‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 171 sur 387 · LIVRE VII, N. XCIX · texte numérisé non relu

LIVRE VII, N. XCIX

les canons : mais il ne prend pas garde au principal. S'il falloit chercher des excuses à Cranmer, ce n'étoit pas seulement pour avoir violé les canons, qu'il devoit respecter plus que tous les autres étant archevéque , mais pour avoir violé la loi naturelle observée par les paiens mémes, « de ne condamner aucun accusé sans l'entendre dans ses défenses !. » Cranmer , malgré cette loi, condamna l'amiral et signa l'ordre de l'exécuter. Un i grand réformateur ne devoit-il pas s'élever contre une coutume si barbare? Mais non : il valoit bien mieux démolir les autels, abattre les images sans épargner celle de Jésus-Christ, et abolir la messe que tant de Saints avoient dite et entendue depuis l'établissement du christianisme parmi les Anglois.

Pour achever ici la vie de Cranmer, à la mort d’Edouard VI il signa la disposition où ce jeune prince , en haine de la princesse sa sœur qui étoit catholique, changeoit l'ordre de la succession. M. Burnet veut qu'on croie que l’archevêque souscrivit avec peine ?. Ce lui est assez que ce grand réformateur fasse les crimes avec quelque répugnance : mais cependant le conseil dont Cranmer étoit le chef, donna tous les ordres pour armer le peuple contre la reine Marie, et pour soutenir l'usurpatrice Jeanne de Suffolk; la prédication y fut employée , et Ridley évêque de Londres eut charge de parler pour elle dans la chaire *. Quand elle fut sans espérance, Cranmer avec tous les autres avoua son crime , et eut recours à la clémence de la reine. Cette princesse rétablissoit la religion catholique, et l'Angleterre se réunissoit au Saint-Siége. Comme on avoit toujours vu Cranmer accommoder sa religion à celle du roi, on crut aisément qu'il suivroit celle de la reine , et qu'il ne feroit non plus de dificulté de dire la messe, qu'il en avoit fait sous Henri, treize ans durant, sans y croire. Mais l'engagement étoit trop fort, et il se seroit déclaré trop évidemment un homme sans religion, en changeant ainsi à tout vent. On le mit dans la tour de Londres et pour le crime d'Etat et pour le crime d'hérésie *. Il fut déposé par l'autorité de la reine *. Cette autorité étoit légitime à son égard, puisqu'il l'avoit reconnue et méme

1 Act., Xxv, 16. — ? Ile part., p. 341. — 3 Liv. ll, p. 356 et seq. — * P. 374. — 5$ P. 414,

ses, sans dire un mot surles grandes.

Cranmer et les auires réformateurs * inspirent la révolte contre la reine Marie.

Cranmer déclaré

hérétique, et pour

quel arlicle.

Fausse réponse de Cranmer devant ses juges.

Cranmer condamné selon ses principes.

établie. C'étoit par cette autorité qu'il avoit lui-méme déposé Bonner évéque de Londres, et il fut puni par les lois qu'il avoit faites. Par une raison semblable les évêques qui avoient recu leurs évêchés pour un certain temps furent révoqués !, et jusqu'à ce que l'ordre ecclésiastique füt entièrement rétabli, on agit contre les protestans selon leurs maximes.

Aprés la déposition de Cranmer, on le laissa quelque temps en prison. Ensuite il fut déclaré hérétique, et il reconnut lui-méme « que c'étoit pour avoir nié la présence corporelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie ?. » On voit par là en quoi on faisoit consister alors la principale partie de la réformation d'Edouard VI; et je suis bien aise de le faire remarquer ici, parce que tout cela sera changé sous Elisabeth.

Lorsqu'il s'agit de décerner dans les formes du supplice de Cranmer, ses juges furent composés de commissaires du Pape et de commissaires de Philippe et de Marie; car la reine avoit alors: épousé Philippe II, roi d'Espagne. L'accusation roula sur les mariages et les hérésies de Cranmer. M. Burnet nous apprend que la reine lui pardonna le crime d'Etat, pour lequel il avoit déjà été condamné dans le Parlement. Il avoua les faits qu'on lui imputoit sur sa doctrine et ses mariages, « et remontra seulement qu'il n'avoit jamais forcé personne de signer ses sentimens ?. »

A entendre un discours si plein de douceur, on pourroit croire que Cranmer n'avoit jamais condamné personne pour la doctrine. Mais pour ne point ici parler de l'emprisonnement de Gardiner évéque de Winchestre, de celui de Bonner évèque de Londres *, ni d'autres choses semblables, l'archevéque avoit souscrit sous Henri au jugement où Lambert, et ensuite Anne Askew furent condamnés à mort pour avoir nié la présence réelle *: et sous Edouard à celui de Jeanne deKent, et à celui de George de Pare, brülés pour leurs hérésies *. Bien plus, Edouard porté à la clémence refusoit de signer l'arrét de mort de Jeanne de Kent, et il n'y fut déterminé que par l'autorité de Cranmer ". Si done on le condamna pour

1 pP, 412, — ? P, 425. — 3 [Ie part., liv. II, p. 496. — * Ile part., liv. I, p. 53,

,94, — 5]re part., liv. 1I, p. 346; liv. III, p. 467. — * Ile part., liv. I, p. 169, 171.

— 1 [bid., p. 110.

Page 1