‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 18 sur 387 · LIVRE I, N. XI · texte numérisé non relu

LIVRE I, N. XI

Il est néanmoins trés-véritable, car il ne faut rien dissimuler, que Luther n'excluoit pas de la justification une sincére pénitence, c'est-à-dire l'horreur de son péché et la volonté de bien faire, en un mot la conversion du cœur : et il trouvoit absurde, aussi bien que nous, qu'on püt étre justifié sans pénitence et sans contrition. Il ne paroissoit sur ce point nulle différence entre lui et les catholiques, si ce n'est que les catholiques appeloient ces actes des dispositions à la justification du pécheur, et que Luther eroyoit bien mieux rencontrer en les appelant seulement des conditions nécessaires. Mais cette subtile distinction au fond ne le tiroit pas d'embarras : car enfin, de quelque sorte qu'on nommât ces actes, qu'ils fussent ou condition, ou disposition et préparation nécessaire à la rémission des péchés, quoi qu'il en soit , on est d'accord qu'il les faut avoir pour l'obtenir : ainsi la question revenoit toujours, comment Luther pouvoit dire que le pécheur devoit croire très-certainement qu'il étoit absous, « quoi qu'il en füt de sa contrition ; » c'est-à-dire quoi qu'il en füt de sa pénitence : comme si étre pénitent ou non, étoit une chose indifférente à la rémission des péchés.

C'étoit done la difficulté du nouveau dogme, ou, comme on parle à présent, du nouveau systéme de Luther : Comment, sans étre assuré et sans pouvoir l'étre qu'on füt vraiment pénitent et vraiment converti, on ne laissoit pas d'étre assuré d'avoir le pardon entier de ses péchés? Mais c'étoit assez, disoit Luther, d'étre assuré de sa foi. Nouvelle difficulté, d’être assuré de sa fol sans l'étre de la pénitence , que la foi, selon Luther, produit toujours. Mais, répond-il !, le fidèle peut dire : Je croís, et par là sa foi lui devient sensible; comme si le méme fidèle ne disoit pas de la méme sorte : Je me repens, et qu'il n'eüt pas le même moyen de s'assurer de sa repentance. Que si l'on répond eníin que le doute lui reste toujours, s'il se repent comme il faut, j'en dis autant de la foi; et tout aboutit à conclure que le pécheur se tient assuré de sa justification, sans pouvoir être assuré d'avoir accompli comme il faut la condition que Dieu exigeoit de lui pour l'obtenir.

C'étoit encore ici un nouvel abime. Quoique la foi, selon Lu-

1 Ass., art. damnat., tom. Il, ad prop. 14.

Si l'on peut étre assuré de sa foi sans l'être de sa pénitence.

ther, ne disposät pas à la justification (car il ne pouvoit souffrir ces dispositions), c’en étoit la condition nécessaire, et l'unique moyen que nous eussions pour nous approprier Jésus-Christ et sa justice. Si donc aprés tout l'effort que fait le pécheur de se bien mettre dans l'esprit que ses péchés lui sont remis par sa foi, il venoit à dire en lui-même : Qui me dira, foible et imparfait comme je suis , si j'ai cette vraie foi qui change le cœur? C'est une tentation, selon Luther. Il faut croire que tous nos péchés nous sont remis par la foi, sans s'inquiéter si cette foi est telle que Dieu la demande, et méme sans y penser : car y penser seulement, c'est faire dépendre la grace et la justification d'une chose qui peut étre en nous; ce que la gratuité, pour ainsi PRE de la justification, selon "n ne souffroit pas.

xir. Avec cette certitude que mettoit Luther de la rémission des pébimécpar Chés, il ne laissoit pas de dire qu'il y avoit un certain état danis gereux à l'ame, qu'il appelle la sécurité. « Que les fidèles prennent garde, dit-il, à ne venir pas à la sécurité! : » et incontinent aprés : «ll y a une détestable arrogance et sécurité dans ceux qui se flattent eux-mêmes, et ne sont pas véritablement affligés de leurs péchés, qui tiennent encore bien avant dans leur cœur. » Si l'on joint à ces deux thèses de Luther celle où il disoit, comme on a vu ?, «qu’à cause de l'amour-propre on n'est jamais assuré de ne pas commettre plusieurs péchés mortels dans ses meilleures ceuvres , » de sorte qu'il y « falloit toujours craindre la damnation *: » il pouvoit sembler que ce docteur étoit d'accord dans lefond avec les catholiques, et qu'on ne devroit pas (a) prendre la certitude qu'il pose à la dernière rigueur, comme nous avons fait. Mais il ne s'y faut pas tromper : Luther tient au pied de la lettre ces deux propositions qui paroissent si contraires : « On n'est jamais assuré d’être affligé comme il faut de ses péchés; » et : « On. doit se tenir pour assuré d'en avoir la rémission; » d’où suivent ces deux autres propositions qui ne semblent pas moins opposées : la certitude doit étre admise : la sécurité est à craindre. 1 V. disp. 1538, prop. 44, 45, tom. T. — ? Ci-dessus, n. 1x. — ? Prop. 1518, 418, tom. ].

(a) 1re édit. : Qu'il ne faudroit pas.

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