‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 208 sur 387 · LIVRE IX, N. LVIII, LIX · texte numérisé non relu

LIVRE IX, N. LVIII, LIX

pation n'étoit pas de même nature que la présence, et qu'on püt jamais recevoir la propre substance d'une chose, quand elle n'est présente que par sa vertu.

Il élude avec le méme artifice ce grand miracle qu'il se sent

obligé lui-même à reconnoitre dans l' Eucharistie : c'étoit, disoit-il, un secret incompréhensible; c'étoit une merveille qui passoit les sens et tout le raisonnement humain. Et quel est ce secret et cette merveille? Calvin eroit l'avoir exposé , quand il dit ces mots: « Est-ce la raison qui nous apprend que l'ame, qui est immortelle et spirituelle par sa création, soit vivifiée par la chair de Jésus- Christ , et qu'il coule du ciel en terre une vertu si puissante ' ? » Mais il nous donne le change, et se le donne à lui-même. La merveille particulière que les saints Pères, et après eux tous les chrétiens, ont crue dans l'Eucharistie, ne regarde pas précisément la vertu que l'inearnation met dans la chair du Fils de Dieu. Cette merveille consiste à savoir comment se vérifie cette parole : « Ceci est mon corps, » lorsqu'il ne paroit à nos yeux que de simple pain; et comment un méme corps est donné en méme temps à tant de personnes. C'est pour expliquer ces merveilles incompréhensibles que les Péres nous ont rapporté toutes les autres merveilles de la puissance divine, et le changement d'eau en vin, et tous les autres changemens, et méme ce grand changement qui de rien a fait toutes choses. Mais le miracle de Calvin n'est pas de cette nature, et n'est pas méme un miracle qui soit propre au sacrement de l'Eucharistie, ni une suite de ces paroles : « Ceci est mon corps.» C'est un miracle qui se fait dans l'Eucharistie et hors de l'Eucharistie, et qui à vrai dire, n'est que le fond méme du mystère de l'incarnation.

Calvin a senti lui-méme qu'il falloit chercher une autre merveille dans l'Eucharistie. Il l'a proposée en divers endroits de ses éerits , et surtout dans le Catéchisme : « Comment est-ce , dit-il , que Jésus-Christ nous fait participans de la propre substance de son corps, veù que son corps est au ciel, et nous sur la terre *? » Voilà le miracle de l'Eucharistie. A cela que répond Calvin, et que répondent avec lui tous les calvinistes? « Que la vertu in-

3 Diluc. exp., Opusc., p. 845. — ? Dim., 1n.

LVIIT.

I] élude le miracle qu'il reconnoit dans la Cène,

Calvin sent le foible de sa doctrine dans l'ex-

plication du miracle de l'Eu-

charistie,

Les calvi- Tnistes ont mieux senli qu'il falloit admettre un miracle dans l'Eucharistie, qu'ils ne l'ont admis en effet,

compréhensible du Saint-Esprit conjoint bien les choses séparées par distance de lieu. » Veut-il parler en catholique, et dire que le Saint-Esprit peut rendre présent partout où il veut, ce qu'il veut donner en substance? Je l'entends, et je reconnois le vrai miracle de l'Eucharistie. Veut-il dire que des choses séparées, demeurant autant séparées que le ciel l'est de la terre , ne laissent pas d'étre unies substance à substance? Ce n'est pas un miracle du Tout- Puissant, c'est un discours chimérique et contradictoire, où personne ne peut rien comprendre.

Aussi , à dire le vrai, ni Calvin, ni les calvinistes ne mettent point de miracle dans l'Eucharistie. La présence par la foi et la présence de vertu n’en est pas un : le soleil a tant de vertu, et produit de si grands effets d’une si grande distance. Il n’y a donc point de miracle dans l'Eucharistie, si Jésus-Christ n’y est présent que par sa vertu : c'est pourquoi les Suisses , gens de bonne foi, qui s'énoncent en termes simples, n'y en ont jamais voulu reconnoitre aucun. Calvin en cela plus pénétrant, a senti avec tous les Péres et tous les fidéles qu'il y avoit dans ces paroles : « Ceci est mon corps, » une marque de toute-puissance aussi vive que dans celles-ci : «Que la lumière soit faite *. » Pour satisfaire à cette idée, il a bien fallu faire sonner du moins le nom de miracle ; mais au fond jamais personne n'a été moins disposé que Calvin à croire du miracle dans l'Eucharistie : autrement pourquoi nous reprocher sans cesse que nous renversons la nature, et qu'un corps ne peut être en plusieurs lieux , ni nous être donné tout entier sous la forme d'un petit pain? N'est-ce pas là des raisonnemens tirés de la philosophie? Sans doute; et toutefois Calvin qui s'en sert partout, déclare en plusieurs endroits « qu'il ne veut point se servir des raisons naturelles, ni philosophiques, et qu'il n'en fait nul état ?, » mais de la seule Ecriture. Pourquoi ? Parce que d'un cóté il ne peut pas s'en défaire ni s'élever assez au-dessus de l'homme pour les mépriser; et de l'autre, qu'il sent bien que les recevoir en matière de religion, c'est détruire non-seulement le mystère de l'Eucharistie, mais tout d'un coup tous les mystères du christianisme.

1 Genes., 1, 3. — ? Diluc. exp., Opusc., 858.

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