LIVRE VIII, N. II
parlé *. Jamais on n'avoit rien vu de plus violent. Il les avoit soutenues dés l'an 1540; mais nous apprenons de Sleidan ? qu’il les publia de nouveau en 1545, c'est-à-dire un an avant sa mort. Là il comparoit le Pape à un loup enragé, « contre lequel tout le monde s'arme au premier signal, sans attendre l'ordre du magisirat. Que si renfermé dans une enceinte le magistrat le délivre , on peut continuer, disoit-il, à poursuivre cette bête féroce, et attaquer impunément ceux qui auront empéché qu'on ne s'en défit. Si on est tué dans cette attaque avant que d'avoir donné à à la bête le coup mortel , il n'y a qu'un seul sujet de se repentir ; c'est de ne lui avoir pas enfoncé le couteau dans le sein. Voilà comme il faut traiter le Pape. Tous ceux qui le défendent doivent aussi être traités comme les soldats d'un chef de brigands, fussentils des rois et des césars. » Sleidan qui récite une grande partie de ces théses sanguinaires, n'a osé rapporter ces derniers mots, tant ils lui ont paru horribles : mais ils étoient dans les thèses de Luther, et on les y voit encore dans l'édition de ses œuvres ?.
Il arriva en ce temps un nouveau sujet de querelle. Herman archevêque de Cologne s'étoit avisé de réformer son diocèse à la nouvelle manière, et il y avoit appelé Mélanchthon et Bucer. C’étoit constamment le plus ignorant de tous les prélats, et un homme toujours entrainé où vouloient ses conducteurs. Tant qu'il écouta les conseils du docte Gropper, il tint de trés-saints conciles pour la défense de l'ancienne foi, et pour commencer une véritable réformation des mœurs. Dans la suite les luthériens s'emparérent de son esprit, et le firent donner à l'aveugle dans leurs sentimens. Comme le landgrave parloit une fois à l'Empereur de ce nouveau réformateur : « Que réformera ce bon homme? lui répondit-il , à peine entend-il le latin. En toute sa vie il n'a jamais dit que trois fois la messe : je l'ai oui deux fois; il n'en savoit pas le commencement *. » Le fait étoit constant; et le landgrave, qui n'osoit dire qu'il sût un mot de latin, assura «qu'il avoit lu de bons livres allemands , et entendoit la religion. » C'étoit l'entendre, selon le landgrave , que de favoriser le parti. Comme le Pape et l'Empe-
1 Ci-dessus, liv. I, n. 25. — ? Sleid., liv. XVI, p. 261. — ? Tom. I, Vit., 407. — 5 Sleid,, lib, XVII, 276,
Herman, archevé-
que de
Cologne, appelle les protestans dans son diocése.
Són igno-
rance prodigieuse.
lit.
Doute dans la ligue si on traiteroit Charles V d'empereur.
Victoire de Charles V.
Le livre de V'Interim.
reur s'unirent contre lui, les princes protestans de leur cóté « lui promirent de le secourir si on l'attaquoit pour la religion *. »
On en vint bientôt à la force ouverte. Plus l'Empereur témoignoit que ce n'étoit pas pour la religion qu'il prenoit les armes , mais pour mettre à la raison quelques rebelles dont l'électeur de Saxe et le landgrave étoient les chefs; plus ceux-ci publioient dans leurs manifestes que cette guerre ne se faisoit que par la secrète instigation de l'Antechrist romain et du concile de Trente *. , C'est ainsi que, selon les thèses de Luther, ils tàchoient de faire "paroitre licite la guerre qu'ils faisoient à l'Empereur. Il y eut pourtant entre eux une dispute, comment on traiteroit Charles V dans les écrits qu'on publioit. L'électeur plus consciencieux ne vouloit pas qu'on lui donnât le nom d'empereur : « Autrement, disoit-il, on ne pourroit pas licitement lui faire la guerre ?. » Le landgrave n'avoit point de ces scrupules, et d'ailleurs qui avoit dégradé l'Empereur? Qui lui avoit ôté l'Empire? Vouloit-on établir cette maxime, qu'on cessát d'étre empereur dés qu'on seroit uni avec le Pape? C'étoit une pensée ridieule autant que criminelle. A la fin, pour tout accommoder, il fut dit que sans avouer ni nier que Charles V füt empereur, on le traiteroit comme se portant pour tel, et par cet expédient toutes les hostilités devinrent permises. Mais la guerre ne fut pas heureuse pour les protestans. Abattus par la fameuse victoire de Charles V près de l'Elbe, et par la prise du duc de Saxe et du landgrave, ils ne savoient à quoi se résoudre. L'Empereur leur proposa de;son auto- ' rité un formulaire de doctrine qu'on appela I /nterim, oufle livre de l'Empereur , qu'il leur ordonnoit de suivre par provision jusqu'au coneile. Toutes les erreurs des luthériens y étoient rejetées : on y toléroit seulement le mariage des prêtres qui s 'étoient faits luthériens, et on laissoit la communion sous les deux espèces à ceux qui l'avoient rétablie. A Rome on blàma l'Empereur d'avoir osé prononcer sur des matières de religion. Ses partisans répondoient qu'il n'avoit pas prétendu faire une décision ni une loi pour l'Eglise, mais seulement prescrire aux luthériens ce
1 Epist. Vit. Theod., inter Ep. Calv., p. 82. — ? Sleid., tbid., 289, 295, etc. — 3 [bid., 991.