‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 20 sur 387 · LIVRE I, N. XVII, XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, N. XVII, XVIII

voir cette foi vive qui opère la véritable conversion du cœur, il faudroit étre assuré que le péché ne régne plus en nous ; et c'est ce que Luther ne me peut ni ne me veut garantir , pendant qu'il me garantit ce qui en dépend, c'est-à-dire la rémission des péchés. Voilà toujours la contradiction, et le foible inévitable de sa doctrine.

Et qu'on n'allégue pas ce que dit saint Paul: « Qui sait ce qui est en l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui 1?» Il est vrai : nulle autre créature, ni homme, ni ange, ne voit en nous ce que nous n'y voyons pas: maisil ne s'ensuit pas de là que nous-mémes nous le voyions toujours : autrement comment David auroit-il dit ce que Luther objectoit : « Qui connoit ses péchés ? » Ces péchés ne sont-ils pas en nous? Et puisqu'il est certain que nous ne les connoissons pas toujours, l'homme sera toujours à lui-méme une grande énigme, et son propre esprit lui sera toujours le sujet d'une éternelle et impénétrable question. C'est donc une folie manifeste de vouloir qu'on soit assuré du pardon de son péché, si on n'est pas assuré d'en avoir entièrement retiré son cœur.

Luther disoit beaucoup mieux au commencement de la dispute; car voici ses premières thèses sur les indulgences en 4517 et dès l'origine de la querelle : « Nul n'est assuré dela vérité de sa conirition; et à plus forte raison ne l'est-il pas de la plénitude du pardon ?. » Alors il reconnoissoit par l'inséparable union de la pénitence et du pardon, que l'incertitude de l'un emportoit l'incertitude de l'autre. Dans la suite il changea, mais de bien en mal : en retenant l'incertitude de la contrition , il óta l'incertitude du pardon; et le pardon ne dépendoit plus de la pénitence. Voilà comme Luther se réformoit. Tel fut son progrès , à mesure qu’il s’'échauffoit contre l'Eglise, et qu'il s'enfoncoit dans le schisme. Il s'étudioit en toutes choses à prendre le contre-pied de l'Eglise. Bien loin de s'efforcer comme nous à inspirer aux pécheurs la crainte des jugemens de Dieu, pour les exciter à la pénitence, Luther en étoit venu à cet excès de dire « que la contrition par laquelle on repasse ses ans écoulés dans l'amertume de son cœur,

1 [ Cor., 11, 11. — ? Prop. 1517 ; prop. 30; tom. I, fol. 50.

Suite,

Luther oublioit tout

ce qu'il avoit dit de bien au commiencement de la dispute.

en pesant la grièveté de ses péchés, leur difformité , leur multitude, la béatitude perdue et la damnation méritée , ne faisoit que rendre les hommes plus hypocrites ! : » comme si c'étoit une hypocrisie au pécheur, de commencer à se réveiller de son assoupissement.

Mais peut-étre qu'il vouloit dire que ces sentimens de crainte ne suffisoient pas, et qu'il y falloit joindre la foi et l'amour de Dieu. J'avoue quil s'explique ainsi dans la suite ?, mais contre ses propres principes : car il vouloit au contraire (et nous verrons dans la suite que c'est un des fondemens de sa doctrine), que la rémission des péchés précédàt l'amour ; et il abusoit pour cela de la parabole des deux débiteurs de l'Evangile, dont le Sauveur avoit dit : « Celui à qui on remet la plus grande dette aime aussi avec plus d'ardeur *:» d’où Luther et ses disciples concluoient qu'on n'aimoit qu'aprés que la dette, c'est-à-dire les péchés étoient remis. Telle étoit la grande indulgence que préchoit Luther, et qu'il opposoit à celles que les jacobins publioient, et que Léon X avoit données. Sans s'exciter à la crainte, sans avoir besoin de l'amour, pour étre justifié de tous ses péchés, il ne falloit que croire, sans hésiter, qu'ils étoient tous pardonnés et dans le moment l'affaire étoit faite.

xix. Parmi les singularités qu'il avancoit tous les jours, il y en eut are une qui étonna tout le monde chrétien. Pendant que l'Allemagne

de Luther ñ . Fee D sur a menacée par les armes formidables du Turc, étoit toute en mou- “ne vement pour lui résister, Luther établissoit ce principe : « Qu'il """ falloit vouloir, non-seulement ce que Dieu veut que nous voulions, mais absolument tout ce que Dieu veut : » d’où il concluoit que « combattre contre le Turc, c’étoit résister à la volonté de

Dieu qui nous vouloit visiter *. »

xx. Au milieu de tant de hardies propositions, il n'y avoit à l'exté-

Humilité

apparente rieur rien de plus humble que Luther. Homme timide et retiré,

de Luther, ;

et sa sow « il avoit, disoit-il, été trainé par force dans le publie, et jeté

mission

ewesie dans ces troubles plutôt par hasard que de dessein. Son style

Pape.

1 Serm. de Indulgent. — ? Adver. exec. Antich. Bull., tom. II, fol. 93; ad prop. 6, disp. 1535 ; prop. 16, 17; tbid. — ? Luc., vit, 42, 43. — * Prop. 1517, 98, fol. 56.

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