre plusieurs péchés mortels dans ses meilleures œuvres, à cause du vice très-caché de la vaine gloire ou de l'amour-propre !. »
Luther poussoit encore la chose plus loin : car il avoit inventé cette distinction entre les œuvres des hommes et celles de Dieu, « que les ceuvres des hommes, quand elles seroient toujours belles en apparence et sembleroient bonnes probablement, étoient des péchés mortels; et qu'au contraire les œuvres de Dieu, quand elles seroient toujours laides et qu'elles paroitroient mauvaises, sont d'un mérite éternel ?. » Ebloui de son antithèse et de ce jeu de paroles, Luther s'imagine avoir trouvé la vraie différence entre les ceuvres de Dieu et celles des hommes, sans considérer seulement que les bonnes œuvres des hommes sont en méme temps des œuvres de Dieu, puisqu'il les produit en nous par sa grace: ce qui, selon Luther méme, leur devoit nécessairement donner «un immortel mérite : » mais c'est ce qu'il vouloit éviter, puisqu'il concluoit au contraire, « que toutes les ceuvres des justes seroient des péchés mortels, s'ils n'appréhendoient qu'elles n'en fussent; et qu'on ne pouvoit éviter la présomption, ni avoir une véritable espérance, si on ne craignoit la damnation dans chaque œuvre qu'on faisoit ?. »
4 Luth., tom. I, prop. 1518, prop. 48. — ? Prop. Heidls., an. 1518; ibib., prop. 3, 4, 7, 11. — 3 Jhid,
Inconvénient de cette doctrine.
Sans doute la pénitence ne compatit pas avec des péchés mortels actuellement commis : car on ne peut ni étre vraiment repentant de quelques péchés mortels sans l'étre de tous, ni l'étre de ceux qu'on fait pendant qu'on les fait. Si donc on n'est jamais assuré de ne pas faire à chaque bonne œuvre plusieurs péchés mortels : si au contraire on doit craindre d'en faire toujours, on n'est jamais assuré d'étre vraiment pénitent ; et si on étoit assuré de l'être, on n'auroit pas à craindre la damnation, comme Luther le prescrit, à moins de croire en màme temps que Dieu contre sa promesse condamneroit à l'enfer un cœur pénitent. Et cependant s'il arrivoit qu'un pécheur doutàt de sa justification à cause de son indisposition particulière dont il n'étoit pas assuré, Luther lui disoit qu'à la vérité il n'étoit pas assuré de sa bonne disposition, et ne savoit pas, par exemple, s'il étoit vraiment pénitent , vraiment contrit, vraiment affligé de ses péchés : mais qu'il n'en étoit pas moins assuré de son entière justification, parce qu'elle ne dépendoit d'aucune bonne disposition de sa part. C'est pourquoi ce nouveau docteur disoit au pécheur : « Croyez fermement que vous étes absous, et dés là vous l'étes, quoi qu'il puisse étre de votre contrition !; » comme s'il eüt dit: Vous n'avez pas besoin de vous mettre en peine si vous étes pénitent ou non. « Tout consiste, disoit-il toujours, à croire sans hésiter que vous êtes absous?:» d’où il concluoit, « qu'il n'importoit pas que le prêtre vous baptisät, ou vous donnât l'absolution sérieusement , ou en . se moquant ?, » parce que dans les sacremens il n'y avoit qu'une chose à craindre, qui étoit de ne croire pas assez fortement que tous vos crimes vous étoient pardonnés, dés que vous aviez pu gagner sur vous de le croire.
Les catholiques trouvoient un terrible inconvénient dans cette doctrine. C'est que le fidèle étant obligé de se tenir assuré de sa justification sans l'étre de sa pénitence, il s'ensuivroit qu'il devoit croire qu'il seroit justifié devant Dieu, quand méme il ne seroit pas vraiment pénitent et vraiment contrit: ce qui ouvroit le chemin à l'impénitence.
1 Serm. de Indulgent., tom. I, fol. 59. — ? Prop. 1518, ibid. — * Serm. de Indulgent.